Notes : références aux épisodes Doctor Who Last of the Time Lords, Voyage of the damned, The Doctor's daughter


17. Je ne te crois pas


-Revenez avec moi, sur le Tardis, voyagez avec moi.

Le sourire du Docteur est large, son expression presque joviale.

Jack a envie de le frapper.

Après tout ce qu'ils ont enduré, le Docteur a le culot de lui demander de revenir ?

Après l'avoir abandonné ?

L'avoir insulté ?

Lui avoir tourné le dos ?

Leur avoir préféré l'autre monstre de Seigneur du temps ?

Il veut que Jack revienne avec lui ?

Qu'est-il pour lui ?

Une blague ?

Un caprice?

Une occupation ?

Une honte à cacher, à gérer ?

Je ne te crois pas.

C'est sans regret qu'il rentre chez lui, à Cardiff. Ses amis et employés ont énormément de reproches à lui faire, mais au moins sont-ils sincèrement heureux de le revoir.

C'est plus que ne peut lui offrir le Docteur.


Un mois à peine passe avant que le téléphone du capitaine ne sonne de nouveau. Il est tard et la nuit est tombée depuis longtemps sur le Hub. Comme toujours, Jack est réveillé, son horloge interne détraquée depuis longtemps par le vortex qui l'habite depuis 150 ans.

Fronçant les sourcils, il saisit son portable, le fixant avec inquiétude. Peu de gens connaissent ce numéro de téléphone, et aucun ne correspond aux chiffres s'affichant.

Haussant les épaules, il décroche, sa voix froide :

-Qui est-ce ?

-Jack ! Jackie boy ! Est-ce une façon de parler à un vieil ami ? Je suis vexé !

-Docteur ? S'étonne-t-il. Comment avez-vous eu ce numéro ?

Il peut presque sentir l'indignation du Seigneur du temps émaner des touches.

-Vous pensez vraiment que votre système de communication primaire peut bloquer le Tardis ? Tsk tsk !

Malgré lui, Jack sent un sourire étirer ses lèvres.

Le Docteur a toujours été une boule d'énergie, et cette nouvelle version semble encore davantage incontrôlable.

-Déranger les bonnes gens au milieu de la nuit, Doc ? En quel honneur ? Ironise-t-il, avant de froncer les sourcils. Que se passe-t-il ?

-Rien ! Rien ! Je voulais juste.. Vous savez.. Prendre des nouvelles, m'assurer que tout va bien..

La voix du Seigneur du temps s'éteint légèrement sur les derniers mots.

Jack contient un soupir.

Le Docteur l'appelle lui, parce qu'il n'a personne vers qui se tourner.

Martha est partie, Rose est toujours perdue, et ..

-Toujours pas de nouveau compagnon, hum ?

-Pourquoi est-ce que vous assumez cela directement ? S'indigne le Docteur, sa voix partant dans un couac.

Jack hausse les épaules, même si l'autre homme ne peut pas le voir.

-Quelle autre raison pour m'appeler moi ?

-Je ne peux pas contacter un ami ?

Jack ne prend même pas la peine de répondre. À l'autre bout du fil, le silence se fait pesant un instant, avant que le Seigneur du temps ne murmure finalement, sa voix adoucie et inquiète :

-Je voulais savoir comment vous alliez.

-Je vais bien, réplique-t-il aussitôt.

Je ne te crois pas, pense le Docteur.

Jack ne peut pas aller bien.

Pas après tout ce qu'il a enduré à cause de lui.

Mais déjà, l'immortel hausse les épaules, et ajoute, sa voix plate :

-Bonne nuit, Docteur.

La bouche du Seigneur du temps s'ouvre aussitôt pour répondre – l'arrêter, le stopper, lui dire qu'il est désolé, de revenir, n'importe quoi, vraiment, pour l'empêcher de ..

Clic.

Les épaules du Docteur s'affaissent, en même temps qu'il fixe son téléphone, les cœurs serrés.

Jack ne veut pas le voir.

Pourquoi le voudrait-il, vraiment ?

Il n'a rien fait pour le retenir.

Autour de lui, les lumières dorées clignotent doucement, en même temps qu'il fixe sa console, le regard vide.

Il n'a pas besoin de Jack.

Je ne te crois pas, murmure cette part insidieuse de son esprit qu'il déteste entendre.

C'est bien pour cela qu'il la fait taire brutalement, avant de lancer au hasard une nouvelle destination.


Jack ne prête même pas attention au numéro lorsque son téléphone sonne. Il décroche sans réfléchir, sa voix suave lorsqu'il commente :

-Capitaine Jack Harkness. Que puis-je pour votre bon plaisir ?

-Jack.

L'immortel se fige, attirant l'attention de son équipe.

-Jack ? S'inquiète Ianto.

Ce dernier se détourne, sa voix tendue lorsqu'il peste :

-Doc ? Qu'est-ce qu'il y a ? C'était vous, le Titanic ? C'était un sacré bazar, votre truc ! La prochaine fois, vous éviterez de viser ma planète, merci !

Il peut presque voir l'autre immortel sourire.

-Oui. Désolé. Et je vais bien, merci.

Il y a quelque chose de faux dans sa voix, quelque chose d'anormal, une tension sous-jacente que le capitaine ne connait que trop bien.

Il y a eu des morts.

Beaucoup de morts.

Le Docteur n'a pas pu les empêcher.

Et comme toujours, la culpabilité le ronge.

Poussant un soupir, il se redresse, avant de s'appuyer contre une table :

-Qu'est-ce que vous voulez, Doc ?

-Doc ? Docteur ? Ton Docteur ? S'exclame Gwen, en même temps que le reste du groupe se tend.

Jack bat la main, s'attirant un regard indigné.

À l'autre bout du fil, le Docteur fronce les sourcils.

-C'est votre équipe que j'entends ? Je connais cette voix.. Pourquoi pensez-vous que je veux forcément quelque chose ? S'indigne-t-il.

-Vous m'appelez en pleine journée, vous pensez que je suis où ? La Terre vient de manquer d'être détruite, roule des yeux le capitaine. Et vous ne m'appelez que pour un service. Alors allez-y, dites-moi, commente-t-il à voix basse, cachant difficilement son amertume.

Autour de lui, le silence est de plomb alors que le reste du groupe feint de continuer à travailler sur le nettoyage des dégâts collatéraux provoqués par l'immense vaisseau nucléaire.

À l'autre bout du fil, le silence règne également pendant d'interminables secondes, avant que la voix du Docteur ne résonne de nouveau, calme et autoritaire :

-Il y a un homme, à Londres. Un homme de bien. Un guide. . La soixantaine, excentrique, un million de ponds dans les poches.

Jack hausse un sourcil à ce dernier commentaire.

-Laissez-moi deviner. Il n'est pas du coin.

-Et il mérite une vie tranquille. Veillez sur lui, pour moi.

-Aucun problème avec cela, sourit Jack. Sa voix s'adoucit légèrement lorsqu'il ajoute : Doc ? Est-ce que vous allez bien ?

-Je vais toujours bien, capitaine.

Je ne te crois pas.


Jack sent littéralement son cœur s'arrêter lorsqu'un son bien connu résonne dans le Hub, une soirée tardive d'automne.

Il est sur ses pieds avant que le vent provoqué par le vaisseau ne finisse de faire tomber les papiers soigneusement rangés par Tosh.

Son cœur bat la chamade alors qu'il regarde la porte du vaisseau s'ouvrir, un long manteau brun familier apparaissant dans l'embrasure.

Lui et le Docteur ne se sont pas parlés depuis des mois.

Entre eux, le fossé semble s'agrandir de jour en jour, la rancœur et le chagrin accumulés semblant impossibles à dépasser.

Pourtant, ce soir, c'est vers l'immortel que se tourne le Seigneur du temps.

Peut-être, Jack comprendra-t-il.

Qui d'autre pour l'écouter ?

Donna est une excellente oreille, mais le capitaine est.. à part.

Jack a vécu.. certaines choses.

Et c'est cette expérience qui indique à celui-ci à quel point le Seigneur du temps est dévasté.

Son sourire est celui que lui-même porte après une autre de ses morts, son expression joviale celle qu'il emploie pour rassurer ses amis après une mission compliquée.

Les épaules du Docteur sont tendues, ses mains enfoncées dans ses poches pour dissimuler leur tension.

Quelque chose de noir brille au fond de son regard châtain.

Quelque chose de dangereux.

La Tempête qui couve sous ce manteau n'est pas loin d'exploser.

-Docteur, le salue-t-il, sa voix posée, ses propres mains enfoncées dans ses poches.

Ce dernier l'étudie du regard, notant sa chemise bleu pale et la manière dont Jack l'a repliée, comme toujours, au niveau de ses coudes.

L'ombre d'un sourire traverse son visage pendant un instant.

-Capitaine.

-Que puis-je pour vous ?

Le Seigneur du temps regarde autour de lui, tendant de trouver une distraction lui permettant de s'éloigner de la vraie raison de sa venue.

-Magnifiques locaux que vous avez là. Très .. rétro.

Jack lui lance un clin d'œil.

-Je vous en fais la visite autant de fois que vous le désirez. Son sourire tombe. Une fois que vous m'avez dit la raison de votre venue.

-Ai-je besoin d'une raison pour venir ? Le capitaine se contente de le fixer, silencieux. Le Docteur sent ses épaules s'affaisser. Je voulais juste.. Je pensais.. J'espérais.. Oh, tant pis, murmure-t-il en se détournant, déjà prêt à s'enfuir.

Une main ferme sur son bras le stoppe sur place.

-Doc.

La voix de l'immortel est calme, posée, presque douce. Le Docteur ferme les yeux, alors que Jack se rapproche, inquiet.

-Dites-moi.

Les épaules du Seigneur du temps s'affaissent davantage.

-Je voulais juste.. Lorsqu'il se tourne vers lui, c'est avec le poids de toutes les siècles vécus et pertes subies inscrits dans son regard. J'ai perdu..

Jack soupire.

Il le savait.

-Venez.

-Je ne veux pas..

Mais déjà, le capitaine lie son bras au sien, l'entrainant vers son bureau. Le Docteur se laisse faire en silence, regardant autour de lui malgré tout, fasciné. Ce n'est que plusieurs heures plus tard, passées à boire du thé et écouter Jack lui décrire les travaux menés pour aménager les lieux – ils ont un ptérodactyle, le Docteur n'a pas pu cacher sa jalousie, comment est-ce que Jack a pu trouver un ptérodactyle ?! - que le Seigneur du temps murmure finalement, ses yeux rivés dans sa tasse :

-Est-ce que vous avez des enfants, Jack ?

Son ancien compagnon se fige immédiatement, un masque tombant sur son visage.

-Pourquoi ?

-Est-ce que vous en avez ?

Jack ne répond pas, mais ses yeux se posent inconsciemment vers un tiroir de son bureau, là où il garde sa malle personnelle.

Le Docteur hoche la tête.

-Un sujet privé. Bien sûr. Je suis désolé.. Je n'aurai pas dû.. Il soupire, et fixe sa tasse. J'ai été père, autrefois. D'un geste distrait, il fait tourner sa cuillère, alors que Jack le fixe, avalant du mieux qu'il ne le peut la bombe lancée. Ils sont tous.. La voix du Docteur s'éteint. Je pensais que.. Et puis elle est apparue.. Je ne voulais pas.. Mais elle l'était.. Elle était ma fille, souffle-t-il, une lumière s'éteignant dans son regard au souvenir de Jenny.

Il entend sans le voir Jack inspirer brutalement, avant que son ami ne se lève, contournant le bureau pour se diriger à grands pas vers lui. Il ne peut retenir sa soudaine tension lorsque l'immortel le prend dans ses bras, la brulure provoquée par le vortex presque impossible à supporter.

Étrangement, cependant, le chagrin qu'il ressent à la perte de sa fille rend la douleur presque supportable.

Contre lui, Jack esquisse un sourire amer, avant de murmurer :

-Je suis désolé, Doc.

Celui-ci ferme un instant les yeux, avant de le repousser à bout de bras, le fixant en fronçant les sourcils.

-Je ne suis pas une chose fragile, capitaine.

-Mais vous pouvez apprécier un câlin comme tout le monde, réplique ce dernier, avant de l'attirer de nouveau contre son torse bien malgré lui.

-Je ne suis pas une peluche, Jack, peste-t-il, mais sa voix est faible même à ses oreilles. Je vais bien !

Son compagnon se contente de le serrer un peu plus fort.

Je ne te crois pas.

Le Docteur roule des yeux, peste, rage, proteste, mais il finit par se laisser tomber contre le corps chaud et apaisant à disposition.

Pendant quelques instants, l'enfer qu'est son cerveau s'apaise.

Autour de lui, la lumière de l'immortel brille, puissante et féroce, repoussant les démons occupant son esprit.

Le Docteur esquisse un sourire amer.

Peut-être, lui reste-t-il quelque chose à partager avec le capitaine, finalement.