Spoilers: Torchwood 2x13
13. Lettre
Cher Docteur,
Docteur? Cher Docteur? Mon Docteur? Le vrai Docteur ? Comment dois-je vous appeler, comment dois-je commencer, je ne sais pas, c'est tellement.. étrange.
J'écris à un mort, qui est techniquement vivant dans une autre partie de l'espace-temps.
Les joies d'être un voyageur temporel, j'imagine.
Un voyageur temporel, coincé dans une époque qui n'est pas la sienne, sans pouvoir la quitter.
À cause de vous.
Ou de lui.
C'est pareil, j'imagine.
Ou plutôt, non, ça ne l'est pas.
C'est bien le problème, justement.
Alors comme ça, vous pouvez échapper à la mort, Doc ? Vous pouvez changer de visage, et de personnalité ? Un joli tour, je vous le dis. Très .. alien. Suis-je vraiment surpris, cependant ? Vous avez toujours été un homme à multi-facettes, Doc, alors j'imagine que je ne devrais pas être surpris que votre peuple ait trouvé un moyen pour tromper la mort.
Après tout, moi aussi.
Je suis si fatigué, Doc.
Mais comme vous, je dois continuer. Pour l'éternité.
Vous me manquez, Doc.
Quand je me suis réveillé, sur cette maudite station.. Quand j'ai vu le Tardis partir.. Vous m'avez abandonné, Doc. Vous m'avez laissé derrière, et pendant si longtemps, j'ai cru, j'ai espéré, je me suis accroché à cet espoir, que j'avais tort, qu'il devait y avoir une explication, que vous étiez gravement blessé.. Vous ne pouviez pas juste m'avoir abandonné ! Vous ne pouviez pas, pas vous, pas le Docteur, l'homme de bien, l'homme droit, vous ne pouviez pas ! Et pourtant, pourtant ! Oh, Doc, je n'ai rien demandé !
Je n'ai rien demandé, mais vous m'avez abandonné.
Et il n'est pas revenu.
L'autre.
Il s'appelle aussi le Docteur, mais il n'est pas.. Vous êtes si différents, et si semblables à la fois, c'est si … perturbant. Comment est-il possible qu'il puisse être vous ? Quand je le regarde, avec son long manteau, et ses converses ridiculement sexy, et ses cheveux en bataille.. Je ne vous vois pas vous, je vois un trublion de petit frère, insupportable et narquois. Une boule d'énergie intenable, un chien fou, qu'on se retrouve à suivre partout, sans même s'en rendre compte.
Il a la même énergie.
Le même sourire fou.
La même noirceur.
La sienne est cachée, mais elle est bien là.
Je l'ai vue, Doc.
Il me fait peur.
Et il me fascine.
Il est fou, peut-être encore plus que vous.
Je le hais, et je l'adore en même temps. Je veux le tuer, et l'embrasser.
Non, pas comme vous, andouille.
Vous étiez.. différent.
Vous étiez tout.
Il n'est pas vous.
Il y a en lui quelque chose.. Quelque chose de violent, et de brisé.
Il me ressemble tellement.
Je suis désolé, Docteur.
J'ai essayé, vous savez.
J'ai essayé d'être droit, et d'être digne de vous.
Mais je n'ai pas pu. J'ai échoué.
Je devais survivre.
Je suis devenu un monstre, Doc.
Je suis désolé.
Je n'ai pas été à la hauteur.
J'ai fait des choses, Docteur.. Des choses, dont j'ai tellement honte.
Je suis désolé.
J'ai essayé.
Mais vous savez, n'est-ce pas ? Vous savez ce que c'est. Vous l'avez aussi fait. Aussi vécu. Ces choix horribles que quelqu'un doit prendre, parce qu'il n'y a personne d'autre pour le faire. Ces choix atroces, mais nécessaires. J'en avais fait à l'Agence, vous savez, bien sûr que vous le savez, vous l'avez toujours su.. Mais vous avez toujours cru, que je pouvais faire mieux, que je pouvais être mieux, devenir quelqu'un de mieux.
Peut-être, avec vous à mes cotés..
Je suis désolé, Doc.
Vous me manquez tellement.
J'ai besoin de vous, Doc. Pour me guider, m'aider. J'ai besoin de vous, tellement, bien plus que vous ne le savez. Mais vous n'êtes pas là. Vous ne pouvez plus être là. Je ne peux plus vous voir, plus jamais. Je ne peux pas vous chercher, parce que vous êtes mon passé. Et aussi injustes qu'elles soient, je dois respecter les règles.
Je vous vois déjà rouler des yeux.
Vous faites tout le temps cela.
Rouler des yeux, et me taper l'arrière du crâne, en me traitant d'abruti de singe.
Je ne suis plus un abruti, Doc.
J'ai muri, j'ai appris. J'ai vieilli.
D'une certaine manière, je suis devenu comme vous, j'imagine.
Ce n'est pas aussi agréable que ce que j'imaginais, autrefois.
Vous avez encore roulé des yeux.
Vous êtes toujours là, vous savez. Dans ma tête, dans un coin de mon esprit. En train de me fixer, m'étudier, me juger. J'essaie, j'essaie de vous écouter, mais ce n'est pas la même chose. S'accrocher à un souvenir, ce n'est juste .. pas assez.
Vous n'êtes pas là, et j'ai besoin de vous.
Je pensais, vous savez, j'espérais, je pensais que vous reviendriez. Que vous me chercheriez.
J'ai attendu.
Un siècle et demi, Docteur.
J'ai attendu un siècle et demi.
Mais vous étiez déjà mort.
L'autre homme.. Ce n'est pas vous.
Il est le Docteur, oui. Un autre Docteur, insolent, jeune, taquin, sexy, brillant, incontrôlable.
Merveilleux, et insupportable à la fois.
C'est le Docteur, n'est-ce pas ?
Mais il n'est pas vous.
Vous étiez mourant, il m'a dit.
Vous alliez vous régénérer.
C'est pour cela que vous vous êtes enfui. Pour vous protéger, vous et Rose. Parce que j'étais un monstre.
Je comprends.
Je suis désolé.
Je vous pardonne, Docteur.
Un de mes hommes est mort aujourd'hui. Encore un autre, oui. Ils ne cessent de mourir. Ils vivent si peu, Doc. Des papillons face à la lumière. Est-ce ce que vous ressentez en nous voyant ? C'est si horrible, Doc. Tout le monde part si vite. Je suis si seul. Ils finissent tous par partir, et me laisser derrière.
Owen .. J'ai envie d'hurler. C'était juste.. tellement stupide. Cela n'aurait jamais dû arriver. J'aurai dû le voir venir, l'anticiper, c'était tellement évident ! J'ai envie d'hurler, et de tout casser. Me tirer une balle, pour oublier. Je sais, je vais revenir. Je reviens toujours. C'est ma malédiction, je reviens toujours. Vous ne pouvez pas me soigner, hein ? Me tuer une bonne fois pour toutes ? À quoi servez-vous si vous ne pouvez pas m'aider, Docteur ?
C'est la phrase que Gwen m'a dit, après que Rhys..
Je ne fais que les abimer.
Je ne fais que les tuer.
Pourquoi est-ce que je ne peux pas mourir pour de bon ?
Où êtes-vous, Doc ? J'ai besoin de vous.
Mais vous n'êtes pas là.
Vous n'êtes pas là, vous n'êtes plus là, vous n'êtes jamais là. Vous êtes mort, et l'autre me hait.
Je ne suis bon qu'à être laissé derrière.
Où êtes-vous, Doc..
Pourquoi m'avez-vous abandonné ?
J.
L'écriture était tremblante, l'encre en partie effacée par le temps. Le papier avait jauni, s'abimant et se cornant à force d'être lu et déplacé.
Malgré les décennies passées, la lettre demeurait dans un état de conservation plus que remarquable, si on en jugeait par la technologie du XXIème siècle.
Jack l'avait écrite à la main, à l'ancienne. Le Docteur reconnaissait l'emploi de la plume, typique du début du siècle précédent.
La fascination de Jack pour le début du XXème siècle n'avait jamais cessé de l'amuser.
Sur beaucoup de points, le capitaine était un vestige des temps passés, comme lui.
Et comme lui, il en avait payé le prix cher.
Depuis combien de temps transportait-il cette lettre sur lui ?
Depuis combien de temps avait-il quitté la Terre ?
Il ne savait pas, et c'était bien le problème.
Ni lui, ni sa précédente incarnation n'avaient réellement pris le temps de veiller sur l'immortel.
La honte, la gêne, l'impossibilité physique qu'était Jack, étaient autant d'excuses que le Docteur ne cessait de se répéter.
La vérité était qu'il était lâche.
Détourner la tête au lieu d'assumer avait toujours été plus simple.
Cette lettre n'en était que plus violente.
Le désespoir et la rage émanaient de chaque mot.
Le Docteur baissa la tête, une onde de dégoût le traversant.
Combien de temps encore allait-il devoir nettoyer derrière les erreurs du précédent ?
Face à lui, Amy serrait avec désespoir le capitaine, les larmes coulant à flot le long de ses si belles joues.
Jack s'était interposé entre elle et une flèche, la sauvant probablement d'une mort violente. Le métal avait transpercé son cœur, ne lui laissant aucune chance. Le hurlement du Docteur s'était mêlé à celui de la rousse, alors que le brun s'effondrait au sol, dans un grognement sourd.
C'est en tentant de le soulever, paniquée, qu'Amy avait trouvé la lettre.
Un sanglot échappa à la rousse.
-Il est mort.. Docteur.. Il est mort.. A cause de moi..
-Oui... Non, non non, secoua-t-il la tête. Pas à cause de vous, Amy, jamais à cause de vous, jamais, murmura-t-il en caressant gentiment sa joue. Ce n'est pas... Oh, Jack, soupira-t-il. Vous ne pouvez pas vous en empêcher, hein ?
-Docteur ?
Celui-ci secoua la tête, avant de se pencher en avant, retirant délicatement les mains de la jeune femme.
-Il ira bien, Amelia.. Je le promets...
-Bien ? Il est mort, Docteur !
Sa compagne le fixait comme s'il était devenu fou, ce qui, au fond, n'était pas une si extravagante possibilité. Le Seigneur du temps secoua la tête.
-Oui.. Non.. Oh, je n'ai pas le temps pour cela, une autre fois, plus tard, allez, Amy, c'est l'heure de rentrer, sourit-il, avant de soulever Jack comme s'il n'avait été qu'une plume.
-Quoi ? Docteur ! Il faut l'aider ! L'enterrer !
-Une pensée très appréciable, mais je ne suis pas certain que notre capitaine l'appréciera à son retour, commenta le Docteur, avant de grimacer. Oh, il a grossi, le gredin, il ne pesait pas si lourd la dernière fois, à moins que je me fasse vieux ? Amy ? Est-ce que je me fais vieux ? Hé !
La rousse venait de le frapper, furieuse.
-Une phrase normale, andouille ! Je ne comprends rien !
-Normale ? Qui veut être normal ? Normal est ennuyeux, répliqua-t-il avec un clin d'œil, avant qu'une expression déterminée n'apparaisse sur son visage. Une petite goutte d'eau contre mon océan d'erreurs, Jacky boy.
-Vous le connaissez ? Vous comptez m'expliquer ou pas ? Pesta la jeune femme.
Un sourire apparut sur les lèvres du Docteur. D'un mouvement, il déplaça la tête de Jack contre son torse, là où se trouvaient ses deux cœurs.
-Nous avons tous des dettes à payer un jour, Amelia. Ma plus importante vient de se rappeler à moi. Avant qu'elle n'ait pu en demander davantage, il fronça les sourcils, son expression se faisant un instant tempétueuse. Même si ce n'est pas spécifiquement ma dette.. Mais ça l'est quand même.. J'espère qu'il comprendra.. Oh, à qui est-ce que je veux mentir, bien sûr qu'il ne comprendra pas.. Tardis, il faut rentrer au Tardis, marmonna-t-il avant de jouer des mains et bras pour caller confortablement Jack contre lui, son tournevis sonique fermement en main.
-Docteur ? Je ne comprends rien à ce que vous dites.
-Je sais, sourit-il malicieusement, son regard un instant enfantin redevenant brutalement sérieux. Tardis.
-Tardis ?
-Tardis.
Amy leva les bras au ciel.
-Un canon qui meurt pour me sauver, et il ramène son cadavre au vaisseau. Je ne sais pas si je dois vomir ou être flattée.
-Le connaissant, je dirais davantage.. excitée, commenta-t-il, amusé, avant de se pencher et déposer un baiser très léger sur le front du brun. C'est l'heure de rentrer à la maison, capitaine. Géronimo ! Hurla-t-il en se jetant dans la rue adjacente, au milieu des flèches et hurlements, une rousse irritée mais déterminée à ses cotés.
