Venise

11 octobre 1815

Les voyages avaient toujours eu pour moi une aura de mystère à l'époque où je me cherchais une raison d'être. J'espérais trouver dans mes aventures quelque chose qui donnerait de la valeur à mon existence et qui ferait qu'on se souviendrait de moi après ma disparition.

Mais ce soir, en voguant sur une gondole avec ma raison de vivre dans les bras, loin de la société londonienne qui nous étouffe de ses règles, je me rendais compte que les voyages n'avaient comme objectifs que de nous distraire de la vie quotidienne.

Et les distractions étaient nombreuses à Venise. J'avais décidé de dorloter mon épouse en cette dernière soirée dans la ville que je considérais la plus romantique du monde. Demain, nous lèverions les voiles vers Trieste et je ne voulais pas manquer un seul instant de félicité dans ce paradis terrestre avec ma femme.

Je l'avais donc amené dans la magnifique Trattoria del San Marino où je l'ai dégoûtée en avalant de délicieux Pasta al nero di Seppi, une spécialité vénitienne où des pâtes sont préparées avec de l'encre de calamars et une sauce aux tomates. Le tout ayant l'air d'une bouillie noire n'était pas très plaisant aux yeux, mais tellement savoureux aux papilles gustatives. Elle avait choisi un beaucoup moins aventureux, mais tout aussi délicieux Risotto al frutti di mare dont elle n'avait réussi qu'à n'avaler que quelques bouchées.

Je l'avais ensuite entraîné jusqu'à la Fenice où nous avions écouté la plus belle version des Quatre saisons qui nous ait été donnée d'entendre dans notre vie. Je l'avais enfin embarqué dans une gondole où nous retournions au clair de lune à notre auberge. Elle s'était couchée dans mes bras sur la banquette et regardait les étoiles pendant que nous voguions.

Nous nous laissions bercer par les vagues quand je l'ai entendu renifler le moins romantique des rires que je n'avais jamais entendus.

- Qu'y a-t-il de si drôle? M'enquis-je.

- Rien… je ne faisais que penser au cri de désarroi de [censuré] quand tu as annoncé que j'étais Lady Whisledown.

Il est nécessaire de noter qu'avant notre mariage, ma femme tenait une chronique mondaine sous le nom de plume de Lady Whisledown. Nous avions dû révéler son identité secrète au grand jour après une tentative d'extorsion.

- Je n'ai jamais autant apprécié un son que celui-là.

- Vraiment? Aucun? Blagua-t-elle pleine de sous-entendus.

- Presqu'aucun.

- Tu sais, je suis presque reconnaissante qu'elle l'ait fait.

- Le cri ou le chantage?

- Le chantage. Je ne me suis jamais sentie aussi libérée qu'au moment où les mots Je vous présente Lady Whisledown sont sortis de tes lèvres. En plus, ça nous a permis d'être ici ce soir. Jamais nous n'aurions pu aller en voyage de noces avec cette épée de Damoclès qui pendait au-dessus de nos têtes.

- Si c'est le cas, je lui enverrai une fougère, blaguai-je.

Nous gardâmes le silence longtemps. Une petite brise s'était levée faisant basculer légèrement notre embarcation. J'espérai un moment que le mouvement ne donnerait pas le mal de mer à Pénélope. Son estomac avait semblé sensible aux ballotements des navires depuis le début de notre épopée.

- Colin? Demanda-t-elle enfin.

- Oui mon amour.

- Je ne veux pas aller à Trieste.

- Tu veux rester ici?

- Non, je crois que nous devrions retourner à la maison.

- Quoi? Mais non! Même la reine nous laisse encore deux mois pour notre voyage de noces. Je ne comprends pas…

- Colin, je crois que j'attends un enfant.

Je restai bouche bée un court instant observant ma femme alors que la réalisation s'abattait sur moi tel un éclair pendant un orage. Je comprenais soudainement que son mal de mer et son dégoût pour mes aventures culinaires ne devaient peut-être pas être attribués à une fragilité de son estomac, je comprenais qu'elle n'avait pas eu son cycle depuis que nous étions partis et surtout, je comprenais que les changements que j'avais remarqués dans son visage n'étaient pas causés par le fait d'être toujours en déplacement.

Ma femme attendait un enfant… mon enfant et rien ne me remplissait d'une plus grande fierté que d'apprendre que j'allais devenir père bientôt.

J'hochai la tête avec enthousiasme et laissai sortir un sourire béat avant de poser un baiser sur ses lèvres.

- Retournons à la maison, dis-je avant de l'embrasser de nouveau.

C'est ainsi que cet Anglais, ayant finalement trouvé une raison d'être, décida de mettre un point final à sa carrière de voyageur et retourna de façon permanente sur la terre de ses ancêtres.

- Entrée finale de Deux Anglais en Italie par Colin Bridgerton, publié aux éditions Whisledown and Co, le 22 mars 1817.

FIN


Ça y est! L'histoire est terminée! J'espère qu'elle vous a plu! De mon côté, après plus de 8 ans sans n'avoir écrit rien d'autre que des travaux universitaires, il était bien de renouer avec le plaisir de la plume. J'ai adoré écrire ce récit pour vous. N'hésitez pas à me dire ce que vous en avez pensé!

J'ai une nouvelle histoire d'entamée (en fait, elle est presque terminée)! Elle s'appellera Odysseia, mettra en vedette le couple de l'heure (Colin et Pénélope, qui d'autre?), aura 6 chapitres et sera plus dramatiques (du moins, c'est ce que je tente de faire) que celle-ci :

Ils ne s'étaient pas parlé depuis presqu'un an quand ils se s'étaient retrouvés sur les berges du lac d'Aubrey Hall. Elle détestait toute l'attention qu'on lui portait désormais. Il détestait… tout, ces temps-ci, pour être franc. Qui aurait pu croire qu'après 10 mois sans s'adresser la parole, une simple conversation allait tout changer?

Serez-vous intéressés?