Hanim chapitre 5 : Souvenirs

Assis confortablement dans la salle d'attente, Will regarda autour de lui avec intérêt. La décoration du cabinet du docteur DuMaurier était de bon goût, élégante et sobre, mais quelque chose attira son attention. Il leva le doigt vers le dispositif puis se tourna vers Hannibal, lui disant :

― Tu as vu ? Il y a une caméra.

― Oui. C'est indiqué de façon très discrète sur cette affiche, là-bas.

― Oh, en effet. J'imagine que c'est une question de sécurité.

― Je pense que cette caméra a une double utilité. La sécurité, parce qu'un patient pourrait très bien venir à son rendez-vous sans son maître et être agité, voire dangereux, et l'analyse.

― L'analyse ?

― Oui, j'imagine que certains Hanims ont des problèmes relationnels avec leurs propriétaires, ou bien des troubles causés directement par ceux-ci, et voir leurs interactions avant de les rencontrer présente un intérêt évident. Surtout que la caméra, tout comme l'affiche indiquant qu'il y en a une, est discrète, la plupart des gens ne doit pas les remarquer, et agissent donc naturellement.

― Ce sont de bonnes déductions. Tu ferais un bon agent du FBI, plaisanta Will.

― Merci, mais vous ne me laisseriez pas faire ce genre de travail. Trop dangereux.

― C'est vrai, acquiesça le professeur, et il caressa les oreilles d'Hannibal qui lui demanda :

― Cela vous manque parfois, votre travail de profiler, même si c'était difficile ?

― Non. J'ai encore un peu un pied dedans en enseignant la criminologie, et ça me suffit largement. Pourquoi ?

― Simple curiosité...

Hannibal posa sa main sur la sienne, puis sa tête contre son épaule, et Will sourit largement parce qu'il était rarement aussi tactile, même si ça s'améliorait de jour en jour. Le cabinet du docteur DuMaurier était plutôt bien situé, en ville et proche d'un arrêt de bus, et à présent qu'Hannibal possédait une puce, il aurait pu s'y rendre seul. Will lui avait proposé de l'y conduire néanmoins, et l'hanim avait tout de suite accepté. Même s'il était très autonome, il aimait passer un maximum de temps avec son propriétaire qui était déjà trop longtemps loin de lui à son goût à cause de son travail.

Alors que Will allait se plaindre du léger retard de la psychiatre, celle-ci ouvrit la porte à son patient, un hanim-rat qui s'en alla seul, puis leur fit signe d'entrer dans son bureau. Elle leur serra la main à tous les deux, et le profiler lui trouva immédiatement quelque chose de déplaisant sans parvenir à mettre le doigt dessus. Il lui expliqua néanmoins tout à propos d'Hannibal, y compris le fait qu'il ait appartenu à Mason Verger, parce que commencer une thérapie sur un mensonge n'était pas vraiment une brillante idée. De toute manière, tout comme Molly (à qui il avait préféré ne pas donner toutes ces informations puisque ça ne s'était pas avéré nécessaire ), elle était tenue au secret professionnel et Hannibal risquait fort de mentionner Mason s'il était soumis à des méthodes comme la luminothérapie ou l'hypnose.

La psychohanim écouta Will avec attention, et lui assura que le comportement agressif d'Hannibal diminuerait, voire disparaîtrait au fur et à mesure des séances, lorsqu'il aurait mis des mots sur ce qui lui était arrivé. Peut-être que le déclic se ferait dans son cabinet, ou peut-être que l'hanim parlerait plus volontiers à son maître, en privé, mais les séances seraient une aide pour y parvenir. Aujourd'hui, ils allaient surtout faire connaissance, car elle devait établir un lien avec Hannibal afin que celui-ci puisse se confier à elle. Will acquiesça, puis regarda son compagnon qui semblait calme, et... intéressé par la jolie blonde quarantenaire. Avec une pointe de regret, et peut-être même de jalousie, Will les laissa seul et alla patienter dans la salle prévue à cet effet.

Hannibal n'était pas de nature à se livrer aisément, mais il fit un effort et se prêta à l'exercice, même s'il garda pour lui tout ce qu'il jugeait trop personnel. Il se montra évasif sur sa relation avec Will, se contentant de dire qu'il était heureux qu'il soit son propriétaire, et qu'il était attentionné. Il parla ensuite plus facilement de ses goûts et de ses hobbys, et très vaguement de son histoire et de Lady Murasaki. À la fin de la séance, il avait une bonne opinion sur sa psychiatre : elle semblait compétente, professionnelle, et elle était aimable. Elle était également belle et assurée, le genre de personne à savoir exactement ce qu'elle voulait, et à faire ce qu'il fallait pour l'obtenir. Une lueur d'intérêt brillait dans ses yeux clairs, et il se demanda si c'était uniquement de la curiosité à son égard. Avant de le raccompagner dans la salle d'attente, elle lui demanda si c'était bien du clavecin dont il avait l'habitude de jouer chez son ancienne propriétaire. Lorsqu'il confirma, elle lui dit qu'elle en possédait un, et que s'il le souhaitait, il pourrait en jouer après ses séances. Ravi par cette idée, Hannibal en parla immédiatement à Will, qui devant son enthousiasme, accepta.

Une fois dans la voiture, l'ex-profiler lui demanda :

― Alors, comment ça s'est passé ?

― Bien. Nous avons un bon contact.

― Tant mieux. Et c'est gentil à elle, de te permettre de jouer après tes séances. Mais je ferai réaccorder le piano, je te l'ai promis...

― Oh, ce n'est pas nécessaire. Je préfère le clavecin.

Will hocha la tête, appréciant qu'Hannibal lui dise subtilement qu'il comprenait que le piano n'était pas une dépense prioritaire. D'un autre côté, il était un peu amer de ne pas pouvoir lui offrir tout ce qu'il voulait, mais il savait bien que ça ne faisait pas de lui un mauvais maître, et que ça n'empêchait pas Hannibal d'être heureux auprès de lui. Il fit un petit détour, et s'arrêta dans le magasin où il lui avait acheté ses vêtements lors de sa sortie du centre de Chilton, pour lui en payer quelques-uns supplémentaires, plus chauds. L'hanim choisit le strict nécessaire et déposa le paquet dans la voiture, mais se figea avant d'y monter, observant un hanim-porc qui sortait d'une habitation pour récupérer le courrier.

Sans que Will ait le temps de faire quoi que ce soit, Hannibal était sur lui, le plaquant contre le mur de la maison et lui grondant dessus. Le propriétaire de la maison sorti aussitôt, et s'interposa entre l'hanim-doberman et l'hanim-porc.

― Que se passe-t-il, Kolnas ? Tu connais ces gens ?

Le domestique semblait clairement effrayé, mais il hocha la tête et s'adressa à Hannibal qui semblait toujours prêt à lui sauter à la gorge, bien que retenu par les bras puissants de Will :

― Je suis sincèrement désolé... Je n'avais pas le choix. Il m'a obligé, il l'aurait tuée...

― Hannibal, c'est... l'un des trois hanim dont tu m'as parlé ? questionna Will, ayant reconnu le nom de Kolnas et ne voulant pas mentionner Mason devant son propriétaire.

― Oui, c'est l'un d'eux, confirma Hannibal, en grondant toujours.

― Kolnas, qu'est-ce que ça veut dire ?

L'hanim-porc secoua la tête, et le petit homme se présenta alors à Will :

― Michael Willis.

― Will. Juste Will, monsieur Willis, je...

― Nous allons tirer cette histoire au clair. Voulez-vous entrer un moment ? Marie ! s'exclama l'humain, en se faisant presque bousculer par une jeune hanim-truie aux longs cheveux sombres, qui se colla immédiatement contre Kolnas.

― Il n'a rien fait ! Laissez-le tranquille, s'il-vous-plaît.

― Marie, rentre à l'intérieur tout de suite.

― Mais...

― Il n'arrivera rien à Kolnas, je te le promets. D'ailleurs il va rentrer avec toi, je vais parler seul à seul avec ces gens.

La jeune hanim rentra dans la maison, suivie de Kolnas, mais avant de s'en aller, il se tourna vers Hannibal et lui dit :

― Il n'y a pas un jour où je n'y pense pas. Pas un jour. Je suis tellement désolé...

Pour toute réponse, Hannibal lui montra les crocs, et Will lui intima d'aller dans la voiture, ce à quoi il obéit, même s'il avait toujours l'air furieux. Monsieur Willis reprit la parole :

― Monsieur... euh Will, j'ignore ce qui s'est passé entre votre hanim et le mien, mais je sais que Kolnas est quelqu'un de bien. Il était très violent lorsque je l'ai accueilli chez moi, mais il a changé... Est-ce qu'il a blessé votre hanim, par le passé ?

― On peut dire ça comme ça. Mais ce n'était pas la faute de Kolnas, son propriétaire était vraiment... un monstre.

― Oui, j'imagine. Ni lui ni Marie n'ont jamais voulu m'en parler, ni à un docteur. Tout ce que je sais, c'est qu'ils étaient ensemble là-bas, et que cet homme leur a fait beaucoup de mal. Ils étaient tous les deux terrifiés, quand on les a transférés dans un refuge, c'est le propriétaire de l'établissement qui m'en a parlé. Il m'a dit que ce serait difficile de les sociabiliser, mais j'ai fait tout mon possible, et ça va beaucoup mieux mais... il reste beaucoup de choses que j'ignore. Vous par contre, vous avez l'air d'en savoir plus que moi. Peut-être que nous devrions parler tous les quatre, un autre jour, lorsqu'ils seront plus calmes ?

― C'est trop tôt pour Hannibal, je ne pense pas que ce soit une bonne idée. Si jamais il a blessé Kolnas, je paierai...

― Non, ça va, je pense qu'il n'a rien, quelques griffures tout au plus. Plus de peur que de mal. Je vais vous donner mon numéro, et on pourra peut-être parler de ça, juste vous et moi ?

― Merci, dit Will en prenant la carte de l'homme, mais je pense que ça doit venir de Kolnas et de Marie. Ils vous parleront, quand ils seront prêts. Ou quand ils en ressentiront le besoin.

Après un dernier signe de tête poli, Will retourna à la Volvo et prit le volant. Il ne s'attendait pas à ce qu'Hannibal lui parle avant leur retour chez eux, et il eut raison sur ce point : il ne desserra pas les dents. Une fois dans l'allée, Will vit un peu de sang goutter de ses poings serrés, et compris qu'il s'était enfoncé les ongles dans les paumes pour se maîtriser. Il rentra désinfecter la blessure, prudent dans ses gestes car il le sentait toujours aussi tendu.

― Est-ce que ça va ?

― Non. C'est un lâche, il n'a rien fait pour résister à Mason. Il n'a rien fait... pour empêcher ça.

― Il était terrifié, Hannibal. Il est encore terrifié. Il a dit qu'il y pensait chaque jour, et je le crois. Kolnas, Marie, Margot et toi... vous avez tous subi des horreurs, là-bas.

― Nous ne sommes en rien semblable, surtout pas Kolnas et moi.

― Qu'est-ce que tu aurais voulu faire ? Le tuer ? Lui briser la nuque, comme avec cet oiseau que tu as ramassé ?

L'expression de l'hanim changea, ses oreilles se redressant, et Will y lu un mélange de surprise et de franche hostilité qui lui donnèrent le frisson.

― Vous ne savez rien de ce que je peux ressentir.

― Alors explique-moi.

― J'ai une psychiatre pour ça. J'ai besoin de m'isoler, à tout à l'heure, maître.

― D'accord... à tout à l'heure, abandonna provisoirement Will.

Il soupira, et se passa les mains sur le visage une fois Hannibal à l'étage. La remarque l'avait blessé, parce qu'il voulait qu'Hannibal se confie à lui avant tout, même si le docteur DuMaurier avait des connaissances qu'il n'avait pas pour l'aider à gérer son traumatisme. Et puis en dehors de la remarque elle-même, il y avait l'intention. Hannibal savait que ça le toucherait, et il l'avait appelé maître pour ajouter une distance, en sachant qu'il détestait l'usage de ce mot. Le professeur avait l'impression d'avoir fait un grand pas en arrière, et il espérait que la situation s'apaiserait un peu plus tard.

Il ne fit rien de bien constructif de sa journée de congé, et proposa son aide pour le repas à Hannibal quand il descendit, en soirée. L'hanim refusa poliment, mais ajouta qu'il irait plus vite tout seul, toujours dans la confrontation, et Will se décida à agir. Il le rejoignit dans le petit espace de la cuisine, et lui demanda :

― Est-ce que tu m'en veux, d'être intervenu ?

― Non.

― Si je l'ai fait, c'était pour éviter que monsieur Willis porte plainte. Si tu avais blessé Kolnas, ça aurait pu finir à la police. Même si officiellement, grâce à Chilton, tu es déclaré décédé, s'il t'avait identifié comme l'hanim de Mason, ça aurait pu être très grave. Je ne pensais pas qu'à protéger Kolnas, je pensais avant tout à te protéger toi.

― Je sais. Je ne vous en veux pas.

― Alors pourquoi est-ce que tu es distant ? Tu es en colère parce que j'ai parlé de l'oiseau ?

― Non. Ce n'est qu'un détail, et il n'aurait pas pu survivre.

― Je sais. Je ne crois pas que tu l'aurais tué si nous avions pu le soigner. Mais je pense que tu as ressenti... une certaine satisfaction, dans le fait de lui ôter la vie. Et je pense que tu aurais voulu ressentir ça avec Kolnas. Pas au point de vouloir le tuer, mais... au moins le blesser. Est-ce que je me trompe ?

Hannibal soupira, et joua avec le couteau qu'il avait en main, le faisant avancer et reculer sur le plan de travail d'un petit geste rapide et nerveux.

― Vous n'avez pas peur de me poser ce genre de question dans ce contexte ?

― Non, je n'ai pas peur. Je sais que tu es quelqu'un de bien, Hannibal.

― Non, je ne le suis pas. Vous ne vous êtes pas trompé, je voulais blesser Kolnas. Et je tuerais Dortlich et Grutas sans hésitation si je le pouvais. Je ne suis vraiment pas quelqu'un de bien, Will.

Le professeur leva la main et la posa sur la joue d'Hannibal sans hésitation, et le regarda dans les yeux.

― Je sais ce que ça te fait ressentir, d'avoir le dessus sur quelqu'un. Ce que ça t'as fait, de tuer Mason. J'ai tué un homme, Hobbs, lorsque j'étais profiler. Il avait tué sa femme et sa fille, la situation... c'était un vrai cauchemar, il y avait du sang partout, j'étais paniqué, tout me glissait entre les doigts. Et puis, je lui ai tiré dessus, à plusieurs reprises. J'aurais pu être horrifié mais je ne l'étais pas du tout. Je me suis senti bien. Puissant. J'avais le contrôle, enfin.

― Vous avez aimez ça... ? demanda l'hanim avec surprise.

― Oui, j'ai aimé ça. Mais je ne le referai pas. Jamais, à moins d'y être obligé, parce que ma vie ou celle d'autrui serait menacée. Parce que je sais ce qui est bien et ce qui est mal. Et tu le sais aussi. Tout est une question de choix, et je sais que tu feras le bon. J'ai confiance en toi, Hannibal.

L'hanim-doberman pinça les lèvres, les yeux brillants, puis il abandonna son couteau sur le plan de travail et se blottit contre Will, enfouissant le nez dans son cou. Aussitôt, la main de l'ancien profiler remonta dans ses cheveux, et caressa ses oreilles.

― Là...

― Je suis désolé.

― Tout va bien. On pourrait peut-être parler de tout ça avec le docteur DuMaurier, lors de la prochaine séance ? Enfin, sans évoquer ce que je t'ai dit à propos de Hobbs.

― Oui, pourquoi pas. Mmh...

L'ex profiler garda un moment Hannibal contre lui, continuant ses caresses sur ses oreilles, dans ses cheveux et sur sa nuque, jusqu'à ce qu'il remue doucement la queue. Lorsqu'il le relâcha, l'hanim lui demanda, la mine désolée :

― Vous voulez toujours m'aider pour la cuisine ?

― Bien sûr, oui. Montre-moi ce qu'il reste à faire...

Will sourit, ravi que la crise soit passée et qu'Hannibal recherche à nouveau son contact. Le soir venu, ils dormirent ensemble, l'hanim légèrement plus proche de lui qu'à son habitude. Au bout de quelques jours supplémentaires, il dormait parfois dans ses bras, ou au contraire, à nouveau dans sa chambre, ayant besoin d'espace. Will respectait toujours ses choix et ses décisions, et se montrait aussi attentif que possible. Il se montra également discret quand Hannibal reçu le colis qui contenait les sextoys qui l'aideraient à passer une période chaude sans trop de frustration, en supposant que l'hanim les testerait et les utiliserait sûrement avant qu'elle ne commence. Tout ça ne le regardait en rien, mais il y pensa tout de même quelques fois, laissant son esprit vagabonder à la limite du fantasme, avant de repousser ces pensées. Il y avait plus important que sa libido qui se manifestait un peu plus fréquemment ces temps-ci.

La second rendez-vous avec le docteur DuMaurier se révéla assez intéressant, Will se concentrant sur Hannibal et non sur son animosité pour la thérapeute. Ce dernier parvint à exprimer un certain nombre de choses, mais il évitait toujours de parler de la mort de Mischa dans le détail. En revanche, il avait pris du recul par rapport à l'implication de Kolnas. Il avait toujours une mauvaise estime de ce dernier, mais il pensait pouvoir lui pardonner, avec du temps, car contrairement à Dortlich et Grutas, il n'avait pas volontairement pris part à ce qui s'était passé. Mason lui avait forcé la main, en menaçant de faire du mal à sa compagne, et il n'avait pas eu d'autre choix que d'obéir.

Une fois de retour chez eux, et seul avec Hannibal, Will avait essayé d'en savoir un peu plus, et avait compris que Kolnas n'avait pas participé à la mise à mort de Mischa. Hannibal n'avait rien voulu dire de plus, et Will n'avait plus abordé le sujet, ne voulant pas lui mettre la pression. Il fut donc surpris lorsque, deux semaines plus tard, son protégé se confia à lui alors qu'ils étaient au lit, et qu'il lui caressait la nuque.

― Will ?

― Mmhm mmh ?

― J'ai besoin de savoir ce que sont devenus Grutas et Dortlich. Je fais encore des cauchemars, et j'y pense... beaucoup. Je pense sans cesse à ce qu'ils lui ont fait.

― Est-ce que... tu as envie de m'en parler ?

L'hanim leva les yeux vers Will, puis hocha doucement la tête avant de regarder ses mains, plongeant dans ses souvenirs.

― Mischa... criait mon nom. Elle savait ce qui allait se passer... Dortlich, c'est lui qui... la tenait, et Grutas...

― Prends ton temps, Hannibal, l'encouragea doucement Will.

― Tous les quatre, ils avaient déplacé ma cage dans la cuisine. Il y avait un endroit pour abattre les animaux... Le carrelage blanc ne se voyait presque plus, tant tout était rouge. La cage était contre un mur, je pouvais me tourner mais... j'ai tout de même vu... quelques bribes. Quelques images que je n'oublierai jamais, même si je le voulais. Grutas l'a décapitée. Ils l'ont dépecée... et démembrée... je pouvais entendre le bruit de la lame buttant contre les os, et celui du sang qui s'écoule...

Will écoutait le récit absolument horrible en tenant Hannibal contre lui, essayant d'avoir à son égard les gestes les plus réconfortants possibles. Il ne lui posait pas de questions, le laissant se libérer peu à peu, et touché d'être celui à qui il se confiait enfin. Hannibal lui faisait vraiment totalement confiance maintenant, et il poursuivit son récit, sa main serrant la sienne.

― Quand ils ont eu fini, ils ont remonté la cage dans la salle à manger. Et plus tard, ils ont dîné. Mason, Kolnas, Dortlich et Grutas. L'odeur était... indescriptible. Ça faisait des jours que je n'avais plus rien eu de solide. Je savais ce qu'il me donnait, tout en refusant l'idée. Cela ne pouvait être qu'un cauchemar, issu de mon esprit soumis à la douleur et à la privation. Il n'y a que dans les contes qu'on mange les petites filles, pourtant, c'était réel. Je sais que tout était réel, et ce que j'ai fait.

― Tu as fait ce qu'il fallait pour survivre. Ce n'était pas ta faute.

Will lui avait déjà dit ces mots, mais il les répétait, et les répéterait encore inlassablement s'il le fallait. S'il voulait qu'Hannibal puisse s'ouvrir et aimer, il fallait avant tout qu'il puisse s'aimer lui-même, ce qui serait impossible s'il se considérait comme un monstre. Le professeur savait que l'idée avait déjà fait son chemin, et que son hanim savait que le seul responsable était Mason, mais il lui faudrait du temps pour l'intégrer pleinement, et laisser le passé derrière lui. C'était normal. Et Will serait patient, car cela en valait infiniment la peine.

― Je sais... Je sais. Je n'avais pas d'autre choix. Mais eux, oui. Et peut-être qu'ils ont une vie tranquille, en ce moment... J'ai besoin de savoir.

― Que ferais-tu, si c'était le cas ?

― Rien, sans doute. Je ne pourrais rien y faire, dit Hannibal, mais Will savait qu'il ne se contenterait pas de ça. Néanmoins, ce dernier répondit :

― J'essayerai d'avoir des informations. J'ai encore des amis parmi la police et le FBI, et je pense qu'ils me rendront ce service sans trop poser de questions.

― Vraiment ?

― Vraiment. Mais une fois que nous aurons ces informations, nous déciderons quoi en faire ensemble. D'accord ?

―D'accord. Will... ?

― Mmh ?

― Merci pour tout ce que vous faites pour moi.

La nuit fut agitée, Hannibal faisant quelques cauchemars, mais au matin, il était tranquille, et d'humeur plutôt câline. Alors que le professeur caressait ses longues oreilles de doberman, il remonta ses mains dans ses boucles brunes, lui rendant en quelque sorte la caresse. Son visage était tout proche du sien, ils étaient torses-nus, et ils n'avaient pratiquement jamais été aussi proches. Lorsque les longs doigts de l'hanim descendirent sur sa nuque, puis dans son cou, Will frémit malgré lui, et le regarda dans les yeux. Il lui semblait que ses pupilles étaient dilatées, mais peut-être que ce n'était qu'une impression. Lui par contre, commençait à être excité par son corps chaud contre le sien, et il se leva avant qu'Hannibal puisse le sentir ou se douter de quelque chose, prétextant qu'il devait aller aux toilettes. Une fois seul, il soupira et laissa le désir redescendre doucement, un peu gêné par son attirance pour l'hanim. Il lui avait bien dit qu'il ne souhaitait rien de sexuel de sa part, et il ne reviendrait pas sur sa parole, mais il appréhendait un peu le moment où sa période chaude se déclencherait. C'était dans moins d'une semaine, et même si le jeune hanim-canin avait à portée de main tout ce dont il avait besoin pour soulager ses pulsions, Will était conscient qu'il pourrait se montrer... entreprenant.

Une fois dans leur période, les hanims étaient très demandeurs, et ils étaient souvent beaucoup moins restrictifs sur le choix de leur partenaire, que ce soit sur l'apparence, l'âge, le sexe ou divers autres critères. La notion de consentement devenait assez floue, puisqu'ils avaient tendance à accepter très facilement des avances, ce qui les exposait à des abus malheureusement trop fréquents. Il restait donc deux options au professeur de criminologie : discuter avec Hannibal d'un éventuel rapprochement physique, ou ne pas lui en parler et refuser catégoriquement les possibles avances qu'il lui ferait. La seconde solution lui semblait la meilleure, car il redoutait que son protégé ne se laisse plus aussi facilement aller à avoir des contacts physiques avec lui s'il lui avouait son attirance. Le professeur resta donc sage, dissimulant au mieux le désir qu'il ressentait pour lui.

Lors du dernier rendez-vous avec le docteur DuMaurier précédent la période chaude d'Hannibal, ils évoquèrent Mischa, et si l'hanim-canin ne donna pas beaucoup de détails, c'était déjà une belle avancée qu'il puisse parler de ce qui était arrivé. Will se demanda à quel point la thérapie l'y avait aidé, et quelle part son propre comportement avait joué dans le fait qu'il puisse enfin aborder ce sujet, en supposant que les deux avaient contribué, plus ou moins à part égale. Il n'aimait toujours pas la psychohanim blonde, mais les résultats étaient là, et il pouvait constater quand il participait aux séances comme aujourd'hui qu'elle était de bons conseils. Ils travaillèrent sur la façon dont Hannibal pouvait gérer son agressivité si un conflit se présentait, et avaient quelques pistes pour soulager ses angoisses nocturnes, sans recourir à l'usage de médicaments. À la fin de la séance, elle demanda à lui parler seul à seul, et Hannibal se rendit dans le petit salon où il jouait du clavecin, assez éloigné du cabinet pour ne pas gêner les autres patients.

― Je vous écoute, docteur ?

― Je pense qu'Hannibal fait beaucoup de progrès, et que bientôt, il n'aura plus besoin de suivre une thérapie. Deux ou trois séances supplémentaires seront largement suffisantes. La prochaine devrait tomber le...

― Il faudra la décaler. Hannibal va avoir sa période, et ce sera plus confortable pour lui de rester à la maison.

― Très bien, dit Bédélia en modifiant la date du rendez-vous.

― Monsieur Graham... est-ce qu'Hannibal vous parle de moi, de temps à autre ?

― Oui, pourquoi ? reconnu Will à contrecœur, mais également curieux.

Hannibal lui parlait même un peu trop à son goût de sa psy, et il restait aussi parfois plus longtemps que prévu jouer du clavecin. Il était même arrivé une fois qu'il ne joue pas : Will était venu le chercher et l'avait trouvé en grande conversation sur l'histoire de l'art avec la jolie blonde, ses oreilles remuants à chacune de ses paroles. Il avait essayé, autant que possible, de dissimuler la jalousie que ça lui avait inspiré.

― J'aime beaucoup Hannibal. Je vais être franche avec vous, j'aimerais qu'il soit mon hanim. Je n'en ai pas, mais j'ai tout ce qu'il faut pour en accueillir un, et je pense que je n'en trouverais jamais un qui soit aussi proche de ce que je recherche. Nous avons de nombreux points communs, et je pense qu'il peut réaliser de grandes choses. Même si c'est un hanim, en ayant les bons contacts, il pourrait faire partie d'un grand orchestre. Tout ce que je souhaite, c'est son épanouissement.

― Et vous pensez que je ne m'en soucie pas assez ?

― Si, naturellement. Vous l'aimez, et il est heureux avec vous, mais je pense que je peux lui apporter certaines choses, différentes de celles que vous lui apportez. Réfléchissez-y, monsieur Graham. Prenez votre temps pour peser le pour et le contre.

― Vous ne l'aurez pas, c'est tout réfléchi. Au revoir, docteur DuMaurier !

― Au revoir, monsieur Graham, répondit poliment la psychohanim, avec un petit sourire qui l'irrita plus encore.

Il sortit de son bureau à grandes enjambées et alla chercher Hannibal, lui disant qu'aujourd'hui, ils partaient ensemble, tout de suite. Ce dernier le regarda curieusement mais le suivit, et lui demanda, une fois dans la Volvo :

― Il s'est passé quelque chose avec Bé... le docteur DuMaurier ?

― Non.

― Vous avez l'air contrarié.

― Ce n'est rien.

Hannibal lui jeta un nouveau regard curieux, mais il n'insista pas, sentant que ce n'était pas le bon moment pour l'interroger.


Notes : Je suis désolée pour cet énooooorme délai entre ce chapitre et le précédent. J'ai écris d'autres choses à côté, et j'ai eu pas mal de soucis avec le boulot. Le prochain chapitre est en cours d'écriture, et bientôt terminé, et les autres suivront avec des délais plus raisonnables, promis. La fic ne sera pas très longue non plus, je pense qu'elle fera grand max 10 chapitres.

Merci à Maeglin Surion pour la correction et les encouragements !