Spoilers: saison 1 de Torchwood, final saison 3 de DW, final de la saison 6 de DW


24- Loin


La pluie et le vent, une météo typique à Cardiff, mais pas toujours particulièrement appréciée de ses habitants blasés.

L'un d'eux, cependant, y est encore plus accoutumé que les autres.

Après plus d'un siècle passé à arpenter les rues de la ville, le capitaine Harkness en est devenu part intégrante.

Il existe un lieu, en particulier, où il aime revenir, encore et toujours.

Le Millenium Center n'a pas seulement l'avantage d'être situé juste à coté du Hub, c'est aussi le plus haut point de la ville.

La pluie et le vent y battent leur plein cette nuit, alors que Jack s'y tient de nouveau, immobile.

Son manteau claque autour de lui, ses mains profondément enfoncées dans ses poches.

Ses yeux sont rivés sur le ciel, et les milliards de petites lumières blanches qui l'éclairent.

Les étoiles ont toujours exercé une fascination puissante sur lui, même après tout ce temps.

En particulier après tout ce temps.

Les étoiles lui rappellent tout ce qu'il a été, tout ce qu'il aurait pu être, et tout ce qu'il a perdu.

À une époque, qui lui semble à présent à des années-lumière, le capitaine y voyageait librement.

Ce temps est révolu.

Les étoiles sont si loin à présent, il ne pourra jamais y retourner.

Sa quête pour retrouver le Docteur semble sans fin.

Reverra-t-il un jour le Seigneur du temps ?

Obtiendra-t-il des réponses ?

Pourra-t-il retourner sur le Tardis avec son ami ?

Pourquoi le Docteur l'a-t-il abandonné ?

L'a-t-il seulement choisi ?

Les étoiles ne font que lui rappeler à quel point il a tout perdu.

À une époque, elles étaient le centre de sa vie.

Aujourd'hui, elles ne sont plus qu'un lointain souvenir, et un souhait amer.

Plus que jamais, le capitaine se sent si loin de tout.

Un jour, peut-être, il y retournera. Un jour, oui, le Docteur reviendra, et Jack le frappera, et il l'embrassera, et il pourra repartir avec lui, loin, si loin de ce trou perdu qu'est Cardiff, de cette minuscule planète qu'est la Terre et qu'il a appris à aimer autant qu'à détester.

Le Docteur adore la Terre.

C'est bien la seule chose qui fait patienter l'immortel, en attendant l'arrivée du Seigneur du temps.

Parfois, le souvenir de ce dernier est si étouffant que Jack a la sensation de mourir sur lui-même. Dans ces moments-là, l'ancien compagnon s'enfuit, pour mieux trouver refuge sur l'immense toit du Millenium Center, loin, si loin du reste de la population.

Loin de la masse grouillante, et un peu plus près du Docteur.

Mais toujours si loin des étoiles.

Y retournera-t-il un jour ?

Il doit continuer à y croire.

L'espoir est la seule chose qui lui permette de survivre.

L'espoir, cette petite lueur féroce qui continue de vivre en lui, même après tout ce temps.

L'espoir de retrouver sa vie d'avant, même s'il n'est plus le même homme.

L'espoir d'oublier, et de pouvoir tout changer.

L'espoir d'être sauvé, et aimé pour ce qu'il est.

L'espoir d'être pardonné.

L'espoir peut devenir autant une bénédiction qu'une malédiction, mais en cet instant, il fournit au capitaine la rage nécessaire pour continuer à avancer, loin, si loin du monde désiré.


La douche est aussi froide que cruelle.

Lorsque Jack regarde les étoiles, à présent, c'est le cœur totalement vide.

L'espoir est mort, pour laisser place à la tristesse et les souvenirs.

Sa vie sur le Tardis lui semble si loin.

Plus le temps passe, et plus il peine à s'en souvenir en détail.

Plus d'un siècle est passé, et le Docteur lui a tourné le dos.

Jack se sent si seul.

Pendant un moment, il a cru, en courant vers le vaisseau, que tout redeviendrait comme avant.

Pendant un instant, il s'est laissé aller à espérer.

Et puis son monde s'est effondré.

La réalité s'est imposée.

La guerre a éclaté.

Et Jack est de retour sur Terre, le cœur vide et encore plus éloigné qu'auparavant des étoiles.

Malgré les sourires qu'il porte devant son équipe, une part de lui s'en est allée.

Ce soir, lorsqu'il regarde le ciel, c'est pour se souvenir.

Malgré lui, son cœur se sert.

Le Docteur est à la fois si proche, et si loin.

Se comprendront-ils un jour ?

Un monde entier semble exister entre eux.

Se retrouveront-ils ?

Perdu dans ses pensées, le capitaine ne prête pas immédiatement attention au vent qui s'élève derrière lui. Ce n'est que lorsque ce dernier augmente, et se mélange à un grincement familier, qu'il se fige, avant de se retourner, la bouche grand ouverte.

Face à lui, le Tardis finit de se matérialiser.

-Docteur !

Le mouvement est instinctif, la course naturelle. Les vieux réflexes sont toujours bien présents, le besoin de rentrer dans la magnifique boite bleue immédiat.

Pourtant, Jack se fige une fois arrivé devant la porte.

L'hésitation le gagne.

Est-il le bienvenue ?

La dernière fois..

D'un geste brusque, la porte s'ouvre, révélant une ombre immense vêtu d'un chapeau de cow-boy.

-Jack, Jack, Jack, Jackie boy ! Qu'est-ce que vous fabriquez ? Montez, enfin !

-Docteur ?

Si possible, la bouche de l'immortel s'ouvre un peu plus.

Face à lui se tient un garnement brun vêtu de l'accoutrement le plus ahurissant qu'il n'ait jamais vu.

Le pantalon noir serré se mêle à la chemise débraillée et les bretelles, auxquelles s'ajoutent une veste de tweed sortie tout droit de l'Angleterre des années 1950, et un nœud papillon rouge criard.

Le Stetson rivé sur les longs cheveux soigneusement coiffés n'en détonne qu'encore plus.

-Le seul et l'unique ! Enfin, non, pas l'unique, le dernier en date, quoique, tout est une question de point de vue, et de relativité, même si, dans un sens.. Aaaah, je suis heureux de vous revoir ! Cela faisait longtemps ! Trop longtemps, mais que voulez-vous, plein de choses à faire, de lieux à visiter, de personnes à voir.. Vous, vous vous vous vous particulier, Jackie boy ! Plein de choses à vous dire !

Le débit est impossible à suivre, le train de pensées incompréhensible, le look totalement défoncé. Ce Docteur parle vite, secoue les mains dans tous les sens, enfonce ses doigts dans la poitrine de Jack pour marquer son point, et semble avoir un problème avec la définition d'espace personnel.

Non pas que cela dérange Jack.

Au contraire.

Un léger sourire apparaît sur ses lèvres.

-Docteur ?

-Qui d'autre ? Tadaaaaaaam ! S'exclame l'homme en effectuant une pirouette enthousiaste sur lui-même pour mieux se présenter, avant de se figer, les bras ouverts et mains levées. Dites-moi tout. Qu'en pensez-vous ?

Il y a un orgueil évident dans sa voix, cela au moins, cela n'a pas changé, et Jack ne peut contenir son long regard appréciateur, avant que l'expression ne se transforme en sarcasme.

-Vous avez encore changé.

-Yep ! S'exclame fièrement l'intéressé, avant de froncer les sourcils. Hum, non, pas yep, surtout pas yep, yep est nul, yep n'est pas cool, plutôt .. Ses yeux s'illuminent. Wizaaa !

Le capitaine renifle.

-La prochaine fois, vous vous changez en gosse ? Ça va devenir gênant, à force.

-Pourquoi est-ce que tout le monde me dit cela ? Se plaint aussitôt le Seigneur du temps, son ton tirant sur le geignement. Je ne suis pas un enfant ! J'ai 1200 ans, je vous ferai dire !

-1200 ans ? Répète Jack, ahuri.

-Je sais, je ne les fais pas, personne ne me croit jamais, Amy n'arrête pas de me traiter de sale gosse, scandaleux, vraiment, je ..

La voix du Docteur s'éteint devant l'expression de l'immortel.

-Jack ?

-Combien de temps ?

-Pardon ?

-Combien de temps ? Combien de temps depuis que..

Il n'a pas besoin de finir, le Docteur devine aisément la fin de sa phrase. Son expression se ferme aussitôt, l'apparence enfantine disparaissant pour laisser apparaître l'être âgé dissimulé derrière.

Soudainement, Jack peut croire que cet homme est le Docteur.

Le regard est familier, la tension bien connue.

Jack le connait à peine, mais il sait déjà reconnaître les signes.

Quelque chose ne va pas.

-Est-ce si important ?

La voix est tendue, l'envie de fuir évidente.

Entre eux, déjà, le fossé semble s'agrandir, les éloignant davantage l'un de l'autre.

Jack fronce les sourcils, blessé.

-Important ? Bien sûr que c'est important ! J'ai le droit de savoir depuis combien de temps vous ne m'avez pas vu ! Trois cents ans, hein ? C'est ce que cela vous prendra, pour vouloir de nouveau de moi ? Quoi, vous aviez du temps à perdre ? Envie de vous faire miséricordieux ? Vous êtes vraiment les mêmes, siffle-t-il, incapable de cacher sa rancœur.

Face à lui, le Docteur se fige, son masque se fissurant légèrement pour laisser passer son choc.

Clairement, il ne s'attendait pas à cette réaction de sa part.

Hé bien, il va être servi.

Jack n'est absolument pas d'humeur.

Les horreurs de l'Année qui n'existe pas sont toujours bien présentes dans son esprit, le traumatisme aussi fort que le jour de son retour.

Ce Docteur a très mal choisi le moment de son apparition.

Presque aussi vite que le masque de celui-ci est tombé, il réapparait, accompagné d'un regard sombre qui aurait fait fuir des armées entières.

L'immortel n'est pas impressionné.

D'un geste sec, le Docteur redresse son chapeau, avant de tordre nerveusement son nœud papillon.

-Je ne suis pas lui, Jack.

Quelque chose, dans la manière dont il le dit, interrompt celui-ci dans sa colère. Est-ce la rancœur évidente à la comparaison avec sa précédente incarnation ? Le regret ? La colère ? Quelque chose pousse le capitaine à s'arrêter un instant, pour mieux le regarder.

Son regard croise celui du Docteur, sombre et puissant et empli d'une force et d'un pouvoir que Jack a déjà rencontrés plusieurs fois.

Derrière l'apparence juvénile, la Tempête gronde.

Cet homme, quelque soit son histoire, est bel et bien le Docteur.

Jack inspire profondément, avant de croiser les bras.

Autour d'eux, la pluie et le vent se battent toujours aussi violemment, augmentant la sensation de chaos ambiant.

-Pourquoi êtes-vous là ?

Malgré tous ses efforts, il ne parvient pas à dissimuler sa propre tension, ni irritation. Il navigue en terrain totalement inconnu, quelque chose qui en temps normal l'intrigue et l'attire, mais qui devient vite angoissant quand il s'agit du Seigneur du temps.

Il commence à peine à connaître l'autre, faut-il vraiment qu'il s'adapte déjà au suivant ?

N'est-ce pas dangereux de venir le voir, si tôt dans sa ligne du temps ?

Le Docteur doit deviner sa pensée, car il soupire, avant de s'accouder au Tardis.

Déjà lui, la lumière brille, familière et chaleureuse.

À la fois si proche, et si loin.

Jack déglutit, et se concentre sur le Seigneur du temps.

-Je voulais.. vous voir.

-Quoi ?

Déjà, le Docteur tire sur son nœud papillon, sa nervosité apparente.

-Beaucoup de choses.. se sont passées. Je fais.. un tour.

-Quelles choses ? Quel tour ? Qu'est-ce qu'il se passe ? S'exclame le capitaine, inquiet malgré lui.

Le Seigneur du temps détourne la tête, le haut de son visage disparaissant sous son chapeau pour mieux dissimuler ses yeux avant qu'il ne murmure :

-Certaines choses.. arrivent à leur fin. Je voulais juste.. les faire durer.

-Docteur ?

Si jeune, Jack est si jeune, encore, et déjà si âgé, empli de rancœur et de souffrances et de chagrin, et il n'y a rien qu'il puisse faire pour les effacer, ou apaiser ce qui est à venir. Le Docteur sait, et ses cœurs se brisent à la pensée de ce qui arrivera, ce qui est déjà arrivé, à Jack, son Jack, le Jack de sa ligne du temps, celui que cet homme deviendra un jour, mais n'est pas encore, et tout est si compliqué, et vraiment, ne peut-il pas avoir un peu de répit de temps en temps ?

Du temps, le Docteur en manque, et c'est bien la première fois qu'il ne peut rien y faire.

Le temps, le temps défile, inexorable, et le Docteur a tant à dire, et tant à faire.

-Un jour.. tout cela.. fera sens. Qui je suis, où je suis.. pourquoi je suis ici.. Tout trouvera une explication. Sachez simplement.. que cela arrivera. Vous ne serez pas toujours coincé ici, Jack, Jackie boy. Un jour.. vous retrouverez les étoiles.

-… Docteur ?

La voix du capitaine est faible, si faible, ses prunelles bleues humides en même temps qu'il fixe l'homme enfant lui faisant face.

Le Docteur sourit, avant de tendre la main pour la poser sur le cœur de l'immortel.

Sous ses doigts, le vortex circule, puissant et éternel.

Si familier, mais aussi si éloigné de celui qu'il connait.

Cette version de Jack est à la fois familière et étrange, miroir déformé d'un passé qu'il a tenté à tout prix d'oublier.

La main de son compagnon se pose sur la sienne, ses doigts se liant aux siens pour mieux le rapprocher.

-Quand ? Souffle-t-il, et le Docteur sourit doucement.

-Spoilers.

Jack renifle, avant de détourner les yeux, luttant contre ses larmes.

-Pourquoi ?

-Parce que vous êtes seul, et que vous aviez besoin d'aide.

-Non.

-Je ne suis pas lui, Jack.

-Je ne sais pas qui vous êtes, murmure-t-il en le fixant de nouveau, son expression fermée.

-Je sais, souffle-t-il, son sourire triste. Vous apprendrez. Un jour. Et je suis désolé, Jack. Pour tout.

Et il le pense, il le pense vraiment, et c'est tout ce à quoi l'immortel s'accroche alors qu'il le voit reculer, déjà, se dirigeant vers la boite bleue familière comme pour s'y refugier, y fuir, fuir son propre présent et passé et futur et quelque chose ne va pas avec ce Docteur, quelque chose est faux, quelque chose dans ses mots, son attitude..

Le Docteur est à la fois si proche, et si loin.

Vient-il vraiment l'aider, ou visite-t-il un souvenir du passé ?

Combien de temps exactement s'est-il déroulé ?

Trois ans cents pour lui, mais combien pour son Jack ?

Pourquoi venir le voir lui ?

Tant de questions, et si peu de réponses, comme toujours.

Le sentiment est familier.

L'exaspération, et la tendresse aussi.

Le mouvement est instinctif, le geste impossible à contenir. Les yeux du Docteur s'écarquillent lorsque la main de l'immortel saisit son bras, le retournant pour mieux l'attirer à lui.

Déjà, sa main se pose sur sa taille, en même temps que l'autre saisit son visage en coupe.

-Vous ne pensiez tout de même partir sans me dire au revoir, commente-t-il, flirteur et canaille.

Son premier Docteur aurait roulé des yeux, et bougonné quelque chose à propos des besoins sexuels des singes.

Le Docteur aux converses l'aurait repoussé, et pesté, son indignation évidente.

Ce Docteur rougit, avant d'hausser un sourcil, clairement amusé et.. excité.

Intéressant.

Jack ne prend pas le temps d'approfondir ce constat, de peur de voir sa chance s'envoler. Ses lèvres se posent sur celles du Seigneur du temps, chaudes et passionnées, la curiosité se mêlant au désir et souvenir.

Le résultat est encore meilleur qu'il n'aurait escompté.

Clairement, ce Docteur sait toujours s'y prendre.

Et la manière dont il le sert contre lui..

Quand ils se séparent finalement, c'est avec un clin d'œil de Jack, et un long regard suggestif.

-Si le futur ressemble à cela, attendre va être dur, commente-t-il, taquin, sa voix rauque de plaisir.

Les joues du Seigneur du temps sont rouges, mais son expression satisfaite lorsqu'il remet son nœud papillon en place.

-Spoilers.

-À bientôt, Doc, sourit Jack, avant de le saluer.

Son ami sourit doucement, son regard se faisant mélancolique.

-Un jour, oui. Nous ne sommes que des histoires, au fond.. Et vous n'en êtes qu'au début.

Et déjà il disparaît, rentrant en coup de vent dans son vaisseau avant que le capitaine n'ait pu l'interroger. Ce dernier sourit en regardant le Tardis disparaître, avant que ses yeux ne se portent sur les étoiles.

Soudainement, elles ne lui semblent plus si loin.