Historia enjamba sa fenêtre, passa les jambes par-dessus et se laissa tomber du premier étage. Atterrissant dans un parfait silence, elle se redressa, fière d'elle.

Elle était arrivé hier, et bien que son entrée n'avait pas été des plus amicale, la soirée s'était relativement bien passé puisqu'elle s'était murée dans ses appartements.

Se mordant la lèvre, elle regrettait son geste plus que puéril. D'autant qu'elle avait dit avoir mal au crâne alors que tous savaient qu'elle mentait éhontément. Seulement, rien que d'imaginer la face de ce fichu commandant l'agaçait alors qu'il n'avait rien à voir avec ses propres démons ni sa propre enfance.

Elle se mit en marche d'un bon pas. Sol ne tarderait pas à se lever et elle n'avait pas envie d'attendre que quiconque la voit avant qu'elle soit en ville.

Un cavalier arriva près d'elle, Erwin Smith la salua :

— Je suis heureux de voir que vous vous sentez mieux.

Elle retint une grimace et tenta de rester polie.

— Bien mieux, une nuit de sommeil réparatrice est le meilleur des remèdes.

— Puis-je savoir où vous allez ?

— En ville, et je vais vous laisser, bonne journée, sourit-elle faussement.

— Oh, j'aimerais vous accompagner. Si vous n'y voyez pas d'inconvénient, ajouta-t-il après un regard de sa part.

Bien qu'elle n'était pas d'humeur, elle était la future gouvernante de son pays et ses relations diplomatiques devaient rester les meilleures possibles. Alors dans un effort qu'elle ne montra pas, elle accepta.

Ils allèrent aux écuries ensemble, puis entamèrent leur pas vers la ville.

— Vous ne dormez pas beaucoup ? demanda-t-elle au major.

— Peu, moins de cinq heures en général. Vous aussi ?

— Autant que vous.

Dans un silence qu'elle trouva agréable, ils arrivèrent aux portes de la ville. Le ciel s'éclaircissait, des portes et commerces s'ouvrèrent sous les premiers rayons.

Erwin fut surpris de voir autant de vie s'activait en si peu de temps. Les premiers centaines de mètres étaient calmes, puis l'artère s'activa. Les volets s'ouvrirent, les portes également et les fours étaient en route.

— Vos rues sont plus larges que les notres, remarqua Erwin.

— Vous comprendrez pourquoi tout à l'heure.

Quand ils arrivèrent sur la grande place, les commerçants commençait à se préparer. Ignorant Erwin, Historia s'arrêta devant le temple de Freya.

— Le temple de Freya… Freyr n'en a pas ?

Historia le scruta quelques secondes. Erwin était un bel homme, dans le langage des Homidés. Il était grand, le visage carré, des yeux profonds et un visage qui donnait confiance.

— Cela vous intéresse ?

— Nous sommes censés cohabiter.

Après un long regard ennuyé d'Historia, il ajouta :

— Mais oui, ça m'intérresse .

Elle sourit.

— Non, chaque ville soutient l'une de nos deux Déités. Freyr à un temple plus au sud, proche des terres agricoles que nous cultivions et de la mer. C'est lui que nous rapprochons de la météo et près de la mer, c'est souvent agité.

Elle s'approcha du temple et y entra, puis s'arrêta quelques pas plus loin. Erwin resta sur le seuil et observa la bâtisse.

— Vous n'entrez pas ?

— Je ne m'en sens pas digne.

— Votre sincérité m'étonne, mais c'est à Freya d'en juger, pas à vous. Alors, allez-vous oser ?

Erwin fit un pas en avant, et se rétracta :

— Rien ne va m'arriver si je ne le suis pas ?

Elle rit mais ne répondit pas. Il remercia d'avance la déesse lupine de ne pas le maudir, puis pénétra dans le temple à son tour. Les majestueuses colonnes subliment la haute statue. La lumière du petit matin clairsemait la pièce et différents bouquets trônaient aux pieds de la déesse.

— Des offrandes ?

— Des offrandes.

— Pas de nourriture ?

— Seulement à de rares occasions, curieuse, elle ajouta : "Vous n'en faîtes pas ?"

— Pas de fleurs. De l'alcool, de la nourriture mais rarement quoi que ce soit qui viennent de la nature propre.

Les oiseaux piaillaient, précédant ses rayons, Sol apparaissait peu à peu.

— Vous ne voulez pas construire un édifice propre à votre déesse ? demanda Historia.

— Non, ce n'est pas dans nos projets et notre peuple a perdu sa foi il y a de cela des générations. Encore maintenant, ceux qui sont venus ici ne vont plus dans nos églises. Bien que nous ayons nos propres fêtes, nous n'allons que peu ou pas nous reccueillir.

Dans un geste pensif, Historia posa sa main sur sa bouche. Le coude soutenu par son propre bras, elle se tenait droite. Bien qu'il l'ait déjà vu plusieurs fois, Erwin ne pouvait s'empêcher de l'observer quand il la croisait. Petite, frêle, droite. Ses cheveux blonds étaient fins, son visage délicat. Une bouche pleine qu'elle cachait. Une silhouette sublimée par des vêtements sans la montrer. C'était une femme magnifique.

Et dangereuse.

Perdu dans ses pensées, Historia se demandait si l'athéisme des Humain ne jouaient pas en défaveur d'Ymir. Est-ce que cela pouvait vraiment l'affecter ? Est-ce qu'elle s'était réveillée à cause de cela et que Freya devait la combattre ? Est-ce qu'elle était également trop occupée à mettre cet Homidé sur la route d'Eren ? Il y avait une bonne raison, non ?

Elle grimaça.

— Quelque chose ne va pas ? questionna Erwin.

— Des pensées parasites.

Elle les balaya d'un revers de la main et demanda :

— Vous saviez, pour votre commandant et mon Gödi ?

— Non. Je l'ai appris en même temps que vous et j'avoue ne pas avoir compris ce qui les liaient… Après votre départ hier, je n'ai pas pu aborder la question. Peut-être pourriez-vous m'éclairer ?

Elle tourna le dos à Freya mais resta à sa place.

— Le marquage c'est l'action de mordre son compagnon, ou sa compagne afin d'établir le Lien. C'est un… Elle joua avec ses cheveux en cherchant ses mots : "Le Lien porte très bien son nom, c'est comme si une corde nous reliait. Nous pouvons sentir et percevoir ce que reçoit notre compagnon grâce à cela."

— Donc ce doit être bilatéral mais dans leur cas, ça ne l'est pas ?

— Exact, Eren est le seul à l'avoir établi et ça ne doit pas être très agréable pour Livaï, sourit-elle.

Elle se mordit la lèvre dans la foulée. Il ne lui avait rien fait mais elle était certaine que quelque chose à son sujet lui échappait et le fait que sa déesse reste muette l'agaçait.

— Nous n'avons pas ce genre de chose entre nous… Bien que nous nous marions devant notre déesse, je n'ai jamais connu un Humain capable de sentir sa moitié. Livaï ne devrait pas pouvoir établir ce Lien de son propre chef, si ?

Les yeux plantés dans les siens, Erwin attendait une réponse. Elle fut étonnée de sa confiance en ses propos et de son envie de savoir. Cet Homidé était surprenant.

— Je n'ai jamais vu ou lu quoique ce soit qui se rapporterait à un Lien entre Valgulfr et Homidé, ni à un couple mais…

Mais Livaï lui avait avoué qu'ils étaient des Basherts et Eren ne l'avait pas nié alors à partir de là, rien ne lui paraissait impossible.

— Mais ?

— Mais hier, ils ont dit être des Basherts, donc Livaï est sûrement capable de marquer Eren et de terminer le Lien, je pense.

Erwin soupira.

— J'ai peur de vous agacez mais qu'est-ce qu'un Bashert ?

— Une moitiée. Une sorte de… d'âme qui nous complète. Il y en a peu. Très peu et lorsque nous la rencontrons, c'est magique. D'après les livres, ajouta-t-elle après une pause : "Votre commandant ne va pas pouvoir se défaire d'Eren."

Elle entama sa marche vers la sortie.

— Lui qui se pensait maudit, cela le sauvera peut-être, sourit-il.

Historia s'arrêta.

— Maudit ?

— Oh, je… Disons que la vie n'a pas été tendre avec lui. Il a perdu beaucoup de proches, sa famille qui… Il soupira : "et la guerre n'épargne personne sur le front…"

Ses orbes de glace le figèrent sur place :

— Sa famille qui ?

Il resta sans voix quelques secondes.

— Cela a l'air de vous intriguez.

— Beaucoup.

— Je n'ai pas grand-chose à dire sur ce sujet.

— Vous mentez très bien, Major Smith.

Ses cheveux blonds voletèrent, avant d'encadrer de nouveau son visage. Leur éclat soulignaient d'autant plus son regard franc, décidé.

Répondez-moi, Major Smith.

— D'après d'anciennes rumeurs, la famille des Ackermann étaient les gardiens du roi et de ses secrets, ainsi que les chasseurs des opposants. Quand elle est tombée en disgrâce, son histoire a été effacée. Le commandant a accepté de porter son nom seulement plusieurs années après son entrée dans l'armée.

La famille était proche de celle du roi. Comme celle des Jaeger. C'était ça, le lien ? Merde.

À la fin de sa tirade, Erwin la regarda, troublé :

— Qu'est-ce que vous m'avez fait, Königin ?

— Je vous ai posé une question, sourit-elle.

— Cela était un ordre, je n'aurais jamais dit ça si je n'avais pas été contrait. Comment ? lâcha-t-il stupéfait.

Elle ne répondit pas et quitta le temple.

Il y avait une raison pour laquelle Freya les avait rassemblés. Elle savait que la famille Ackermann était spéciale, l'une de ses plus proches amies en était une, après tout. Ses capacités physiques et son étrange instinct ressemblait un peu à leur propre capacité et pourtant… Elle n'était pas une Valgulfr.

Est-ce que cela était dû à une bénédiction dont la source était devenue inconnue au fil du temps ?

Le vent souleva les pans de sa robe et ses cheveux. Le temps s'était écoulé plus rapidement qu'ils ne l'avaient remarqué puisque le marché s'était installé. La foule se pressait autour des tables et des stands. Sol rayonnait.

L'odeur de petit pain lui donna l'eau à la bouche, sans attendre le major, elle s'engagea en direction de l'odeur. Les bruits de bottes lui affirmèrent qu'il la suivait. Deux louveteaux courraient autour de la fontaine et un autre enfant aux oreilles présentes bavaient sagement devant les gourmandises présentées. Son père l'appela au loin, en vain.

Historia s'avança et lui caressa la tête. Sa bouche forma un joli "oh" et la fit sourire.

— Königin ! lança le boulanger : "quel honneur !"

— Allons bon, c'est vous qui m'en faites un grand en préparant d'aussi délicieuses pâtisseries, sourit-elle.

Erwin salua le Valgulfr d'un signe de tête, il le lui rendit.

— Qu'est-ce que je vous sers, Königin ?

— Trois petits pain, s'il vous plaît.

D'un geste expert, ils furent servit en moins de quelques secondes. Remerciant chaleureusement le commerçant, elle se tourna vers l'enfant dont le père venait d'arriver et la saluer à leur manière. Elle lui donna une des pâtisserie, le petit garçon la remercia d'un bafouillement et ils s'éloignèrent.

Erwin, qui observaient la scène en retrait, s'avisa que leur roi ne ferait jamais ça. Leur souverain ne sortait que très peu de son château et même si une partie de la population l'imaginait bon, il ne se mélangeait jamais à eux d'une manière si naturelle.

Était-ce cela, un vrai souverain ?

Historia se tourna vers lui, lui sourit et lui tendit un petit pain. Il accepta poliment et l'observa croquer dans le sien avec appétit.

— Vous n'avez pas déjeuner ? demanda-t-il.

— Si quelques fruits, mais les petits pains sont tellement bons qu'il n'y a pas besoin d'avoir faim pour en manger.

Suivant son conseil, il en prit une bouchée à son tour. Effectivement, c'était moelleux sucré et avec un arrière goût de beurre.

Elle eut un léger rire, son expression devait être drôle, comprit-il.

— Vous aviez raison, c'est très bon.

Son oeil avisée s'arrêta au loin. Erwin se tourna et reconnu le second du Gödi, Arlet Armin, accompagné d'une femme aux cheveux blonds. Plus terne que ceux d'Historia.

— Arlet Armin, c'est un très bon élément. Je ne pensais pas qu'il était aussi proche de nos recrues, souligna-t-il quand ils rirent ensemble.

— L'une de vos subordonnées ?

— Annie Leonhart, elle faisait partie de la garde Daris Zackley. Elle est arrivée avec l'escadron du commandant Ackermann.

— Alors qu'elle ne fait pas partie de votre régiment ?

L'expression d'Erwin s'assombrit.

— La guerre nous a laissé de lourde perte, et le régiment du Major Zackley est l'un des plus aptes aux sentinelles ainsi qu'aux gardes puisqu'ils s'occupent de l'ordre à l'intérieur de notre pays.

Annie était un élément très prometteur à l'académie, qui avait choisi le confort de la garde intérieur plutôt que de risquer sa vie. Maintenant que la paix se profilait, son choix était plutôt bon.

Ils s'éloignèrent du boulanger d'un accord silencieux et flânerent sur la grande artère. Discutant de leur déité, des différentes fêtes et possibilités qui s'offraient à la ville, ils félicitèrent plus d'une fois le travail d'Eren et Livaï. Ils avaient même commencé à veiller sur les différentes terres et prévu l'agrandissement de la région, c'était plus qu'ils n'en espéraient. Lorsque Sol prouva que la moitié de la matinée était passée, ils rebroussèrent chemin. Une fois hors de l'enceinte, Erwin reprit la parole :

— Vous ne m'avez pas dit ce que vous m'avez fait.

— Vous n'oubliez donc rien, Major ?

— Pas quand cela concerne des informations qui peuvent être… compromettantes.

Mikasa apparut sur le seuil de la maison, les deux poings sur les hanches et les sourcils froncés. Historia sentit qu'elle allait se faire gronder.

— Major.

— Oui ?

Historia, une pointe d'inquiétude sur le visage, planta ses yeux dans les siens :

— Je crains que quelque chose de grand se prépare et que nous ne soyons que des pantins.

Sur ces mots bien étranges, elle l'abandonna là.