18. Agacement


-Vous faites cela à tout le monde ? Parce que ça ne va pas durer, je peux vous le dire !

Le Docteur roula des yeux, avant de suivre un Jack furieux dans le Tardis. Celui-ci le fusilla du regard.

-Je ne vois pas de quoi vous parlez, capitaine.

-Oh, bien sûr, vous ne savez pas ! Me prendre pour un débile !

Le Seigneur du temps fronça les sourcils, avant de se diriger vers la console du vaisseau. Sans regarder son compagnon, il commença les gestes rituels, lançant le Tardis dans le vortex. Jack le regarda faire, fasciné malgré sa colère. Il n'était présent que depuis peu de temps sur le vaisseau, et le spectacle le laissait toujours sans voix. Ses yeux suivaient chaque mouvement du Seigneur du temps, chaque geste, chaque seconde de ce qui était un des spectacles les plus fantastiques qu'il ne connaisse.

Le Docteur prit son temps, cherchant ses mots, tournant et poussant leviers et boutons, reculant la confrontation à venir le plus longtemps possible.

Un Seigneur du temps, à la recherche désespérée de celui-ci.

Le résumé de sa vie.

Soupirant, il poussa un dernier levier, sa silhouette immense penchée par dessus la console semblant s'agrandir lorsqu'il se redressa finalement, faisant face à Jack.

-Je ne vous prends pas pour un débile, Jack au contraire.

-Au contraire ? Qu'est-ce que cela veut dire, au contraire ? Parce que d'où je me tiens, c'est à cela que cela ressemble !

Le jeune homme le fixait, son expression clairement blessée.

Le Docteur lâcha un nouveau soupir, avant de s'appuyer contre une colonne et croiser les bras.

-Je prends soin de mes compagnons, Jack.

-En les tenant en laisse ? Ça passe peut-être avec Rosie, Doc, mais je ne suis pas un gosse !

Le Docteur fronça un peu plus les sourcils, irrité.

-Ne la mêlez pas à cela, Jack !

-Pourquoi ? Cela frappe trop au cœur ? Vous n'aimez pas entendre la vérité ? Cela fonctionne avec une ado, mais pas moi !

-Je ne vous tiens pas en laisse, capitaine ! S'exclama le Docteur, bouleversé.

-Vous ne me laissez pas m'éloigner ! Vous râlez dès je ne vous suis pas ! Je ne suis pas votre chien ! Je sais me débrouiller seul, Docteur ! Je l'ai fait des années, je n'ai pas besoin de vous pour veiller sur moi !

-Ce n'est pas.. Oh, Jack, soupira-t-il, sa colère retombant en même temps qu'il comprenait enfin d'où venait le malentendu. Je ne remets pas cela en cause, garçon.. Je sais à quel point vous êtes débrouillard et indépendant, rappela-t-il gentiment.

-Mais vous ne me faites pas confiance, répliqua ce dernier, toujours blessé.

-Si ! Bien sûr que si ! Mais je ne.. Ooooh, grogna-t-il en se redressant brusquement, irrité par sa propre incapacité à s'exprimer dans les moments les plus importants. Pourquoi est-ce que tout est tellement difficile avec vous autres ?!

-Parce que c'est ma faute ? S'exclama Jack, furieux.

-Oui ! Non ! Je.. Oooh, pesta-t-il de nouveau en secouant la tête, avant de s'appuyer sur la console, lui faisant face. Je ne suis tellement pas doué pour cela, se marmonna-t-il à lui-même.

Malheureusement pour lui, Jack l'entendit, et roula des yeux, croisant ses propres bras.

-Je confirme. Il fronça les sourcils devant l'expression défaite du plus âgé, et soupira. Ok. Temps mort. Recommencez depuis le début. Qu'est-ce que vous essayez de me dire avec si peu de talent ?

Les lèvres du Seigneur du temps s'étirèrent en un fin sourire amer, avant qu'il ne secoue la tête.

-Ce n'est pas vous, Jack.. C'est juste.. Cette vie.. Elle n'est pas sure.

-Évidemment qu'elle ne l'est pas, c'est le principe de voyager dans l'espace, répliqua amusé le capitaine, mais le Docteur secoua la tête.

-Vous êtes ma responsabilité, Jack. Une fois que vous montez ici, ce qui vous est arrive est de mon fait.

L'ancien agent haussa un sourcil à ces mots.

-Non.

-Bien sûr que si !

-Non ! Je choisis ce que je fais, Doc ! Je suis un adulte, je fais mes propres choix !

-Vraiment ? Parce que vous n'essayiez pas de m'impressionner, tout à l'heure, en séduisant le prince le plus bougon du royaume ?

Jack sentit sa bouche se refermer avant même qu'il ne l'ait ouverte.

Il détourna la tête, gêné, une rougeur soudaine envahissant ses joues.

Touché.

Cela n'avait même pas été conscient. Jack passait son temps à flirter avec tout le monde, sans limite ou arrière-pensées. C'était simplement qui il était, et comment il fonctionnait. Cela n'avait fait qu'empirer depuis qu'il était arrivé sur le Tardis, cependant, le besoin de prouver sa valeur au Seigneur du temps se mêlant à l'amusement de le taquiner. Le Docteur roulerait des yeux, grommelant dans sa barbe à propos des stupides singes, mais le suivrait des yeux, son regard puissant ne le quittant pas une seconde.

Peut-être n'était-ce pas la meilleure manière de prouver son intelligence au Seigneur du temps.

Mais c'était le seul domaine dans lequel le capitaine avait la sensation d'exceller face à lui.

Le Docteur secoua la tête, agacé.

-Non content d'être immature, c'est aussi totalement stupide. Je sais qui vous êtes, capitaine, de quelle époque vous menez, quelle éducation vous avez reçue. Vous n'avez pas besoin de faire le singe pour attirer mon attention. Il soupira, irrité. Vous pensez tous que vous avez besoin de prouver votre valeur, que vous méritez de monter à bord.. Mais ce n'est pas le cas. Je ne vous aurai pas laissé nous rejoindre si vous ne le méritiez pas.

-Je ne le méritais pas, marmonna le jeune homme, alors que le souvenir de leur rencontre se rappelait à lui.

Le Docteur fronça les sourcils, avant de remonter la distance les séparant en quelques pas. Jack détourna un peu plus la tête lorsque le Seigneur du temps s'arrêta face à lui, avant d'agripper fermement son épaule.

-Jack. Regardez-moi.

Celui-ci obéit immédiatement, son expression misérable rencontrant des yeux bleus au fond desquels semblaient naitre des tempêtes.

-Tout le monde fait des erreurs, capitaine. Tout le monde, même moi, surtout moi, insista-t-il, avant de sourire. Un vrai bougon asocial, moi. Incapable de m'exprimer correctement quand c'est important.

Jack renifla à cela, avant de secouer la tête.

-J'ai manqué détruire la Terre, Doc, souffla-t-il.

-Et cela n'a pas été le cas. Vous avez réparé votre erreur, vous nous avez sauvés, c'est tout ce qui compte. C'est tout ce qui compte, Jack, insista-t-il devant le regard dubitatif de ce dernier. Vous pensez que je n'ai pas fait d'erreurs ? Que Rose n'en a pas fait ? Vous n'avez pas idée de toutes les fois où j'ai manqué tout détruire, garçon.

-Mais la Terre..

-La Terre va bien, le coupa-t-il brusquement, avant de soupirer devant son expression. Je sais. Cela va vous hanter longtemps. Mais vous mettre stupidement en danger pour tenter de prouver votre valeur n'aidera pas.

-Je ne..

-Si. Il le secoua par l'épaule, agacé. Ne me prenez pas pour un bleu, Jack. C'est à moi que vous parlez. Et je vous dis que vous n'avez pas besoin de cela. Je n'ai pas besoin d'un autre mort sur les bras, grogna-t-il, irrité.

Il regretta ses mots immédiatement, le sentiment d'en avoir trop dit l'envahissant brutalement. Mais il était trop tard pour revenir en arrière, les yeux de Jack s'étaient écarquillés, une soudaine compréhension traversant en un clair ces prunelles bleues trop intelligentes pour leur propre bien.

-Un autre mort, hein ? Murmura-t-il en le dévisageant, sa voix profonde prononçant chaque mot avec lenteur alors qu'il le fixait, relevant sa soudaine raideur et le masque retombé sur son visage. J'aurai dû m'en douter.. Ce n'est pas en moi que vous n'avez pas confiance, c'est en vous.

La bouche du Docteur s'ouvrit, avant de se refermer.

Avant que le capitaine n'ait pu ajouter quelque chose, le Seigneur du temps avait disparu, s'enfuyant dans les profondeurs des moteurs sous la console.

Jack soupira, avant de secouer la tête.

Fantastique.

D'une démarche misérable, il se dirigea vers le couloir, se préparant à une longue soirée seul.


Toc toc toc.

Le capitaine haussa un sourcil, et releva la tête, quittant un instant des yeux l'écran 6D pour fixer l'ombre du Seigneur du temps, appuyé contre le chambranle de la porte. Celui-ci se mordit la lèvre, avant de fixer l'immense écran sur le mur, et les images projetées au milieu de la pièce.

-Thor 3 ? On se refait les classiques, capitaine ?

Le jeune homme haussa les épaules.

-C'est le meilleur. Vous comptez vous asseoir ou vous appréciez juste de me pourrir la vie ?

Le plus âgé roula des yeux, avant de se mordre la lèvre. Au prix d'une immense claque mentale, il se redressa, se dirigeant lentement vers lui et le rejoignant sur le canapé noir. Jack lui lança un regard, notant la tension dans les épaules du Docteur, et la manière dont il luttait pour ne pas tordre ses mains.

Contenant un sourire, il se rapprocha de lui, se collant ostensiblement au plus âgé qui se raidit, avant de se détendre. Jack roula des yeux, avant de relancer le film, se réenfonçant confortablement dans les coussins.

Il n'eut pas à attendre bien longtemps. Vingt minutes, quinze secondes et trente-trois millièmes plus tard, la voix du Docteur souffla, tendue :

-Je suis constamment sur votre dos, parce que vous êtes des aimants à ennuis. Je ne peux pas vous laisser seuls sans risquer de vous retrouver menacés de mort.. ou de mariage. Un léger sourire étira ses lèvres à cette pensée, avant qu'il ne fronce de nouveau les sourcils, son angoisse évidente. Vivre avec moi.. C'est accepter ce danger. C'est vivre à tout allure, sans jamais s'arrêter, sans jamais se retourner. C'est fantastique – Il sourit – mais cela se termine toujours de la même manière. Vous cherchez tous à m'impressionner, me plaire, comme si vous en aviez besoin, comme si c'était un jeu, mais ce n'est pas un jeu, vous n'êtes pas immortels, et je ne veux pas.. Je ne veux plus..

Il s'interrompit, sa voix se brisant alors que des flashs de la Guerre envahissaient ses yeux. Sans un mot, Jack se redressa, abandonnant le film pour le prendre dans ses bras. Le Docteur se raidit instantanément, mais le capitaine insista, le serrant contre lui avant de murmurer :

-Je suis désolé, Docteur. Je serai plus prudent. Vous n'aurez jamais mon cadavre dans les bras, je le promets.

-Vous ne pouvez pas en être certain, souffla ce dernier en se laissant tomber contre lui, cherchant désespérément sa chaleur – humain, si humain, si vivant, en vie, Jack était en vie, il était là, avec lui, il était en vie..

-On finit tous par mourir un jour, Doc. Mais ce ne sera pas pour tout de suite. J'ai trop à voir, répliqua son compagnon avec un large sourire dissimulant son inquiétude pour son ami et mentor.

Celui-ci ferma les yeux un instant, luttant contre les démons qui envahissaient son esprit.

Les bras de Jack se refermèrent plus fermement autour de lui, le pressant contre son torse chaud.

-Vous n'êtes pas seul, Doc. Je suis là, Rosie est là. Et on ne vous lâchera pas. Stupide alien, pesta-t-il, furieux contre le destin qui avait ainsi abimé son ami. Aucun de nous ne vous laissera, jamais.

Le Docteur contint un sourire triste.

La foi dans la voix de Jack était si forte, il ne voulait pas le blesser en lui prouvant combien il avait tort.

-Oy ! Pesta-t-il lorsqu'une main le frappa à l'arrière du crâne.

Son compagnon le fixait, agacé.

-Je sais ce que vous pensez. Et vous avez tort. Le jeune homme lui décocha un clin d'oeil, assorti de son sourire ravageur. Vous êtes coincé avec moi. Autant en profiter.

Le Docteur roula des yeux, avant de renifler, hautain.

-J'imagine qu'il y a pire.

-Oooh, dur et cruel.. Mon si beau prince..

Un nouveau roulement de yeux, suivi d'un sourire.

-Morveux.

-Méchant !

-Vous comptez remettre ce film, ou je dois faire tout le travail ?

Jack lui lança un sourire étincelant, avant de se rouler en boule contre lui, son bras toujours enroulé autour de ses épaules.

-Pour vous, Doc de mon cœur ? Je ferai n'importe quoi.