Un chapitre bien compliqué à écrire, et dont j'espère qu'il sera crédible.
25 – Ame
Le concept d'âme est quelque chose qui n'a jamais particulièrement intéressé le jeune Jack.
Il est si abstrait, et si éloigné de sa réalité, que vraiment, il n'en ressent aucun intérêt.
Ce n'est que lorsqu'il rejoint l'Agence du temps qu'il commence à s'interroger sur la question : c'est assez logique, au fond, lorsqu'on est confronté quotidiennement à des dizaines de nouvelles cultures de toute époque, et toute origine.
Le terme d'âme, en réalité, n'est qu'un mot pour évoquer ses croyances, et la peur de ce qui nous attend après.
C'est quelque chose à laquelle Jack n'aime guère penser, et il essaye de l'ignorer du mieux qu'il peut, malgré tous les cours qu'il subit sur le sujet dans sa classe de Philosophie intergalactique.
Ici, et maintenant, est tout ce qui compte.
La mort, l'âme, les dieux, le futur, la religion, sont des sujets bien trop sérieux et graves pour un jeune agent désireux de manger la vie à pleines dents.
Il aura bien le temps d'y penser plus tard, voire même jamais.
Il a trop de choses à tester, auparavant.
Le Docteur n'est pas particulièrement désireux d'aborder ce sujet, lui non plus, ce qui convient très bien à Jack. Le nouvel habitant du Tardis est beaucoup trop occupé à courir à ses cotés et s'extasier de toutes les merveilles de l'univers pour perdre du temps à se torturer sur un sujet si tortueux et effrayant.
Ce n'est que lorsque Rose interroge le Seigneur du temps sur la question qu'il s'y retrouve réellement confronté pour la première fois.
C'est une soirée tardive, une de celles lors de laquelle le trio s'assoit sur les marches autour de la console, armés de bières et gâteaux. Le sujet est soulevé par la blonde après une aventure chez une peuplade toujours extrêmement proche de la nature.
-Je veux dire, c'était beau, la manière dont ils vivent en harmonie avec tout ce qui les entoure, ils sont si tranquilles, vous savez ? Et ce respect qu'ils ont pour les animaux, et leurs âmes, c'est rare.
Jack hausse un sourcil.
-Ames ?
-Oui, leurs âmes, ils en ont. Rose hausse les épaules, son argument évident à ses yeux. Pas besoin d'être un humain pour ça, non ? Ou un Seigneur du temps, ajoute-t-elle après réflexion, en fixant le Docteur.
Celui-ci sourit gentiment.
-Tous les êtres vivants ressentent, en effet. Et les cultures les plus proches de la nature sont souvent celles qui s'en souviennent le plus.
-Jack ? Tu es silencieux, ça ne va pas ?
Le capitaine hausse les épaules, pensif, avant de prendre une gorgée de sa bière.
-C'est juste.. Je n'y avais jamais pensé ainsi. Les animaux. Leurs âmes. J'imagine que cela fait sens.
-Tu n'y crois pas ? S'étonne la jeune femme, le faisant soupirer.
-Ce n'est pas la question, c'est juste.. D'où je viens.. Enfin, je ne me suis jamais vraiment posé la question. L'âme.. C'est juste tellement..
-Sérieux ? La blonde sourit. Tu aurais pété un câble à mes cours de caté le dimanche.
-Pardon ?
-Catéchisme, l'église, roule-t-elle des yeux, avant d'hausser un sourcil devant son expression. Quoi ?
-Incompréhension culturelle, explique le Docteur, amusé. Rose parle de religion, Jack.
-Oh .. Ah oui, cette église, murmure-t-il, pensif.
-Cette église ? Tu en connais d'autres ? S'étonne la jeune femme.
Jack hausse les épaules.
-Oui et non, c'est juste qu'à mon époque, cela n'a plus le même sens.
-La religion a évolué avec les Hommes, et leur découverte de l'espace, explique le Seigneur du temps à sa compagne. Mais le concept d'âme est resté.
L'ancien agent le fixe, pensif.
-Est-ce que vous en avez un ? Un concept d'âme, ou peu importe comment vous l'appelez ?
Rose hausse un sourcil, alors que le Docteur prend une gorgée de sa bière.
-Tout le monde croit en quelque chose, Jack.
-Et vous ? En quoi croit un Seigneur du temps, Doc ?
-Bonne nuit, Jack, sourit celui-ci, et il sait reconnaitre un au revoir quand il en entend un, et damn, si pour une fois, le sujet ne l'intéressait pas.
Le trio n'a plus jamais l'occasion d'évoquer le sujet, et avant que le capitaine n'ait pu y repenser, il est mort, et de retour à la vie, le Tardis disparu devant ses yeux.
Soudainement, survivre est son unique objectif.
La philosophie devra attendre.
Ce n'est qu'une fois coincé sur Terre, plusieurs décennies écoulées à tenter de comprendre ce qu'il est devenu, que Jack commence à s'interroger.
Soudainement, le concept d'âme ne semble plus si abstrait.
L'âme est ce qui vous rend civilisé, vous différencie des bêtes qui vous entourent.
Du moins, c'est ce qu'il finit par penser.
En a-t-il toujours une, après être mort tant de fois pour mieux revenir à la vie ?
Est-il maudit ?
Est-il un monstre d'anormalité, un démon condamné à marcher sur Terre pour toujours comme le pensent certains ?
Vivre au milieu de peuples si chrétiens ne peut que finir par l'influencer, même s'il a grandi dans un lointain futur.
À force d'entendre les mêmes paroles répétées encore et encore, on finit par y réfléchir, même involontairement.
Jack ne sait toujours pas ce qu'est une âme, mais il n'est plus très certain d'en avoir une.
Et cela le rend malade.
-Est-ce que les Seigneurs du temps ont une âme ?
Cent cinquante ans étaient passés depuis la dernière fois qu'il avait posé cette question, l'homme devant lui s'était régénéré, et il avait survécu à une fin du monde.
Vraiment, la réponse n'aurait pas dû être compliquée.
Mais comme toujours, avec le Docteur, elle le devenait immédiatement.
Le Seigneur du temps se figea un instant, avant de reprendre son travail sur la console, ses mains appuyant sur des boutons et abaissant des leviers alors qu'il essayait de régler ses coordonnées sur l'appel à l'aide étrange reçu une heure auparavant.
-Pourquoi ?
Jack haussa les épaules, avant de recommencer à frotter le panel face à lui.
-Juste une question.
-C'est une assez large question, commenta le Docteur, un sourcil toujours haussé sur son front par dessus ses lunettes.
-Si vous ne voulez pas y répondre, ce n'est pas un problème, je me demandais juste.. Oh, ce n'est pas grave, murmura-t-il, se détournant déjà pour mieux continuer son travail et ignorer la gêne qui lui brûlait la nuque.
-Jack.
Son ami le fixait, inquiet.
Quelque chose n'allait pas avec Jack.
L'immortel n'abordait quasiment jamais ce genre de sujet, préférant généralement les ignorer pour mieux rire et flirter, son masque souriant ne tombant que très rarement, dans certaines circonstances.
Même avec lui, Jack porterait ce masque.
Le fait qu'il le retire en cet instant pour poser une question aussi particulière indiquait un réel tourment intérieur.
Le capitaine soupira, avant de se redresser.
-Désolé. Je ..
-De quoi est-il vraiment question ici ?
Un nouveau soupir, suivi d'un roulement de yeux, alors que l'immortel saisissait une bouteille d'huile pour mieux en asperger le morceau de tissu.
-Est-ce que j'ai toujours une âme ? Après tout ce temps ? Est-ce que je ..
Il s'interrompit, et déglutit, incapable de passer par dessus la boule dans sa gorge.
Est-il toujours humain ?
Le Docteur resta silencieux un certain temps, et Jack se renferma davantage sur lui-même, se perdant dans le travail physique pour oublier son humiliation.
Finalement, le Seigneur du temps se redressa, ses converses résonnant légèrement alors qu'il contournait la console, avant de s'accroupir à ses cotés.
-Jack. Regardez-moi.
Sa voix était douce, faisant déglutit le capitaine alors qu'il obéissait.
Sa gorge s'assécha davantage lorsque ses yeux croisèrent le regard du plus âgé.
La compassion et la tristesse qu'il y découvrit s'y mixaient avec une force si puissante qu'il détourna les yeux, incapable de l'affronter.
-Jack.
-Doc, je ..
-Jack. Jack, Jack, soupira-t-il, avant de caresser son visage, le faisant déglutir. Qu'est-ce que je vous ai fait.. Bien sûr que vous êtes toujours humain. Vous n'êtes pas un monstre, capitaine, ajouta-t-il doucement, lui faisant détourner davantage la tête. Quoi que j'ai pu dire.. J'avais tort, Jack. Vous n'êtes pas anormal, vous n'êtes pas un monstre, vous êtes juste.. unique. Sa main libre vint gratter l'arrière de son crâne, marquant sa gêne et honte. J'avais .. tort. Vous êtes humain, Jack. Vous avez des émotions, comme tout le monde. Cela fait de vous un être humain tout ce qui est de plus normal, malgré votre.. situation.
C'était le terme le plus neutre qu'il avait jamais entendu pour décrire son anormalité, et Jack ne put retenir son reniflement.
-On tourne autour du plat, Doc ? Ce n'est pas la peine d'essayer de me protéger, vous savez. Je suis un grand garçon.
Le Seigneur du temps le fusilla du regard, avant d'agripper son bras.
-Ce n'est pas vous protéger, Jack, c'est la vérité. Je ..
-Je suis mort, Doc, le coupa-t-il brutalement. Des centaines de fois. De toutes les manières possibles. Je suis mort, et je suis revenu à la vie, et je suis encore mort, je ne suis pas normal ! Je ne peux pas.. Il n'y a rien pour moi, de l'autre coté ! S'exclama-t-il, laissant éclater son désespoir. J'y suis allé tant de fois, Doc, c'est le noir absolu, il n'y a rien, absolument rien, juste..
-Quelque chose, termina doucement l'autre homme à sa place. Quelque chose, qui marche dans le noir. Je sais. Je l'ai affronté.
-Vous.. Quoi ?
-Comment pensez-vous que fonctionnent les régénérations, Jack ? Je meurs, pour mieux revenir. Ce n'est pas si différent, au fond, à ceci près que je ne meurs pas, au sens propre, c'est plus une transformation, une évolution, une transfusion de mon ADN, oh, pourquoi est-ce qu'il n'existe pas de mot pour le décrire dans votre langue ? Pesta-t-il en se passant la main dans les cheveux, exaspéré. L'idée est, Jack, capitaine, que si moi je garde mon âme, je ne vois pourquoi vous ne conserveriez pas la vôtre.
-Vous avez une âme ?
C'était tout ce qu'il était parvenu à retenir du discours décousu de son ami, et aussi le fait que le Docteur s'est déjà rendu de l'autre coté, il av ait déjà traversé la barrière, affronté le noir …
-Evidemment que j'ai une âme, espèce de singe, vous me prenez pour quoi ? Un Cybermen ? S'exclama le Seigneur du temps, clairement blessé.
Jack secoua la tête, avant de murmurer :
-Vous.. Vous pensez vraiment..
Sa gorge se contracta, et il ne parvint pas à terminer sa phrase. Le Docteur soupir a, et hocha la tête, avant de serrer sa main maladroitement dans la sienne.
-Oui.
-Même si..
-Oui.
-Mais je ..
-Non.
-Doc, je .. J'ai fait des choses..
-Moi aussi.
-Mais je .. Il ferma les yeux, luttant contre ses larmes. S'il y a.. Si j'ai.. Qui me pardonnera, Doc ?
Sa voix se brisa, en même temps qu'il baissait la tête.
S'il avait toujours une âme, alors cela le tenait toujours comme responsable de ses erreurs, et ses crimes.
Et il en avait commis, tellement.
Rien ni personne ne pourrait l'en laver.
-Je vous pardonne, Jack.
-Doc ?
D'un geste brusque, il releva la tête, fixant ahuri son ami. L'expression du Docteur était intense et déterminée, et il sentit ses mains devenir moites, et sa nuque le brûler, et sa gorge était si sèche..
-Je vous pardonne, Jack. Le Docteur répéta ses mots lentement, le dévisageant avec une puissance qui le laissa figé sur place, incapable de bouger ou répondre. Tout ce que vous avez fait, tout ce que vous ferez. Vous ne l'avez pas choisi. Sa voix était calme, posée, déterminée, et Jack sentit son regard s'humidifier. Vous avez dû survivre, survivre à tout prix, dans un contexte terrible, et je .. je suis désolé. Le Docteur baissa la tête, avant de serrer plus fort sa main dans les siennes. Je n'ai pas été là pour .. vous aider. Vous étiez seul ..
-J'ai fait des choses, Doc.. Je .. Je ne peux pas..
-Parce que vous pensez que je n'en ai pas fait ? Le coupa le plus âgé, sa voix lourde de chagrin et regret. Parce que vous pensez, que je n'ai pas dû prendre des décisions terribles ? Que je n'ai pas les mains pleines de sang ? Que je n'ai pas fait d'erreurs, que j'ai toujours pu sauver tout le monde ? Sa voix s'était élevée brutalement, sa rage au souvenir de ses échecs résonnant dans chacun de ses mots, avant que ses épaules ne s'effondrent soudainement, ne laissant qu'un regard sombre empli de regrets. Parfois, des décisions terribles sont à prendre, des décisions épouvantables, et il n'y a personne d'autre que nous pour le faire. Parce que si nous le prenons pas, personne ne le fera, et..
-Ils mourront..
-Et c'est à nous de les sauver, compléta le Seigneur du temps, son expression sombre porteuse de milliers de souvenirs trop durs pour être racontés, trop terribles pour être revécus, le poids de la Guerre si lourds sur les épaules alors qu'il le fixait, déterminé.
Jack se sentit trembler face à la puissance de son regard, la sensation d'être lu de l'intérieur augmentant de seconde en seconde.
Le Docteur savait.
Le Docteur devinait.
Le Docteur comprenait.
Le Docteur pardonnait..
Le .. Docteur .. Pardonnait.
L'immortel sentit sa tête tourner, ses paupières se fermant d'elles-mêmes alors qu'il sentait les larmes couler à flot sur ses joues. Il demeura éloigné du Docteur, cependant, et si ce n'était pas une preuve de combien il avait souffert pendant tout ce siècle, qu'est-ce qui aurait pu l'être ?
Le Seigneur du temps se mordit la lèvre, avant de glisser avec maladresse un bras autour de ses épaules, le rapprochant de lui.
Il était si mauvais à cela.
Contre lui, Jack inspira brutalement, sa respiration tremblante en même temps qu'il se laissait aller contre lui. Avec hésitation, sa main vint s'enfoncer dans son long manteau, saisissant sa chemise bleue, et le rapprochant en même temps qu'il enfonçait son visage dans son torse.
-C'est notre malédiction, j'imagine, marmonna-t-il amèrement. Être le plus expérimenté du groupe, et devoir les protéger, tout le temps. Mais à quel prix, Doc ? Qu'est-ce que cela fait de nous ? Souffla-t-il, sa voix affaiblie par ses pleurs.
Le Docteur ne répondit pas immédiatement, préférant l'aider à se relever. Ses mains demeurèrent posées sur ses bras, les serrant avec force alors qu'il continuait à le fixer, son expression intense et ancienne.
-Nous sommes ce qui se tient entre eux et la mort. C'est notre mission, capitaine. C'est pourquoi nous sommes là. Et pour ce que cela vaut, je suis désolé, murmura-t-il, son chagrin évident. J'aurai dû.. J'aurai dû vous protéger.. Vous sauver.. Rien de tout cela ne serait arrivé si j'avais été là..
-Oh Doc, ce n'est pas votre faute..
-Et je vous pardonne. Le Docteur le coupa, ignorant sa protestation. Pour ce que cela vaut, Jack, je vous pardonne. Pour vos erreurs, vos errances, je vous pardonne. Je vous pardonne, murmura-t-il une nouvelle fois en posant son front contre le sien, leurs yeux clos.
Les bras de l'immortel se refermèrent autour de lui, sa gorge serrée.
Tant d'émotions circulaient en lui en cet instant, qu'il ne pouvait toutes les nommer.
Le choc, le soulagement, la colère, la honte, le chagrin, se mixaient pour former un maelstrom brutal.
Un sentiment, cependant, prédominait.
Avec douceur, ses lèvres se posèrent contre celles du Seigneur du temps, le geste presque chaste dans sa timidité.
-Je vous pardonne aussi, Doc.
