Hanim chapitre 2 : Premier contact

Will resta un moment devant la télévision puis, fatigué par les inepties proposées sur la majorité des chaînes, il alla prendre une douche puis se changea pour la nuit, optant pour un boxer et un peignoir. Il attrapa ensuite machinalement un essuie de bain puis le remit en place avec un soupir. Lorsqu'il était profiler, il en étendait souvent un dans son lit à cause des cauchemars qui le faisait transpirer abondamment, mais à présent, il n'en avait (presque) plus l'utilité. Les mauvais rêves se faisaient rares, même s'il lui arrivait d'en refaire de temps à autre à propos de cette jeune fille qu'il n'avait pas pu sauver, Abigail Hobbs. Très souvent, elle avait l'apparence d'une Hanim-biche dans ses songes, alors que dans la réalité, elle avait été on ne peut plus humaine. Will la chassa de ses pensées, pensant plutôt à Hannibal.

Il monta la rangée d'escalier qui menait à l'étage le plus silencieusement possible pour ne pas risquer de le réveiller, mais il sût rapidement que ce dernier ne dormait pas : un son bas et plaintif provenait de sa chambre. Le professeur se rapprocha de la porte, naturellement soucieux de savoir si quelque chose n'allait pas et s'apprêtait à frapper quand il entendit un léger sanglot. Il laissa retomber sa main après une courte hésitation, le cœur serré, puis il s'éloigna en silence et alla se coucher. Il avait bien sûr envie d'aller le consoler, mais l'Hanim-canin semblait plutôt fier et Will pensait qu'il le gênerait plutôt qu'il n'apaiserait son chagrin s'il allait le retrouver. Faisant taire sa maudite empathie, il attrapa le roman qu'il avait commencé la veille et le termina. Il était environ minuit lorsqu'il s'endormit et cette nuit-là, il ne fit aucun cauchemar contrairement à son nouveau compagnon.

Il se leva très tôt pour aller aux toilettes et, en passant devant la chambre d'Hannibal, il entendit à nouveau du bruit : un grondement bas et régulier qui le fit frissonner désagréablement, puis un grognement plus net et un bruit de déchirure plutôt curieux. A nouveau, il évita d'intervenir et après être passé à la salle de bain, il retourna sous la couette. Le silence était revenu dans le couloir qui séparait leurs chambres et quelques minutes plus tard, il se rendormit.

Il se réveilla en sursaut vers neuf heures lorsque Hannibal frappa trois petits coups à sa porte avant d'entrer avec sa permission, puis il se détendit et l'observa : l'Hanim avait pris une douche, était coiffé impeccablement et avait mis ses vêtements neufs. Il semblait en meilleure forme qu'à sa sortie du refuge de Chilton et quand Will esquissa un sourire, il lui sourit en retour, ce qui fit infiniment plaisir à celui-ci.

― Bonjour Hannibal.

L'Hanim-canin avança et sortit son carnet de sa poche, écrivant rapidement :

Bonjour Will. Le petit-déjeuner est prêt, je peux vous l'amener si vous ne désirez pas descendre.

― Mmmh mmh, je vais descendre. Merci d'avoir fait la cuisine.

Le trentenaire s'étira puis attrapa son sous-vêtement qui traînait non loin (il dormait souvent nu ou en t-shirt large et en caleçon, selon l'humeur) et le passa sous les draps avant de se lever et de mettre son peignoir. Hannibal avait reculé de quelques pas et avait détourné le regard, mais il n'était pas sorti de la pièce, attendant clairement son propriétaire pour redescendre au rez-de-chaussée. Will ne tenta pas de l'approcher et descendit comme annoncé, puis il s'installa à table. Dans la minute qui suivit, l'Hanim déposa devant lui une assiette appétissante contenant un œuf dans une brioche, une saucisse et une tranche de bacon. Il avait aussi préparé du thé et du jus d'orange et Will le remercia une nouvelle fois, commençant à manger de suite pour qu'il en fasse de même car il se souvenait bien de la discussion qu'ils avaient eu la veille à propos des règles de maison.

― C'est vraiment délicieux, mmh. Est-ce que tu aimes cuisiner ?

Beaucoup oui, écrivit Hannibal.

― Alors je pense que je te laisserai cette tâche à l'avenir, si ça te convient. Je ferai une corvée que tu n'aimes pas en échange, bien sûr.

Comme il vous plaira.

Lorsqu'ils eurent terminé, le jeune homme-animal se leva et fit la vaisselle, refusant d'un signe de la main l'aide de Will. Après ça, il se saisit à nouveau de son carnet et lui écrivit :

Je suis désolé, j'ai abîmé mon oreiller. J'ai trouvé une boîte de couture sur l'étagère dans le salon, alors je me suis permis de le recoudre.

― Je peux voir ?

Hannibal hocha la tête et retourna dans sa chambre, suivi par Will qui examina rapidement le travail de couture qui était parfait, comme il s'y attendait.

― Tu sais vraiment tout faire...

Je suis désolé, écrivit à nouveau l'Hanim qui évitait de regarder le professeur.

― Ce n'est pas grave. Tu as griffé et mordu alors que tu faisais un cauchemar, n'est-ce pas ?

Hannibal répondit par un petit hochement de tête.

― Je sais ce que c'est. Lorsque j'étais profiler, je faisais beaucoup de cauchemars et parfois, je faisais des choses en dormant dont je ne me rappelais plus au réveil. Une fois, je me suis même réveillé sur le toit.

Will sourit à l'Hanim qui lui sourit en retour, mais c'était un sourire poli qui n'atteignait pas ses beaux yeux marron clair. Le professeur approcha doucement la main de son bras et l'y posa sans appuyer, mais Hannibal échappa au contact en écrivant à nouveau :

Avez-vous encore besoin de moi ?

― Oui, il faut que nous parlions. Viens, assieds-toi près de moi.

L'Hanim obéit, mais sa posture et la position de sa queue et de ses oreilles trahissaient le fait qu'il n'était pas du tout à l'aise, même si son expression restait neutre.

― J'ai remarqué que tu fuyais les contacts physiques, ce qui n'arien d'étonnant après ce que tu as vécu : Mason était violent avec toi et tu es resté longtemps dans une cage, coupé de tout contacts. Tu es méfiant. Mais les Hanims ont beaucoup d'empathie alors je pense que tu peux sentir que je n'ai aucune mauvaise intention envers toi.

Le jeune homme-animal fit un geste négatif de la tête et répondit par écrit :

Je n'ai jamais eu une grande capacité d'empathie. Je parviens à savoir si je peux faire confiance à un humain ou non, mais uniquement via un procédé rationnel d'observation et de comparaison de son comportement par rapport à ceux que j'ai déjà pu observer chez d'autres individus. C'est plus long et moins spontané que via l'empathie.

― Oh... je comprends que tu sois sur tes gardes. Les humains dissimulent souvent mieux leurs pensées et leurs émotions que les Hanims, c'est difficile de savoir à quoi s'attendre avec eux. Mais je ne suis pas comme la plupart des humains, j'ai une empathie plus développée. Je sens que tu ne vas pas bien, même si extérieurement, cela ne se voit pas. Et je vois aussi tous les signes que tu m'envoies, sans t'en rendre compte.

Quels signes ?

― Préciser que tu ne me faisais pas un compliment, hier soir. Détourner les yeux lorsque je ne suis pas totalement habillé. Reculer dès que je suis trop proche de toi. Est-ce que Mason avait des... comportements inappropriés envers toi ?

En-dehors de la violence physique et psychologique ? Oui. Pas jusqu'à la pénétration, si c'est ce que vous voulez savoir.

― Tu n'es pas obligé de m'en parler, ni de me donner le moindre détail. Je respecterai toujours ta vie privée, mais j'avais besoin de savoir s'il s'était passé quelque chose, pour pouvoir comprendre tes réactions et adapter mon comportement.

Adapter, comment ?

― Et bien je ne suis pas très pudique, j'avais tendance à me balader en caleçon le week-end quand je vivais avec Winston, mais je ne le ferai plus. Je ne veux pas que tu ne te sentes mal à l'aise dans notre maison.

Vous pouvez vous balader comme vous le souhaitez, ce n'est pas à vous de vous adapter à moi. Mais donc, vous n'attendez rien de sexuel de ma part ?

― Absolument rien. Je veux que nous soyons amis, rien de plus.

Hannibal hocha la tête et le regarda un court instant dans les yeux avant de lui demander :

J'aimerais sortir un peu. Juste prendre l'air hors de la maison.

― D'accord. Juste le temps que je prenne une douche et...

Je peux y aller seul.

Le professeur soupira et secoua négativement la tête, expliquant à l'Hanim que malheureusement, ça n'allait pas être possible. Niveau papiers tout était en ordre, mais Hannibal n'avait pas le droit de se promener seul dehors tant qu'il n'aurait pas une puce traçable implantée dans la nuque.

― Il faut je prenne rendez-vous. Tu veux sortir quand même ?

Dispositif de sécurité ?

― Non, pas de lien. Je suis absolument contre.

Le lien était une sorte de laisse qui reliait l'Hanim et son propriétaire par le poignet. La plupart des modèles existants étaient électrifiés, le propriétaire pouvant envoyer une ou plusieurs décharges à l'Hanim si ce dernier refusait de le suivre ou de lui obéir. De nombreuses associations militaient pour son interdiction et il s'en vendait de moins en moins, surtout les modèles électrifiés car les propriétaires de ces objets étaienttournés en ridicule par les défenseurs des Hanims, dont Will faisait partie.

Je veux bien que nous sortions dans ce cas, oui.

Le professeur sourit, alla prendre une douche et s'habilla puis il retourna auprès d'Hannibal qui avait commencé à lire pendant sa courte absence. L'Hanim-canin posa son livre dès qu'il le vit et l'accompagna après avoir mis des vêtements adéquats pour une sortie. Il ne faisait pas trop froid à l'extérieur, mais Will songea tout de même qu'il faudrait qu'il lui achète bientôt quelques vêtements chauds supplémentaires.

Écrire en marchant n'était pas pratique, aussi la promenade dans les bois tout proches se passa dans un silence presque absolu. Le bruissement des feuilles et le chant des oiseaux l'interrompait de temps à autre, ainsi que les longues inspirations d'Hannibal qui percevait naturellement beaucoup plus d'odeurs que Will, mais c'était tout. Will aurait pu trouver cette absence de communication pesante mais ce n'était pas le cas, il profitait simplement du calme et du paysage et il observait aussi son Hanim qu'il trouvait particulièrement beau lorsqu'il était détendu. Sur le chemin du retour, après une promenade longue d'environ une heure, ce dernier s'agenouilla pour ramasser quelque chose. Will, qui était resté quelques pas en arrière, le rattrapa pour voir de quoi il s'agissait. Curieux, il n'hésita pas à se rapprocher pour mieux voir, tout en prenant soin de respecter l'espace personnel de l'Hanim. Ce dernier tenait entre ses mains aux longs doigts fins un oiseau encore vivant qui avait une aile brisée. Il examina la blessure et, avant même que Will ait le temps de proposer de ramener l'infortuné volatile chez eux, il enfonça l'un de ses longs ongles derrière sa tête, lui brisant la nuque. Son visage était resté neutre durant la mise à mort, mais l'empathe avait l'impression que tuer lui avait procuré un certain plaisir, sans en être sûr. Plutôt que de le juger hâtivement, il lui demanda :

― Pourquoi l'as-tu tué ?

Le colocataire du professeur posa l'oiseau mort sur le sol et s'empara de son carnet et de son stylo, répondant :

Fractures multiples. Il n'aurait jamais pu voler à nouveau, même avec les soins appropriés. Il aurait peut-être pu survivre, mais ce n'est pas un oiseau d'intérieur.

― Dans ce cas, tu as bien fait d'abréger ses souffrances.

Puis-je le ramener pour le disséquer ? Je m'intéresse à la biologie.

― Je n'y vois pas d'inconvénients.

Merci.

Le professeur lui fit un petit signe de tête et le regarda ranger son carnet pour se libérer les mains. Il lui poserait peut-être des questions plus tard sur ce qu'il avait ressenti en tuant le petit animal, mais l'endroit n'était pas vraiment idéal pour une discussion écrite et il commençait à avoir froid. Il retrouva avec plaisir la chaleur de son foyer quelques instants plus tard et raviva le feu avant d'enlever chaussures et veste pour être plus à l'aise. Hannibal en fit de même, le surprenant car il s'était déjà habitué à le voir tiré à quatre épingles.

― Tu trouveras tout ce dont tu auras besoin sur les étagères du salon ou bien dans le garage, pour la dissection de l'oiseau.

Merci Will. Et vous, qu'allez-vous faire à présent ?

― Me réchauffer encore quelques minutes, puis je pense que je vais aller travailler un peu dans le garage. Parfois je réparais certaines pièces que l'on me confiait ici même, mais ce n'est pas très...

Pas très hygiénique, non, en effet. J'apprécie que vous fassiez plus attention à votre lieu de vie qu'à l'accoutumée pour que je m'y sente bien.

― Notre lieu de vie. Et c'est la moindre des choses.

Un sourire doux étira les lèvres minces de l'Hanim, et Will perçu nettement son hésitation lorsqu'il esquissa un pas vers lui avant de s'immobiliser.

A tout à l'heure, Will.

― A tout à l'heure Hannibal. Si tu as besoin de moi, tu sais où me trouver, lui rappela le professeur, faisant mine de ne pas avoir remarqué sa tentative avortée de rapprochement physique. Il risquait juste de le braquer s'il se montrait trop direct, et il saurait être patient. Voir l'humain-doberman faire même un simple pas vers lui lui faisait déjà plaisir, et il ne doutait pas qu'il finirait par se laisser toucher pour la simple et bonne raison que c'était un besoin chez les Hanims. Même si Hannibal était clairement un peu différent des siens, il ne l'était pas sur ce point.

Will travailla sur la moto que l'un de ses étudiants lui avait confiée pendant un moment, ne voyant pas exactement le temps passé, puis il rentra se réchauffer et tomba nez à nez avec Hannibal qui se raidit et recula de deux pas, une tasse de café brûlant entre les mains. Ce dernier posa ladite tasse sur la cheminée toute proche puis écrivit :

J'ai pensé que cela vous réchaufferait.

― C'est très gentil, sourit Will, appréciant la petite attention, puis il demanda s'il avait trouvé ce qu'il lui fallait.

Le jeune Hanim hocha la tête et tourna les pages de son petit carnet de note pour révéler plusieurs dessins d'une grande finesse montrant la dissection de l'oiseau. Certaines personnes auraient pu trouver cela morbide, mais Will observa longuement les organes parfaitement reproduits, impressionné par le niveau de détail des veines et par les ombrages délicats qui rendaient les dessins plus réalistes. L'Hanim avait aussi fait plusieurs dessins des plumes et des croquis montrant comment s'articulait l'aile valide de l'animal, et le professeur s'y intéressa également.

― C'est superbe. Je suis désolé que tu aies dû te contenter d'un matériel aussi basique, je t'achèterai de quoi dessiner et des carnets à dessin dignes de ce nom. Là, j'imagine qu'ils risquent de s'abîmer, non ?

Oui, mais ce n'est pas grave, j'en ferai d'autres à l'avenir.

― C'est dommage tout de même...Il n'y a aucun moyen de les protéger du frottement des pages ?

De la laque en pulvérisateur pourrait faire l'affaire.

― Je dois avoir ça quelque part. Ne bouge pas.

Will avait pas mal de produits différents qui pouvaient servir pour une chose ou l'autre, et même s'il n'utilisait pour ainsi dire jamais de laque pour les cheveux, il retrouva une bouteille encore pleine parmi d'autres produits en bombes. Il laissa à Hannibal le soin de protéger ses dessins lui-même, vérifiant juste qu'il bombait à la bonne distance et laissait un temps de séchage suffisamment long entre chaque page, mais de toute évidence, il savait ce qu'il faisait. Will aéra un peu la pièce ensuite et retira le plastique de protection qu'il avait étalé sur la table basse.

J'ai remarqué que vous avez un piano mais qu'il n'est pas accordé, lui écrivit Hannibal, en début de carnet.

― Oui, il était ici lorsque j'ai acheté la maison, et comme je ne savais pas en jouer, je ne l'ai jamais fait accorder. Mais ça pourrait se faire, si tu en as envie.

J'aimerais beaucoup, oui.

― D'accord. Je suis parfois un peu... désorganisé, alors si jamais j'oublie, n'hésite pas à me le rappeler.

Hannibal répondit par un petit hochement de tête et regarda l'humain dans les yeux, ce dernier s'efforçant de soutenir le contact visuel. Il savait que l'Hanim cherchait à se rassurer et qu'un regard doux pouvait être bien plus efficace que de répéter qu'il avait les meilleures intentions à son égard. Au bout de deux minutes qui lui semblèrent bien longues, l'Hanim-canin détourna les yeux, l'air satisfait.

― Hannibal ? J'aimerais t'aider pour le repas.

Je croyais que vous n'aimiez pas ça.

― C'est vrai, mais ensemble c'est différent, et je me dis que ça pourrait m'être utile. Apprends-moi ?

Un nouveau hochement de tête lui indiqua que l'Hanim était d'accord, et ce dernier lui proposa plusieurs recettes, avec un temps de réalisation estimé et un résumé des ingrédients principaux. Ils se mirent au travail dès qu'il eut choisi et il passa un agréablement moment. Il ne cuisinerait certainement pas tous les jours, mais de temps à autre, en compagnie d'Hannibal qui était d'excellent conseil, il ne dirait pas non. Surtout que ce qui l'ennuyait dans le fait de préparer le repas était souvent le temps que cela prenait, or l'Hanim semblait connaître un tas de recettes excellentes et rapides à préparer, ainsi que diverses astuces pour gagner du temps.

Les bonnes odeurs envahirent rapidement la cuisine et le salon, et le professeur sourit en entendant son ventre gargouiller. Il patienta le temps qu'Hannibal mette la touche finale au plat, de bonne humeur même s'il avait senti l'Hanim se raidir à quelques reprises lorsqu'ils s'étaient frôlés dans l'espace restreint de la cuisine. Pendant qu'ils mangeaient, il lui expliqua :

― Demain je vais devoir aller travailler, tu seras seul à la maison. Ça ira ?

Oui, je m'occuperai. Et je pourrais travailler, moi aussi.

― Oui, si tu en as envie. Mais est-ce que tu sais comment ça se passe ?

Pas vraiment non, je n'ai travaillé que pour Lady Murasaki et travailler pour son propriétaire n'est pas considéré comme un emploi.

― Il faut que tu saches qu'un Hanim qui travaille ne reçoit pas son salaire, c'est son propriétaire qui le perçoit. Mais si tu choisis de travailler, tu pourras dépenser ton argent comme tu le souhaites, je ne te prendrai rien.

Merci, Will. J'aimerais enseigner les langues, si possible.

― Je pense que nous n'aurons pas de mal à te trouver ce genre de travail. Ce sera un travail à mi-temps, les Hanims n'ont pas le droit de travailler à temps plein.

Pourquoi ?

― Parce que les humains sont prioritaires sur le marché de l'emploi, et qu'en théorie, puisque son propriétaire subvient à ses besoins, un Hanim n'a pas besoin de travailler. Tu ne pourras pas non plus commencer tout de suite, il faut que tu sois en ordre au niveau médical et que tu aies une puce.

Je serai patient. Quand aura lieu cette visite chez le médecin ?

― Je n'ai pas encore pris le rendez-vous, mais généralement ça va assez vite. Je te tiendrai au courant.

Bien.

Hannibal se leva et refusa une nouvelle fois l'aide de Will pour la vaisselle, puis comme la veille, il refusa également ses propositions pour la soirée et demanda à pouvoir rester seul. L'empathe accepta et resta au rez-de-chaussée, préparant ses affaires pour le lendemain pendant qu'Hannibal prenait sa douche. Il en fit de même une fois l'Hanim dans sa chambre, puis il commença un nouveau livre, sans grande conviction. Peu passionné par l'histoire, il cessa sa lecture après une trentaine de page et regarda un peu les actualités sur son portable, soulagé de ne voir aucun meurtre sanglant parmi les nouvelles récentes. Il redoutait le jour où un autre Hobbs ferait son apparition et où, immanquablement, Jack le contacterait pour obtenir son aide. Il ne savait pas du tout ce qu'il ferait, si ça devait se produire. L'affaire Hobbs l'avait sacrément secoué et il ne voulait plus se retrouver dans une situation semblable, mais il ne savait pas s'il serait capable de voir le nombre des victimes augmenter peu à peu sans intervenir. Oh bien sûr, les hommes de Jack n'étaient pas des incapables et le FBI finirait bien par coincer cet éventuel tueur, mais en combien de temps ? Une dizaine de filles étaient mortes durant l'affaire Hobbs qui avait traîné pendant des mois, jusqu'à ce qu'on le mette sur le coup. Même si ça ne le réjouissait pas, il avait vraiment un don et il se sentait le devoir de l'utiliser quand la situation l'exigeait, mais pas au point de mettre sa santé en danger. Il devait faire la part des choses, et se protéger.

Le professeur termina sa lecture des faits divers puis, observant son ordinateur portable, il se rappela qu'il en possédait un plus vieux encore en état de marche quelque part dans le grenier. Il éteignit le sien et, passant un bas de pyjama et un peignoir pour être décent, alla faire quelques fouilles dans la grande pièce poussiéreuse remplies de cartons. Fort heureusement, il avait pensé à ranger la batterie avec l'ordinateur, et Hannibal allait pouvoir s'en servir dès ce soir. Il descendit avec sa trouvaille et alla frapper à sa porte, mais il n'obtint aucune réponse.

Il patienta un moment puis frappa à nouveau, un peu plus fort, et entendit un grondement sourd qui lui donna la chair de poule. Cette fois il ouvrit la porte, visualisant rapidement quel endroit dans la pièce occupait son Hanim avant d'entrer. Ce dernier était torse-nu, vêtu d'un pantalon de pyjama bleu foncé, et il dormait recroquevillé dans ses draps emmêlés. Will posa l'ordinateur sur son bureau et resta en retrait, pas tellement surpris que l'humain-doberman soit déjà au lit même s'il était encore tôt. Il devait être psychologiquement épuisé, et ses cauchemars nuisaient certainement à la qualité de son sommeil.

― Hannibal... hey...

Will fit un pas en avant, voyant parfaitement le dos barré de cicatrices et marqué au fer rouge de son nouveau compagnon de là où il se trouvait, mais il n'y avait pas que le visuel qui trahissait la souffrance de celui-ci. Il la ressentait comme si elle saturait l'air et emplissait sa gorge et ses poumons, créant une pression douloureuse au niveau de son cœur dont il sentait augmenter le rythme des pulsations.

― Réveille-toi, Hannibal. Tu es en sécurité.

L'Hanim tendit une main devant lui puis griffa l'air, un long cri articulé s'échappant de sa gorge, le premier mot que lui entendait prononcer Will :

― Mischaaaa !

Le professeur avança de quelques pas supplémentaires malgré les grondements et les plaintes, très tenté de le toucher mais il savait qu'il devait garder une distance de sécurité. Il était déjà bien trop près, mais il ne pouvait pas le laisser dans cet état : il se tordait comme un animal blessé et gémissait encore, alors il approcha vivement et lui frotta l'épaule. Le geste suffit à réveiller Hannibal mais ce dernier se releva brusquement, à genoux sur le lit, et il se tourna instinctivement vers Will qu'il percevait comme un agresseur, ses lèvres retroussées dévoilant ses longues canines.

― C'est Will... tout va bien...essaya de le rassurer l'humain, mais il percevait sa douleur, sa rage et sa confusion et sentait que ça ne suffirait pas. Il se tassa, près à riposter en songeant à quel point il avait bien fait de pratiquer un sport régulièrement. Il était un rien plus petit qu'Hannibal mais plus large, plus fort, plus musclé, cependant il eut beaucoup de mal à le plaquer sur le lit sans se faire mordre. Il poussa sa main sous son menton pour lui maintenir la bouche fermée et le regarda dans les yeux, changeant radicalement de ton :

― Ça suffit !

Une expression de surprise passa dans les yeux ambrés de l'Hanim et Will soupira de soulagement, car enfin, ce dernier l'avait reconnu. Hannibal se tortilla aussitôt pour échapper à son contact et l'ex profiler ne le retint pas, s'asseyant juste sur le lit pendant qu'il reprenait son souffle et s'emparait de son carnet.

Je vous ai mordu ? Griffé ?

― Non, tout va bien.

Pendant un instant j'ai cru...

L'Hanim laissa son stylo en suspension, sans terminer sa phrase et Will la compléta pour lui :

― Que j'étais Mason ?

J'aurais pu vous blesser.

― Mais ce n'est pas arrivé, et ce n'est pas ta faute. Je t'ai réveillé en plein cauchemar, je n'aurai peut-être pas dû, mais je ne pouvais pas rester sans rien faire.

Merci de m'avoir réveillé. Et de ne pas être en colère.

― Seulement contre ce Verger... Mmh, tu as prononcé un nom en te réveillant. Mischa.

Aussitôt, l'Hanim baissa la tête et entoura ses jambes de ses bras, se refermant.

― Tu ne veux pas en parler, d'accord. Tu veux que je m'en aille ?

Hannibal releva les yeux et écrivit, une première larme coulant le long de sa joue :

Je ne sais pas.

Will leva la main pour toucher la joue humide de l'Hanim mais ce dernier se braqua et grogna à nouveau, avant d'enfouir un moment son visage dans ses mains. Il reprit ensuite son carnet et nota, son écriture légèrement tremblante :

Je vous présente mes excuses. Je... ne parviens plus à me contrôler. Mais je vais corriger ça, je ne vous ferai pas honte, maître Graham.

― Je n'aurai jamais honte de toi, Hannibal. Tu n'es pas responsable de ce que Verger t'as fait subir. On va travailler ça, ensemble, lui assura Will, approchant doucement ses doigts du visage de l'Hanim qui serra les lèvres. Il le sentit se raidir et trembler alors qu'il lui caressait la joue, mais après un moment, il se relâcha. Avec patience et douceur, le professeur caressa l'ensemble du visage du jeune humain-doberman de ses joues creusées à ses lèvres minces, en passant par son front et son nez à l'arrête bien droite, puis il posa la main sur sa nuque. Il fallut de longues minutes avant qu'Hannibal s'habitue au contact, et il grogna à nouveau quand il remonta la main dans ses cheveux, même s'il serrait toujours les lèvres. Will aurait parié sa paie que Mason les lui tirait, ainsi que ses oreilles qui étaient fort sensibles.

― Là. C'est bien... Tu es un Hanim absolument parfait. Mon Hanim. Mon Hannibal...Je vais prendre soin de toi, le rassura encore le trentenaire, sa main caressant à présent doucement la base des oreilles de son protégé. Le son produit par son grondement de gorge diminua peu à peu, jusqu'à laisser place au silence. Hannibal le regardait toujours, mais toute méfiance avait quitté ses yeux à présent mi-clos, et il esquissait un léger sourire. Patient, Will continua jusqu'à ce qu'il ferme les yeux et le laisse lui masser les oreilles.

― Ça va mieux ? lui demanda-t-il, en continuant ses petites attentions.

― Mmh mmh, soupira l'Hanim, les lèvres closes.

― J'ai un cadeau pour toi, annonça le professeur.

Hannibal ouvrit doucement les yeux et l'observa alors qu'il lui désignait son bureau, puis son regard glissa dans la direction désignée et il découvrit l'ordinateur portable. Il passa rapidement un pull, récupéra son carnet de notes pour dire merci, puis s'intéressa à l'objet et le brancha pour que la batterie puisse se recharger.

― Il est loin d'être neuf, mais il fonctionne toujours.

C'est parfait, merci beaucoup, écrivit Hannibal qui appréciait beaucoup le cadeau, car Internet était pour lui comme une sorte de bibliothèque immense et accessible à toute heure du jour ou de la nuit.

― Bon... je vais te laisser.

L'Hanim reporta son attention sur lui et, timidement, s'empara de sa main et la rapprocha de ses oreilles. L'empathe sourit, retenant une exclamation attendrie et joyeuse car enfin, c'était le jeune humain-doberman qui faisait un geste vers lui. Il reprit les caresses un moment, fronçant les sourcils lorsqu'un bruit curieux attira son attention.

― Tu entends ?

Hannibal le regarda avec curiosité et le bruit se fit moins net, puis lorsqu'il descendit les doigts sur sa nuque il reprit de plus belle, un léger « tap tap tap » dont il ne tarda pas à découvrir l'origine. Il se déplaça légèrement sur le côté de façon à voir l'Hanim de profil et sourit en voyant sa longue queue remuer et cogner légèrement contre les barreaux du dossier de sa chaise. Will avait juste envie de le prendre dans ses bras mais bien sûr, il ne le fit pas et continua simplement son petit massage au niveau de sa nuque, avant de lui souhaiter une bonne nuit. Hannibal lui répondit, son écriture à nouveau parfaitement maîtrisée :

Bonne nuit Will.

Le lendemain, l'ex agent spécial du FBI fut réveillé comme la veille par quelques coups frappés à sa porte, juste avant que son réveil ne sonne, et comme la veille, il partagea le petit-déjeuner avec Hannibal qui s'était occupé de tout. Will avait suffisamment de temps devant lui pour manger à son aise et discuter un peu avec lui, et il lui rappela des règles de base, comme de ne pas ouvrir la porte à des inconnus ou de faire bien attention à fermer le gaz, amusé parce que ce dernier hochait sagement la tête en se retenant visiblement de lever les yeux au ciel. Il était encore occupé à manger quand quelqu'un sonna à la porte et, puisque Hannibal avait terminé et qu'il n'était pas seul dans la maison, il le laissa aller ouvrir. Il entendit vaguement les salutations de ce qui devait être un livreur, puis un grognement sourd et un couinement de panique qui le fit se lever aussitôt. Il se hâta vers la porte et tira Hannibal vers l'arrière, les bras passés autour de sa taille.

Immédiatement, l'Hanim-doberman se raidit et Will le laissa se dégager de sa prise et reculer, puis il s'occupa du livreur qui était également un Hanim et qui avait l'air mort de peur. Il s'excusa pour le comportement d'Hannibal et réceptionna le paquet qui contenait des petites pièces utiles en mécanique, puis referma la porte. Il posa le colis sur le premier meuble sur son chemin et fit signe au jeune humain-doberman de venir le rejoindre au salon. Ils s'y assirent et même si Will n'avait plus beaucoup de temps devant lui, il questionna son nouveau compagnon.

― Tu lui as fait une peur bleue, qu'est-ce qui t'as pris ?

Hannibal sortit son carnet de la poche de sa veste mais n'écrivit rien, les yeux baissés. Will insista, refusant de laisser passer un tel comportement sans recevoir un minimum d'explications. Finalement, l'Hanim lui répondit :

Je hais les Hanims-porcs. Ils sont lâches, serviles et stupides.

― Ils sont... plus dociles que les autres Hanims, c'est vrai, ce qui fait qu'ils sont souvent exploités par les humains. Mais ils sont intelligents, ils apprennent très vite, c'est pourquoi ils sont autant utilisés comme travailleurs. J'étais de dos quand tu as ouvert la porte, je n'ai pas vu ce qu'il s'est passé. Est-ce que cet Hanim t'as fait quelque chose ?

Non.

― Alors tu n'as aucune excuse pour ce qui s'est passé. Ton comportement est inacceptable. Je ne veux plus jamais t'entendre grogner sur qui que ce soit, humain ou Hanim, sans raison valable, est-ce que c'est clair ?

Oui, très clair. Je vous présente mes excuses.

― Nous en reparlerons ce soir, je dois y aller à présent.

Hannibal sembla prêt à écrire autre chose, puis il y renonça mais regarda son propriétaire dans les yeux, et ce dernier sentit qu'il était désolé, mais aussi autre chose, comme une bulle de détresse prête à remonter à la surface et à éclater. Normalement, après qu'un Hanim ait mal agi, Will se montrait plus froid envers lui pour montrer son mécontentement et qu'il ne plaisantait pas, mais avec Hannibal, il n'était pas du tout certain que ce soit la chose à faire. L'humain-doberman n'avait pas une empathie extrêmement développée et il risquait d'interpréter son attitude non pas comme un reproche envers ses actions, mais comme de la déception envers sa personne. Et il avait peut-être grogner instinctivement sur l'Hanim-cochon, à cause d'un souvenir douloureux. Il lui avait dit qu'il haïssait cette espèce, ce qui n'était pas anodin, alors Will décida de ne pas être dur avec lui.

― Hannibal... Prend soin de toi en mon absence, mmh ? J'essayerai de ne pas rentrer trop tard.

Le concerné releva les yeux vers lui, et il y lu un mélange de reconnaissance et de profond soulagement qui lui indiqua qu'il avait fait le bon choix. Il le quittaà regret pour se rendre à l'université où il donnait cours, et l'Hanim ne quitta pas ses pensées de la journée, même lorsqu'il expliquait patiemment à ses élèves comment se comporter sur une scène de crime et comment agir avec d'éventuels témoins. La journée lui sembla longue, et il profita de l'une de ses pauses pour prendre rendez-vous chez le médecin pour Hanim, n'oubliant pas qu'Hannibal devait porter une puce. Il aurait aimé aller chez le vieux médecin qui avait soigné Winston, mais ce dernier avait pris sa retraite et c'était une jeune femme, une certaine Molly, qui le remplaçait. Le professeur espérait qu'elle était aussi douée que son prédécesseur, mais il n'en saurait rien tant qu'il ne l'aurait pas vue. Lorsque sa journée de cours se termina, Hannibal lui sorti brièvement de l'esprit tandis que la nouvelle psychologue de l'université s'avançait vers lui.

― Bonjour, monsieur Graham.

Elle était superbe, plutôt grande, mince mais affichant de jolies courbes, possédait de grands yeux bleus souligné d'un fin trait de crayon noir et elle avait l'un des plus beaux sourires que le professeur ait jamais vu.

― Ah... bonjour, docteur Bloom.

― Comment s'est passé cette journée ?

― Heu... bien. Et la vôtre ?

― Un peu ennuyeuse à vrai dire. Mais j'ai pensé que, peut-être, elle pourrait devenir bien plus agréable si vous acceptiez de prendre un café en ma compagnie.

― Un café... bredouilla Will, bien moins à l'aise avec les interactions sociales humaines qu'avec celles concernant les Hanims.

― Il y a un café sympa tout proche.

― Non.

― Ah. Dommage...

Probablement un peu vexée, la jeune femme s'éloigna.

― Docteur Bloom ! la rappela Will, embarrassé.

― Oui, monsieur Graham ?

― Will. Appelez-moi Will. Et je voulais dire que oui, j'aimerais prendre un café avec vous, mais que je ne pouvais pas, là maintenant. J'ai un nouvel Hanim et il m'attend, vous comprenez...

― Oh, oui bien sûr. Moi aussi, je viens d'en recueillir une. Une Hanim-chatte. Ce n'est pas forcément évident, les premiers jours.

― Non, mais ça en vaut vraiment la peine. Mmh alors, un autre jour pour le café ?

― Bien sûr. Quand ça vous conviendra, Will. Rentrez bien.

― Vous aussi.

Will sourit et se dépêcha de retourner à sa voiture, ayant à nouveau Hannibal à l'esprit, mais également la promesse d'un rendez-vous avec Alana, deux choses fort agréables donc. Il n'entendit pas l'une des collègues d'Alana lui poser des questions à son sujet, ni lui dire qu'il était un peu bizarre dans son genre, et qu'il y avait cette rumeur disant qu'il était à la limite de l'autisme asperger. De toute façon, si ça avait été le cas, ça ne l'aurait pas atteint, il jouait lui-même avec cette rumeur, ne la démentant ni ne la confirmant mais l'utilisant parfois lorsque ça l'arrangeait, et de façon générale, l'opinion des autres à son sujet lui passait largement au-dessus de la tête.


Notes : Chapitre corrigé par Maeglin Surion (Merciiiii!)