Merci beaucoup à ma Meg pour la bêta !
Chapitre 25
.oOo.
Au cours de ce mois de janvier, Jungkook fait connaissance en détail avec le plafond de sa chambre. Il n'a jamais passé autant d'heures à le contempler, à en observer les plus petites imperfections, à perdre son regard sur ses panneaux blanc cassé striés de gris, allongé pendant des heures et des heures sur son lit. Lui qui a toujours été quelqu'un d'actif, il a besoin de mobiliser toutes ses forces pour bouger le petit doigt.
Il savait que ce serait dur. Il savait qu'il en baverait. Ce qu'il ne savait pas, c'était à quel point. Il n'ose plus sortir de son appartement, car il y a régulièrement des journalistes tapis en bas de chez lui, prêts à le prendre en photo dès qu'il met le pied dehors. Et quand ils n'y sont pas, il est malgré tout reconnu par certaines personnes dans la rue, qui l'insultent, qui le bousculent. Les vendeurs du supermarché en bas de chez lui le fixent avec mépris, certains s'écartent de peur d'être contaminés.
Alors Jungkook fait ce que font tous les pestiférés : il se calfeutre dans sa chambre, et regarde son plafond. La seule fois qu'il en est sorti pour plus d'une heure à la suite, c'était lors des Seoul Music Awards, que Yoongi regardait à la télé dans le salon. Attiré par la musique qui filtrait à travers le mur, il s'est levé comme un automate et est allé se pelotonner contre son colocataire sur le canapé, mais c'était une Mauvaise Idée. Après avoir vu Taehyung lâcher des larmes en gagnant son ultime daesang, il a fondu en sanglots, lui aussi.
Le manque qu'il ressent envers lui est presque tangible, presque palpable. Jungkook est quelqu'un de sensible, mais il ne se croyait pas sentimental au point de laisser un inconnu se faire une si grosse place dans son cœur et dans ses pensées en six mois à peine.
Bien sûr, la plupart du temps, il s'empêche de pleurer, parce qu'il ne peut s'en prendre qu'à lui-même ; c'est lui qui a pris cette décision. Mais toutes ses pensées volent constamment vers Taehyung. Chaque fois qu'il entend quelqu'un rire, il a l'impression que c'est lui. Quand la poignée de sa porte tourne et que le battant s'ouvre, il est persuadé, pendant un instant, qu'il va apparaître derrière.
Mais c'est toujours Yoongi, c'est toujours Jimin, et Jungkook n'a même pas le droit d'être triste.
— Tu me saoules à fixer ton plafond tous les jours, grommelle Yoongi, assis sur sa chaise de bureau. Quand vous étiez ensemble, je me plaignais parce que tu ne revenais jamais, mais c'est encore pire maintenant.
Il dit ça, mais tous les jours ou presque, il entre dans sa chambre, et passe parfois jusqu'à une heure avec lui, à parler de sa journée, ou à faire la conversation tout seul lorsque Jungkook ne répond que par des monosyllabes. Et il ne le sait pas, mais sa présence constante lui met du baume au cœur, même lorsque Jungkook fait semblant de ne pas l'entendre.
Jimin vient régulièrement, lui aussi. Il s'interdit de lui demander des nouvelles de Taehyung, parce qu'il estime qu'il n'a pas le droit de savoir comment il va alors qu'il l'a jeté comme un malpropre – mais il meurt d'envie de savoir, tout au fond de lui.
Son ami n'est pas très loquace sur le sujet, de toute façon. C'est de bonne guerre – c'est le prix à payer pour lui avoir demandé de ne rien avouer à Taehyung. Alors ils parlent de tout et de rien (le plus souvent, de rien, puisque Jungkook ne prend pas la peine de répondre et Jimin n'est pas comme Yoongi, capable de meubler une conversation entière pour le détourner de ses pensées).
Et parfois, ils parlent des Problèmes, ceux sur lesquels Jungkook essaie le plus possible de ne pas s'attarder, car ils lui font trop peur. Ils sont au nombre de trois (sans compter, évidemment, le Problème Taehyung, qui est dans une autre catégorie) : il n'a plus de boulot, il n'a plus de parents, le pays entier le déteste. Il ne sait même pas exactement dans quel ordre les classer, tant l'un semble parfois prendre plus d'importance que l'autre ; penser aux trois en même temps lui donne l'impression d'être au bord d'un gouffre sans fond. Le soir, c'est l'assurance de passer une nouvelle nuit blanche (pour peu que le Problème Taehyung ne l'ait pas déjà tenu éveillé, comme c'est presque invariablement le cas).
— Pas de nouvelles de tes parents ? demande Jimin de temps en temps.
Il n'a jamais grand-chose à lui répondre, d'habitude, mais aujourd'hui, c'est différent.
— J'ai reçu un message de mon frère, dit-il, le regard fixé sur la petite tâche d'humidité du panneau au-dessus de sa tête.
— Oh ! Et qu'est-ce qu'il dit ?
— Il dit qu'il a honte que je sois son frère et que j'ai détruit la vie de mes parents.
— Ah…
— Rien d'inhabituel, donc.
Jimin ne sait jamais trop comment réagir lorsqu'il lui dit ça, et il se demande pourquoi il s'obstine tout de même à poser la question si souvent. Ce n'est pas comme si ses parents allaient changer d'avis.
— Je peux te parler de Taehyung ? lui demande soudain Jimin, le prenant complètement par surprise.
Il se hisse sur un coude, son premier véritable geste depuis qu'il a levé la tête pour le voir entrer dans sa chambre, et fixe son ami allongé à côté de lui. Il a suffi d'une simple phrase pour que son cœur se mette à battre la chamade, pour qu'il se demande si sa voix réussira à sortir.
— Oui, souffle-t-il.
— Il a parlé de toi pendant la nuit, sur Weverse.
— Quoi ? De moi ?
— Oui. Je me suis dit que tu voudrais peut-être le savoir.
Aussitôt, Jungkook tend la main pour récupérer son téléphone sur la table de chevet, s'installe en tailleur sur le lit et file sur le profil de Taehyung sur Weverse, une plateforme qu'il consulte de temps en temps pour voir s'il n'a pas posté une nouvelle photo de lui, comme ça lui arrive souvent (il n'y en a eu qu'une depuis leur rupture, une photo de sa main en train de tenir un sandwich à la confiture de fraise) – mais sur laquelle il doit prendre ses précautions, car c'est un véritable champ de mines d'injures qui lui sont destinées.
Il n'y est plus retourné depuis le dernier message publié par Taehyung. Pour ceux que ça intéresse, je ne sors pas avec mon garde du corps. Je ne suis même pas gay. Une nouvelle déflagration atomique dans le désert de ruines de son cœur.
C'était exactement ce qu'il souhaitait, que Taehyung puisse se mettre à l'abri des insultes sans être obligé de mentir, qu'il dise et fasse le nécessaire pour protéger sa carrière – c'est pour qu'il soit en mesure de se dédouaner que Jungkook l'a quitté. De plus, il est conscient que ce message a probablement été écrit par Seokjin, ou par quelqu'un de l'équipe, pour limiter les dégâts de son propre scandale. Par conséquent, il n'a pas le droit de s'en plaindre.
Mais bon dieu, que ça lui a fait mal, de lire ça.
Aussi, lorsqu'il ouvre l'application, il ne peut s'empêcher d'éprouver une légère appréhension en se demandant ce que Taehyung a bien pu dire sur lui.
Il voit qu'effectivement, V a posté un message cette nuit-là, à quatre heures du matin, alors qu'il était lui-même en grande conversation mentale avec son plafond.
Est-ce que quelqu'un est réveillé ? Qu'est-ce que vous faites, là maintenant ?
C'est une de ses habitudes que Jungkook a toujours trouvée adorable, cette façon qu'il a d'interagir avec les fans comme s'il n'était pas la plus grande star de toute la Corée du Sud. C'est peut-être pour ça que sa fanbase l'aime tellement ; il se rend disponible pour elle – dans la limite du possible, évidemment.
— Je ne vois pas où il parle de moi, marmonne Jungkook.
À moins qu'il ne soit responsable de son insomnie de la même façon que Taehyung est responsable de la sienne, mais il faudrait vraiment lire entre les lignes.
— Une fan a répondu, et il a répondu derrière… Attends, je te retrouve ça.
Jimin lui prend le portable des mains et déroule le fil des commentaires des fans, jusqu'à tomber sur le passage qui l'intéresse.
Est-ce que quelqu'un est réveillé ? Qu'est-ce que vous faites, là maintenant ?
Là maintenant, je me demande pourquoi Taehyung-oppa a accepté d'embaucher comme garde du corps quelqu'un d'aussi scandaleux. Je ne veux pas que ça entache la réputation de Taehyung-oppa ~
Jungkook ne peut pas dire qu'il est surpris de lire ça, et il a peur de lire la réponse de Taehyung, pour être honnête.
Mais elle ne ressemble pas du tout à ce à quoi il s'attendait.
S'il vous suffit d'un seul article mensonger pour juger la vie entière de quelqu'un, j'ai de la peine pour vous.
Taehyung-oppa, ça veut dire qu'il n'est pas gay ? L'article a menti ?
Ce que je sais, c'est qu'il m'a sauvé la vie. C'est la seule chose qui devrait avoir de l'importance, non ?
Après cette dernière réponse, les messages de fans se multiplient, mais Taehyung n'intervient plus. Jungkook, quant à lui, a les mains qui tremblent. Pendant un long moment, il ne trouve pas ses mots, et Jimin, appuyé contre la tête du lit, lui serre doucement le bras. Jungkook sent quelque chose d'humide et de chaud sur ses joues, et réalise qu'il pleure, une nouvelle fois.
— Je voulais qu'il m'en veuille, murmure-t-il finalement. Qu'il soit en colère contre moi de l'avoir quitté. Je pensais que ça l'aiderait à tourner la page.
— Oh, il t'en veut, assure Jimin. Il est en colère. Mais il t'aime encore, aussi, et peut-être qu'il a du mal à supporter que quelqu'un d'autre que lui dise du mal de toi.
— Il va devoir le dire au reste du pays, alors, lâche Jungkook avec un petit rire chevrotant, les yeux toujours pleins de larmes.
— Peut-être qu'après ça, le pays comprendra le message et te laissera tranquille. Il y a encore plus de journalistes en bas aujourd'hui que les autres jours.
Jungkook repose son portable sur le lit, serre les genoux et pose son front dessus.
— Est-ce que ça ira, pour lui ? murmure-t-il d'une voix étouffée. Est-ce qu'il s'en remettra ?
— Autant que toi, j'imagine.
Jungkook relève la tête, frissonnant d'horreur.
— Ne dis pas ça, proteste-t-il. Je ne veux pas qu'il passe sa vie à souffrir.
— Alors que toi, ça n'a pas d'importance ?!
— Moi, je l'ai mérité, pas lui.
— Aaah, tu m'énerves, grommelle Jimin. Vous êtes deux abrutis. Mais surtout toi.
Ça, il le sait déjà très bien.
— Ça ne durera pas, tu le sais, hein ?
— Qu'est-ce qui ne durera pas ? demande Jungkook.
— Votre séparation. Vous êtes faits l'un pour l'autre.
Jungkook se rallonge sur son lit en grognant.
— Je ne crois pas à ça. Il n'y pas qu'un seul "grand amour" dans la vie. Il suffit de trouver quelqu'un de compatible.
— C'est ça, c'est ça, répond Jimin d'un ton moqueur. Si tu pensais vraiment ce que tu dis, tu ne serais pas déjà prêt à passer toute ta vie à souffrir. Tu dis de la merde, Jeon Jungkook.
C'est vrai, Jungkook se fait l'avocat du diable, parce qu'il ne veut pas montrer qu'il pense tout à fait le contraire de ce qu'il dit ; il est parfaitement convaincu, en cet instant précis, qu'il a perdu l'amour de sa vie.
Mais il est parfaitement convaincu également que c'est pour la bonne cause, et c'est le plus important.
.oOo.
Comme pour tout ce qui concerne V de près ou de loin, internet ne parle que de sa réponse sur Weverse pendant quelques jours, et Jungkook se demande s'il ne devrait pas tenter de revernir un peu son image, lui aussi. Pas que ça ait une grande importance, après tout le vitriol qu'il s'est déjà pris dans la face et tout le mal qui a déjà été causé, mais si ça peut éviter aux gens dans la rue de le regarder comme s'il était un cafard à exterminer de toute urgence, ce sera toujours ça.
Alors il prend d'assaut son compte Twitter, qu'il évitait soigneusement jusque-là parce qu'il était rempli de tweets insultants (à se demander comment les gens l'ont trouvé, alors qu'il poste rarement dessus ; mais à ce compte-là, il se demande aussi comment ils ont trouvé l'adresse de son appartement), puis il sélectionne un tweet, parmi la masse de ceux qui lui ont été envoyés, qui lui semble relativement innocent.
V's #1 Fan Taehyungiehyungie
V a dit que l'article était mensonger. Qu'est-ce qui est faux et qu'est-ce qui est vrai ?
Depuis l'ère d'internet, les gens n'ont plus de scrupules, pense-t-il en tapant une réponse. Ils s'habituent à avoir toutes les informations en temps réel et se frustrent lorsque quelque chose échappe à leur savoir. Ils pensent qu'ils ont le droit d'être au courant de tout, y compris de la vie personnelle de leurs stars préférées, sans se rendre compte qu'il s'agit d'une invasion de leur intimité. Et Jungkook ne parle même pas des sasaengs, ces "fans" obsessionnelles. Taehyung lui a déjà raconté des histoires à faire peur à leur sujet.
John Cooky jeongguk
Vrai : préfère les mecs
Faux : jamais couché avec un collègue au boulot
Vrai : été renvoyé de la police
Faux : pour avoir couché avec un collègue au boulot
Vrai : subi du harcèlement au travail
Vrai : renvoyé parce que mon chef était homophobe
Vrai : laissez les gens aimer qui ils veulent en paix
Vrai : #NoMoreHomophobiaInKorea (¬_¬ )
Il hésite un peu sur la touche envoyer, avant de hausser les épaules mentalement. Qu'est-ce qu'un simple post sur Twitter pourra bien changer, de toute façon ?
Quelques heures plus tard, alors qu'il s'est recouché sur son lit (mais cette fois, il lit un livre, nette amélioration), il reçoit un message de Hoseok.
Hobi-hyung
Yeah bro ! Tu gères ! Fighting !
Il fixe le message avec des yeux ronds pendant un moment, se demandant si Hobi (comme Jimin l'appelle, et Jungkook a rapidement pris le pli) ne se serait pas trompé de destinataire.
Moi
Euh, merci, mais pourquoi ?
Hobi-hyung
Ton tweet ! Il est passé sur ma timeline. Tu fais le buzz, on dirait !
Incrédule, il constate que Hoseok a raison : son message a été retweeté déjà plus de dix mille fois en quelques heures, ce qui est impressionnant pour un petit compte (plus ou moins) anonyme comme le sien.
Il oublie l'affaire lorsqu'il va prendre sa douche, puis lorsqu'il regarde un film à la télé, blotti contre Yoongi (et Jimin blotti de l'autre côté – il est là tellement souvent en ce moment que c'est comme s'il habitait ici, mais il refuse catégoriquement de parler de ce qu'il y a entre lui et son colocataire, et Jungkook ne sait pas trop s'ils sortent ensemble ou si Jimin a juste complètement viré sa cuti pour lui sans oser l'avouer. Évidemment, Yoongi n'en parle pas non plus).
Mais les jours suivants, puisqu'il n'a toujours pas de travail, il a tout le loisir de constater que, aussi étonnant que ce soit, son post a eu un effet tangible sur son quotidien. Déjà, il y a moitié moins de journalistes en bas de chez lui. Il était intéressant tant qu'il était scandaleux, pour reprendre le terme utilisé par la fan de Taehyung sur Weverse, mais personne n'est intéressé par les bons samaritains qui s'engagent pour une cause. Lorsqu'il se risque dehors pour la première fois depuis des semaines, il réalise que les gens ne font plus attention à lui.
Encore plus incroyable ; certaines associations LGBT coréennes essaient d'entrer en contact avec lui pour qu'il devienne leur porte-parole, ou du moins leur visage officiel. Jungkook refuse ; il a déjà passé trop de temps au centre de l'attention venimeuse de la presse pour en demander plus. Quitte à être connu, autant que ce soit pour sa danse, ou ses dessins, ou ses photos, mais pas pour quelque chose qu'il n'a pas choisi d'être.
Puis petit à petit, comme c'est souvent le cas avec les médias et leur concentration volatile, il retombe doucement dans l'oubli, ce qui lui convient très bien.
Il a presque l'impression de revenir à sa vie d'avant, sauf qu'il sait, à présent, ce que c'est que de fréquenter et d'aimer quelqu'un comme Kim Taehyung – et c'est ce qui fait toute la différence.
Maintenant que Kim Taehyung n'en fait plus partie, la vie ne sera plus jamais la même.
