AU.


14- Chien


Le Docteur roula des yeux en entendant une sonnerie bien spécifique émaner de son téléphone portable.

Pourquoi avait-il accepté de laisser Jack lui installer Can't take my eyes off you en sonnerie ? Vraiment, c'était ridicule. Et depuis quand son compagnon l'appelait-il en pleine matinée de travail ? Il connaissait pourtant ses horaires ! Irrité, il secoua la tête, se demandant à moitié s'il devait ignorer l'appel – il avait une pause de quelques minutes avant son prochain patient, fantastique, ne pouvait-il donc pas en profiter, enfer?

Sur son bureau, le téléphone continua de sonner, le son lancinant résonnant dans le bureau pour mieux le provoquer.

Le Docteur soupira, avant de saisir l'objet, et décrocher brutalement.

-Quoi ?

-John !

Immédiatement, la voix paniquée de Jack le fit culpabiliser. Son compagnon ne l'appellerait pas en pleine matinée pour rien (enfin, pas tout le temps non plus.. Il préférait davantage le bombarder de sms dès qu'il en avait l'occasion).

Inquiet, il demanda, s'appuyant contre son bureau :

-Jack ? Est-ce que tout va bien ?

-Je.. J'ai.. Est-ce que tu as des patients ce matin ?

-Pas davantage que d'habitude, pourquoi, un problème ?

-Je..

-Jack. Inspire. Expire, ordonna-t-il, inquiet, alors que la panique dans la voix du jeune homme ne faisait qu'augmenter. Encore. Voilà, c'est bien, continue.. Continue.. Dis-moi, demanda-t-il finalement, de plus en plus angoissé. Tu vas bien ? Tu n'as pas eu d'accident ?

-Non .. Si..

-Quoi ?

-J'ai renversé un chien..

La voix de son petit-ami était si misérable, le Docteur sentit son cœur s'arrêter de battre un instant, avant que son cerveau ne passe en mode vétérinaire immédiatement.

-Un chien ? Il est en vie ?

-Oui ! Oui ! Oui oui, il l'est, mais il a si mal, je ne l'ai pas vu, il est sorti du champ, et..

-Jack, c'est ok, je vais l'opérer, amène-le, ordonna-t-il, se dirigeant en toute hâte vers son bureau pour avertir sa secrétaire.

-Docteur ? S'inquiéta Rose en le voyant apparaître.

Ce dernier indiqua son portable du doigt, avant de mettre le haut-parleur.

-Il est conscient ?

-Oui, il couine.. Il a l'air d'avoir tellement mal..

Le pauvre Jack culpabilisait à en mourir. Le Docteur soupira.

-Evidemment qu'il a mal, il s'est fait renverser.

-Merci, Doc, charmant, je sais, je suis au courant, pesta le jeune homme, blessé.

-Jack ? C'est Rose, les interrompit la blonde. Tu as une couverture de survie dans ta voiture ? Le Docteur en a une.

-Rose ! Oui, oui j'en ai une, je vais la prendre.

-Vas-y doucement, ajouta le Docteur, en même temps que Rose ouvrait un fichier sur son ordinateur. Il risque de vouloir mordre, c'est un mécanisme automatique de défense. Quel type de chien ?

-Petit.. Cocker, mais il est dans un état.. Il a dû être abandonné, tu verrais ses griffes..

-Génial, marmonna-t-il, en même temps que Rose notait frénétiquement toutes les informations sur son ordinateur. Pas de blessure apparente ?

-Non, confirma Jack, soulagé. Pas de sang, pas d'os, grimaça-t-il. Juste un chien qui couine à la mort, soupira-t-il, en caressant la pauvre bête.

-Amène-le, je vais m'en occuper, grommela le Docteur. Ne te tue pas sur la route, j'ai assez à faire !

Malgré lui, Jack sourit.

Le Docteur était un ours mal léché, mais il possédait un cœur immense. Il aurait eu deux cœurs que cela n'aurait étonné personne.

-Prépare la table, au lieu de parler, répliqua-t-il. À tout de suite.

Le Docteur roula des yeux, mais déjà Jack avait raccroché, bien décidé à amener au plus vite celui qui risquait, il le sentait, de devenir bientôt un membre privilégié de la famille.

Fantastique.

Il sentait que Donna allait encore faire famille d'accueil, tiens.


Sans surprise, Rose vit apparaître le 4x4 noir de Jack à peine dix minutes plus tard. Le véhicule s'immobilisa dans un scritch strident, laissant une colonne de poussière dans son passage. Roulant des yeux, elle se leva, courant vers la porte pour l'ouvrir : le capitaine rentra en courant dans la pièce, transportant dans ses bras une énorme couverture recouvrant une boule de poils dorés à longues oreilles.

Des couinements emplis de détresse se firent entendre, lui tordant le cœur.

-Docteur ! Il est là !

La porte du fond de la pièce s'ouvrit à la volée, révélant l'immense silhouette à cheveux courts. Autour d'eux, des murmures inquiets se firent entendre chez les clients, alors que les autres chiens commençaient à couiner, apeurés. Les chats n'étaient pas dans un meilleur état, miaulant ou sifflant.

Génial. Fantastique.

Jack traversa la pièce en trois grandes enjambées, son angoisse tellement forte qu'elle en émanait presque physiquement de son corps. Avec délicatesse, il déposa le chien sur la table en métal, lui murmurant des paroles apaisantes. Le Docteur roula des yeux, le poussant de son chemin presque instantanément alors qu'il se penchait vers la pauvre bête, à l'apparence en effet catastrophique. De la terre avait séché dans ses longs poils, s'y mélangeant pour former des masses informes dans lesquelles semblaient s'être perdues toutes sortes de saletés. On ne voyait plus ses yeux, et ses griffes, oh, Jack avait raison, elles étaient si longues..

Derrière lui, Rose ferma la porte, déjà armée de ses propres gants. Le Docteur jeta un regard à son compagnon tendu comme un roc.

-Dehors.

-Même pas en rêve !

Le couple se fusilla du regard, la tension évidente.

-Jack, grogna le Docteur, tentant clairement de rester posé. J'ai besoin de calme pour l'ausculter. Sors.

-C'est ma faute s'il est là ! Je ne sortirai pas !

-Tu ne peux pas m'aider !

-Je m'en fiche !

Le jeune homme semblait à deux doigts d'une rupture nerveuse. Le Docteur fronça les sourcils, avant de se diriger vers lui, le saisissant par les épaules. Jack lui lança un regard misérable, le faisant soupirer en même temps que son expression s'adoucissait.

-Jack. Garçon. J'ai besoin de calme. Ton angoisse va se transmettre à lui, expliqua-t-il, le plus gentiment possible.

-Je.. Il ira bien ?

-Surement. Je pense, j'espère. Mais je dois l'ausculter pour vérifier, et tu es dans mes pattes.

Malgré lui, Jack sourit faiblement, avant de lancer un regard inquiet à leur patient. Le Docteur l'embrassa gentiment, avant de le pousser en direction d'une porte interne.

-Tu sais où se trouve la paperasse. Ouste.

Jack lâcha un grognement sonore, avant de trainer les pieds vers le bâtant de bois. Remplir les papiers lui donnerait quelque chose à faire pour s'occuper les mains et l'esprit.

Le Docteur secoua la tête, avant de se tourner vers Rose, occupée à palper le cocker.

-Fantastique. Au moins, il ne saigne pas.

Son assistante et amie roula des yeux.

-Pour un vieux couple comme vous, vous êtes toujours comme chien et chat.

-Oy !

La blonde lui décocha un clin d'œil, s'attirant un roulement de yeux, avant qu'ils n'échangent un sourire.

-Au travail, Docteur, le taquina-t-elle.

-Fantastique, répliqua-t-il, son sourire diminuant l'acidité de ses mots. Alors, voyons voir comment tu vas.. Tu auras besoin d'une bonne douche..


Vingt-cinq minutes, trente secondes et quarante-six millièmes plus tard, la porte donnant sur le bureau du Docteur s'ouvrit, révélant un vétérinaire épuisé mais souriant. Jack lui sauta littéralement dessus, abandonnant la pile de paperasse remplie depuis longtemps et qu'il avait entrepris d'archiver – tout pour s'occuper, qu'est-ce qui leur prenait si longtemps, ce n'était pas normal, est-ce que le chien allait bien, est-ce qu'il irait bien, il ne se le pardonnerait jamais sinon..

-Doc !

-Doucement, garçon, rit-il en le réceptionnant.

-Il va bien ?

-Elle, corrigea-t-il, amusé.

-C'est une fille ? Elle va bien ? Jack pâlit légèrement. Elle n'était pas enceinte, au moins.

-Non, elle n'était pas enceinte, confirma le Docteur, en l'entrainant vers le petit canapé à côté du bureau. Et elle ira bien. Elle a une patte cassée – Jack baissa la tête – et elle est secouée, mais elle ira bien.

-C'est ma faute.. J'aurai dû..

-Jack, non, le coupa-t-il fermement, alors que la culpabilité augmentait un peu plus encore chez son compagnon. Les accidents arrivent. Tu ne l'as pas abandonnée, tu me l'as amenée directement, tu as fait ce qu'il fallait.

-Comme si j'allais l'abandonner ! S'exclama choqué et furieux le jeune homme.

L'expression du Docteur s'assombrit, une lueur tempétueuse apparaissant dans ses prunelles bleues.

-C'est plus courant que tu ne le penses, malheureusement.

-Je sais, je sais ! Mais je n'aurai jamais.. Oh, je me sens tellement mal, soupira-t-il en se prenant la tête entre les mains.

-Je sais, répondit d'une voix basse le Docteur en lui caressant maladroitement le dos. Mais elle ira bien.

-Elle .. Elle n'a pas de puce, hein ? Vu son état.. Ouais, je m'en doutais, soupira-t-il lorsque le plus âgé secoua la tête, irrité. Les enflures..

-On lui trouvera une bonne maison, répondit le vétérinaire, sa voix calme apaisant peu à peu le jeune homme qui fronça les sourcils.

-Je ..

-Non.

-John !

-Non, Jack, on ne peut pas le garder, le sermonna-t-il, gentiment mais fermement. C'est un cocker, elle a besoin de place et d'espace, pas d'un appartement.

Jack bougonna, mais finit par hocher la tête.

-Je vais appeler Donna, soupira-t-il.

-Elle va être enthousiaste, ironisa le frère de celle-ci. Encore une autre boule de poils à surveiller.

-Elle va l'adorer, oui ! Et les petits avec, sourit Jack, se détendant enfin. Je peux la voir ? Demanda-t-il soudain, sa voix emplie d'espoir.

Le Docteur sourit, attendri malgré lui. Jack pouvait être un tel enfant, parfois.

-Evidemment que tu peux la voir ! Tant que tu ne la ramènes pas à la maison !

En une seconde, le capitaine s'était levé, disparaissant par la grande porte entre les deux pièces. Le Docteur sourit un peu plus, son cœur se réchauffant devant l'inquiétude du plus jeune. Il ne fut pas surpris de le retrouver en train de caresser le cocker, son nez à moitié fourré dans ses poils alors qu'il murmurait des paroles sans sens. La chienne n'était pas en reste, lui léchant la main avec vigueur et couinant de plaisir. La transformation était spectaculaire : à présent qu'elle avait été soignée, lavée et ses poils coupés, on aurait dit un nouveau chien. S'accoudant à la porte, le Docteur les fixa quelques instants, profitant du spectacle.

-On ne peut vraiment pas la garder ?

-Jack.

-Pfff... Allez, viens, je t'emmène chez tata Donna, soupira celui-ci en soulevant avec délicatesse la chienne, qui aboya, enthousiaste.

-Tu vois ? Parfait état; comme neuve ! Vaccinée, pucée, lavée, prête pour de nouvelles aventures !

Jack lui lança un sourire étincelant, la chienne roulée en boule dans ses bras.

Le cœur du Docteur manqua un battement.

Peut-être ..

Mais non, ils avaient déjà deux chats, ce ne serait pas responsable..

Peut-être que Donna la garderait ?

Jack rit, devinant clairement ses pensées.

-Je ne peux pas être responsable si tu ne l'es pas, tu sais.

-Oh, la paix, bougonna-t-il, avant de caresser gentiment la tête du cocker, qui aboya, toute heureuse. Ne me dis pas que tu lui as déjà donné un nom.

-Étrangement, non, mais maintenant que tu en parles..

-Jack. Donna.

-Donna ? Tu es sûr ? Je ne suis pas certain qu'un tel nom lui serait de bon augure.. Hey ! Rit-il lorsque son compagnon lui décocha une tape derrière la tête.

-Espèce de singe. Dehors.

Le capitaine rit, avant de l'embrasser. Le plus âgé huma, le serrant un instant contre lui avant de reculer, les sourcils froncés.

-Dehors.

Cette fois, Jack ne protesta pas, lui envoyant un clin d'œil avant de sortir du bureau, son paquet serré avec ardeur contre lui. Le vétérinaire roula des yeux, mais il souriait lorsque la porte se referma.

Jack n'était qu'un sale garnement.

Mais il était son garnement personnel.

Et n'était-ce pas fantastique ?