Et voilà un nouveau chapitre après plusieurs mois d'attente ! Honte à moi, et je n'ai peu d'excuses à donner donc je vais juste espérer que votre clémence et votre patience suffira à absoudre ma honte…

Levi est toujours dans le déni, mais on avance un peu. Eren n'est certainement pas dans le déni, mais il n'avance pas. Vous l'avez peut-être remarqué, mais j'accorde pas mal d'importance à l'arc Eren-Grisha, qui je pense à été complètement sous-exploité dans le manga et l'anime jusqu'à la saison 4. Je me suis toujours demandé comment Eren avait vécu l'absence de son père et le mystère autour de sa disparition, et j'en ai donc tiré mes propres conclusions en imaginant leur lien bien plus fort que ce qui a été décrit jusque-là. Pour le meilleur et pour le pire…

Love à ma Beta readeuse comme toujours…

LunaticRay : On ne lâche rien ! Même si on avance à petit, petit pas... Enjoy!

Noah : Sasha, paix à son âme, est le personnage que l'on ne peut pas ne pas aimer... j'aimerais l'avoir comme meilleure amie, partner in crime, coloc et boss. Ecrire son personnage c'est un peu lui rendre hommage! *larmes*

Javaship : Bienvenue, ou plutôt, bon retour si tu es toujours là ! j'espère que tu vas aimer ce nouveau chapitre !

Rosalyn Azerly : Contente que tu sentes la tension, j'ai très envie de détruire vite les limites qui les retiennent, mais en même temps… c'est trop bon de les voir si tendus non? XD

Bonne lecture!


Hanji se triturait les doigts nerveusement. Elle avait reçu une missive de Trost lui demandant de revenir pour présenter les deux prisonniers au Commandant de Division des Brigades Spéciales, ce qui ne l'enchantait guère. Les Brigades Spéciales fourrant leur nez dans les affaires du Bataillon d'Exploration à ce stade ne présageait rien de bon, et elle appréhendait la véritable raison derrière cette sommation.

Mais elle hésitait à partir trop vite. Elle tournait en rond dans la cuisine, sous l'œil inquiet de Moblit.

Quelque chose d'étrange se passait ici, et quitter l'escouade avant d'avoir compris ce qui se tramait lui semblait constituer une faute qui pourrait lui retomber dessus plus tard. Ou pire, avoir des conséquences graves sur leur mission.

Tout d'abord, Levi lui cachait quelque chose. Dévaler les escaliers en trombe ne lui ressemblait pas, et encore moins les cheveux en bataille et les joues rouges. Il avait disparu dans la nature après lui avoir jeté un : « Surveille l'escouade Quatr'yeux », l'air hagard.

Où était-il allé? Que s'était-il passé pour qu'il soit dans cet état?

Et puis, il y avait eu l'épisode de l'entraînement avec Eren, qui, sans la choquer vraiment, lui avait mis la puce à l'oreille. Levi n'était pas du genre à faire dans la dentelle et il utilisait souvent la provocation nonchalante pour arriver à ses fins, ou du moins pour qu'on le laisse tranquille. Mais il ne l'avait jamais fait aussi gratuitement et aussi violemment. La dureté de son échange avec le jeune Titan n'avait rien de nonchalant et avait impacté toute l'escouade. Même Conny, d'habitude plutôt insensible aux railleries, avait grincé des dents face au spectacle.

Et puis, il y avait Eren. Elle n'avait pas eu besoin de faire un effort d'observation pour remarquer son air absent lorsqu'elle les avait vu partir pour l'entraînement matinal. Il traînait des pattes, regardait ailleurs, l'air vaseux, et ne répondait qu'à moitié à ses camarades. Elle avait d'ailleurs attiré un regard suggestif de la part d'Armin quand elle avait froncé les sourcils face à son comportement.

Elle le savait, il le savait aussi, quelque chose se tramait entre Levi et Eren.

Mais Levi était encore plus froid et distant que normal et malgré la nature formelle de la conversation qu'elle voulait avoir avec lui concernant sa visite à Trost, elle avait assez de jugeote pour comprendre que cela relevait plutôt d'un moment plus privé. Le genre d'échange que seuls deux amis de longue date pouvaient avoir.

« Capitaine, voulez-vous que je prépare les chevaux maintenant?

« Non, je dois régler quelque chose avant de partir et ça risque de prendre un peu plus de temps que prévu. » Elle mordit violemment dans la peau de son index, faisant grimacer Moblit.

« Mais où est Levi, bon sang! "

Il ne buvait jamais, au grand jamais. Mais au "plop" du bouchon qu'il dévissait de sa deuxième bouteille de vin, tachant sa chemise au passage, il se dit que c'était la meilleure idée qu'il n'avait jamais eu. Voilà une heure qu'il sirotait son vin, comprenant de mieux en mieux ses camarades soulards qu'il avait toujours méprisés. Il n'avait jamais eu aussi chaud, son corps n'avait jamais été aussi lourd et détendu qu'après avoir ingurgité le breuvage épais et acre qu'il abhorrait normalement.

L'engourdissement progressif de son cerveau lui semblait être le remède parfait contre les pensées qui tourbillonnaient sans relâche dans sa tête depuis qu'il avait quitté la ferme.

Certes, il avait conscience du danger de se rendre saoul, seul dans un village perdu entre les murs Rose, mais plus il sirotait plus cette idée lui semblait négligeable et insignifiante. Ce n'était pas quelques lampées d'un poison délicieux qui allait le rendre vulnérable. Après tout, n'était-il pas censé être le soldat le plus fort de l'humanité? Il ricana à cette pensée, laissant échapper un petit rot qui le fit encore plus rire.

Il n'avait pas eu besoin d'aller loin pour trouver un premier village qu'il avait reconnu tout de suite. C'était Midrago, une bourgade qu'ils avaient déjà passée lors d'expéditions précédentes après la chute du mur Shiganshina. Ils avaient passé la nuit ici, alertes, et il se rappelait de son agacement face aux suggestions insistantes d'Auruo et Gelgar pour ouvrir les bouteilles qu'ils avaient trouvées dans le cellier de l'une des fermes. Ces bouteilles n'étaient pas difficiles à trouver, même dans les campagnes, car elles se troquaient souvent entre paysans et citadins en recherche de calme.

Elles trônaient toujours fièrement sur la table à son arrivée.

Il avait souri amèrement à la pensée de ces bouteilles attendant ses amis qui eux, n'étaient plus là pour les boire.

Alors c'était peut-être un peu en hommage qu'il les avait ouvertes.

Et pour faire taire le vacarme intérieur qui menaçait de faire exploser sa cervelle.

Pourquoi s'était-il laissé aller de la sorte? Il s'était juré de ne jamais franchir cette ligne qu'il s'était imposée plus jeune. Il fronça les sourcils quand le visage de Farlan se dessina bien trop clairement dans son esprit. C'était donc ça qu'il avait voulu avec lui? Non. Farlan était… son frère. Et son attirance envers lui n'avait été qu'un détail, qu'il avait pu taire et oublier assez facilement.

Eren l'obsédait d'une toute autre manière. Il n'arrivait pas à oublier la profondeur des iris verts émeraudes qui remuait tout en lui dès qu'il les croisait. Ni la grâce de son corps félin qui semblait s'étirer sans fin, accompagnant cette détermination encore juvénile mais puissante de planter férocement ses griffes dans tout ce qui pouvait le rattacher à la vie.

Même si cela impliquait de donner la mort.

Lui qui n'avait connu que la mort froide, nécessaire, il avait une fascination presque morbide pour cette capacité à entrevoir la vie dans la mort. Depuis qu'il connaissait le jeune homme, il essayait en vain de faire taire la voix perverse qui voulait admirer la danse cruelle que mènerait le plus jeune dans une capture mortelle.

Il balança la bouteille à moitié vide dans le feu et observa les flammes lécher avec fureur les morceaux brisés. C'est exactement ce qu'il ressentait pour Eren. Cette envie de l'attiser, et d'admirer les gerbes magnifiques qui s'en dégagerait.

Il ferma les yeux, se laissant bercer par le crépitement apaisant. Il n'arriva à les rouvrir que le lendemain, la bouche sèche et le cou complètement ankylosé.

Eren passa la journée dans un état morose. Il avait l'impression de marcher dans un épais brouillard, de patauger dans une brume aveuglante. Il écoutait à peine ses camarades et traînait des pattes, peinant à suivre leur rythme lors de l'entraînement du matin.

Levi ne s'était pas montré, pas même la veille après l'épisode étrange qui s'était passé dans sa chambre. Eren avait presque l'impression d'avoir rêvé, tellement leur interaction lui semblait irréelle et improbable. Mais chaque fois qu'il y repensait, ou plutôt à chaque fois que les images de la veille lui revenaient à l'esprit, c'est à dire constamment, il sentait le souffle du Caporal dans son cou et frissonnait, les vapes du souvenir encore brûlant de leur échange le noyant dans une vase épaisse.

Intoxiqué, c'est qu'il avait été qu contact de Levi. Lui qui peinait à montrer de l'affection pour ses amis, qui n'avait jamais osé embrasser une fille, et encore moins un garçon, semblait possédé par une force mystique qui l'intimait à toucher, ou à se faire toucher par le Caporal, par quelque moyen que ce soit, à chaque fois qu'il se trouvait dans la même pièce que lui.

Et hier, il avait senti le désir de Levi qui s'était égalé au sien sans prévenir. Un désir brûlant qui avait explosé dans une capitulation qu'il avait cherché à camoufler en gardant le contrôle jusqu'au bout.

Eren en voulait plus. Il voulait de nouveau sentir le souffle chaud de Levi sur son cou, ses lèvres sur sa peau et ses mains l'empoigner… Il était prêt à recommencer un acte de bravoure, si cela pouvait lui apporter de nouvelles caresses de son supérieur, même brutales, même douloureuses.

Et il était prêt à subir les foudres de Levi, à se faire casser s'il le fallait. Levi avait ouvert une porte qu'il ne pouvait refermer, et qui avait laissé apercevoir l'espoir d'une lumière chaude, une odeur enivrante et une musique hypnotisante. Et puis, il savait qu'il n'avait aucunement honte. La culpabilité, le sens du devoir, peut-être, mais pas la honte. Il était bien trop misanthrope pour se laisser consumer pas elle. Le Caporal pouvait donc refuser, se résigner, ou le punir, mais Eren ne le laisserait pas regretter.

Mikasa, en tête du peloton, tournait la tête occasionnellement, vérifiant si Eren suivait toujours. L'équipe était partie faire une course à pied pour se réveiller et se dégourdir après le repas copieux de la veille, et il suivait loin derrière, semblant complètement ailleurs. Elle souffla d'exaspération et reprit une course un peu plus rythmée, agacée.

« Eren, réveille toi! Tu ralentis tout le monde! » Jean lui ôta les mots de la bouche.

Eren reprit le rythme, souriant bêtement. Ce que personne ne remarqua, à part Armin et Historia, qui pouffa discrètement.

Mikasa ne s'essoufflait jamais ou du moins, elle n'en avait pas conscience. En effet, lorsqu'elle poussait l'effort au maximum, elle devait garder en tête l'objectif de sa mission, suivre les ordres lancés, gérer les ressources de gaz de son équipement tridimensionnel mais aussi calculer la position exacte d'Eren, sa fatigue et ses chances de survie. Mais cela était si facile que cela devenait comme une seconde nature.

Quand elle perdait Eren de vue, cependant, son énergie semblait s'amenuiser et lui échapper, et l'effort se déconstruisait en paliers qui lui étaient pénible de franchir. C'était une anomalie contre laquelle elle tentait de lutter lors des exercices qu'elle effectuait après l'entraînement matinal, seule.

Mais cette fois-ci, la sueur qui brouillait sa vue la rendait nerveuse. Elle s'agaçait et lança quelques cris de frustration quand elle sentit ses abdominaux commencer à brûler…

Une main sur son épaule la tira brusquement en arrière. Alerte, elle brandit son poing pour l'arrêter presque immédiatement, à deux centimètres du visage de Sasha. Celle-ci se fendit d'un sourire un peu taquin.

« Tu as de bon réflexes, mais tu pourrais travailler son ton ouïe avant de lancer des poings perdus!

- Pardon, j'étais dans mes pensées. » Mikasa bredouilla, un peu gênée.

- Dans tes pensées? Tu sues et tu souffles comme un bœuf, tu n'aurais pas un petit peu forcé sur les exercices?

- Rien de plus que d'habitude, je veux rester en forme.

- Ca fait plus d'une heure qu'on est rentrés de l'entraînement, et tu t'acharnes encore à lancer des poings en l'air… Mikasa, tu devrais peut-être garder ton énergie pour les combats réels, tu ne crois pas? Et si tu veux vraiment t'épuiser aide moi à ramasser du bois pour le feu, j'ai prévu un rôti pour ce midi! » ajouta-t-elle, abandonna sa mine inquiète pour une grimace joyeuse.

Mikasa prit le porte bois que lui tendait Sasha et la suivit à contre-cœur dans la forêt. Après quelques minutes de marche en silence, elle sentit le regard hésitant de Sasha s'attarder sur elle et sa marche ralentir.

Elle lui lança un regard noir en biais. C'était un avertissement : "Lâche le morceau, ou lâche moi tout court".

Sasha gloussa un peu avant de lancer: « Eren est vraiment lent en ce moment, tu ne trouves pas? »

Mikasa se tendit.

« Il avait vraiment l'air d'être ailleurs ce matin, qu'est ce qui lui arrive? Vous vous êtes disputé? »

Mikasa regarda ailleurs pendant quelques secondes, avant de répondre : « Non. Il est juste fatigué.

- Fatigué? Complètement dans les nuages plutôt! Une histoire entre vous ? »

Mikasa lui fit face, un peu tremblante.

« Qu'est-ce que tu veux dire?

- Et bien…, Sasha hésita, disons que tu es toujours si proche de lui, si… attentionnée. Mais depuis quelques jours tu as l'air de ne plus pouvoir le supporter, et lui se comporte comme s'il avait rencontré l'amour de sa vie… »

Elle avait déblatéré ça avec un sourire gêné, en se frottant la nuque. Mikasa fulminait.

" Mais qu'est-ce que tu racontes? Eren n'est pas amoureux, il est juste surmené. »

Sasha ouvrit la bouche à deux reprises, essayant de trouver ses mots.

« Mikasa, tu as déjà été amoureuse? »

Celle-ci rougit furieusement.

« Qu'est-ce que ça à voir avec Eren?

- Tout! Mikasa, Eren a la tête dans les nuages, il ne fait plus attention à ce qui l'entoure, et il rougit constamment sans que ni Conny, ni Jean ne lui fassent de remarques. Ce n'est pas difficile de voir qu'il est amoureux… je pensais que tu le savais, et que…

- Que quoi?

- Que c'était… entre vous. »

Les joues maintenant rouge vif, Mikasa lui tourna le dos et s'accroupit sans un mot pour ramasser les quelques brindilles et bouts de bois qui traînaient sur son passage.

Sasha resta coi.

Ce n'était donc pas ça?

Elle aurait pourtant juré que Mikasa n'avait d'yeux que pour Eren… Elle était surprise, mais elle ressentait autre chose. Du soulagement, peut-être?

Le reste de la collecte se fit dans le silence, et si Mikasa l'ignora du mieux qu'elle put, Sasha ne la quitta pas des yeux pendant le chemin du retour.

Au moment où Levi passa la tête par l'encadrement de la porte, il reçut en pleine figure la houle vocale d'une Hanji remontée.

« Enfin! On t'a attendu toute la journée, je pensais même envoyer les éclaireurs en reconnaissance pour te retrouver! Vous étiez où, toi et ta tête en bois? »

Hanji se tenait devant lui, les jambes écartées et les mains sur les hanches. Historia et Sasha, en pleine cuisine, interrompirent leur conversation.

Une dictatrice dans toute sa splendeur.

Il passa à côté d'elle en grommelant quelques mots indicibles.

« … reconnaissance… stratégies…

- C'est quoi cette tête rouge et bouffie ? Hanji ouvrit grands les yeux et la bouche, Ne me dis pas que… Levi, tu as bu ? »

Derrière elle, Sasha lui lança un regard curieux en continuant de triturer la viande rôtie qui sortait du four.

Levi se pinça l'arrête du nez, regrettant amèrement la décision d'ouvrir cette deuxième bouteille qui lui avait été fatale. Il n'aurait jamais pensé qu'un simple jus de raisin fermenté pouvait provoquer un vacarme pareil dans sa tête et rendre son gosier aussi sec que l'herbe des champs de Maria aux jours d'été.

A tel point que le son des oiseaux lui était insupportable et qu'il se retenait d'avaler cul sec l'eau de la cruche posée sur la table. Il se retint. Ce n'était peut-être pas la meilleure image donner à son équipe…

Il avait besoin d'un thé, son seul remède pour sortir du brouillard, et au plus vite.

Hanji continuait de voltiger d'un bout à l'autre de la cuisine tout en questionnant Levi quand Eren, Armin, Conny, Jean et Mikasa apparurent dans l'embrasure de la porte. Eren s'immobilisa instantanément à la vue du Caporal. Celui-ci faisait bouillir l'eau précieuse de son thé, ignorant superbement l'effervescence autour de lui.

Mais il avait l'air… éreinté. Les yeux sombres, à moitié cachés par sa frange, et les gestes lents du Caporal trahissaient un état qui dépassait sa flegme habituelle.

« SASHA! »

Eren sursauta au cri d'Historia qui venait de se brûler avec le plat que lui tendait Sasha. Le cœur encore battant, il se dirigea en auto-pilote vers la table pour les aider à se débarrasser du plat qui semblait peser plus lourd que les deux filles réunies.

Levi s'asseyait déjà à l'autre bout de la table en tenant sa tasse de thé du bout des doigts, les cheveux tombant négligemment sur son front. Eren ne put s'empêcher de remarquer les traces de terre et de poussière qui décoraient le coude droit du Caporal, et le nœud défait de son foulard qui n'était plus tout à fait blanc. Être couvert d'une telle saleté ne lui ressemblait pas.

Il remonta lentement vers son visage, observant toute autre traces suspectes sur le Caporal, et tomba sur ses yeux perçants qui semblaient l'attendre. Il soutint son regard pendant quelques secondes, les joues brûlantes, mais Levi ne bougeait pas, la moitié de son visage caché derrière sa frange et la tasse fumante. C'était comme un jeu cette fois-ci, et le cœur d'Eren ne tambourinait plus de peur cette fois-ci, mais d'excitation.

« Maintenant que nous sommes enfin au complet, je vais peut-être pouvoir vous faire part des dernières nouvelles? » Hanji interrompit leur échange, non sans leur jeter tour à tour un regard suggestif. Tout le monde prit place autour de la table, Mikasa restant debout pendant un moment, observant la tablée. Elle posa finalement la grande cuillère à côté du plat qu'elle servait à la tablée et s'assit à son tour.

« Erwin m'a convoquée à Trost et je partirai dans la fin d'après-midi. Il se pourrait que l'un de nos prisonniers ait craché le morceau. Cela dit, je n'ai pas eu plus de détails sur la raison de ma venue, à part que les Brigades Spéciales l'ont ordonnée. »

La tablée se crispa en unisson sans qu'elle n'ait besoin d'en dire plus.

« Ça me paraît plutôt suspect, mais je ne peux pas m'y dérober. J'espère revenir d'ici deux jours, en attendant, restez sur vos gardes et ne sortez pas du périmètre de sécurité. Les tours de garde s'effectueront par deux pour éviter les accidents de fatigue.

- Vous pensez en apprendre plus sur la bête? » Armin demanda.

« J'ai peu espoir de trouver des réponses sur ça, mais j'ai l'impression qu'il est probable que je découvre la raison pour laquelle Historia est maintenant une personne à protéger. En tout cas, mon intuition me dit qu'Erwin doit en savoir plus que nous sur le sujet. »

Eren sentit la jeune blonde à ses côtés frémir légèrement à la mention de son nom, et l'aperçu du coin de l'œil triturer nerveusement l'ongle de son pouce sous la table.

La tablée, silencieuse, digérait la nouvelle que le ton solennel d'Hanji amplifiait de gravité. Les choses tournaient doucement au vinaigre…

Hanji laissa passer quelques secondes pendant lesquelles la troupe semblait mesurer l'importance du silence présent qui s'allongeait. Même Sasha restait immobile et muette, malgré l'assiette pleine et fumante qui trônait devant elle.

« Levi, je te laisse organiser les tours de gardes et les rotations, continua finalement Hanji d'un ton plus léger, en se tournant vers lui. Aucune information ne doit sortir de la ferme, et personne ne doit savoir que tu es là, Eren. Ce qui veut dire, plus de transformations jusqu'à nouvel ordre. »

Eren fit un bref mouvement de tête en signe d'approbation, baissant les yeux face au regard autoritaire de sa supérieure. Elle avait peut-être lu dans ses pensées, mais Eren se demandait justement s'il allait pouvoir maintenir une forme de Titan correcte en cas d'attaque ou de besoin immédiat en son absence. Sa bouche se tordit à peine sous le coup de la frustration, mais il sentit immédiatement le regard brûlant du Caporal s'attarder sur lui, encore une fois. Comment arrivait-il à lire en lui si facilement, à comprendre le moindre de ses mouvements, si imperceptibles soient-ils?

Finalement, Hanji se tourna vers Historia:

« Nous allons trouver qui se cache derrière tout ça, et pour l'instant te protéger toi et Eren sont notre priorité… En plus des rotas, je veux qu'Historia et Eren soient protégés durant leur sommeil. » Elle parlait maintenant à toute la tablée.

« C'est à dire qu'il faudra toujours une personne dans la chambre d'Eren et celle d'Historia lorsqu'ils y seront. Compris?»

« Compris! » Répondirent-ils à l'unisson. Seul Levi était resté silencieux, sa tasse de thé toujours en l'air, sans plus qu'aucune fumée ne s'en échappe.

Les cheveux encore mouillés, Levi pliait lentement les habits qu'il allait emmener au lavage, savourant avec délice l'odeur du savon sur sa peau fraîche et immaculée. Rien de tel qu'un bon bain pour se débarrasser de la crasse qui s'était accumulée sur lui depuis deux jours, et avec elle, ce sentiment de malaise qui lui collait à la peau…

Même en faisant dos à la porte, il n'eut pas besoin de se retourner pour reconnaître la voix de sa camarade d'arme, son pas pressé et sautillant la trahissant de loin.

« Tu vas enfin me dire ce qu'il se passe avec toi? »

Levi continua de plier ses vêtements sans se retourner.

« Je ne partirai pas avant que tu craches le morceau, demi-portion. »

Le Caporal ferma les yeux en fronçant le nez à ces mots, se retenant de sortir son couteau pour le clouer la jeune femme sur la porte. Ou sa chevelure, au moins. Juste pour l'intimider.

« Je suis sûre que Mono-sourcil sera ravi de ramasser à la petite cuillère les morceaux de ton corps que j'aurai éparpillé dans cette chambre quand il aura besoin de tes services. Peut-être qu'il pourra même recréer une version améliorée de toi sans bouche et sans langue quand il aura tout récupéré? » répondit-il à la place.

« Ah! Il parle! Trêve de plaisanterie, où étais-tu hier soir?

- Loin, dans un des villages abandonnés. Trop de bordel ici.

- Par bordel, tu veux dire Eren? »

Levi s'immobilisa, la chemise blanche tachée de terre entre les mains.

Il s'attarda sur la tâche de vin qui s'était répandu sur le col, si petite qu'il ne l'avait pas remarquée avant, mais qui semblait maintenant grossièrement visible. Impossible à ignorer. Et merde, il allait devoir frotter.

« Passons sur l'infraction militaire… », commença Hanji, derrière lui.

Puis sa voix se fit plus douce:

« Il est complètement perdu, tu sais. Enfin, plutôt, c'est toi qui le perd, et je pense qu'il n'a pas besoin de ça, en ce moment. »

Levi se tourna vers elle, les yeux dans le vague.

« Hanji, ta langue fourche encore dans ta bouche, il va falloir… »

Être acerbe, c'était une habitude, une seconde nature. Ça ne lui demandait aucun effort. Mais Hanji le coupa directement, complètement immunisé face à ses sarcasmes.

« Arrête de te mentir à toi-même, tu ne trompes personne. Tout le monde a compris au moment où tu as décidé qu'il méritait ton attention et ta violence au point que tu déchaînes comme tu l'as fait. Tu es le seul à ne pas vouloir faire face à la réalité. »

Levi la regarda enfin, et se sentit nu. Complètement nu.

Il frissonna. Il n'avait plus vraiment envie de lutter, même pour la faire taire.

Et puis, il n'en aurait pas eu besoin, elle restait silencieuse de toute façon. Un silence inhabituel pour elle, ni menaçant, ni gênant, mais lourd de sens.

« Je n'ai jamais eu à faire à ce genre de.. d'intrigues avant. »

Il hésita.

« Et encore moins… avec un morveux.

- Ca, on l'avait remarqué… Mais du haut de ses 18 ans Eren a plus vécu que les vieux schnocks qui nous gouvernent. Il ne s'agit peut-être que de lâcher prise, si tu veux mon avis. Tu ne devrais pas passer à côté de ce qui se passe devant tes yeux Levi…»

Levi sourit narquoisement, ne pouvant s'empêcher de penser à la danse pathétique qui se jouait entre Hanji et Moblit.

« Plutôt ironique de ta part non? Les loupes qui te servent de lunettes ne t'aident décidément pas à comprendre ce qui se trame devant tes yeux avec ton subalterne, pas vrai? »

Hanji rougit violemment. Elle avait été prise à son propre piège. Elle balbutia: « Hum.. Je ne vois pas ce que tu insinues. »

Elle resta un moment immobile sur le pas de la porte, le reflet du soleil sur ses lunettes cachant ses yeux, puis souffla en reculant: « Je dois y aller… »

Alors que Levi laissait apparaître un rictus moqueur, se croyant vainqueur, elle revint sur ses pas.

« Défi accepté. »

Il en eut presque le souffle coupé. S'il y avait bien quelque chose à laquelle il ne pouvait dire non face à cette idiote, c'était les défis.

« Pour la troisième fois Conny, c'est le quatrième tour, tu dois donc rattraper les 4 osselets, et avant que le Père ne retombe! » S'exaspérait Jean devant l'incompréhension de Conny. C'était pourtant un simple jeu d'osselet, auquel on voyait des enfants de six ans jouer à Trost… Conny fixa les pièces du jeu en fronçant les sourcils.

« Et le Père, c'est la pièce avec le point rouge c'est ça? »

Les pièces du jeu étaient toute décorées d'un point blanc qui contrastait avec le noir poudreux de la pierre de basalte. La pièce du Père abordait un point rouge éclatant, mettant en évidence la texture rugueuse de la pierre.

- Oui Conny, c'est la même pièce depuis le début! La même qu'on a utilisé pour les 3 premiers tours! » souffla Jean.

Eren ricana, amusé du ridicule de la situation. C'était un jeu d'habileté et de rapidité, qualités qui ne faisaient pourtant pas défaut à Conny. Si seulement il pouvait comprendre les règles pourtant simplissimes du jeu, il aurait déjà remporté plusieurs manches contre Jean!

Les trois jeunes hommes jouaient devant la porte principale de la ferme, attendant leur tour de garde. Après avoir nettoyé la cuisine de fond en comble, les longues heures qui avaient suivies le déjeuner avaient consisté à se préparer pour les tours de garde dont le Caporal avait apparemment confié les détails de la répartition à Armin.

Ils s'étaient ensuite tous réunis autour d'un thé pour discuter une dernière fois avant de se séparer pour les rotas. Tous, sauf Levi, qui ne s'était pas montré depuis le déjeuner. Eren serrait les dents d'impatience, à la fois inquiet de ne pas savoir ce que faisait (ou même pensait) le Caporal, tout en redoutant de le voir surgir à n'importe quel instant.

Il s'était tout de même attablé avec le groupe, et avait écouté avec ennui les conseils de Mikasa et d'Armin sur la marche à suivre selon le rapport de Hanji à son retour. Selon les deux avertis, si Hanji venait avec un ordre direct de Erwin sur un possible fuite à prendre, il devrait chercher un nouvel endroit où se cacher jusqu'à nouvel ordre, et Armin conseillait la forêt des grands arbres. S'ils devaient revenir à Trost et s'infiltrer, ce serait alors plus difficile, et il faudrait sûrement utiliser des déguisements et autres subterfuges…

Rien de tout cela ne changeait grand-chose pour Eren. Il devait pouvoir se montrer assez fort pour pouvoir boucher le mur Maria en protégeant ses camarades, trouver un moyen de contrôler son cri.

C'était tout ce qui importait pour l'instant.

Eren se laissa aller au dernier tour de jeu d'osselets, s'alliant à Jean. Le jeu s'était maintenant transformé en un autre; celui d'induire Conny en erreur pour le faire perdre. Et pour une fois, Jean et Eren s'entendaient à merveille.

« Je croyais qu'il fallait rattraper l'osselet rouge, pourquoi j'ai perdu maintenant?

- Tu n'as pas mis ta main gauche en l'air quand tu as rattrapé les autres osselets, c'est perdu! »

Jean essayait de dissimuler son sourire devant la confusion de Conny.

« Oui Conny, ta main droite vaut moins que la gauche, c'est pour ça qu'il faut la lever quand tu rattrapes les osselets avec la main droite. Mais seulement pendant les tours impairs, parce que sinon, ça ne vaut rien et tu repars de zéro.» Eren renchérit, avec un sérieux qui fit glousser Jean. Conny fronça les sourcils.

« Oh je vois, on se paie ma tête depuis le début, c'est ça? Vous savez quoi, gardez vos osselets, faites en ce que vous voulez, brûlez les, mangez les, moi je me casse! »

Conny jeta les osselets qu'il tenait en main et s'éloigna, furieux. Les deux autres riaient aux larmes et Eren parvint à peine à articuler entre deux hoquets : « C'est pourtant simple Conny! »

Sirotant son thé et gloussant avec Jean, Eren ne put s'empêcher de se sentir reconnaissant d'être en leur compagnie, malgré ses différends avec Jean. Ils lui avaient permis d'oublier Levi, même un instant.

Quelques lambeaux brumeux glissaient dans le ciel sous la lune, et de temps en temps fondaient à la lourde masse de nuages qui bordaient l'horizon.

Eren frissonna. A part le chant de quelques insectes nocturnes, la nuit était silencieuse, quoique fraîche.

Il entendait Mikasa respirer calmement à côté de lui mais ne tenta pas de rompre le silence. Les yeux scrutés sur l'entrée de la ferme, il avait une bonne vue depuis le poste de surveillance qu'il occupait avec elle, lui permettant de surveiller les allées et venues de l'entrée sud. En vérité, il cherchait à comprendre où se trouvait Levi, et espérait le voir en sortir. Mais rien ne se passait depuis une heure qui s'était transformée en une éternité pour lui.

Il entendit Mikasa s'étirer à côté de lui, mais ne réagit pas, toujours concentré sur l'entrée de la ferme.

Elle finit par rompre le silence.

« Tu es nerveux, quelque chose ne va pas? »

Eren se tourna doucement vers elle. Il ne s'en était pas rendu compte, mais il lui faisait dos depuis le début de leur garde.

« Rien de grave Mikasa, à part mes cauchemars, comme tu le sais. »

Elle sourit et lui donna un coup d'épaule.

« Et quand tu ne dors pas, tu rêves encore, hein? »

Touché.

Après un silence mesuré, il répondit:

« C'est vrai que j'ai parfois l'impression que ce qui m'arrive n'est qu'un rêve, et que mes rêves sont réels.»

Mikasa ne s'attendait pas à une telle réponse. Armin lui avait parlé du cauchemar qu'il avait fait récemment et elle s'en était inquiétée, naturellement. Mais elle avait pensé que ce n'était qu'un mauvais rêve et avait préféré ne pas confronter Eren sur ce sujet, de peur qu'il se braque et qu'il ne se confie plus du tout à elle. Après tout, elle et les autres avaient été réveillés plusieurs fois par ses cris ses derniers jours. Il avait préféré garder ça pour lui, et elle respectait son choix, mais cela ne l'empêchait pas de s'inquiéter pour lui. Et cette réaction confirmait ses soupçons; les rêves d'Eren avaient une emprise sur lui qu'elle avait sous-estimée.

Soudainement, elle sentit un fossé énorme se creuser entre eux. Comment n'avait-elle pu ne pas voir que ce que traversait Eren était bien plus qu'une simple fatigue ou des sautes d'humeur, et que ses rêves n'étaient pas thérapeutiques mais encore plus traumatisants? Elle chercha le feu qui brûlait toujours dans les prunelles de son frère d'habitude, mais n'y trouva qu'une profonde mélancolie mêlée d'une sorte de douceur résignée.

« Eren, c'est ça qui te distrait en ce moment? Tes rêves? Si c'est le cas, il faut que tu me racontes…

- Arrête Mikasa ! » Eren se tourna vers elle brusquement la foudroyant du regard pendant de longues secondes. Puis, surpris et honteux de sa propre interjection, il détourna le regard et fixa le sol.

« C'était mon père. J'ai rêvé de lui. Mais je suis sûr qu'Armin t'en a déjà parlé…

- Et je suis sûre que tu te doutais qu'il m'en avait parlé. Ce que je voulais dire, c'est que j'aimerais savoir ce que toi tu penses qu'ils veulent dire. »

Eren haussa les épaules, un peu décontenancé. C'était au tour de Mikasa de le surprendre.

« J'en sais rien. Ca semblait tellement réel que je me demande parfois s'il est toujours vivant, s'il essaie de me parler à travers mes rêves. Et puis l'instant d'après, j'ai l'impression qu'il est mort, mais qu'il vit en moi, au plus profond de moi, et qu'il essaie de m'atteindre de là. »

Eren agrippa le col de son haut avec son poing en accompagnant ces mots, et le cœur de Mikasa se serra. Eren ne s'était jamais confié ouvertement de la sorte. Elle ne savait pas si c'était grâce à cette garde, seul moment d'intimité qu'ils avaient eu depuis longtemps, ou aux songes dans lequel il se perdaient de plus en plus même quand il était entouré, mais elle en était reconnaissante. En silence, elle se rapprocha d'Eren et posa sa tête sur son épaule. Ce contact simple et intime suffit à les calmer tous les deux. Ils étaient forts, ensemble, ils étaient faits pour se comprendre.

« Ce n'est pas que mon père » Eren coupa le silence confortable dans lequel ils s'étaient installés, et Mikasa sentit un frisson désagréable lui parcourir le cou. Elle se redressa lentement, encore engourdie par la sérénité qui les enveloppait quelques secondes auparavant.

Elle se décida enfin à ouvrir la bouche pour l'encourager à continuer quand une voix l'interrompit:

« Hey! Les deux là haut, fin du tour de garde! » C'était Jean qui criait depuis le bas de l'échelle.

« Eren, c'est à toi de descendre, je prends le relai. » ajouta-t-il.

Mikasa serra les poings de frustration en voyant Eren descendre l'échelle. Elle n'aurait pas de réponse ce soir, juste plus de questions. Et deux heures de garde en plus, en compagnie de Face-de-cheval.

Eren se dirigea vers sa chambre, soulagé. Ses muscles fatigués criaient leur fatigue et il n'avait qu'une envie, s'affaler sur son matelas sans demander son reste, et ce malgré la déception de ne pas avoir vu Levi une seule fois depuis leur réunion matinale. Quand il arriva à l'étage, Armin l'accueillit avec un sourire rayonnant.

« J'espère que tu as prévu une berceuse pour m'endormir ? » plaisanta Eren.

« Oh à mon avis tu n'en auras pas besoin. Mais je t'ai apporté une tisane, il y a de la saule que Sasha a cueilli plus tôt, il paraît que ça aide à soulager les douleurs musculaires.

- Oh Armin, tu es tout droit tombé du ciel. »

Ce dernier rougit un peu en lui tendant la tasse, puis s'assit en attendant qu'Eren se déshabille et se prépare pour aller se coucher. Il allait veiller sur lui pendant deux heures, avant que quelqu'un d'autre ne prenne la relève. Comme le lit d'Armin faisait face à celui d'Eren, il allait sûrement s'y allonger et étudier les documents manuscrits que Hanji avait ramenés de Trost.

Eren était plutôt content qu'Armin ait été désigné pour le surveiller pendant qu'il dormait. Ils avaient l'habitude de passer des heures ensemble dans un silence confortable, chacun occupé à ses propres activités. Essayer de s'endormir avec Jean ou Conny en garde se serait sûrement avéré impossible, les deux soldats n'étant pas tout à fait connus pour leur calme. Ce serait d'ailleurs sûrement l'un deux qui prendrait la relève, et Eren espérait qu'il ne le réveillerait pas en arrivant… Il se sentait fatigué d'avance en pensant aux discussions que ces deux-là lui imposeraient…

Armin était tellement captivé par les lignes interminables du livre qu'il feuilletait qu'il remarqua à peine Eren s'enfoncer doucement dans les bras de Morphée. Ce n'est que lorsqu'il entendit un léger ronflement s'échapper à côté de lui qu'il détourna la tête de ses pages et vit Eren enfoui sous les draps blancs, une touffe de ses cheveux ébouriffés dépassant à peine. On pouvait apercevoir son torse s'élever légèrement au rythme de sa respiration, et sa main pendouillait dans le vide.

Armin posa son livre et s'approcha. Il observa le visage de son ami à moitié caché par les draps, et ses cheveux soyeux et hirsutes qui s'étalaient sur le matelas. Il avait l'air si paisible, le visage lisse et dépourvu de tensions qu'il portait habituellement. Armin remarqua alors les mouvements rapides de ses yeux sous les paupières closes.

« Pourvu que ce ne soit pas l'annonce d'une nouvelle crise… »

Il souffla la bougie d'un coup sec, plongeant le visage de son ami dans le noir.

La nuit était toujours calme et fraîche, et Levi serra la cape autour de ses épaules. Il avait réussi à dormir quelques heures, et s'apprêtait à prendre la relève avec Jean dans l'une des tours. L'idée de passer deux heures avec Face de cheval, comme ses amis l'appelaient, ne l'enchantait guère… Encore un benêt qui ne saurait pas apprécier le silence, se tortillerait comme une anguille des heures durant en suintant la gêne et l'intimidation à ses côtés. Rien que de penser aux tics nerveux du grand dadais lui donnait la migraine.

Agacé, il souffla par le nez tout en s'avançant vers la tour. Il en avait vu d'autres, et ces jeunes devaient apprendre à passer plus de temps avec lui sans souiller leur caleçon…

La voix de Jean lui parvient de loin, et plus il s'approchait plus le murmure devint distinct. Arrivé en bas de la tour, c'est Mikasa qu'il entendit parler. Elle ne parlait pas souvent, elle, et quand elle le faisait, ce n'était généralement pas pour ne rien dire. A part quand elle s'acharnait à materner Eren, bien sûr… Finalement, s'ils n'avaient eu ce rejet viscéral l'un pour l'autre, il aurait aisément troqué Jean pour sa place ce soir.

« Tu n'as rien remarqué? Eren ne t'en a pas parlé? »

Levi dressa l'oreille, stoppé dans son élan.

« Qu'est-ce que tu veux qu'il me dise? Les cris parlent d'eux-mêmes. Il déraille depuis la forêt.

- C'est autre chose. Il est constamment perdu dans des songes éveillés et depuis quelques jours, il a une façon de parler et il a l'air de… cacher quelque chose.

- Sa grande gueule tu veux dire? Pour une fois qu'il ne la ramène pas trop, je ne vais pas me plaindre! »

Le ricanement de Jean fut suivi d'un silence. Il reprit, plus doucement cette fois:

« Il anticipe sûrement la mission Mikasa. Il ne sait pas comment nous protéger, et s'il est inquiet ou perdu, c'est sûrement parce qu'il cherche une solution. Je me demande même s'il ne va pas se refroidir s'il se rend compte que toi et Armin risquez aussi votre peau sans qu'il sache comment vous la sauver… »

Un nouveau silence accompagna ses propos.

Mikasa finit par répondre.

« Je ne crois pas que c'est pour moi qu'il s'inquiète beaucoup, en ce moment. »

Levi baissa la tête et serra les poings en entendant ces derniers mots. Il monta rapidement l'échelle et se planta devant les jeunes recrues surpris de le voir soudainement à leurs côtés.

« Changement de plan. Mikasa, tu prends la relève de Sasha et tu vas surveiller Historia. Jean, Conny te rejoindra pour ta dernière heure de garde. »

Jean déglutit, mal à l'aise.

« Bien Caporal. Et vous, où allez vous? »

Il sentit Mikasa se crisper. Elle avait déjà compris où il allait.

« C'est moi qui prends la relève pour la garde d'Eren. »

Il ne prit pas la peine de poser les yeux sur Mikasa, et tourna les talons sans ajouter un mot.

Le chemin sinueux qu'il suivait se rétrécissait au fur et à mesure qu'il avançait. La forêt dense qui bordait le chemin semblait figée dans l'obscurité opaque, et pas un son ne s'en échappait, pas un bruissement d'ailes, ni même un craquement de branches sous ses pas.

Il avançait rapidement, ses chaussures martelant le sol en silence. Alors que les vibrations de ses pas s'accordaient avec les battements de son cœur, il détecta un autre rythme, tout proche.

Derrière lui.

Quelqu'un marchait avec lui, le suivait. Il continua, s'habituant au rythme voisin et presque rassurant.

Une lumière aveuglante l'accueilli au bout du chemin. Ébloui, il jeta son bras devant ses yeux pour se protéger, mais deux solides bras s'enroulèrent autour de lui et le compressèrent. Il fut soudain incapable de bouger, prit dans un étau si puissant que ses côtes lui faisaient mal. Il essaya de respirer, en vain. La pression broyait ses côtes et empêchait l'air d'atteindre ses poumons.

Et soudain, la lumière qui l'éblouissait s'atténua, une ombre grandissant l'estompant. Il mit plusieurs secondes avant de voir l'ombre d'un Titan se dessiner, les membres bizarrement allongés et tordus. Un anormal, avec un visage familier. Son sourire, en tout cas, lui était familier. Il tirait jusqu'aux oreilles du Titan, lui révélant une dentition parfaite et effrayante. Les yeux étaient profonds et féroces, beaucoup plus expressifs qu'un Titan habituel.

Il se débattit de toutes ses forces, le désir de fuir le Titan qui sortait doucement du halo éclatant plus fort que jamais. A force de se débattre, Il parvint à glisser légèrement d'un côté des deux bras qui le tenait si fermement qu'il en avait mal, et soudain, le visage de l'homme qui l'emprisonnait apparut clairement à la lumière.

Grisha.

Son père le maintenait de toutes ses forces, tout en fixant le Titan qui leur faisait face. Un haut de cœur le parcourut en voyant le visage de son père barbouillé d'un liquide rouge.

Du sang.

Les bras qui l'emprisonnaient étaient poisseux et rouge eux aussi. Mais ce qui lui retourna le ventre, c'était le rictus de son père, et le rire rauque qui s'en échappait, montant en puissance au fur et à mesure que le Titan s'approchait. Il regarda avec terreur les yeux sauvages Grisha, et la lueur de violence y brûler. Il était toujours incapable de respirer, mais il tenta de l'appeler… de lui faire entendre sa voix…

Ses poumons le brûlaient, sa gorge se resserrait autour d'un étau de fer chaud…

« Respire! »

Et soudain, ce ne fut plus le rire glaçant de son père mais son propre cri qu'il entendit retentir entre les murs noirs de sa chambre. Suffocant, il s'agrippa aux deux bras qui le tenaient en place contre le mur de son lit, les ongles plantés dans la chair blanche de son propriétaire.

« Respire gamin. »

La voix de velours lui fit l'effet d'un choc électrique, et suffocant, il releva brusquement la tête pour tomber nez à nez avec les yeux cendrés du Caporal. Il était si proche de lui qu'Eren pouvait sentir son souffle chaud lui caresser la peau.

Il plongea dans l'océan d'acier qui lui était offert et se laissa aller contre les bras du Caporal, sentant l'air regagner ses poumons, et son souffle saccadé ralentir petit à petit.

Il savait que Levi ne le lâcherait pas.