Thème de l'atelier d'écriture :

Vous êtes monté sur le trône. Beaucoup vous ont soutenu mais d'autres, cachés dans l'ombre sont prêt à tout pour vous voir chuter. Or, en ce jour où le palais est particulièrement vide et les rues anormalement animées, il se passe quelque chose ; vous le sentez...


Aussi fragile qu'un château de cartes


- Président !

La douleur l'avait figé sur place. Quelque chose s'était engouffré entre ses côtes, mais c'était étrangement froid. Il avait toujours imaginé que ce serait chaud. Un peu comme l'humiliation.

Autour d'eux, les cadavres de tous les membres du détachement terroriste gisaient au sol, les yeux vides. Le bras de Gimley était immédiatement passé devant lui. Cet homme sans morale au sourire cruel l'aurait protégé sur sa propre vie. Dietz et Ghader Talan s'étaient jetés sur elle, la plaquant aussitôt au sol.

Mais ces gens lui étaient-ils vraiment acquis ?

Et la vie de combien d'entre eux prendrait-il à l'avenir ?

- Tu n'as rien à faire sur le trône ! cracha Elsa, tentant vainement de se débattre. Si tu étais mort à la place de Matthius …

- Silence ! ordonna Talan.

- S'il n'était pas mort, personne n'aurait besoin d'un incapable comme toi !

La voix d'Elsa s'écorchait dans les aigus. La femme se démenait pour tenter de repousser les deux ministres qui la maintenaient face contre terre. Ils n'auraient pas osé lui faire de mal : porter la main sur l'épouse de Matthius Dessler aurait été signer leur arrêt de mort.

Pourtant, il faudrait bien se débarrasser d'elle, pour s'octroyer la pleine légitimité.

Le jeune homme inspira, puis posa une main sur l'épaule de Gimley. Il ferma les yeux, hochant doucement la tête pour lui signaler qu'il allait bien. S'efforçant de ne pas tenir compte du poignard doré planté dans son buste, il avança, arme à la main. Elsa ferma les yeux, craignant le pire.

Le métal du canon heurta bruyamment le pavé marbré.

- Quitte Baleras avant demain. Je te défends de t'approcher à plus de dix-mille années-lumière de Gamilas. Prends ton fils avec toi ; et sache que l'on te surveillera.

- Que feras-tu de ta mère ?

- Tu es à blâmer si elle est privée de son petit-fils. Emmenez-la.

Ghader força la femme à se relever. Son bel habit taché de poussière, ses cheveux nacrés défaits, sa belle-sœur le foudroya du regard, se débattant une dernière fois pour lui jeter agressivement des menaces muettes.

- Majesté, vous êtes blessé ! s'écria Gimley, perdant étrangement contenance à la vue du sang glauque qui engluait lentement sa veste de costume.

- Ce n'est rien.

Il avait fortement résisté contre l'envie de retirer le poignard et de le rendre à Elsa juste pour la provoquer. Mais contre toute attente, il avait un minimum d'instinct de survie.

Le jeune homme fit appeler son médecin en urgence, et celui-ci le houspilla. Dans sa condition, un affrontement ...

- Je sais tout ça, jeta-t-il méchamment au docteur. Je ne décide pas d'à quel moment j'essuierai des tentatives d'assassinat.

- Mais Majesté …

Il en avait assez vu. Sa blessure vaguement recousue, les antidouleurs feraient le reste. Par les fenêtres de la Tour, on voyait Iscandar passer derrière le manteau externe de sa planète. Il se faisait donc déjà si tard …

Une impression tenace s'installa dans sa poitrine. Ce n'était pas le coup de poignard, arrivé bien plus bas. Cette sensation était indescriptible. Abyssale.

Pouvait-on vomir des trous noirs ?

Ses bottes résonnaient dans les couloirs, et la perpétuelle animation du palais le rendait fou. Le jeune homme n'avait aucune envie de rejoindre son trône, son bureau ou ses appartements. Les gens qui l'entouraient lui donnaient la nausée. Être seul dans une pièce était pire encore.

Alors comme toujours lorsque le vide dévorant s'emparait de ses poumons, et qu'un froid inextinguible brûlait dans sa poitrine, il grimpa vers l'un des derniers étages de la Tour.

Un étage sombre et complètement vide, à l'exception d'une cellule.

Sur son ordre, ses gardes du corps s'arrêtèrent à l'ascenseur. Devant la porte de la geôle, les deux androïdes inertes le saluèrent avec la déférence synthétique qu'ils lui devaient.

La lumière de Salezar diminuait, parvenant à s'infiltrer dans les creux de la croûte supérieure de Gamilas. L'immense cratère au-dessus de la capitale était suffisamment large pour que les derniers rayons de l'étoile livrent leur chaleur au couchant.

Après tant d'obscurité, c'était éblouissant. Cette lumière presque verte, chaude pourtant, balayait le sol de la petite pièce en laissant sur les lambris l'ombre intangible des vitraux épais. La vue sur la ville, d'ici, était imprenable. Tout semblait plus calme que l'agitation dans le palais, freinée aujourd'hui par l'attentat.

Mais plus important, elle était là.

Assise de biais sur une chaise, la jeune femme sursauta quand il entra. Elle ne s'attendait pas à ce que la porte s'ouvre si brutalement. Ses cheveux s'envolèrent lorsqu'elle tourna la tête, mais son expression resta impassible quand elle comprit qui troublait sa contemplation.

- Bonjour.

Elle se leva, et lissa la jupe blanche qu'elle portait. Voyant qu'il ne faisait aucun geste, la terrienne balaya rapidement la pièce du regard, puis battit en retraite vers son lit. Attrapant un volume relié de cuir, elle reprit sa lecture.

L'homme soupira, et avança vers la fenêtre en faisant attention à ne pas laisser paraître la blessure qui handicapait sa marche. Ainsi vue de haut, sa capitale était bien plus jolie …

- Vous êtes blessé.

Son constat le fit sursauter. Elle n'avait pas levé les yeux des pages de son volume, et il avait pensé qu'elle ne s'en apercevrait pas.

Lorelei posa le livre sur ses genoux, échangeant avec lui un bref regard. Il ricana.

- Il y a des gens qui me détestent autant que toi. Tu as de la concurrence.

- Mais eux, vous ne les enfermez pas, répliqua-t-elle avec un sourire.

Il s'approcha du lit. Le bruit de ses bottes n'avait plus le même rythme que d'habitude.

Inquiète, elle se leva pour lui faire face. L'homme n'avait pas été désagréable lors de leur dernière partie de cartes. Peut-être essayait-il toujours de s'excuser du sort qu'il avait réservé à Karl. Mais elle aurait préféré qu'ils s'en tiennent à cela.

S'arrêtant à sa hauteur, il la jaugea sans parler, avant de poser son regard sur le livre qu'elle avait refermé.

- C'est toujours Les Principes des étoiles à effondrement ?

- Non, je l'ai fini. C'est un livre sur la distorsion Geschtam. Vous pouvez vraiment traverser l'espace-temps en utilisant un moteur comme celui-ci ?

La question lui avait échappé ; un sourire taquin effleura son visage.

- Nous savons que les terriens ne peuvent pas se déplacer ainsi. Mais si tu veux une réponse, j'apprécierai de savoir de quels genres d'armes disposent vos vaisseaux.

Soutenant son regard, elle lui rendit son sourire, décidée.

- Je m'en passerai. Et je peux deviner la réponse seule, merci.

Il ricana, amusé. Au moins continuait-elle d'être distrayante. Doucement, il avança une main jusqu'à son visage, mais elle serra immédiatement les poings. Il grimaça.

Elle avait toujours aussi peur.

Le jeune homme ne voulait pas l'effrayer de la sorte, et se contenta d'effleurer doucement sa joue du bout du pouce. Elle détourna le visage.

- Vous savez bien comment ça finit.

Il se crispa, la prenant de haut en serrant les dents. Il n'avait aucune envie de faire dégénérer les choses comme à leur première entrevue. Il avait juste besoin de sa présence. De sentir qu'elle était là, qu'elle ne pourrait échapper à son contrôle. Pourquoi, enfin, pourquoi avait-il tant besoin de la savoir près de lui ?

Oh, il n'était sûrement que l'incapable que tous voyaient en lui.

Il se pencha à son oreille, espérant qu'elle ne le repousserait pas. Il l'imaginait crispant ses poings sur ses épaules, pour s'assurer qu'il ne tenterait pas de la blesser. Encore.

- Heureusement que tu es là, murmura-t-il.

Le sang pulsa aux tempes de la jeune femme. Mâchoires serrées, elle tremblait sans savoir si c'était de peur ou de colère. Brusquement, elle l'écarta d'elle, et s'esquiva vers la fenêtre.

Il n'avait pas le droit de jouer avec elle ainsi.

Après avoir inspiré pour reprendre contenance, elle hésita à lui faire face. Elle avait peur. Il la mettait hors d'elle. Réduite à sa propre impuissance, la scientifique écumait de rage en se sachant si faible face à lui. Mais lui tournant le dos, elle soupira.

Elle serra le poing sur sa poitrine. Chez lui aussi, quelque chose sonnait creux.

Alors lentement, elle se tourna vers son geôlier, affrontant son regard. Et ses yeux, lourds de reproches et de haine, finirent par s'alléger.

Et il n'appréciait pas la pitié qu'il y trouva.

Un instant, il la fixa sans parler, ne sachant comment reprendre la conversation. Il finit par lâcher un soupir faussement amusé, et laisser un sourire narquois gagner son visage.

Sans mot dire, il tourna les talons, tandis que sa cape balayait les dalles marbrées derrière lui.

- Attendez.

Elle avait fait un pas, avancé la main. Voulait-elle vraiment le retenir ?

Un peu gênée, elle détourna le regard. Celui-ci se posa sur un étui doré trônant sur la commode.

- Vous veniez trouver du calme, j'imagine … J'ai quelque chose qui devrait vous plaire.

Il aimait les défis, elle s'en était vite rendu compte. Ce paquet de cartes contenait exactement ce dont ils avaient besoin pour se changer les idées.


Le silence avait envahi la petite cellule depuis presque une demi-heure. D'abord dédaigneux face à sa proposition, l'homme s'était résolu à l'écouter, et finalement, il était hors de question qu'il parte sans être parvenu à faire ce satané château de cartes.

De l'autre côté de la table, Lorelei prenait son relais pour empiler d'autres cartes, pour élever leur construction toujours plus haut.

- Attention !

Elle n'avait jamais ri devant lui, mais il n'en avait jamais été si proche.

Il ne restait qu'un duo de cartes à assembler pour couronner leur élévation. Pour être plus habile, il avait retiré ses gants, espérant de tout cœur que cette ultime étape ne signerait pas la fin de leur édifice.

Il recula doucement, évaluant la construction. Et étrangement, il ne se rendait même plus compte lorsque sa blessure le tiraillait.

Le sourire amusé de la jeune femme le félicita. Salezar, au-dehors, avait disparu.

La porte coulissante s'ouvrit sur un robot, qui apportait le repas de la jeune femme. Le courant d'air fit vaciller l'édifice, qui s'écroula. Le jeune homme crispa les épaules, affreusement déçu de voir le fruit de tant d'efforts s'effondrer sans bruit.

- La prochaine fois, on le fera plus haut.

La patience dans les mots de la jeune femme le rassura. Il avait échoué, mais ce n'était rien.

Lorsqu'il la laisserait, une infinité de problèmes s'abattrait de nouveau sur lui. Rien n'avait disparu, et toutes les responsabilités, la peur et l'ultimatum de leur propre destruction continueraient de peser sur ses épaules.

Mais pour le moment, le vide s'était légèrement comblé.


Hello, merci beaucoup d'avoir lu jusqu'ici !

J'ai plein de petits textes d'ateliers qui se perdent dans mon ordi. Evidemment, il y en a plein sur l'histoire Dessler et Lorelei. Comme j'ai vu la 2205 il y a peu, et n'ayant pas le temps d'écrire, je compense en postant ça.

Il y en aura d'autres, je vais essayer d'avancer dans la correction de ce qui me reste à poster sur la 2e partie d'EB, et on verra pour une potentielle suite. (Disons que je suis trop en colère contre la 2205 pour qu'il n'y en ait pas ^^)

Encore merci, et à bientôt !

Yase