Chaque année, avec le retour des pruniers en fleurs et des premières pousses de jonquilles, arrive une nouvelle saison qui, elle, n'a rien à voir avec l'éveil printanier de Mère-Nature. Je parle ici d'une époque où, tels des oiseaux en pariade cherchant un partenaire de vie, les jeunes hommes et femmes de la bonne société londonienne se réunissent dans notre chère Capitale pour une ritournelle de bals et de soirées en quête de ne serait-ce l'espoir d'un mariage heureux ou, du moins, avantageux.

Cependant, il ne faudrait pas croire que cette galopade vers félicité matrimoniale se déroule sans heurt. D'un côté, se retrouvent les libertins, des célibataires endurcis ne désirant que de passer du bon temps, participer aux joies que procurent la bonne société et peut-être, voler quelques baisers qui ne manqueraient de ruiner la réputation des jeunes demoiselles rêvant d'amour. De l'autre, nous retrouvons les mères ambitieuses. Ne vous laissez pas berner, chers lecteurs, par l'affabilité et la sympathie que peuvent provoquer en vous ces gentes Dames. Souvent futées et astucieuses, elles ne reculeront devant rien pour voir leur précieuse progéniture convoler en justes noces. Gare à vous messieurs car, sans même vous en apercevoir, vous risquez de vous prendre les pieds dans leur filet et être pris dans le piège que certains cyniques pourraient appeler le mariage.

Si cette course acharnée vers la parade nuptiale avait à désigner un vainqueur, ce serait assurément la grâcieuse Lady Violet Bridgerton qui en serait l'heureuse championne. En effet, la vicomtesse douairière a déjà sous sa cape deux victoires en autant de parties durant les dernières saisons.

La pénultième a vu, non seulement, sa fille aînée être déclarée l'irremplaçable diamant de la saison (coutume que votre dévouée chroniqueuse réitère lui être fort ennuyeuse), mais l'a aussi unie par les liens sacrés du mariage avec l'autrefois inaccessible Duc de Hasting. Il est à noter que la rumeur chante que les tourtereaux seraient présentement en l'attente d'un heureux événement, le deuxième du couple. Votre loyale auteure tient à transmettre ses plus sincères félicitations aux amoureux et à tout le clan Bridgerton par le fait même.

Puis, l'an dernier, se fût au tour du vicomte lui-même de trouver, non sans scandale ni retournement de situation, le bonheur auprès de l'espiègle Mlle Kate Sharma qui, à défaut d'un parent titré ou d'une fortune, ne manque ni d'esprit ni de loyauté. On raconte dans certains cercles que le couple aurait non seulement prolongé leur lune de miel pendant près de six mois, mais que depuis, ils ne quitteraient la chambre à coucher que lorsque l'occasion les y oblige. On ne peut que se perdre en conjonctures sur ce qui se passe derrière les portes closes, mais il est difficile de croire qu'ils aient passé tout ce temps confinés entre quatre murs pour en refaire la décoration.

Il n'en reste que la pauvre douairière n'en a pas terminé avec les tribulations du marché matrimonial. La dame a beau avoir réussi à épingler des soupirants à deux de ses descendants, il ne lui en reste pas moins de six à caser. On ne peut cependant compter les deux derniers qui, aux âges de quatorze et treize ans ne sont pas prêts à entrer dans le beau monde. Néanmoins, la saison 1815 risque fort bien d'être occupée pour elle avec quatre célibataires à ranger et un statut hautement placé à conserver. On s'attend d'abord à voir cette année entrer dans la parade la jeune Francesca, la plus taciturne de la fratrie et sixième de naissance. Il est à noter, pour les nouveaux arrivants dans la bonne société londonienne, qu'il est de notoriété publique que les parents Bridgerton, avec peu d'originalité, ont nommé leurs enfants en suivant l'ordre alphabétique : Anthony, Benedict, Colin, Daphné, Éloïse, Francesca, Gregory et Hyacinthe. La jeune Francesca, bien que loin dans la lignée familiale, ne manquant ni de charme ni de fortune, ne manquera pas de trouver sans problème un compagnon pour ses beaux jours.

De son côté, une courte causerie avec la brillante Éloïse, ayant laissé loin dernière elle les scandales de la précédente saison, ne laissera personne indifférent. La conversation avec la belle éveillera rapidement chez son interlocuteur une série de réflexions qui pourraient bien changer, si ce n'est pas sa vie, du moins, sa vision du monde. Ceux qui voudraient la séduire devront garder loin l'idée de la soudoyer avec fleurs, bonbons ou mauvaise poésie. L'élu de son cœur devra passer par la tête et non le cœur pour séduire la belle.

L'aîné célibataire de la famille, le fort séduisant Bénédict, ne semble jamais avoir jeté son dévolu sur aucune femme du beau monde. Ce séducteur au tempérament artiste doit pourtant avoir croisé le regard de quelques femmes ne serait-ce que dans les parties de débauches qui, dit-on, servent de divertissement aux étudiants de l'Académie royale des Beaux-Arts, mais aucune ne semble avoir volé le cœur du plus grand des Bridgerton. Peut-être que le somptueux bal masqué que sa mère organise dans une quinzaine lui permettra de trouver enfin la perle rare.

Finalement, fraichement de retour après avoir foulé le sol de la Terre Sainte durant un grand tour de la Méditerranée, le toujours charmant Colin ne semble pas, non plus, prêt à convoler. Bien qu'il ait été aperçu au dernier bal de la précédente saison dansant, un large sourire aux lèvres, avec la fort peu populaire Pénélope Featherington, votre dévouée chroniqueuse l'a entendu de ses propres oreilles lancer à cor et à cri, à qui le suggérait, l'absolue inconcevabilité d'une telle union. « Êtes-vous fou? Loin de moi l'idée de courtiser Pénélope Featherington. N'y songez pas, même dans vos fantasmes les plus extravagants… » Si chaque personnage de la haute société est bien et bel conscient qu'un tel rapprochement, quoique improbable, serait pour le moins surprenant, il est peu charitable pour la cadette des Featherington de se faire ainsi humilier au bal de sa propre famille.

Et c'est ainsi que, comme chaque année, la ribambelle de bals et de soirées sera baptisée ce samedi par la perspicace (et certains pourraient dire effrayante) Lady Danbury qui s'annonce haute en couleur. Débutantes et célibataires, enfilez corsets et hauts-de-forme, je déclare la saison londonienne ouverte!

Votre toujours dévouée

Lady Whisledown

Le 5 avril 1815


Éloïse Bridgerton s'était toujours flattée d'avoir une concentration de fer. Elle n'arrêtait devant rien pour parvenir à ses fins, même si elle risquait de tout perdre pour y arriver. Elle avait lu des encyclopédies entières, avait gardé des secrets infâmes et était même allée jusqu'à risquer sa réputation pour satisfaire sa curiosité. C'était peut-être pourquoi elle se sentait si peu patiente face à sa totale incapacité à rester même quinze minutes assise pour se distraire avec un bon livre.

Elle soupira avec vigueur, posa lourdement la fascinante biographie de Mary Wollstonecraft sur la table basse et croisa ses bras en s'écrasant plus profondément sur la causeuse. Elle n'avait pas réussi à lire plus d'un chapitre, à écrire une seule lettre ou même à avoir une conversation agréable avec quiconque depuis leur retour à Londres.

Il y avait eu plusieurs années depuis que les Bridgerton n'avaient pas passé leur saison morte à la campagne, mais avec tous les événements qui s'étaient déroulés l'an dernier chaque membre de la famille avait un besoin vital de quitter la ville pour quelques mois, question de se refaire des forces et de laisser derrière eux les péripéties du printemps 1814.

Ils étaient revenus depuis trois jours. Pourtant, Éloïse, qui avait réussi à se distraire pendant tout son séjour à Aubrey Hall, avait l'étrange impression d'être de retour au lendemain du bal des Featherington, après cette horrible querelle avec Pénélope.

Elle ne voulait pas penser à Pénélope. Elle ne lui avait pas parlé depuis cette désastreuse soirée et ne voyait pas comment elle pourrait faire fi de ce qu'elle savait dorénavant à propos de son ancienne meilleure amie. Elle ne savait pas comment elle lui pardonnerait de l'avoir trahie à ce point et d'avoir ruiné son amitié avec Théo, le seul garçon avec qui elle avait pu développer un quelconque attachement.

Elle soupira à nouveau, empoigna vivement son livre et commença à faire le tour du salon afin de chercher un nouvel emplacement plus propice à la lecture et moins à la réflexion. Benedict, qui crayonnait tout près d'elle, sursauta après son geste soudain.

- C'est comme vivre avec un Beagle, blagua-t-il avant de se remettre au boulot.

Elle lui fit une grimace sarcastique et décida de s'assoir à proximité de la fenêtre pour tenter de se replonger dans sa biographie. Ce fut une grave erreur. De son nouveau point de vue, elle pouvait voir toute la cour de la maison des Featherington. Il y avait de l'activité, elles étaient clairement de retour de la campagne.

- IL EST ARRIVÉ!

C'était Francesca qui, d'une exubérance qui ne lui était pas familière, avait fait une entrée en trombe dans le salon agitant un pamphlet familier à la main.

- Qu'est-ce qui est arrivé, ma chère sœur? Demanda Éloïse avec un faux agacement.

- Le Whisledown. Il est arrivé.

- Grand bien lui fasse, répondit l'aînée, feignant un désintérêt total avant de retourner à son livre.

- Tu ne veux pas le lire, toi? S'exclama Francesca surprise par le refus de sa sœur. Éloïse souleva les épaules. Je ne peux pas y croire. Tu étais obsédée par le Whisledown avant.

- J'ai changé.

- Ne me la fais pas, tu es juste fâchée qu'elle t'ait attaquée l'an dernier.

- Moi, ça m'intéresse, déclara Bénédict en déposant son carnet de croquis pour s'avancer vers sa petite sœur. Que dit-elle de bon?

- Mmm, attends un peu… elle sous-entend que Daphnée attend un bébé… comment a-t-elle bien plus le savoir? Les gens ne parlent habituellement pas de ces sujets… ensuite Anthony qui ne sort jamais de sa chambre. Là, il n'y a rien de bien surprenant. Quiconque soit allé à Aubrey Hall cet hiver aurait bien pu le constater… Oh! Elle parle de moi!

- Qu'est-ce qu'elle dit? Demanda son frère.

- Simplement que je vais faire mon début cette année… puis Éloïse.

- Je ne veux pas savoir ce qu'elle a à dire de moi! S'écria l'intéressée.

- Éloïse… elle est dithyrambique à ton sujet! Elle ne tarit pas d'éloges.

- Vraiment? Qu'est-ce qu'elle dit? Questionna Bénédict.

- Qu'Éloïse est extrêmement intelligente, qu'elle fait réfléchir les gens, qu'elle peut changer leur vie avec une simple conversation et qu'il faudra plus que des fleurs et de la mauvaise poésie pour la séduire. Tu te rends compte, El? Elle vient de te refaire ta réputation et en même temps, éloigne les idiots qui n'ont pas assez tête pour essayer de parler avec toi!

- On dirait qu'elle te connait comme le fond de sa poche, ajouta son grand frère.

- Je suppose qu'elle a quelque chose à se faire pardonner, marmonna Éloïse.

- Ensuite, elle parle de toi, Ben. Elle dit que tu es un artiste qui n'a pas d'attache et que tu pourrais bien trouver l'âme sœur au bal de maman dans deux semaines.

- C'est mère qui serait contente d'entendre cela.

- Ensuite, elle parle de… oh! s'exclama Francesca à la fois surprise et déçue.

- Quoi?

- Colin…

- Qu'est-ce qu'elle a dit à propos de Colin, cette harpie? bougonna Éloïse.

- Non… C'est… je n'arrive pas à croire qu'il ait fait une chose pareille.

- Quoi? demandèrent en chœur le frère et la sœur.

- Il aurait dit à qui voulait l'entendre qu'il ne courtiserait jamais Pénélope Featherington.

- Il a dit quoi? S'écria Éloïse pour arracher le pamphlet des mains de sa sœur.

- Voilà qui s'intéresse à Lady Whisledown, tout à coup! La taquina Bénédict.

- Laisse tomber! Je n'arrive pas à croire qu'elle ait écrit cela, chuchota-t-elle en parcourant l'article de ses yeux.

Se lançant un regard entendu, Bénédict et Francesca convinrent de laisser Éloïse lire seule quelques minutes. Tous s'étaient aperçu et inquiétés face au comportement de la jeune femme ces derniers mois. Elle se tenait recluse dans sa chambre, emportée par quelconque bouquin et ne s'engageant dans la conversation que lorsqu'elle y était forcée. On avait beau lui suggérer d'écrire à Pénélope ou de l'inviter à la maison, ils n'avaient essuyé que des refus catégoriques et des fins de non-recevoir. Le journal de Whisledown était vraisemblablement les premières nouvelles qu'elle avait eues depuis des mois avec son amie et s'était par une humiliation de son propre frère que tout cela se produisait.

C'est à ce moment que la porte du salon s'ouvrit pour laisser entrer Colin venu prendre un petit-déjeuner tardif.

- Bonjour frérot et sœurettes, qu'y a-t-il de bon aujourd'hui? Demanda-t-il visiblement de bonne humeur en se frottant les mains.

Par réflexe, Éloïse cacha le feuillet derrière son dos et lança un sourire hypocrite à son frère.

- Rien. As-tu reçu des nouvelles de Pénélope dernièrement?

- Je croyais que tu étais en froid avec elle.

- N'es-tu sûr que ce n'est pas avec toi qu'elle est en froid?

- De quoi parles-tu? Demanda-t-il.

Il jeta un œil à sa fratrie et se rendit rapidement compte que chaque regard posé sur lui était terriblement agressif, comme s'il avait fait quelque chose de terrible. Un par un, chacun commença à se diriger vers la porte comme s'ils ne pouvaient supporter d'être en sa présence une minute de plus. Ce fut d'abord Francesca qui le croisa en premier le visage sévère et qui secouait la tête. Puis, ce fut au tour de Bénédict qui ne dit rien, mais qui ne put s'empêcher de lui envoyer une petite tape bien sentie derrière la tête.

- Aïe, mais qu'est-ce que…

Avant qu'il n'eût le temps de terminer sa question, Éloïse avait collé (ou plutôt frappé) le Whisledown sur la poitrine de son frère avant de quitter la pièce à son tour.

Colin parcourut d'un œil rapide le pamphlet. Il ouvrit de grands yeux horrifiés en lisant sa trahison et il comprit que son amitié avec Pénélope ne serait plus jamais la même.

À suivre…