Quand il est complètement endormi, je souris doucement. Il est temps de mettre mon plan en action.

Je me décolle délicatement du torse de James, le nez froncé. Beurk. Depuis combien de temps n'a-t-il pas lavé son haut de pyjama ? Un peu d'hygiène, que diable !

Je descends du lit à pas de loup, le regard bien fixé sur mon objectif : le lit de Shacklebolt.

Les rideaux sont tirés et je n'entends rien en provenance de l'intérieur, mais je ne laisse pas ça me décourager. Shacklebolt n'a jamais été vu en train de passer la nuit ailleurs que dans son dortoir, alors je ne m'inquiète pas trop.

Et en effet, il est bien là, le visage serein et le corps en position étoile de mer. A le voir ainsi, on ne penserait pas que c'est une personne aussi réservée une fois réveillée. Il semble presque m'accueillir à bras ouverts.

J'ai envie de lui enfoncer mon pied dans l'estomac.

Mais pour l'instant, j'ai des choses plus urgentes à faire. Comme trouver cette foutue baguette. Je commence à chercher sur sa table de nuit, bougeant trois, quatre bouquins par-ci, un paquet de mouchoirs magiques par-là, quand mon regard se pose sur un cadre photo de lui avec le reste de sa famille.

La photo a été prise récemment, probablement cet été, et il pose avec ses deux parents et une petite fille qui doit avoir sept ans, tous souriant et s'échangeant des clins d'œil. Je ne savais pas qu'il avait une petite sœur.

Étrangement, cette information me rend amère. Parfait petit Shacklebolt avec sa parfaite petite famille. Plus le temps passe, et plus il m'est facile de le haïr.

Je fronce les sourcils. Dans le coin inférieur droit, la photo est mal cadrée et on peut en voir une autre cachée derrière. Curieuse, j'enlève l'arrière du cadre pour y jeter un œil.

Le cliché est celui de Shacklebolt, bien plus jeune, à côté d'une très vieille grand-mère dans un lit. Là aussi ils sourient, même si je dénote une certaine tristesse dans les yeux du petit garçon. Son sourire n'atteint pas ses yeux et les coins de sa bouche tremblotent. En prêtant un peu plus attention, on remarque que le lit est le même que ceux à Sainte-Mangouste.

Je ne peux m'empêcher de penser bien fait. Ça me terrifie. A quel point suis-je brisée pour que la mort d'une personne m'inspire ce genre de sentiments plutôt que de la compassion ? Pas brisée, non. Juste fendue. Fissurée, même.

Je m'empresse de tout remettre en place, mal à l'aise, quand je cogne sa main droite. Oh, merde. Ce pour quoi je suis venue, le Saint-Graal si je puis dire, repose entre ses doigts endormis. Quel genre de fêlé dort avec sa baguette ?

Diverses scènes de films me passent par la tête tandis que je récupère un stylo qui traîne par terre, et m'apprête à le glisser subrepticement dans la main de Shacklebolt à la place de la baguette.

Tout doucement, tout doucement… Je n'ai même pas fait glisser la baguette de deux centimètres que sa main se referme dessus avec force. Je relève lentement la tête. Merlin, faites qu'il ne soit pas réveillé, faites qu'il ne soit pas…

Merlin me crache au visage, manifestement. Une paire d'yeux irritée me fixe dans la pénombre. Surprise, je tente un mouvement de recul mais son autre main vient enserrer mon poignet. Il ne semble pas près de me lâcher. Plan B.

— Tout ceci n'est qu'un rêve, je murmure.

— Bien tenté, mais non.

Malgré sa voix enrouée par le sommeil, il a l'air on ne peut plus alerte. Plan C ? Je sors ma baguette magique, résignée.

Oblite…

Je n'ai pas le temps de finir qu'il me tire à lui, me faisant violemment tomber contre son torse. D'habitude, ça ne me dérange pas de me retrouver dans ce genre de position avec un homme, mais avec Shacklebolt, j'ai juste envie de vomir.

— Si ton but était de m'attirer dans ton lit, il fallait le dire tout de suite.

La grimace de dégoût qu'il me renvoie reflète parfaitement comment je me sens à l'intérieur. Plutôt que de me répondre immédiatement, il arrache ma baguette de mon autre main (en même temps que j'essaie de lui arracher la sienne), et laisse tomber les deux par terre.

Je me résigne et me redresse en position assise, à cheval sur son torse, le poignet toujours emprisonné. Heureusement que je suis en jogging, et non pas dans ma jupe d'uniforme ridicule.

— Les sorts de mémoire sont interdits, grince-t-il, scandalisé.

— Tout comme monter dans le dortoir du sexe opposé, et pourtant tu n'en fais pas tout un plat.

— J'allais y venir.

— Oh. Tu ne trouves pas que tu es un tantinet pointilleux ?

— Dois-je l'être jusqu'au bout et prévenir le professeur Londubat ?

— Inutile, vraiment. Maintenant que j'ai dis au revoir à mon copain, je ne compte pas m'éterniser.

— J'ai comme l'impression que dire au revoir à ton copain n'était pas la seule chose que tu voulais faire ici.

— Merlin ! je m'exclame dramatiquement. Comment oses-tu suggérer ce genre de choses ? Moi, faire ça ici ? Quelle indécence !

— Bien que je doute grandement que faire ce genre de choses ici te dérangerait, ce n'est absolument pas ce à quoi je faisais référence et tu le sais très bien. Et si tu arrêtais de faire l'idiote, deux minutes ?

— Très bien. Et si tu arrêtais de me faire chanter et te débarrassais de cet enregistrement ?

— Te faire chanter ? répète-il avec de grands yeux innocents. Je ne t'ai jamais fait chanter.

Je pince les lèvres, agacée. Il aime bien jouer sur les mots.

— Pas encore, c'est vrai. Mais c'est bien ton intention, et je ne compte pas attendre que ce jour vienne sans rien faire. Si ça se trouve, tu essaieras de me faire chanter jusqu'à la fin de mes jours, sans jamais supprimer ce foutu enregistrement.

Shacklebolt me fixe, l'air pensif.

— Et si je te proposais un pacte ?

— Un pacte ? De quoi tu parles ?

— Il y a deux raisons pour lesquelles j'ai décidé d'obtenir quelque chose contre toi. L'une, la moins importante, est le fait que tu prétendes être quelqu'un que tu n'es pas. Mais ça, je te l'ai déjà dit n'est-ce pas ?

Je hoche la tête, attentive.

— Je ne pensais pas que c'était la moins importante.

— La deuxième raison, continue-t-il, mais aussi la plus importante rend le fait que tu joues la comédie encore plus dangereux.

J'attends la suite, mais de toute évidence Shacklebolt se destine à une carrière passionnante d'animateur de mariage parce qu'il refuse de continuer tant que je ne réponds pas. Exaspérée, je lève les yeux aux ciel avant de me résoudre à jouer le jeu.

— Et quelle est donc cette deuxième raison si importante, Monsieur Shacklebolt ?

Il tique légèrement devant mon sarcasme évident, mais ne relève pas :

— Ton manque d'empathie.

Alors là, je suis bouche bée. Mon quoi ?

— Je suis bénévole dans une asso écologique tous les étés, je réponds en clignant des yeux, confuse.

Shacklobolt semble plus exaspéré qu'agréablement surpris.

— Tu le savais déjà ?

— Tout le monde le sait, Temple, tu ne manques jamais de le préciser quand tu as besoin de te faire bien voir.

Oh. Pas faux. Même si pour être honnête, je l'ai seulement mentionné une ou deux fois, et maintenant mes amis se chargent de le rappeler au monde entier à ma place. Je ne peux pas nier que c'était calculé, et je vois à la tête de Shacklebolt qu'il le sait parfaitement.

— Et donc ? En quoi consiste ton pacte ?

— Prouve-moi que tu peux changer.

Je… Quoi ?

— Hein ?

Très éloquent ça, dis donc.

— Prouve-moi que tu peux changer, répète-il patiemment.

Je cligne des yeux, éberluée. Pourquoi est-ce que je devrais changer ? Qu'est-ce qu'il y a de si mal à être comme je suis ? Je ne fais de mal à personne, en soi. Je ne fais pas de bien non plus, mais comme beaucoup d'autres gens. Peu de gens font de bonnes choses par pure gentillesse, et ceux qui clament le contraire mentent.

Cependant, j'ai conscience que ce n'est pas en disant ça que je vais améliorer mes chances de me débarrasser de cet enregistrement. Ce n'est pas parce que je vois le monde pour ce qu'il est vraiment que d'autres si. Certains, comme Shacklebolt, sont désespérément naïfs.

— Comment ? Qu'est-ce qu'il faut que je fasse pour que tu trouves que je peux changer ?

Shacklebolt sourit d'un air carnassier.

— A toi de le découvrir.

— Tu te fous de moi, je proteste.

Je suis à deux doigts de lui attraper le col, mais cet emmerdeur est torse nu, alors je me contente de lui enfoncer mes ongles dans la clavicule.

— Si je te disais quoi faire, ce serait trop facile, explique-t-il en retirant ma main prête à l'étrangler. Tu ferais seulement ce que je te demande, me ferais supprimer l'enregistrement, et ensuite reprendrais tes mauvaises habitudes.

Je ne dis rien, parce qu'il n'a pas tort. Ça m'ennuie d'être percée à jour aussi facilement par quelqu'un qui n'a eu qu'un petit aperçu de ma personnalité.

— Tu penses que me laisser tâtonner pour trouver la réponse me fera changer pour de vrai ? je grince des dents.

— Eh bien, c'est ce qu'on verra. Maintenant, bouge.

Avant même que j'aie le temps de réagir, je me retrouve flanquée par terre, puis poussée hors du dortoir, ma baguette jetée à la figure juste avant que la porte ne se referme derrière moi.

Quel manque de politesse.


Merci énormément à feufollet pour sa review au chapitre précédent, ça m'a fait plaisir à un point inimaginable, et comme toujours ça me motive pour écrire. J'espère que ce chapitre te plaît tout autant, et à vous tous également ^^