A force de répétitions les corridors était suffisamment connus de Braalaka pour qu'elle arrive devant la porte de Barbe Blanche sans se perdre en chemin. Le soleil avait presque entièrement décliné à l'horizon, comme engloutit par l'océan, les parois sombres du navire répercutaient les voix des fêtards encore sur la place du port, atténuées par la distance. La jeune femme trouva la porte à demi ouverte, sorte d'invitation à entrer. Elle passa le seuil et chercha le capitaine du regard. Les canapés du salon étaient vides, les rayons rougeâtres du crépuscule traversaient la baie vitrée et venaient s'écraser sur les dossiers, faisaient reluire les lattes du parquet tout en glissant le long de l'ameublement pour en souligner les zones d'ombres. Personne dans la pièce. Le chuintement d'une théière à ébullition parvenait d'une des pièces en face. Braalaka voulut interpeler le Yonko mais sa voix s'évanouit dans sa gorge. Elle ne savait pas comment l'appeler. Barbe Blanche ? Bien qu'elle le reliait mentalement à ce pseudonyme, cela lui paraissait encore étrange et le prononcer de vive voix lui donnait des vertiges. Capitaine ? C'était aussi trop impoli de crier 'hé ?' dans la cabine, et la question 'il y a quelqu'un ?' paraissait bien trop stupide. Dans le doute de ce qu'il convenait de dire ou non, la brune opta pour le silence et décida d'attendre tranquillement que le grand homme revienne. Sa destination ne fut pas l'un des fauteuils mais une bibliothèque juste à sa gauche. L'ensemble des cotes des livres formait une admirable petite façade, elle jeta son attention sur les premiers ouvrages sous ses yeux et l'envie lui prit d'en pour les feuilleter, mais elle n'osa toucher aux reliures brunies et satinés par l'âge.
« Installe toi, ne te gênes pas, tonna l'Empereur depuis la pièce d'à côté.
Sa voix fit sursauté Braalaka qui se détourna de son examen du rayon, l'ouïe de l'homme devait être fine pour qu'il l'ai entendue malgré la distance et le sifflement de la théière. Il entra peu de temps après munit d'une tasse dans une main et d'un verre dans l'autre, poussa la porte derrière lui du bout du talon. Il posa le tout sur la table basse.
- J'ai l'impression de me retrouver ici dès qu'il se passe un truc grave, remarqua Braalaka en s'asseyant.
- C'est plutôt vrai, et ça arrive fréquemment, à croire que tu le fais exprès.
Elle esquissa un sourire et saisit le mug devant elle en jetant un coup d'œil au contenu : il s'agissait du thé vert qu'elle demandait à chaque visite.
- Assez fréquent pour ça oui, s'amusa-t-elle. Merci.»
Il lui rendit un sourire en partie dissimulé sous sa moustache. Puis, comme la froideur du soir apporte la rosée sur les feuilles, le silence qui s'installa ramena avec lui l'atmosphère sérieuse des derniers évènements. Barbe Blanche dévisagea la jeune femme, les yeux plissés.
« Je pense qu...
- Je devrais aller avec Marco et les autres.
- Tu me coupes l'herbe sous le pied, fit-il avec surprise. A quoi as-tu réfléchi ?
- Depuis ce midi j'essaie de comprendre le pourquoi du comment… Vous avez dit que le haki est présent en chaque être vivant et qu'il peut se manifester selon l'aptitude de l'esprit. Ça me fait beaucoup penser à mon monde, on a des théories similaires sur l'énergie, le développement personnel et ce genre de choses.
Il hocha la tête de manière approbative.
- Si tout le monde ici possède du haki à part moi qui ai une autre 'énergie', celle qu'on a dans mon monde, alors ce qu'il s'est passé tout à l'heure n'est que la réaction de ces deux éléments qui se rencontrent. Qu'en dites-vous ?
- Ça me paraît cohérent oui. J'ai aussi supposé que c'était quelque chose d'inné puisque tu n'as pas fait exprès et que tu n'as reçus aucun fruit du démon ici.
- Comment vous faites pour utiliser le haki ?
- Ce n'est pas évident à décrire, quand on le maîtrise depuis longtemps on ne fait plus attention au processus… Je dirais qu'il faut une sorte de conditionnement mental, se concentrer en se fiant à des images et des ressentis. Une fois qu'on y est arrivé un certain nombre de fois ça devient automatique, expliqua-t-il.
- Je vois ce que vous voulez dire… Parce que dans l'après-midi j'ai essayé de faire des choses similaires, mais c'est pas si facile. Je pense qu'il faut que je m'entraîne là dessus, ça apportera peut-être des choses.
- N'hésite pas à demander à l'équipage de t'aider, tu auras besoin d'utilisateurs de haki.
- Oui. D'ailleurs je voudrais voir si ça marche aussi sur les fruits du démon, est-ce que vous pourriez activer votre pouvoir ?
Barbe Blanche haussa un sourcil sarcastique.
- Est-ce que tu as la moindre idée du choc que tu vas encaisser si ça rate ?
Des images d'océans entrecoupés, d'îles scindées et d'atmosphère distordue sautèrent à l'esprit de Braalaka qui se remémora l'arc Marinford du manga.
- Hmpf… C'est pas faux.
Elle zieuta discrètement le corps de l'Empereur et imagina un instant ce que pourrait être sa force. La réflexion lui avait déjà traversé l'esprit et s'y réinvita avec un peu plus de bruit : sa carrure, sa musculature volumineuse et son aura intimidante ne laissaient en rien transparaître son âge. Seules les rides aux coins de ses yeux et la couleur de sa moustache témoignaient des décennies vécues. C'était difficile de se représenter un séisme créé par un simple coup de poing.
- Vous pouvez vraiment détruire des îles et diviser l'océan ? finit-elle par demander.
- Oui, acquiesça-t-il comme si cette perspective était tout à fait normale.
- …Je peux voir ?
- Non.
- Oh… Alors je ne vous crois pas, lança-t-elle d'un ton narquois.
- Ce n'est pas la peine d'essayer tu ne m'auras pas comme ça, ricana-t-il. En ce qui concerne ta question, tu essaieras sur Marco. Lui et les autres ne devraient plus tarder, il faut qu'on revoit des choses pour le voyage.
- Il risque de ne pas être d'accord pour que je vienne ?
- Il râlera mais ça ira. En revanche le groupe va se modifier puisque je vais vous accompagner.
- Ah oui ? fit-elle avec surprise. Pourquoi ?
- Neptune est un ami de longue date, c'est préférable que j'aille en personne pour négocier tout ça. Surtout pour aborder ton sujet ou celui de sa fille.
- C'est sûr que ça va être délicat.»
L'heure avait suffisamment tourné pour que la nuit tombe, l'obscurité était comme descendue du ciel pour s'étendre sur l'océan et y reproduire les étoiles les étoiles à gouache. Plusieurs meubles dans la pièce étaient surmontés de lampes à huile ou chandelier, Barbe Blanche se leva pour les mettre en usage. Il s'arrêta devant une bibliothèque et tendit le bras pour en atteindre le faîte. La jeune femme ne voyait pas ce qu'il cherchait là haut et imagina sans mal la quantité de poussière qu'elle aurait ramassée si elle avait pianoté de la sorte sur ses propres meubles, chez elle sur terre. Peut-être que des policiers avaient déjà glissé sur ses affaires qui traînaient au sol ou ont été victimes de crises d'asthme en fouaillant ses placards en enquêtant sur sa disparition. Si celle-ci avait été remarquée évidemment, car il n'en restait pas moins qu'elle n'avait aucune idée de ce qu'il s'y passait, ni comment y retourner.
« Tu sais jouer aux échecs ?
C'était un plateau et un petit sac que le Yonko avait retiré du haut du meuble, qui n'étaient d'ailleurs pas couverts de poussière.
- De manière médiocre.
- Une partie en attendant ? Au moins tu pourras dire que tu ne viens pas ici uniquement que pour causer des catastrophes.»
Elle hocha la tête en étirant un petit sourire.
…
« C'est une mauvaise idée yoi! argua Marco. Si le capitaine du Mobydick n'est plus à son bord et que d'autres s'en rendent compte ça va être suspect et ils vont nous chercher, déjà qu'on aura du mal à passer inaperçu en faisant escales… En plus le voilier n'est pas aussi bien équipé que le Mobydick, ajouta-t-il en faisant référence aux
- Le trajet ne sera pas long, je ferai en sorte que ça ne traîne pas, spécifia l'Empereur en glissant un regard entendu à son second. Ce sera effectivement la discrétion le problème principal, et c'est pour ça que les primés ne descendront pas sur les îles habitées.
- Mais on est tous primés, baragouina Rakuyou qui avait une narine complètement obstruée par un morceau de tissu imbibé de sang.
- Pas moi…
Toute l'assemblée se tourna vers la brune, qui s'était enfin relevée du canapé où elle gisait amorphe depuis sa série de défaites au plateau.
- Je veux bien aider pour les ravitaillements mais j'y connais rien, il faudrait au moins qu'on soit deux.
- Tu viens aussi? firent Marco et Rakuyou simultanément, l'un semblant irrité, l'autre joyeux.
- Eh oui. Rakuyou ton mouchoir glisse. Tu t'es fait rétamer au tournois ?
- Nan, j'ai gagné mes bagarres!
- En plus de la recherche d'Ace nous devons aussi éclaircir des choses par rapport à Braalaka, reprit Barbe Blanche en réinstaurant tout de suite une atmosphère sérieux. Je pense que ce serait bien qu'ils sachent pour ton 'haki', tu leur explique?
- Bien sûr. D'ailleurs par rapport à ça, Marco, est-ce que les flammes de ton pouvoir brûlent ?
- Non ça réchauffe sans brûler, ce n'est pas une capacité offensive.
- Ok, tu peux l'activer pour que j'essaie un truc ?
Malgré un regard perplexe le phœnix fit naître une petite flammèche bleue qui tanguait au creux de sa paume et la tendit. Braalaka approcha une main avec prudence en espérant qu'il n'ait pas mentit. Lorsqu'elle toucha la flamme ce fut un peu comme toucher une bouillotte, une chaleur douce. Son rictus soulagé tira un sourire moqueur au blond qu'elle ne releva pas tant elle se concentra. La flammèche ne diminua pas d'une étincelle.
- Je m'y attendais un peu, ça ne marche pas sur les fruits du démon, fit-elle en relevant la tête vers l'Empereur. Est-ce que tu peux mettre du haki sur ton bras cette fois ?
- Je ne suis pas ton assistant ? yoi!
- Allez c'est pour la science, juste une démonstration pour que je puisse vous expliquer.»
L'observation de cette étrange technique éveilla la curiosité et suscita l'étonnement, tout le monde voulut essayer de faire se faire annuler son haki et la démonstration dura quelques minutes. Barbe Blanche reprit assez rapidement le fil de la discussion initiale, à savoir l'organisation du voyage, évitant ainsi que Braalaka soit submergée de question quant à l'origine du pouvoir relié supposément à son origine à elle. Garder cela à un cercle le plus restreint possible était, comme ils l'avaient convenu, la meilleure solution en attendant des réponses.
Les directives du capitaine étaient simples : trois personnes supplémentaire à l'équipe et un départ plus rapide. Le trio était composé de lui-même, de Braalaka ainsi que de quelqu'un qu'il la chargea de désigner pour l'accompagner, sans prime. Il était important pour la stratégie de discrétion de pouvoir s'approcher d'îles en ne laissant apparaître aucun visage recherché. L'arrivée de la jeune femme, ses capacités, ainsi que les menaces pesant sur Ace et leurs conséquence laissaient penser à l'Empereur qu'il fallait bouger rapidement et arranger les choses avant que tout ne parte en vrille. Il ordonna à Namur d'aller trouver des ouvriers d'Hand-Island compétents en recouvrement de bateaux. Puisqu'une surveillance de la Marine était probable depuis la rencontre avec Shanks, l'option la plus sûr pour couvrir le départ d'un voilier était de le couvrir d'une bulle de résine de Yarukiman Mangrove, les arbres atypiques visibles notamment à l'archipel Sabaody. En s'y collant à plusieurs, la tâche de préparation serait accélérée et le navire pourrait partir avant l'aube, alors les courants marins serviraient à prendre le large vers leur destination et créer une distance suffisante pour réémerger sans être vus ni sans que quiconque ne puisse faire le lien entre le voilier et le vaisseau principal.
Le capitaine de la 8em flotte partit sur-le-champ pour récupérer l'embarcation entreposée dans l'spaces de la grande soute aux côtés d'autres voiliers, le mit à l'eau via un système de pont-levis intégré à la coque et s'en alla toquer aux portes des employés du quai. Izo et Rakuyou se désignèrent pour préparer les affaires à bord et Marco se rendit à la timonerie pour copier des cartes et dessiner les itinéraires possibles avec les îles connues. Braalaka leur emboîta le pas puis se dirigea tout droit vers l'infirmerie en espérant trouver la candidate pour terminer l'équipe. Elle se planta derrière sa porte de bureau et y tambourina.
« Artie ?
- Faire de la batterie sur la porte en pleine nuit, quelle bonne idée !
La tête rousse de l'infirmière apparut à l'entrebâillement d'un local à côté, elle dévisagea Braalaka avec un froncement de sourcils à mi-chemin entre la réprimande et la curiosité.
- Désolé… Il faut que je te parle d'un truc, tu voudrais venir en voyage pour retrouver Ace ? On sera septs, Barbe Blanche, Marco, Izo, Namur, Rakuyou, moi et il faut une dernière personne sans prime.
Elle fit les yeux ronds.
- Explique l'histoire ?»
…
« Mais oui je vais pas te laisser toute seule avec eux, tu vas t'ennuyer, ria Artie. En plus si c'est Marco qui navigue ce ne sera pas de trop d'avoir un deuxième soignant à bord, on ne sait jamais.
- Merci beaucoup! On se retrouve au port avant l'aube alors.»
Braalaka lui offrit un sourire rayonnant, franchement soulagée d'être accompagnée de sa seule amie à bord. A présent que les choses étaient en place elle commençait à peine à se rendre compte de ce qui constituerait les prochaines semaines et se sentait de plus en plus anxieuse. Elle commençait à peine à s'ancrer au Mobydick et allait devoir retourner dans l'inconnu, encore plus qu'elle n'y était jusque là. Pourtant il le fallait bien, c'était son unique piste pour retrouver son monde.
Braalaka laissa Artie se préparer et s'attela à organiser ses propres affaires. Elle alla dans le local où elle avait trouvé un peu d'équipement à son arrivée et prit une valise et un sac à dos. Dans la valise elle plaça ses habits et le sac à dos servit à contenir son carnet, les notes et les dessins faits jusqu'à présents ainsi que le restant de sa paie. La brune observa autours d'elle pour vérifier qu'elle n'oubliait rien et lorgna sur sa guitare. Elle posa la main sur la housse avant de se résigner : ça prendrait de la place et elle ne voulait pas courir le risque de l'abîmer. Il ne restait plus rien à faire jusqu'à l'heure de départ.
Elle s'assit sur le bord de son lit et y resta immobile quelques instants. Le matelas grinça lorsqu'elle se releva soudainement. Aucune fatigue n'était présente ni dans son corps ni dans son esprit et l'oreiller moelleux n'allait pas y changer grand-chose. Braalaka agrippa ses affaires et ressortit de sa cabine. Lorsqu'elle se retrouva dans le couloir menant à la porte de Barbe Blanche, de la lumière émanait sous celle-ci. Sans doute les désignés pour le voyage allaient-ils tous avoir du mal à dormir, cela calma un peu sa propre inquiétude. Elle toqua, d'une main légère tout de même. L'Empereur ouvrit lentement et la dévisagea.
« Une autre partie d'échecs, ça vous dit ?»
