Et voici le dernier chapitre de cette fic qui je l'espère vous aura plu jusqu'au bout ^^

N'hésitez pas à laisser votre avis, voir même proposé des idées ou des thématiques éventuelles pour d'autres fics (à part celle humour qui sera courte, je n'en ai pas d'autres en cours).

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LES RISQUES

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"Le savoir a ses préjugés comme l'ignorance : le sot croit trop, et le savant trop peu." François-Rodolphe Weiss

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Natsuki attendit que sa mère dorme pour sortir de la chambre qu'elles partageaient. Elle s'y sentait de toutes les façons à l'étroit.

Le bruit ici-bas la perturbait : le souffle du vent, des oiseaux et de la vie de manière générale semblait inexistant, étouffé par ces murs d'aspect étrange et le vrombissement constant et léger qui régnait partout dans l'enceinte.

Comme lors du dîner, une section du couloir s'alluma et Natsuki l'emprunta, rapidement ramenée jusqu'à la salle principale, celle emplie de cuves où baignaient des corps.

Une seule Shizuru était là, branchant des circuits et effectuant de menues réparations sur certains systèmes. Elle se redressa à l'arrivée de Natsuki, lui offrant un léger sourire.

"Natsuki, tu n'arrives pas à dormir?

-Peut-on parler? demanda-t-elle avec sérieux sans se soucier de l'accueil de Shizuru et de sa question de pure convenance."

Shizuru frotta ses vêtements immaculés, seul signe de son inconfort et de sa tension. D'un geste de la main, elle invita Natsuki dans un petit bureau attenant.

Des caissons noirs vrombissaient, émettant quelques lumières, des fils en sortaient et couraient à des carrés noirs posés sur le bureau. Malgré sa curiosité, elle s'efforça de ne toucher à rien de peur de commettre un impair, elle vint simplement tirer une chaise -elle roulait sur des roues minuscules- pour s'y asseoir.

Shizuru l'imita aussitôt, son apparence n'indiquant rien de particulier qui laisserait sous-entendre qu'elle fut inquiète ou enthousiaste de cette discussion en tête à tête.

Mais ce corps n'était qu'une incarnation mortelle dont elle pouvait facilement se défaire.

Shizuru lui avait dit l'aimer mais une déesse aimait-elle de la même façon qu'un humain? L'exprimait-elle d'une façon similaire?

Natsuki se dégonfla aussitôt, réalisant qu'elle ne savait pas tout à fait quoi demander alors qu'elle avait pourtant tant de questions en tête. Elle déglutit en cherchant ses mots.

"Tout va bien, Natsuki? demanda Shizuru.

-Je ne sais pas, reconnut-elle. Je ne comprends plus le monde dans lequel je suis.

-Il n'a pas changé Natsuki. Le fait de savoir ne changera pas le fait que la technologie n'existe plus, que les Childs peuvent toujours générer de la foudre ou des flammes. ça ne change pas qui j'étais et suis aujourd'hui.

-Justement, à mes yeux tout a changé! s'écria Natsuki. Avant il était question de magie et de destin, l'impression d'être désignée pour quelque chose de grand. A présent, tout est au sujet d'une technologie dont je ne comprends rien et de tes décisions. Les tiennes! Quelqu'un que je…"

Elle s'interrompit, tendue, le souffle court proche d'une crise de panique.

"Je sens que ma vie tout entière n'a été que machinations, manipulations et mensonges.

-Natsuki, personne n'a voulu te contrôler, la rassura Shizuru.

-Tu m'as connu toute ma vie; pire… tu connais toute ma vie! N'est-ce pas? J'ai bien compris cette partie là. Tu entends et vois tout, n'est-ce pas?"

Natsuki se tapota la poitrine.

"Je parie que tu sais mes émotions, là tout de suite.

-Tu paniques actuellement, répondit calmement Shizuru, mais Natsuki, tout le monde pourrait le voir. Oui, à toutes tes questions cependant. Mais je perçois tout cela comme… des données. Des chiffres et des données que j'interprète. Ma perception à travers les nanomachines diffère sensiblement de ce que je perçois à travers ce corps."

Shizuru bougeait sa main devant elle, comme surprise de pouvoir la manipuler.

"J'ai regretté de ne pas pouvoir intervenir plus tôt pour t'aider lors de ton enlèvement, reprit Shizuru. C'est un regret dont j'aurai du mal à me défaire. Mon obstination à ne pas blesser d'humains t'a occasionné des douleurs et des blessures."

Sa main qu'elle avait dressée devant elle se glissa vers elle pour se saisir des doigts aujourd'hui tordus de Natsuki. Elle les parcourut avec une douceur qui fit frissonner Natsuki.

"Ils ont guéri mais ta motricité a été atteinte. Quand j'ai un corps humain, avec sa capacité de perception, il m'est plus aisé de maîtriser les nanomachines de façon fine et précise. Quand on les détourne de leur fonction première, il n'est pas si aisé de les manier. Mais je peux améliorer les choses à présent."

Les doigts de Shizuru glissèrent le long des siens longuement, lentement, telle une caresse avant de se retirer.

"Tu sentiras peut-être quelques tensions, mais tes mains s'amélioreront dans les prochains jours, les nanomachines répareront les dégâts."

Natsuki ouvrit et ferma le poing, lentement.

"Ce que tu as fait à l'homme ce jour-là… reprit Natsuki.

-Mon ingérence la plus importante à l'encontre du bien être d'un humain, la coupa Shizuru. Même s'il n'en gardera pas de séquelles, je me suis sentie… dépassée dans cette pièce. Les données chiffrées transmises par les nanomachines que j'interprétais ne provoquent pas le même affect qu'un constat visuel à travers un corps. Je fais en sorte que cela ne se reproduise plus. Cela me demande beaucoup d'énergie, mais j'essaie d'avoir une maîtrise aussi fine des nanomachines sans avoir besoin d'un corps vivant. L'un comme l'autre sont censés être des extensions de ce que je suis après tout. Et je crois pouvoir affirmer que je m'améliore."

Natsuki eut un mouvement de recul quand, à ces mots, une silhouette d'ombres et de fumées se matérialisa devant elle.

"N'ai pas peur Natsuki, indiqua l'ombre d'une voix déformée semblant venir de partout.

-Ce sont… des nanomachines? comprit Natsuki en tendant la main vers la fumée noir fantasmagorique et mouvante face à elle."

ça ne ressemblait à rien de ce qu'elle connut. Ce qui constituait ce corps était quelque chose de fin et d'imperceptible mais pourtant si nombreux qu'ils en devenaient visible.

"Une multitude d'entre elles oui. Il en faut beaucoup, ainsi qu'employer une très grande partie de mes systèmes pour que tu puisses les percevoir de cette façon, pour que tu puisses nous percevoir sous une autre forme qui est autant la mienne que celle-ci."

L'ombre indiqua le corps de Shizuru qui lui souriait et observait la scène sans indiquer quoi que ce soit. Il n'y avait aucun trait défini sur la face noire qui se mouvait pourtant à chaque parole même si cela n'était pas nécessaire.

"Je pense, bientôt pouvoir développer une dextérité semblable aux corps humains, mais cela demande de coordonner un nombre important de nanomachines pour lui donner une forme solide."

L'ombre effleura la joue de Natsuki et cette dernière sentit comme un contact fantomatique. Et puis, d'un battement de cil, l'ombre disparut.

"Ne sois pas effrayée. Je ne te ferai pas de mal, ça n'a jamais été mon intention."

Le regard de Natsuki parcourait encore l'espace vide à la recherche de l'ombre ou des "particules" qui l'avaient constitué. Entrapercevant les corps qui flottaient dans leur cuve dans la pièce voisine, Natsuki reprit d'une voix faible.

"Je suis née là-dedans."

Ce n'était pas vraiment une question. Sa mère ne lui avait pas dit cela littéralement, mais elle savait relier les points.

"Oui, reconnut Shizuru. Saeko a redémarré le système et m'a permis de m'y connecter. Je me suis appropriée les connaissances et les informations sur les chambres de genèse et ensemble nous l'avons relancé. A son âge et à cette époque, sa grossesse aurait été à risque et, de toutes les façons, elle ne s'est jamais senti suffisamment d'affinité avec les hommes de cet époque pour réaliser une conception naturelle. Cette technologie lui permettait de résoudre tous ses problèmes.

-Alors je n'ai pas de parents? J'ai bien été créée, façonnée par toi.

-Tu me donnes trop de crédit, Natsuki. Ta mère a récupéré un peu de son matériel génétique et j'ai amorcé la procédure pour te créer à partir de cela. Même si, j'ai apporté quelques modifications, je dois le reconnaitre.

-Je ne suis pas sûre de comprendre, souffla Natsuki, frustrée.

-La procédure initiée avec Saeko consistait à la copier. Créer une version physiquement et génétiquement similaire à la sienne.

-Je suis… une copie alors?

-Une version améliorée plutôt. Je n'ai pas pris le temps d'en discuter avec Saeko mais j'ai quelque peu modifié ton code génétique, rectifié les petits défauts: améliorer tes sens, corrigé quelques petites faiblesses cardiaques, rien de grave, je te rassure. J'ai aussi remplacé certaines parties par des codes génétiques qui s'étaient avéré plus performants. La génétique humaine ressemble à si méprendre à mon propre codage: avec des lettres plutôt que des 0 et des 1."

Elle eut une grimace d'excuse en comprenant que même sans entrer dans les détails, elle avait perdu Natsuki. Elle se reprit donc après un geste de la main pour lui intimer de ne pas se préoccuper de ses précédentes paroles.

"Tu as été créée comme une copie améliorée de Saeko, mais tes expériences ont fait de toi une personne à part entière, dotée de tes propres convictions, rêves et objectifs. Et Saeko a été ta mère par bien plus d'aspect que ne l'aurait été le simple fait de te porter. Elle t'a élevée, apprie, nourrie, endormie, choyée. Elle t'a désirée, c'est cela seule dont tu dois te rappeler."

Natsuki toucha distraitement la marque des Himes alors qu'elle réalisait que ce n'était pas anodin.

"C'est de là que me vient la marque. Le même symbole qu'il y avait dans ce lieu sous la montagne. Le bunker.

-Ce n'était pas mon idée la plus lumineuse, mais oui. Tous les corps produits ici -le tiens comme les miens- sont marqués de ce petit symbole. Comme… une signature.

-Comme ceux de toutes les Himes. Ils n'ont pas de souvenirs de leur famille ou de leur passé, parce qu'elles n'en ont pas, n'est-ce pas? Elles sont toutes nées ici.

-Oui, jusqu'à un âge avancé. Dans les chambres de genèse, leur croissance est accélérée jusqu'à atteindre l'âge souhaité. Une fois suffisamment matures, je leur ai donné leur liberté. La possibilité de mener la vie qu'elles souhaiteraient.

-Pourquoi les avoir créées? Pourquoi nous avoir donné cette mag-, ces pouvoirs ou quelque soit le nom que tu leur donnes?

-A vrai dire, cela était un effet inattendu. Il te faut comprendre que les nanomachines n'ont pas vocation à interagir avec les organismes vivants. Ils sont partout dans l'air que nous respirons et l'eau que nous buvons. Nous ne les assimilons pas, notre corps les rejette et les nanomachines font en sorte de faciliter ce travail naturel. Toutefois, c'est dans ce labo que les chercheurs ont créé les Childs, des organismes qui ont été conçus pour recevoir quelques nanomachines modifiées et programmées pour qu'il puisse utiliser ce que tu appelles "magie" sous le contrôle absolu des Hommes. Jusqu'à la destruction de la console qui permettait le contrôle en question, du moins. J'ai repris un procédé similaire pour vous créer. Toi et les autres Himes.

-Mais pourquoi faire? insista Natsuki qui voulait comprendre.

-Pour vous améliorer. Shizuru Fujino venait d'un monde qui connaissait la médecine, la science, la génétique, la nanotechnologie, le nucléaire, et tant d'autres choses… La plus grande partie de ce savoir a été perdue. J'ai été créé sur un réseau local et je n'ai jamais pu accéder à toutes ces données. Je n'ai que les notions que Shizuru avait, mes propres calculs et déduction théorique. Et quand le bunker s'est ouvert… le monde avait régressé. Il ressemblait à un monde moyenâgeux. Un taux de mortalité infantile élevé, un durée de vie moyenne n'excédant pas les 50 ans, des blessures mineurs qui se gangrenaient et conduisaient des gens jeunes à la mort, des organismes faibles incapables de survivre à un froid soudain ou une période de disette, des maladies héréditaire, des malformations, des femmes qui mourraient en couche régulièrement, des problèmes venant d'un manque d'hygiène général… Tout cela avait été résolu par l'homme i siècles, pour tout ou partie de ces problématiques. Et les nanomachines n'avaient pas pour objectifs de rectifier ce genre de chose. Elles n'en étaient pas capables d'ailleurs.

Alors je cherche continuellement à restaurer ces informations, à redécouvrir les molécules extraites des végétaux qui peuvent soulager ou guérir des maux plutôt que d'autres, mais c'est un travail long et qui demande du temps. J'ai du temps, mais les êtres humains eux continuent de mourir continuellement de tous ces problèmes…

Et à côté, il y a les Childs qui sont résistants à à peu près tout, grâce aux nanomachines qui les composent. Leur difficulté à concevoir ne vient pas des parties technologiques qui les composent mais juste d'un choix génétique pour garder le contrôle de leur population. Leurs nanomachines ne leur confèrent donc pas d'effets négatifs particuliers mais ils ont des avantages certains.

Alors si je pouvais conférer, cette même résistance et endurance aux Hommes, je pourrais régler ces problèmes. Je t'ai fait ce cadeau. J'ai modifié ton génome pour avoir la même capacité que les Childs à évoluer en synergie avec des nanomachines. Et tu as été une petite fille forte. La maladie ne t'a jamais touché, tu courais plus vite et plus longtemps que tes condisciples du même âge. Tu te soignais plus vite et gardais moins de traces de tes blessures.

Mais un test n'a de valeur que s'il peut être répété. J'ai produit d'autres Hime -d'autres individus dont les organismes peuvent fonctionner avec des nanomachines. Ces autres sujets me permettaient de confirmer que les nanomachines offraient une amélioration générale de votre état de santé et maximisaient vos performances Mais… il y a eu des événements collatéraux inattendus. A Aries, endroit le plus proche et plutôt propice à mener l'expérience de part votre mode de vie, vous avez les traditionnels tatouages.

Les performances améliorées des Himes ont mené la plupart d'entre elles à devenir des Otomes et à recevoir des tatouages fait de sang de Child. Vos deux sangs contiennent des nanomachines programmées mais je n'ai pas songé que vos nanomachines pourraient copier les données de celles des Childs, qui en plus de leur endurance et résistance possédait aussi des… capacités "magiques"."

Shizuru fit un geste dans les airs pliant deux doigts -index et majeur- de chaque main plusieurs fois au moment de prononcer le mot "magique". Natsuki ne comprit pas mais n'osa pas l'interrompre.

"N'est-ce pas l'intérêt de mener des tests? demanda Shizuru en lui offrant un sourire vide de sens. J'ai laissé l'expérience se poursuivre, voir s'il y avait là un intérêt à… laisser les humains avoir de la "magie". Ma conclusion est toutefois négative. Plus on en donne, plus vous avez tendance à en vouloir. Votre petit groupe se montre de bon aloi, mais quelques autres ont… bien trop abusé de ses pouvoirs. Je garde heureusement le contrôle de toutes les nanomachines et j'ai simplement désactivé les leurs, ce qui fait que les incidents ont été rapidement circonscrit. Tokiha-san a d'ailleurs mis en évidence qu'avec de la volonté et un objectif clair, elle pouvait commencer à "imposer" des paramètres à ses nanomachines, même si cela aurait été bien plus rapide pour ses nanomachines de l'apprendre de leurs consoeurs Childs. Un signe qu'il y a bel et bien un échange d'informations entre l'Homme et les machines. Mais c'était surtout par curiosité que j'ai étudié Mai. Mes conclusions sont arrivées à terme i ans maintenant. Les nanomachines peuvent nettement améliorer le bien-être humain, mais la "magie" ne doit plus être donnée."

La longue diatribe excitée de Shizuru la rendait étonnement humaine même si Natsuki était loin d'avoir tout compris, mais elle avait au moins saisi les grandes lignes. Elle voulait aussi profitée du fait que Shizuru était enfin pleinement honnête.

"Mais tu ne peux pas modifier toute l'humanité -être humain après être humain- pour être compatible, n'est-ce pas? souffla Natsuki, comprenant à peine cet influx d'informations.

-Non, reconnut Shizuru, c'est pour cela que j'ai reprogrammé un nombre important de nanomachines pour que ce soit la machine qui s'adapte à l'Homme. ça n'a pas été simple, ce n'est pas quelque chose que je peux simplement diffuser dans le réseau des nanomachines à travers le monde. Il y a trop de données et il m'était plus rapide de créer de reprogrammer plusieurs essaims et d'ensuite les répandre à travers le monde.

-Quand vas-tu faire cela? balbutia Natsuki sans savoir bien ce qu'elle devait en penser.

-Mais c'est déjà fait, sourit Shizuru avec une certaine fierté. Pour gagner du temps, ces nanomachines sont répandues par Kagutsuchi que j'ai spécialement créé pour cela.

-Qui donc?

-Le dragon que vous avez tenté de chasser. Au moment où nous parlons, et à chaque respiration que l'on prend, des nanomachines se lient à l'être humain et commencent leur travail pour guérir les maladies, les tumeurs, réparer les chaires, tonifier les muscles."

N'était-ce pas une preuve que Shizuru fut quelqu'un de bien? Que son objectif avait toujours été le bien de l'Homme?

Alors que Natsuki retournait se coucher, son esprit se cristallisa définitivement autour de ce fait: sa mère pouvait bien formuler la chose de la façon qu'elle souhaitait, Shizuru était une déesse dédiée à la Vie.

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Il faisait un temps parfait.

Du soleil et une température agréable.

Sous la végétation foisonnante, elle distinguait la forme d'anciennes structures toutes affaissées, séparées par des travées larges. Des ouvertures se présentaient et offraient des panorama désolée, dévorés par l'humidité et la mousse. Certaines abritaient des nids de Childs et Natsuki se retrouva agenouillée aux côtés d'un chiot Dur-an qui lui atteignait déjà les genoux et s'avéra étonnement joueur, bien que de petits éclairs éclataient aux moments les plus improbables. Sa mère et la meute rôdaient aux alentours sans tenter de s'approcher, retenue par la volonté de Shizuru qui se tenait juchée sur Nowaru, sa propre monture que Natsuki lui avait rendu. Sa mère observait silencieusement les lieux, quelques mètres en retrait.

L'endroit était gigantesque, plus grand qu'aucune ville qu'elle n'avait eu l'occasion de rencontrer, plus grande que Windbloom même. Les chiffres que Saeko lui offrait, lui apprit qu'une seule de ses villes renfermait une population plus importante qu'Aries dans son entier.

Il y avait peu de chose que les intempéries -le Grand Froid pour commencer et les changements fréquents de températures ensuite- avaient épargnés, mais Saeko essaya au mieux de lui brosser un tableau de l'ancien temps.

Natsuki était émerveillée par la grandeur et l'aspect sauvage des lieux.

C'était elle qui avait réclamé la visite. Elle ressentait le besoin de respirer l'air extérieur, ne supportant pas l'idée d'être enfermée là, entre ses murs de "béton", coincée entre Saeko et Shizuru.

Sa mère avait l'air d'une toute autre personne en présence de Shizuru. Elle ne cessait de répéter que c'était une machine et que fut-elle réellement intelligente, le danger qu'elle représentait était pire encore. Elle ne s'en cachait plus et Shizuru n'en disait rien, mais Natsuki en souffrait.

Une partie d'elle toutefois, se demandait si les accusations avaient plus avoir avec leur relation qu'avec ce qu'était Shizuru. Natsuki n'avait jamais eu beaucoup d'amis et jamais eu d'amant(e)s avant Shizuru. Elle avait cependant entendu parlé de ces parents qui s'opposaient systématiquement à tous les partenaires de leurs enfants, ne les considérant jamais suffisamment assez bien pour eux: trop vieux, trop jeune, trop pauvre, pas assez travailleurs, trop comme ceci ou pas assez comme cela. De fait, Saeko persiflait toujours plus quand elles se rapprochaient et bouillonnait silencieusement quand elles se tenaient à l'écart.

Donc après 20 ans de vie, Saeko décidait soudainement de devenir une mère surprotectrice.

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Le chiot lui lécha la joue avant d'essayer de lui mordiller les doigts et Natsuki continua de jouer avec, amusée par l'exubérance de l'animal, se demandant si son caractère était naturel ou adoucit par Shizuru. Tout à ses amusements, elle ne remarqua pas Saeko se rapprocher de Shizuru.

"Natsuki m'a raconté ce que tu as fait.

-Je sais, lui répondit simplement Shizuru indifférente.

-Elle te prend pour une sorte de divinité parce que tu peux soigner tout le monde. Mais elle ne voit pas le danger."

Le regard de Shizuru se tourna finalement vers elle et Saeko ne put que se sentir agacée par ce masque de chair, si semblable à son ancienne amie mais qui dissimulait un programme inhumain.

"Elle n'a pas encore songé à ce que tu risquais de faire en plus de "soigner". Les êtres humains, peut-être même les animaux comme ton cheval je suppose, sont comme les Childs, sous ton contrôle. Dès à présent, tu pourrais nous priver de notre libre arbitre et nous obliger à nous conformer à tes souhaits.

-Ce n'est pas mon objectif, non.

-Mais tu ne peux pas le prouver. Est-ce que c'est ce que tu as fait avec ma fille?"

Cette fois, l'impassibilité de Shizuru disparut, remplacée par la confusion.

"Je ne suis pas sûre de te suivre Kuga-san.

-As-tu pris son contrôle? L'as-tu contrainte à avoir de l'affection pour toi?

-C'est ce que tu penses de moi?"

Saeko songea que Shizuru imitait parfaitement l'horreur choquée.

"Je pense que de tous les gens que cette planète abrite, tu as choisi ma fille. Mon clone que tu as infecté dès sa naissance par des nanomachines! Sans m'en parler, contre ma volonté!

-Tu penses que j'ai… obligé ta fille à s'investir dans une relation avec moi?

-Je ne crois pas aux coïncidences, insista Saeko.

-Parce qu'il n'y en a pas. Avec les nanomachines, ta fille s'est montrée plus rapide, forte et endurante que ces condisciples. Comme toutes les Himes à Aries, cela lui a donné de meilleures opportunités pour un poste d'Otome et elle s'est approchée d'une zone de Childs du fait de ce statut. Nous étions amenés à nous croiser. J'ai toujours été proche des Himes dont les nanomachines ont développé des capacités, mes programmes m'ont simplement prévenu que Natsuki en faisait à présent partie. Mais je n'ai pas cherché outre mesure à m'approcher d'elle. Pas au début du moins. Je n'ai jamais cherché à l'encourager à quoique ce soit, bien au contraire. Shizuru n'avait jamais eu une… intelligence émotionnelle très développée et je crains d'en avoir hérité. Pourtant, elle a semblé s'intéresser à moi et le temps faisant, mon intérêt purement factuel de par son statut d'Hime s'est mué en… attirance. Je crois que c'est le terme appropriée."

Saeko prenait d'étranges teintes maladives à l'idée de ce rapprochement et de la naissance de tels sentiments.

"Je n'ai jamais songé à altérer le comportement de Natsuki. Pas via les nanomachines du moins.

-Que veux-tu dire? se hérissa aussitôt Saeko."

Shizuru dressa les mains en signe d'apaisement, sans se départir de son calme et lui expliqua qu'elle avait simplement cherché à améliorer son comportement alimentaire en lui expliquant les bienfaits d'une alimentation plus saine notamment. Partie sur une diatribe sans fin sur la difficulté de l'être humain à s'autoréguler dans tous les domaines, Saeko réalisa qu'Hime possédait une véritable volonté d'améliorer l'humanité. A ses yeux cependant, il paraissait évident que l'IA ne comprenait pas les subtilités du caractère humain. Elle voyait un individu comme la partie d'un organisme plus vaste. Comme le rouage d'une machine. Hime voulait de la performance et de la rentabilité.

Ses nouvelles nanomachines allaient réparer les défauts du rouage dû à sa fabrication ou à son environnement. Mais ensuite, que ferait-elle quand elle comprendrait que les nanomachines ne corrigeraient pas les mauvaises habitudes de leur porteur: leur consommation en alcool, aux drogues, leur mauvaise alimentation, leur paresse ou leur inattention.

La volonté de Hime à ce qu'on se nourrisse de quelque chose de parfaitement contrôlé et défini pour l'individu et son activité ne fonctionnerait jamais. L'IA ne prenait pas en compte les goûts et préférences alimentaires, la facilité à consommer, à chasser ou à cuisiner du consommateur.

Et ce n'était là que les comportements classiques et répandus.

Et comment l'IA réagirait-elle face aux actes plus… drastiques des êtres humains? Les vols, les viols, les meurtres, et la violence de manière générale?

Saeko avait tout cela en horreur, bien sûr. Et si Shizuru était vraiment dotée d'une intelligence émotionnelle, Saeko espérait que de tels actes lui seraient aussi aberrants. Sauf que si cela était le cas, pourrait-elle s'empêcher de priver les gens de leur libre arbitre?

Le devrait-elle?

C'était là où Saeko ne savait quoi penser de la situation.

Personnellement, si Saeko avait les pouvoirs d'Hime, elle ne pensait pas pouvoir s'empêcher d'appuyer sur le bouton si celui-ci pouvait empêcher que de tels crimes se produisent. Mais ce serait attenter au libre arbitre auxquels tout individu avait le droit. Et surtout à quel moment faudrait-il s'arrêter? Le meurtre? Le viol? Les agressions physiques? La guerre?

Saeko observait Hime et imaginait ce qu'allait devenir le monde quand elle finirait par se lasser des travers de l'humanité. Elle empêcherait les meurtres pour commencer, les agressions de toutes sortes, puis les plus petits délits. Et ensuite? Obligerait-elle tout le monde à travailler? Et finirait-elle par leur choisir un travail selon leur capacité et non plus selon leur goût? Régulerait-elle les paies, la nourriture et les activités susceptibles d'accroître les compétences et la longévité de l'individu?

Y aurait-il seulement besoin d'un système monétaire si elle pouvait contrôler chaque être humain à la façon d'un pantin?

Et pourquoi s'arrêterait-elle là? L'eugénisme, des élevages humains associant les couples pour performer la descendance… Un monde autogéré, où chacun aurait une place toute désignée, où un être vivant serait créé pour un métier, un but. Où son éducation, ses loisirs et ses connaissances seraient prévus dans le seul objectif de le rendre performant dans la société.

Un rouage dans une machine.

Gattaca, le Meilleur des Mondes de Huxley… des classiques de son époque qu'un être comme Hime pourrait à présent facilement mettre en place.

Impossible de lutter, de se révolter… car Hime était partout autour et en eux. Capable à souhait de tirer les ficelles et de les déplacer selon ses choix.

L'humanité était destinée à devenir des machines de chaire programmées.

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Natsuki ne voulait pas repartir.

L'ancien monde et Shizuru paraissaient la fasciner.

Saeko était incapable de savoir si Natsuki le pensait véritablement ou exprimait un désir inconscient d'Hime. Si elle décidait de prendre son contrôle, Saeko en serait-elle seulement consciente? Saurait-elle que quelqu'un d'autre prenait les commandes ou sa façon de faire était-elle plus subtile?

Saeko l'ignorait. Hime la terrifiait.

Aucun signe bien sûr ne laissait présager quoi que ce soit d'aussi néfaste à ce stade, mais Saeko avait été plongé dans une culture qui ne pouvait lui faire attendre que le pire d'une IA.

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L'explosion de colère de Natsuki eut au moins le mérite de la convaincre que l'échange houleux qui s'en était suivi n'était en rien contrôlé par Hime. Cette dernière semblait ne pas connaître la colère, les cris et les débordements émotionnels. Et si elle n'en était pas capable via un corps dont elle avait le contrôle total, elle doutait qu'elle soit capable de le mimer chez un autre individu.

Un caractère qui se manifestait d'ailleurs rarement mais qui était bel et bien à sa fille… si Saeko estimait évidemment qu'elle n'avait pas été sous l'emprise d'Hime sa vie durant.

"Il faut que tu arrêtes! ordonna Natsuki sèchement. Arrête de l'observer comme si elle allait te poignarder à tout moment, arrête de l'accuser sans cesse de tout ce qui te passe par la tête!

-Cette situation te dépasse, répliqua fermement Saeko.

-Vraiment? Et bien oui, elle me dépasse. Merci à toi, Oka-san, de m'avoir gardé toute ma vie dans l'ignorance! Mais j'ai l'impression qu'avec toute ta grande connaissance tu n'es pas beaucoup plus avancée que moi. Est-ce que je me trompe?!

-D'accord, Natsuki, tout ça me dépasse aussi, reconnut Saeko. Tu la vois comme une sorte de déesse bienveillante. Mais elle ne l'est pas. Elle a été créée par Shizuru Fujino et moi, dans un bunker où nous étions enfermées, apeurées et désespérées. Où nous rêvions d'un monde meilleur et parfait qui n'est pas censé exister si l'on veut tous y vivre libre.

-Des histoires que tu m'as raconté, tu étais la seule à t'y sentir à l'étroit, rétorqua Natsuki incisive.

-Hime-

-Elle s'appelle Shizuru, l'interrompit Natsuki.

-Je ne l'appellerais jamais ainsi. Je connaissais la vraie Shizuru, argua Saeko.

-En effet, et puisque tu la connaissais si bien, est-ce que c'est si invraisemblable? Qu'elle ait créé une IA et ait fusionné avec? Et qu'elle t'ait tenu à l'écart de tout cela?"

Sans le moindre doute, Natsuki s'était entrainé à dire cette phrase avec assurance, comme si le lexique lui était ordinaire. Et Saeko dut admettre que Natsuki avait raison. Ce que racontait Hime était parfaitement conforme au caractère de Shizuru.

"Pourquoi n'arrives-tu pas à concevoir qu'elle puisse vraiment vouloir aider à améliorer les choses sans… franchir la ligne, quelque soit cette ligne? insista Natsuki.

-Parce qu'elle a raison sur un point. L'humanité a toujours échoué quand il a été question de changer les choses. Par facilité, par égoïsme et par paresse. A chaque fois, la question du plus Grand Bien a été oublié pour des questions de pouvoirs, d'enrichissement, d'informations, de politique, de…"

Saeko secoua la tête de colère.

"Je crois que tu te trompes, maman, reprit Natsuki plus doucement. A Aries, nous ne prions qu'un dieu. Fumi."

Saeko observa sa fille, sa posture droite et fière, l'éclat de son regard.

"Dans les temps Anciens, vous étiez si nombreux que je suis incapable de le concevoir. Vous aviez des tas de personnes riches et puissantes qui ont failli, mais leur nom n'a pas été retenu à travers l'histoire. Par contre, on se souvient de Fumi. On a déifié celle qui a sauvé la planète des erreurs humaines. Son travail a eu beau être tordu et déformé par la suite, ce que tu m'as raconté indique qu'elle, elle n'a jamais renoncé, elle ne s'est jamais trahie, ni elle ni le monde qu'elle chérissait. Il y a peut être peu de personnes qui soient désintéressées, mais il y en a. Elle existe. Et Shizuru…"

Natsuki inspira, semblant se gonfler d'une ferveur véritable, d'une confiance sans borne.

"Elle est différente de nous. Elle veut aider l'humanité sans gain personnel. Qu'a-t-elle à faire de l'argent? Elle peut posséder ce qu'elle veut. Qu'a-t-elle à faire du pouvoir ou des titres? Elle en a autant que les dieux. Elle sait tout, peut tout faire, ni elle ni les autres envers elle n'ont d'intérêt à marchander ou soudoyer, manipuler ou tricher. Elle a déjà tout. Que voudrait-elle de plus?

-Tu es parfois si naïve, Natsuki."

Saeko caressa les cheveux et les joues de sa fille, étonnement convaincue par ce discours et par la certitude inébranlable de son enfant.

Qu'allait-elle faire, elle, Saeko Kuga-du-monde-d'Avant? Éteindre les serveurs d'Hime? Laisser les Childs redevenir sauvage et l'humanité incapable de se développer à travers le travail des métaux et du retour -peut être un jour- de l'électronique? Détruire Hime préventivement pour une problématique qui n'adviendrait peut-être jamais?

Et si Natsuki avait raison?

Ce monde n'était pas le sien, réalisa Saeko. Il était à sa fille et à sa génération. Sa fille qui était aujourd'hui au courant de tout et qui continuerait de découvrir le reste à son rythme.

Il était peut-être temps qu'elle laisse à d'autres le soin de choisir ce dont ce monde avait besoin.

Sa propre vie entrait dans sa dernière ligne droite après tout. Elle ne serait probablement plus là si les choses se dirigeaient vers le pire. Elle espérait seulement qu'elle ne faisait pas d'erreur à laisser Hime exister, qu'à jouer à dieu l'IA se montre meilleure que tout ce qui eût jamais existé.

"Je veux seulement ton bonheur Natsuki. C'est probablement ce que je désire le plus. Que tu vives une vie longue et heureuse. Hime -Shizuru, soupira Saeko défaitiste, n'est pas comme toi et moi. Je ne veux pas que tu doives revivre ce que tu as subi après que tu aies pensé l'avoir perdu.

-ça ne pourra jamais être de nouveau ainsi. Elle ne peut pas mourir, maman. Si je devais la perdre, ce ne serait jamais à cause de la mort. Pas de la sienne en tout cas, sourit Natsuki désabusée."

La mâchoire de Saeko se serra à l'idée de la mortalité de son enfant. Si Hime pouvait ressentir de l'amour, ne risquait-elle pas aussi de ressentir la peine? Que ferait-elle si on lui enlevait ce qu'elle aimait? Ses "convictions" changeraient-elles?

N'y pense plus, s'admonesta-t-elle.

Pour la première fois de ta vie, Saeko décida de laisser faire les choses.

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Saeko reprit la route, le lendemain. Elle désirait retourner à Kruger, se reposer et bricoler tranquillement dans sa petite forge, poursuivre la vie qu'elle menait depuis plus de 20 ans. Peut-être reprendrait-elle de nouveau la route si elle s'en sentait la force. Elle n'était plus toute jeune après tout. Natsuki l'accompagnerait peut-être si elle le lui demandait.

Elle embrassa sa fille et lui demanda de bien réfléchir avant de faire quoi que ce soit, elle observa Hime qui lui rendit son regard et lui offrit un sourire plus affectueux qu'il n'aurait dû l'être au vu de son comportement récent.

Malgré l'inquiétude qui la rongeait et ne la quitterait probablement jamais, Saeko laissa sa fille au centre de Woods.

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Shizuru lui avait allumé des écrans, expliquant et offrant à Natsuki la possibilité d'accéder à une partie du savoir humain.

Natsuki était fascinée par la "technologie". Par ce qu'elle lisait. Elle mit plusieurs jours à savoir naviguer toute seule sur l'écran, à "ouvrir des dossiers" et à chercher des informations. Et elle se gorgea de ces textes sans censures, ce savoir sans barrière si ce n'est son propre manque de compréhension. Shizuru -une de ses incarnations du moins- lui expliquait ce qu'elle ne comprenait pas.

Shizuru affirmait qu'il y avait peu de chose sur ces ordinateurs, si ce n'est des domaines bien précis de biologies, utilisés pour l'étude et le fonctionnement des chambres de genèse. Mais il y avait dans les dossiers -parfois noté PERSO- des documents différents: des histoires fictives qui parlait de l'ancien monde -des vrais romans de gare non censuré par la guilde des scribes-, des papiers administratifs, des images -des photos de monuments, de plages et de famille- ou de nu -pornographie, lui expliqua Shizuru à son visage rougie. Elle fut surtout fascinée par ce qu'elle découvrit être "des films" -quelques épisodes de série -dont il manquait des "saisons"- des films, des dessins animés qu'elle regarda en boucle avec de grands yeux intéressés. Des histoires "policières", de "sciences fictions" ou de "fantasy" qui la fit rire, pleurer ou s'émouvoir.

Gorgée d'un monde dont Natsuki déplorait la perte -Shizuru ignorait-elle vraiment comment se finissait cette série? Y avait-il une suite à ce film?- Shizuru lui fit découvrir une version "locale" du Monde Virtuel.

Une bulle d'un Monde que des milliards d'individus avaient parcouru pour s'évader loin du monde qu'ils étaient en train de perdre.

Et ils y avaient les jeux!

Même si Shizuru lui indiquait qu'elle pouvait modifier le jeu aussi facilement que Natsuki pouvait forger -ce qui n'était pas si simple à bien y réfléchir- elle accepta plus d'une fois de jouer avec Natsuki dans ce monde virtuel. Et Natsuki gagna la plupart du temps.

Malgré ce qu'affirmait Shizuru, jouer avec son incarnation physique lui compliquait les choses, comme superposer deux images différentes -celle qu'elle percevait en étant dans la machine et celle qu'elle percevait à travers le casque que son incarnation portait.

Natsuki adorait cela, mais il y en avait trop peu, comme un avant-goût de l'inaccessible.

Comment sa mère avait-elle pu laisser tout cela derrière elle?

Shizuru la forçait néanmoins à ne pas perdre pied avec la réalité, à continuer d'aller dehors, à respirer l'air frais et manier son arc alors que ces doigts allaient bien mieux.

Leur relation toutefois avait pris toute l'apparence de l'amitié.

A dire vrai, Natsuki se sentait plutôt… insignifiante. Elle n'osait plus grand chose, comment pouvait-elle seulement s'imaginer entretenir une relation avec un être aussi omniscient que Shizuru. Avec une divinité.

Shizuru avait eu beau lui affirmer ses sentiments, elle n'avait pas entrepris quoique ce fut de plus.

Et les journées devenues des semaines n'y changèrent rien.

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Le régime alimentaire détestable de Shizuru fit ses preuves. Elle qui avait toujours été en forme se découvrit une forme olympique bien meilleure encore, bien qu'elle soit incapable de comprendre combien de ces horribles barres, elle avait consommé.

Son besoin de connaissance partiellement quoique temporairement épongé, elle se rappela que la vie ne se résumait pas à vivre en autarcie dans un vestige du monde d'avant. Que Shizuru fut là ou non.

A sa surprise, Duran avait émergé un jour de la forêt, vivant bien qu'amaigri. Saeko aurait indiqué que c'était là ce que Hime pouvait faire de chaque être vivant à présent, les contrôler à sa guise, alors que pour Natsuki ce n'était qu'un signe supplémentaire de son pouvoir quasi divin.

"Il était perdu et effrayé, avait dit Shizuru. Il est heureux de te retrouver et il ira mieux à présent."

Natsuki s'en était diligemment occupé et à présent tous deux en pleine forme, elle songea qu'il était peut être temps de retrouver pied dans la réalité.

Durant ses préparatifs, Shizuru n'avait rien dit si ce n'est lui offrir son aide.

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Elle mettait pied à l'étrier quand Shizuru s'empara des rênes de Duran.

"Tu pars?

-Pourquoi parais-tu surprise? Tu m'as aidé à préparer mes bas de selle, se moqua gentiment Natsuki.

-C'est vrai, mais étrangement, je n'avais pas pris la pleine mesure de ce que cela signifiait.

-Tu sais toujours très bien ce qui se passe, Shizuru. C'est ton super pouvoir."

Shizuru parut embarrassée, à sa façon bien sûr.

"Reviendras-tu?"

Natsuki pinça les lèvres à la question qui n'avait étonnement rien de simple.

"Tu n'en as pas besoin, lui rappela Natsuki. Tu es partout et toujours avec moi.

-Ce n'est pas tout à fait pareil, indiqua Shizuru."

La main de Shizuru se serra autour des rênes, à en devenir blanche.

"Mais je ne veux pas t'imposer ma présence, reprit-elle d'un ton qui se voulut indifférent alors qu'elle s'efforçait de relâcher sa prise sur la bride."

Cela figea Natsuki alors que Duran s'ébrouait après la prise ferme qui l'avait maintenue.

"Je ne suis pas sûre de bien comprendre. Je suis celle qui me suis imposée chez toi, lui rappela Natsuki.

-J'apprécie ta présence à mes côtés, sourit Shizuru.

-Ah."

Un silence gênant s'imposa et Natsuki se tortilla sur sa monture.

"Je n'en ai pas vraiment eu l'impression. Non que tu te sois montré une mauvaise hôte d'une quelconque façon, la rassura Natsuki. Tu as toujours été incroyablement prévenante, mais… pour tous les moments que nous avons passés ensemble dernièrement, rien n'a paru comme ce que nous avions avant."

Elle se frottait le cou, le visage rougi à l'admission de ne plus s'être sentie avec Shizuru.

"Et bien… les choses sont différentes je suppose, reconnut Shizuru. A présent que tu sais qui ou, plutôt, ce que je suis."

Shizuru se racla la gorge comme gênée par la situation dans son ensemble ou par la vulnérabilité qu'elle allait devoir afficher.

"Natsuki, je sais que les choses pour toi sont différentes à présent. Mais j'aimerai continuer ce que nous avions. Je ne suis pas sûre de ce que je peux t'offrir. Je suis censée être morte à Aries, je ne pourrais probablement pas y réapparaitre avant une ou deux bonnes générations alors que c'est ici qu'est ta vie. J'ai apprécié être à tes côtés, être avec toi. Excepté Aries, je pourrais t'accompagner partout ailleurs, partager la vie que tu aimerais mener… je peux… je peux continuer à te faire découvrir le monde d'Avant, voir des endroits que les humains n'ont pas vu depuis des siècles. Ou te donner un enfant, si tu veux fonder une vie de famille. Ou encore…

-Attend, attend, l'interrompit Natsuki les joues rouges à l'idée d'avoir un enfant avec Shizuru même si elle était consciente qu'elle lui proposait simplement de lui offrir ce qu'elle avait offert à sa propre mère: un enfant créé dans la chambre de genèse. Tu veux continuer à être avec moi?

-C'est toi qui hésite, lui indiqua Shizuru. Et non l'inverse.

-Tu n'as rien fait pour l'indiquer!

-J'ai littéralement reconnu t'aimer devant ta mère.

-Je…"

Et bien, il était difficile de nier ce fait. Natsuki s'agita encore quelques instants avant de finalement démonter de Duran et de se rapprocher de Shizuru. Comment n'avait-elle pas vu l'inquiétude dans son regard? Cette peur de ne pas être aimée en retour. Cette peur d'être seule, partout mais surtout nulle part.

Timidement, elle laissa ses doigts glissés le long de la mâchoire tendue de Shizuru, réalisant pleinement que tout ces dernières semaines -mois!- n'étaient ni un rêve ni un cauchemar. Shizuru était en vie -le serait encore bien après sa propre mort- et elle l'aimait.

Elles s'aimaient!

Elle se pencha vers Shizuru qui refléta son mouvement avec un empressement inattendu.

Shizuru avait beau lui dire que ça n'existait pas, leur baiser avait pourtant bien quelque chose de magique.