38

LA PROCESSION DES CONDAMNÉS


Hugo accueillit l'aube, le regard dans le vide, son souffle lent. Le jour fatidique se levait et il se tenait à l'entrée de la grotte, face à la mer tranquille qui se tachetait d'un millier de points rosâtres alors que le soleil, encore timide, faisait éclater ses premiers rayons. Son esprit se berçait du lent ressac des vagues qui venaient lécher la pierre noire à ses pieds. La brise marine ne le faisait plus frissonner depuis longtemps. Tout son corps s'était figé à la seule perspective de ce qu'il s'apprêtait à faire.

Toutes ses pensées se concentraient sur Sofia. Il avait quelques regrets, comme celui de n'avoir pas eu le temps de profiter, tel qu'il l'aurait voulu, de cet amour encore naissant mais si fort. Dans un autre monde, dans une autre vie… Et encore, se disait-il amèrement. Si les événements ne s'étaient pas déroulés dans toute leur tragédie, jamais sa route n'aurait croisé celle de la scientifique. Son cerveau si froid et rationnel le savait. Et pourtant… Qu'il était dommage de devoir y renoncer après si peu de temps passer avec elle.

Ensuite, il pensa à sa famille, à ceux qui l'attendaient. Il pensa à sa mère et à son père, à la souffrance qu'il risquait de leur causer une nouvelle fois. Il se demanda s'ils s'en apercevraient. Peut-être son père. Curieusement, il avait appris, dans le malheur, que son père avait plus de forces pour affronter la souffrance dans le blanc des yeux. Sa mère, malgré son courage et sa perspicacité, n'avait jamais eu le cœur aux drames. Hugo savait pertinemment que si elle découvrait la vérité, elle la nierait de toute son âme. Son père, quant à lui, cet homme qui si souvent s'était rabaissé, garderait, une nouvelle fois, le silence car il aurait compris, à coup sûr, ce que son fils avait eu le courage d'entreprendre.

Il réveilla, pour la dernière fois, les morts. D'ordinaire, il les retranchait dans un coin de sa tête, refusant même d'y faire allusion. Il n'en avait pas eu la force pendant tant d'années. Ce matin, alors que le monde s'éveillait à l'anniversaire du plus grand drame de sa vie, il leur accorda l'honneur de les ressusciter dans sa mémoire. Il fit renaître le sourire arrogant et brigand de James. Il retrouva la noblesse et le courage de son oncle. Il revit l'étreinte tendre et douce de ses grands-parents assis dans l'un des canapés du Terrier. Et il fit résonner, dans son esprit, le rire cristallin de Rose. Il aurait tant aimé posséder la pierre de résurrection, en cet instant, pour les voir de ses propres yeux une dernière fois. Mais surtout, pour qu'ils l'accompagnent jusqu'à sa dernière escale.

Sur ce dernier regret, Hugo s'arracha à la vue apaisante de la mer et s'enfonça dans l'obscurité de la grotte de Merlin. L'air y était beaucoup plus frais et cela le réveilla. Ses pas rapides résonnèrent en écho sur la pierre noire et humide. Il entra dans son nouveau laboratoire et se prépara.

Quinze ans auparavant, la source avait explosé par la volonté de Merlin et était, à présent, bouchée par d'énormes roches qui s'étaient détachés du plafond. Hugo s'y était installé du mieux qu'il avait pu. De vieux grimoires, parchemins, plumes et encriers, parsemaient la roche à ses pieds. Les murs froids et bosselés étaient recouverts d'écritures runiques si anciennes que même le plus grand des experts n'aurait pu les déchiffrer. Un immense pentacle avait été tracé à la craie et de la cire fondue en constellaient les extrémités. Il revêtit son manteau de milicien et lissa ses cheveux auburn en arrière. Son regard tomba sur le téléphone portable, presque déchargé, posé négligemment à côté de ses notes les plus récentes. L'appel de Keu lui revint en mémoire et il ne put s'empêcher d'esquisser un triste sourire.

Ce vieux fou allait lui manquer aussi. Keu avait parié contre lui mais Hugo présageait qu'il espérait, un peu, sa victoire insensée. Il y croyait, lui aussi et c'était ce qu'il lui donnait les miettes de courage dont il était capable.

À l'image de son maître, un courage de fou allié.

Lorsque ses préparatifs furent achevés, il n'eut plus aucune excuse pour retarder plus longtemps son départ. Dans un dernier sursaut de faiblesse, il fut tenté de rédiger une lettre pour Sofia. Mais il craignit qu'en posant ses peurs et ses regrets sur papier, il ne finisse par flancher. Il n'avait jamais eu la force de sa sœur, ni l'impétuosité de James ou de Lily. Il avait passé sa vie à expérimenter, à tout savoir, comme le bon petit génie qu'il était. Contrairement au reste de sa famille, il ne se sentait pas l'âme d'un Gryffondor. En cet instant pourtant, il priait pour recevoir un peu de leur plus grande qualité. Non, il n'écrirait pas ce dernier adieu. Il ne laisserait aucune trace. Car personne ne devrait jamais découvrir le moment le plus héroïque de sa vie.

Il brûla tout, des années de recherches infructueuses à son bref instant de pur génie. Il contempla son œuvre partir en fumée puis se retourna pour le grand départ. Son dernier geste en tant qu'Hugo Weasley, fut de parer son ultime masque, celui du chevalier.

Le voyage jusqu'à la tour de Stonehenge lui prit quelques heures. Perceval les avait calculées en conséquence. Il fit la route à cheval, monture qu'il avait laissé paître au château de Tintagel. L'animal fut exténué lorsqu'il vit enfin le sommet de la tour blanche étinceler sous le soleil de midi. L'astre n'était pas encore tout à fait au zénith. Ça aussi, Perceval l'avait prévu.

Il arriva au mur d'enceinte du village en contrebas de la colline de Salisbury. Les portes étaient ouvertes et quelques miliciens paressaient sur les remparts et devant les cloisons défensives, l'air maussade. Perceval surprit leur conversation alors qu'il approchait, à petit trot, pour entrer.

— Quand je pense qu'ils sont tous partis à Londres et qu'on doit rester là, à surveiller! maugréa une jeune recrue, la goutte au nez par ce puissant vent de mars.

— Ouais, on a pas eu de chance, sur ce coup, acquiesça son collègue.

— Je donnerai n'importe quoi pour assister à l'exécution du fils Potter. Ils vont faire la fête là-bas et nous, on est là à se geler les miches pour rien. Regarde! Il n'y a pas un chat!

Il se tut et les deux hommes se redressèrent au garde à vue à l'arrivée du chevalier masqué. Le plus vieux donna un coup de coude au troisième garde qui piquait un somme sur un tabouret à l'entrée. Perceval n'eut pas besoin de se présenter. Son allure parlait pour lui. Il était le mystérieux chevalier masqué, celui dont le nom était prononcé à voix basse par les autres et craint parmi les miliciens. Il fit arrêter son cheval à leur hauteur.

— Qui est encore au château? demanda-t-il sur un ton autoritaire.

— Y a plus grand monde, mon seigneur, répondit un des miliciens, le teint livide. Tout le village est parti à Londres et les chevaliers les ont suivis. Je crois qu'il reste le Seigneur Galaad et le maître, bien sûr.

Perceval se raidit. Il ne s'était pas attendu à retrouver Galaad dans la tour. Il était persuadé que le chevalier, comme tous les autres, ne résisterait pas à la tentation d'admirer la mise à mort de l'un de leur plus grand ennemi. Il allait devoir agir en conséquence. Perceval ne prit pas la peine de les remercier. D'un coup de talons, il fit aller son cheval et franchit le portail pour pénétrer dans le village.

Le milicien n'avait pas menti. Le village de Salisbury s'était vidé. Les rues, d'ordinaire encombrées par des marchands et des pèlerins, étaient à présent désertes. La plupart des maisons avaient leurs volets clos, la porte verrouillée et les rideaux tirés. Il croisa quelques rares passants, des vieillards surtout, incapables de faire la route jusqu'à Londres, qui le dévisagèrent avec crainte. Sans se soucier de leurs regards, Perceval traversa la ville pour se concentrer sur la route pavée qui montait jusqu'à la tour.

Il s'arrêta devant l'entrée. Comme il s'y attendait, il n'y vit personne. La tour avait quelque chose d'étrange sans la file d'innombrables fidèles venus quémander la bénédiction de leur faux dieu. Dépouillée de son éternelle animation, la construction blanche s'élançait dans toute sa rigidité et sa laideur, en une flèche ostentatoire, un défi immuable fait au ciel et à la terre. Le silence qui y régnait, à présent, en maître était morbide. Perceval descendit de cheval, les yeux rivés vers le sommet de son défi et gravit les premières marches, la bouche sèche.

Galaad l'attendait dans le grand hall.

— Ah! Perceval, dit-il avec un sourire hypocrite. Nous ne vous attendions plus. Notre maître commençait presque à s'impatienter.

Perceval s'avança vers lui et le jaugea de la tête aux pieds. Le chevalier s'était mis sur son trente-et-un, certainement en l'honneur de ce jour historique. Il avait revêtu un manteau blanc, pour l'occasion, dont les manches étaient parées de broderies de soies d'or. Vêtu de ses plus riches atours, il voulait imposer, aux yeux de tous, son grand retour dans la cour de Merlin et son honneur retrouvé. Perceval en eut la nausée.

— Je suis à l'heure, répliqua-t-il. Et j'ai audience avec notre maître, pas avec vous.

Le sourire de Galaad se figea et ses yeux sombres trahissaient, tout à coup, son mauvais fond.

— Je sais pourquoi vous êtes ici, fit-il d'une voix beaucoup moins chaleureuse. Keu a annoncé votre venue à la dernière réunion.

— Mais il ne vous y a pas conviée.

Sur ces mots, il monta les marches du premier palier, Galaad sur ses talons. Le chevalier avait du mal à le suivre, se prenant les pieds dans son manteau superbe mais décidément trop long.

— Alors, vous l'avez trouvé? demanda-t-il.

— De quoi parlez-vous?

— Mais du traître, bon sang!

— Pourquoi cela vous inquiète-t-il tant? se moqua Perceval.

Ils commencèrent l'ascension du deuxième étage. Sur leur passage, les miliciens en faction se dressèrent de toute leur hauteur pour saluer leurs supérieurs. Si Galaad n'y prêtait pas plus attention qu'à des insectes discrets, Perceval les comptait dans sa tête.

— Je ne suis pas inquiet! s'écria Galaad, horrifié. Je suis tout au plus curieux.

— J'avais imaginé que l'exécution du fils Potter tenterait plus votre curiosité.

— Peuh! cracha Galaad. J'ai déjà pu contempler son regard à l'idée de sa prochaine agonie dans mon château. Cela me suffit amplement, rit le chevalier.

Perceval laissa échapper un tressaillement. Au rire moqueur de Galaad, son instinct lui hurla de réduire en charpie son ennemi pour l'allusion si cruelle. Il dut user de tout son sang-froid pour ne pas se jeter sur lui.

— Pourquoi ne l'avez-vous pas amené ici?

— Qui donc? feignit Perceval.

— Mais le traître! Arrêtez ce petit jeu avec moi, Perceval. Je sais que vous connaissez son identité et que vous vous apprêtez à le révéler à Merlin. Pourquoi n'est-il pas là, avec vous?

Galaad commençait à s'épuiser sur les marches, alors qu'ils gravissaient le cinquième étage. Perceval savoura chaque essoufflement avec délectation. S'il pouvait faire une crise cardiaque, sur le palier, cela l'arrangerait.

— Croyez-vous réellement que j'allais faire entrer le traître dans la demeure même de notre maître? Alors que la sécurité y est réduite en ce jour de fête?

— C'est ce qu'il vous a demandé.

— Ce que Merlin m'a demandé ne vous concerne en rien et je ne vous révélerai jamais un secret ordonné par notre maître, surtout avant même qu'il n'en soit mis au courant. Comment croyez-vous qu'il réagirait s'il découvrait que je vous en ai parlé avant lui?

Galaad se tut, visiblement contrarié. Sa démarche se fit plus lente et Perceval prit de l'avance. Le chevalier ne chercha plus à le suivre et il en fut soulagé. Il pouvait maintenant concentrer toute son attention sur ce qui l'attendait au sommet de la tour.

Perceval ralentit le pas au dernier escalier.

À présent qu'il était si proche des grandes portes blanches de la salle du trône, il regretta sa discussion avec Galaad. Il aurait souhaité être encore ralenti, par n'importe quoi et n'importe qui. Mais rien ne vint troubler son arrivée jusqu'aux portes gardées par deux des hommes de la garde personnelle du Dieu. Perceval stoppa. Il hésita une fraction de secondes. Puis, il prit une grande inspiration, invisible sous son masque. Il salua ensuite les gardes qui le prirent comme un signal.

Les lourdes portes s'ouvrirent et la première chose que Perceval y découvrit fut le regard de Merlin braqué sur lui.

Il s'avança, à pas lents mais sûrs, vers le centre de la pièce circulaire. La salle était vide. Il n'y avait que lui et son maître, installé sur son trône, la main refermée sur son sceptre qui éclairait sa salle d'une lumière bleutée. Merlin paraissait las mais lorsqu'il croisa le regard de son serviteur, celui-ci s'anima.

Perceval compta ses pas pour contenir sa tension. Le sang lui battait les tempes et son cœur était lourd. L'extrémité de ses doigts tremblaient mais il réussit à se tenir fièrement, au centre de la salle blanche, au milieu du dallage de marbre sous ses pieds.

— Perceval, l'accueillit Merlin. Mon cher Perceval. Mon seul chevalier à refuser mon sacrement, rit doucement le dieu. Le seul dont je n'ai jamais eu le plaisir de rencontrer en personne. Keu t'a farouchement gardé auprès de lui. Il faudra que je le réprimande pour une telle cachoterie mais il m'a aussi vanté ton efficacité.

Il avait l'air d'un vieillard mais Perceval savait qu'il ne fallait pas se fier à cette fausse faiblesse. Le chevalier plia le genou et baissa l'échine pour le saluer.

— Maître, dit-il d'une voix claire. Vous m'avez fait demander et je suis venu.

— Relève-toi, ordonna Merlin d'une voix douce.

Perceval obéit. Il serra les poings et les relâcha ensuite pour faire circuler son sang. Sa respiration avait tendance à s'affoler mais il la contint en comptant. Compter l'avait toujours rassuré.

— Keu m'a fait savoir que tu avais découvert l'identité du traître.

— Oui, maître. Comme vous me l'avez demandé, j'ai découvert qui a aidé à la libération du demi-géant, Hagrid et qui a aidé l'élue à s'enfuir de la prison d'Azkaban.

— Bien, très bien, sourit Merlin.

Son sourire était si chaleureux que Perceval fut presque convaincu de sa bonté. Toutefois, son expression changea rapidement à mesure qu'il continuait à parler.

— Je suis un peu déçu que tu ne le découvres que maintenant. Surtout aujourd'hui. J'aurais aimé pouvoir assister à l'exécution d'Albus Potter en personne et célébrer la paix avec mon peuple.

— Cela aurait été trop dangereux, maître. Votre place est à Stonehenge.

Perceval vit de la surprise dans les yeux fatigués de Merlin. Mais le dieu se reprit bien vite en retrouvant son expression paternaliste.

— Tu as peut-être raison, sourit-il à nouveau. Mais un autre détail me contrarie. J'espérais que tu emmènerais le traître avec toi pour qu'il soit puni de ma main.

— Je l'ai amené, mon seigneur, le corrigea Perceval.

Les yeux de Merlin s'agrandirent. Pendant un instant, il fouilla la pièce du regard. Puis, il laissa échapper un petit rire.

— Oh! Vraiment? s'enquit-il. Et où l'as-tu caché, dans ce cas? Dans ta poche?

— Ici même, dans cette salle.

Devant l'incrédulité de Merlin, Perceval sut que le moment était venu. Le dieu était si suffisant que l'évidence ne traversa pas son esprit aux prises d'un pouvoir trop puissant. Le chevalier n'avait jamais été croyant. Son esprit cartésien lui interdisait toute foi en quoique ce soit. Mais en cet instant décisif, l'oncle eut une pensée pour sa nièce. Où qu'elle soit, il pria pour qu'elle réussisse la mission qu'il lui avait confiée.

Perceval leva sa main vers son masque et d'un geste lent, le retira. Il se redressa, de toute sa hauteur, et présenta son véritable visage à Merlin. Lorsque celui-ci plongea son regard dans le sien, Hugo fut certain qu'il l'avait reconnu.

— Le traître, c'est moi, sourit-il à son tour.

OoO

Albus n'avait plus aucun espoir.

Après des mois de captivité, il s'était résigné. Il n'avait même pas réagi lorsqu'il avait surpris des bribes de conversations des gardes à travers la porte de sa cellule qui était devenue son unique univers. Ils avaient parlé de sa prochaine exécution. La date approchait. Un des miliciens vint même tambouriner à sa porte, avec un rire gras, pour lui annoncer qu'il allait mourir le même jour que son père. Albus n'avait pas réagi. Il n'avait même rien ressenti mis à part le soulagement de se savoir bientôt délivrer de ses tourments.

Enfermé dans le noir, sans aucun repaire, le sorcier avait perdu le fil du temps. Sa routine n'était organisée que par les bruits de pas des miliciens et les cris de souffrances des autres prisonniers. Il comptait ses nuits grâce au silence. Lorsque personne ne venait ouvrir sa geôle à la nouvelle symphonie du jour, il attendait le lendemain.

Peut-être demain… Et il écoutait le silence avec impatience.

Enfin, la porte s'ouvrit. L'éclat de lumière le fit souffrir et il se retrancha, tel un animal blessé dans son coin favori. Une masse sombre s'encadra dans l'halo lumineux, un homme grand et important. Albus ne put discerner tout de suite son visage. Au son de sa voix, il sut qui était venu le chercher.

— C'est l'heure, annonça Lancelot.

Albus ne chercha pas à s'enfuir ou à crier. Il n'en avait plus la force depuis longtemps. Il ne se choqua pas non plus de voir Lancelot venir le chercher. Il n'avait plus de colère, plus d'attentes ni de tristesse. Albus tenta de se mettre debout, les jambes tremblantes. Il s'appuya contre le mur de pierres qu'il avait si souvent frappé de rage. Lancelot ne fit aucun geste pour l'aider. Albus marcha, le plus dignement possible vers la sortie. Par faiblesse, il leva ses yeux verts vers le visage de celui qui avait été, un jour, son ami. Lancelot n'exprimait aucune émotion. Même s'il avait cru voir des progrès chez lui lors de sa dernière visite, tout cela avait disparu aujourd'hui. Il était redevenu le chevalier froid et impitoyable qu'il avait rencontré à Balmoral, la première fois.

Il fut escorté par plusieurs gardes, suivi de près par Lancelot. Albus trouva cette escorte risible. Il peinait à aligner deux pas devant l'autre et les miliciens s'impatientaient de sa lenteur.

On ne le fit pas sortir par la grande porte. Albus Potter ne méritait pas cet honneur. Les miliciens le guidèrent à travers un escalier en colimaçon, étroit et venteux, loin du faste du château de Galaad. Albus manqua de tomber une bonne dizaine de fois. Sa vue ne s'était pas encore habituée à la lumière du jour et poussa un faible gémissement lorsqu'il fut enfin conduit à l'extérieur, aveuglé par le levé de soleil.

— Albus Potter! s'exclama une voix bourrue.

Albus cligna plusieurs fois des yeux avant que deux mains calleuses ne se posèrent sur ses épaules amaigries. Il fit le point et dévisagea une sorte d'homme des cavernes, roux, vieux et rieur. Son expression hilare contrastait avec les mines sérieuses de ses collègues.

— Ravi de te connaître, mon ptit, même en de pareilles occasions. Prêt à passer sur le billard?

Il éclata d'un grand rire et Albus le considéra, médusé.

— Keu, laisse-le! l'avertit Lancelot en s'approchant. On a peu de temps et beaucoup de route à faire.

— Toujours aussi sérieux…, grimaça Keu. Il était plus drôle avant, pas vrai? souffla le chevalier à l'oreille d'Albus pour qu'il n'y ait que lui qui puisse l'entendre.

Albus ne répondit pas. Il était horrifié. L'allusion à Scorpius le terrifia plus que sa mise à mort imminente. Cet homme savait…et il en jouait.

— Monte-la-dedans! ordonna Lancelot en le poussant.

Il trébucha sur des barreaux de fer et contempla la cage de fer posée sur la carriole. Elle lui était familière et il y monta, sans résistance. Une fois installé, Keu frappa les barreaux de son poing.

— Désolé pour le confort, fit-il. Mais Merlin veut que tu débarques en grandes pompes. Faut faire impression!

Albus s'assit dans la paille et ramena ses genoux sur sa poitrine. Il ne fit aucun commentaire, ne tenta pas de répliquer. Keu l'observa, soudain très sérieux.

— Tout sera bientôt terminé, dit-il d'une voix beaucoup plus douce.

Le captif leva les yeux vers lui, comme s'il avait mal attendu mais le chevalier s'était déjà détourné de la cage pour rejoindre le convoi. Un milicien menait la charrette, tiré par deux grands chevaux. Keu et Lancelot montaient des pur-sangs à l'avant et le convoi se finissait par une escorte de quatre gardes, excités à l'idée de parader à Londres. Lancelot donna le signal.

— On ne fera pas de pause! cria-t-il d'une voix forte pour que tout le monde l'entende. On doit être à Londres avant midi!

Il donna un coup de talon et sa monture s'élança sur la route de terre devant lui. Aussitôt, la charrette trembla sur ses roues et Albus fut bientôt ballotté dans tous les sens. Pendant un moment, il savoura l'air frais du jour sur sa peau, l'humidité de l'air et les plaines verdoyantes à perte de vue, soudain éclairées par la lumière du jour naissant. Lorsqu'il fut rassasié, il ferma les yeux, fatigué de tant d'espaces et finit par sombrer dans un sommeil sans rêve.

Albus s'éveilla des heures plus tard. Un milicien avait donné un grand coup de pied contre les barreaux et le prisonnier sursauta. Il gémit en se redressant, le corps ankylosé par le chaos de la route. Il avait chaud, pour la première fois depuis longtemps. Lorsqu'il leva les yeux, il vit le soleil brillant au-dessus de sa tête. Midi approchait. Londres n'était plus très loin. Il leva les yeux vers l'horizon et aperçut les buildings en ruine de ce qui avait été jadis la grande capitale du pays.

— On est plus très loin, aboya le milicien. Faut que tu sois en forme pour accueillir ton public!

Son trait d'esprit amusa ses collègues. La route, pressés, les avait quelque peu fatigués mais ils trépignaient toujours d'impatience d'entrer dans la ville, surtout avec celle-ci de plus en plus proches. Déjà, Albus percevait les premières clameurs d'une foule immense. Ce son si faible et pourtant si tonitruant à ses oreilles le paralysèrent d'effroi. Il avait été seul pendant de longs mois, il n'était plus habitué au contact d'autres êtres humains, même s'il était maintenant coutumier de leur cruauté systématique.

La carriole fut secouée sur le chemin de pavés. Déjà, Albus vit les premières familles se presser pour ne pas être en retard à l'office. Les enfants couraient plus vite que les parents, sur le bas-côté de la route, pour laisser passer le convoi. Albus croisa le regard d'un des garçons qui le pointa du doigt avec avidité. Ce geste innocent n'était qu' un avant-goût de ce qu'il l'attendait de l'autre côté du mur et il en eut la confirmation lorsque la charrette passa enfin les grandes portes noires de la partie nord-ouest de l'enceinte.

La ville était en liesse. De tout le pays, les fidèles serviteurs avaient fait le voyage pour se rendre dans l'ancienne capitale. On leur avait promis un spectacle inédit pour le quinzième anniversaire du règne de leur nouveau maître et ils étaient venus nombreux pour se réjouir. Dès les abords de la ville, les rues étaient encombrées par une foule immense. Albus en avait le vertige. L'accueil des chevaliers fut tintamarresque. Cris, rires, appels, applaudissements et sifflements fusaient dans tous les sens. Le public était si dense que des miliciens avaient été postés de part et d'autre de l'avenue principale pour permettre au convoi de parader. Albus leva les yeux et vit que des habitants s'étaient même amassés sur les toits, faute de place en bas, pour admirer la procession.

Si les chevaliers étaient accueillis avec des gerbes de fleurs, le passage d'Albus dans sa cage fut ponctué d'insultes, de crachats et de fruits pourris. Il n'en fut pas touché. Ce n'était pas sa première fois et il n'avait plus le cœur à se révolter. Il supporta l'humiliation, recroquevillé dans son enclos en se disant qu'à la fin de ce cirque, il serait délivré pour de bon. La torture dura une bonne heure car le cortège avait ralenti exprès pour permettre aux passants de profiter de cette mise en bouche. Enfin, le convoi stoppa définitivement.

Albus découvrit, à travers les barreaux de sa cage, une estrade de bois où avait été placé un billot. Plusieurs chevaliers illustres y siégeaient déjà, les invités d'honneur de l'exécution. Albus fut surpris de ne pas y voir Merlin siégé en maître. Il fut soulagé de ne pas devoir supporter la présence de l'homme qui avait assassiné son père pour ses derniers instants. Un siège demeurait vide entre Agravain et Accolon.

La clameur de la foule se calma alors qu'un milicien ouvrait la porte de la cage. Le garde n'eut pas besoin de lui ordonner d'en sortir. Il le fut de lui-même, les membres tremblants. Le soleil brillait haut dans le ciel et une brise fraîche caressait son visage barbouillé de saleté. Ses pieds nus touchèrent le bitume froid de la rue. Il eut une pensée irrationnelle en se rappelant la dernière fois qu'il était venu à Londres. Ses souvenirs dans son appartement avec Liam lui revinrent en mémoire. Dans sa prison, à Balmoral, il s'était efforcé de rejeter ses moments heureux passés avec l'homme de sa vie pour tenter de survivre. Alors qu'il était sur le point de mourir, il n'en voyait plus l'intérêt. Malgré la tension et l'horreur de la situation, il ne put s'empêcher de sourire. Il avait même envie de rire.

Les bannières de Merlin, attachées aux fenêtres des bâtiments alentour et sur des pylônes autour de la place, claquaient au vent. Albus était pâle, vêtu d'une tunique immonde, maigre comme un clou et sale jusqu'au bout des ongles. Il fit un pas pour rejoindre l'estrade, à la suite de Keu et de Lancelot. La foule s'était soudain tue sur son passage. Albus ne leur accorda pas un regard. Il fit l'effort de monter les quelques marches et se hissa avec peine sur l'échafaud pour se dresser devant la populace.

— Vous l'attendiez tous! hurla Keu à la foule. Le voici! Albus Potter!

Les spectateurs hurlèrent et Keu les encouragea à crier plus fort. Albus n'y prêta pas attention. Il se tourna vers Lancelot qui curieusement n'avait pas pris place sur son siège. Il attendait dans un coin, beaucoup plus discret que son homologue.

— Regardez-le! rit Keu. Regardez-moi cette larve! On n'a presque plus rien à faire.

La foule partit dans un grand éclat de rire. D'autres insultes fusèrent dans la direction du condamné.

— Nous avons essayé de sauver son âme pour le ramener à la vérité, fit Keu plus sérieusement. Mais cette âme-là reste butée. Je sais que vous espérez tous sa mise à mort et vous êtes venu pour ça. Mais qu'est-ce que vous dites de voir s'il ne change pas d'avis, la tête sur le billot, hein? Ça vous dirait de le voir supplier?

Les spectateurs étaient partagés. Ils semblaient surpris qu'on leur demande leur avis et en même temps, flattés d'être considéré par l'un des plus illustres chevaliers, le bras droit de Merlin. La cohue régna dans les cris et Keu attendit un petit moment, pour laisser l'idée germée dans les faibles esprits. Il leur adressa un sourire édenté puis, décida tout seul du sort d'Albus.

— On va lui demander, hurla-t-il. Une dernière fois.

Il s'approcha d'Albus et lui donna un coup de pied dans le creux de ses jambes. Avec un petit cri de douleur, le sorcier tomba à genoux sur l'estrade. Keu se tourna ensuite vers la foute, tirant les cheveux d'Albus pour le maintenir immobile.

— Albus Potter, tonna-t-il de sa grosse voix. Répudies-tu tous tes péchés et acceptes-tu enfin la seule et unique vérité de Merlin?

Le public hurla puis se tut pour entendre la réponse. Keu fit mine de s'abaisser, près du prisonnier, pour entendre sa réponse. À la place, il lui chuchota à l'oreille:

— Si tu dis oui, je serai déçu.

Albus écarquilla les yeux. Ses paroles n'avaient pas de sens dans la bouche d'un chevalier. Son esprit raisonné l'interpréta comme l'envie sadique de le voir mourir de sa main. Toutefois, il n'y avait aucune méchanceté dans le ton de la voix de Keu. Seulement, une profonde sincérité. Comme s'il le connaissait vraiment. Cela réveilla une flamme dans le cœur d'Albus, une fierté farouche qui l'avait abandonné depuis qu'il s'était fait torturé par son meilleur ami. Il ne sut si c'était pour ne pas décevoir le chevalier ou par affront. En cet instant, il préférait la pire des morts plutôt que d'acquiescer sans broncher à la question du chevalier.

— Non! répondit Albus d'une voix qu'il ne lui reconnaissait plus.

Keu lui adressa un sourire étrange, un de ceux emplis de fierté et de promesses. Lorsqu'il se releva, il feignit la déception et le dégoût et il jeta Albus aux pieds de Lancelot.

— Eh non! Il est irrécupérable! se moqua Keu avec son public. Dans ce cas, il ne reste plus qu'à le tuer. Lancelot…, je te laisse la place.

Et Keu prit ses aises sur le dernier siège. La foule applaudit mais Albus se tétanisa d'effroi. Sa léthargie avait pris fin dans son bref échange avec Keu. Les dernières paroles de celui-ci lui révélèrent le pire des scénarios. Et lorsque Lancelot le saisit par le col, il se débattit comme jamais.

Car il refusait de se laisser tuer par son meilleur ami.

— Scorpius! Non…non. Scorpius!

Son appel désespéré était noyé dans la clameur de la mer de gens. Sa voix se cassa à force d'hurler. Lancelot le jeta, la tête la première sur le billot et deux miliciens le maintinrent en place, tirant chacun un des bras d'Albus.

Le silence se fit. La respiration d'Albus devint plus lente, les yeux grands ouverts sur le bois de l'estrade. Son sang s'était figé dans ses veines. Il avait une forte envie de vomir. Le visage de sa fille se martérialisa devant lui. Les larmes montèrent immédiatement. Il serra les dents.

Il aurait tant aimé la voir une dernière fois.

Par réflexe, il leva la tête vers la foule. Il balaya ses yeux verts apeurés sur quelques visages impatients dans l'espoir d'en apercevoir un sympathique. Puis, son regard se fixa sur une personne. Il l'avait passé, puis y était revenu rapidement, sous le choc. Un regard bleu le fixait. Un visage et une expression qu'il reconnaîtrait entre toutes. L'homme qu'il ne pensait plus jamais revoir.

Liam le fixait, le regard intense, comme celui qu'il prenait toujours quand il s'apprêtait à se lancer dans l'action. Albus crut d'abord à une hallucination, un dernier sursaut avant la mort. Mais Liam acquiesça, vêtu d'un long manteau à capuche, ses traits à moitié plongés dans l'ombre de son habit. Ce bref hochement de tête et l'intensité de son expression ne pouvait avoir été imaginée par Albus. Liam était ici, dans cette foule, devant lui et le cœur d'Albus explosa dans sa poitrine.

Il ressentit un bonheur intense à le savoir vivant, bien vite éteint par la raison de sa présence. Liam était venu pour le sauver et Albus savait pertinemment ce que cela signifiait. Il était tombé dans le piège tendu par Merlin, avec tous les membres de la résistance venus avec lui.

— C'EST UN PIE…, commença-t-il à hurler en se débattant de plus belle.

L'un des miliciens qui le maintenait immobile ne lui permit pas de finir sa phrase. Il le frappa rudement à la tête et lui enfonça un chiffon dans la bouche pour l'empêcher de parler. Albus s'agitait comme un fou, son regard rivé dans celui de son compagnon. Il tentait désespérément de lui faire comprendre de fuir, les yeux écarquillés d'effroi.

Lorsque les cris de la foule atteignirent leur crescendo, Lancelot souleva enfin la hache au-dessus de sa tête.

Le silence se fit, à nouveau, suspendu dans l'instant qui précédait le coup de grâce.

Albus ferma les yeux.

il ne voulait pas contempler la peur dans le regard de l'homme qu'il aimait.

OoO

Morgane compta les heures dans sa tête.

C'était, pour elle, le seul moyen pour ne pas penser à son cousin, à la mission, à la trahison de Maximus et aux nombreux échecs de sa quête. Elle n'avait pas dormi de la nuit et vers la fin, elle perdit la tête à fredonner de vieilles comptines.

Elle n'avait pas dormi de la nuit depuis le départ de Maximus. Morgane avait assez dormi en perdant connaissance dans le bureau d'Ombrage et surtout, elle se refusait d'être inconsciente lorsqu'ils viendraient la chercher pour cette fameuse séance d'initiation. La tension du moment et le sort de son cousin l'avaient maintenue éveillée durant des heures. Et lorsque le soleil se leva enfin, elle se félicita de n'avoir pas cédé au sommeil.

Ils vinrent la chercher en matinée, vers l'heure du petit-déjeuner. Morgane était assise dans un coin, le genou replié, l'autre jambe étendue sur le sol, dos au mur, le visage dans l'ombre. Parmi les miliciens, elle reconnut l'Empaleur et le vieux bougre qui avait failli la surprendre à son arrivée à Poudlard, celui-là même qui lui avait conseillé de se méfier de Maximus. Ombrage n'était pas avec eux, ni Lamorak, ni aucun élève. Seulement les deux plus anciens et expérimentés miliciens pour escorter l'élue à travers les couloirs du château.

— C'est l'heure, annonça l'Empaleur.

Morgane remarqua que leur attitude avait changé. Ils avaient tout à coup un autre regard sur elle maintenant qu'ils savaient qui elle était vraiment. Elle imagina aisément leur curiosité à son égard, les questions les plus usuelles sur son extraordinaire destin ou famille. L'Empaleur ouvrit sa cage et Morgane se décida à se relever. Le plus discrètement possible, elle porte sa main à sa poche arrière pour vérifier si elle était bien là. Ensuite, elle s'avança et le vieux milicien lui demande de présenter ses poignets.

Morgane obéit.

— Quand je pense que j'ai donné cours à l'Élue…, souffla l'Empaleur ne pouvant s'empêcher d'être impressionné. C'est vrai que t'as foutu la pâtée à Lancelot?

— J'ai essayé, répondit Morgane avec insolence.

La corde était serrée autour de ses poignets, un peu trop. Elle sentit une certaine appréhension chez les miliciens qui craignaient sa magie et ce qu'elle était capable de faire. Morgane ne fit pas le moindre mouvement. Le visage las, elle se laissa saucissonnée et conduite ensuite dans le couloir lugubre des cachots.

Ils montèrent les escaliers, vers la lumière et l'ambiance plus chaleureuse du château. Toutefois, Morgane n'y percevait pas l'animation habituelle de l'école. Il n'y avait pas de bruit, de rire, de cris surtout. Tout était beaucoup trop silencieux pour une journée de cours. Elle eut la réponse à ce mystère lorsque les doubles portes de la grande salle s'ouvrirent devant elle et son escorte.

L'entièreté des élèves de Poudlard était réunie dans cette salle. Il y avait plus de monde que d'habitude car la plupart des miliciens s'étaient rendus à la cérémonie pour observer la procession de l'élue. La nouvelle avait fait le tour du château et tous savaient maintenant qui était la fille rousse qui avait osé s'infiltrer à Poudlard en se faisant passer pour une simple élève. Morgane Jones était l'élue. Morgane Jones était la fille issue de la célèbre famille de traîtres. La fille qui avait réussi à effrayer les Gryffondor et qui avait résisté à leurs tortures était celle destinée à destituer leur Dieu. Tous voulaient contempler son visage, son expression et voir ce qu'elle avait de plus que les autres.

Lorsque Morgane fit le premier pas pour s'avancer, la salle explosa dans un brouhaha assourdissant. Les élèves se déchaînèrent, de toutes les maisons. En cet instant, la hiérarchie n'existait plus. Ils étaient tous unis face à un ennemi commun plus important que leur rôle et leurs privilèges. Pour une fois, de la nourriture succulente avait été préparée pour chaque table, sans distinction. Mais elle ne servit pas à restaurer ses précieux élèves. Morgane fut la cible de jet d'œufs brouillés, de porridge, de toast et de confiture. Elle en était déjà couverte alors qu'elle passait entre les tables pour se présenter à l'estrade des professeurs, présidé par une Ombrage éclatante de bonheur. Raymar était debout sur ses genoux, stoïque, ses yeux violet concentrés sur sa maîtresse. Il n'avait émis aucune pensée car Morgane n'en avait pas besoin. Elle supporta le lynchage sans broncher, avec la certitude que pire l'attendait devant Ombrage. Elle n'accorda aucun regard à la table des Poufsouffle même si elle fut tentée de le faire. Sa fierté, déjà fortement mise à l'épreuve, lui interdisait tout net d'accorder la moindre attention à Maximus.

Lorsqu'elle se présenta à Ombrage, les cheveux poisseux, les élèves se calmèrent. La directrice se leva de son siège et Raymar sauta sur la table.

— Mes chers enfants, tonna le crapaud en levant les bras. Aujourd'hui, Poudlard peut se féliciter d'une grande victoire. Nous avons capturé l'Élue de la prophétie, nous avons mis fin aux méfaits de l'Ennemi, nous avons empêché ce monstre de faire plus de mal.

La salle applaudit à tout rompre. Même les Poufsouffle, trop habitués à être les victimes, s'en donnèrent à cœur joie, tout contents de pouvoir enfin se réjouir avec les autres maisons. Des insultes fusèrent parmi les sifflements et les cris de joie. Morgane écouta calmement, les yeux rivés sur la directrice qui la détailla avec une lueur mauvaise dans le regard.

— Dès ce soir, l'Élue sera remise aux mains des chevaliers de notre maître. Mais pour l'heure, nous avons reçu l'extrême honneur de célébrer l'initiation de nos nouveaux venus avec pour invité d'honneur la traîtresse. Vous allez pouvoir vous défouler sur elle. Vous allez pouvoir nous montrer à quel point vous êtes beaucoup plus forts et puissants qu'elle. Je compte sur vous pour nous donner un spectacle à couper le souffle qui glorifiera notre seigneur.

"Encore…", soupira Morgane en pensées.

— Qui sera le premier à nous montrer sa puissance? demanda Ombrage à l'assemblée.

Morgane vit dans son expression qu'elle-même mourrait d'envie de se lancer. Mais cette femme préférait admirer un acte de brutalité que de réellement s'y mêler. Elle n'aimait pas se salir les mains ce qui la rendait d'autant plus détestable car elle laissait cette responsabilité à des enfants. Morgane se tourna vers les élèves. Malgré les encouragements de leur directrice, ils semblaient moins sûrs d'eux. Les Gryffondors gardaient en mémoire leur humiliation à essayer, en vain, de la faire plier. Même les miliciens étaient hésitants. Tous avaient eu vent de ce qui s'était passé à Azkaban. Ils sondaient Morgane comme une bête de foire mais une bête dangereuse.

— Personne?

De nouveau, personne ne répondit. Morgane dévisagea Lexi, assise en bout de table. Elle se souvenait de son sourire cruel lors de sa capture, de son air suffisant à l'idée d'avoir gagné contre elle. En cet instant, cette confiance semblait avoir disparu. Les nouveaux, ceux normalement désignés pour faire étalage de ce qu'ils avaient appris depuis ces derniers jours, étaient fébriles et apeurés. Morgane attendit et la directrice s'impatienta.

— Y aura-t-il quelqu'un d'assez fort pour défendre l'honneur de l'école et de votre directrice tant aimée? siffla-t-elle à bout de patience.

Enfin, un élève se leva.

Morgane expira bruyamment en voyant Maximus quitter sa chaise pour remonter l'allée, sous les regards impatients de ses congénères. "Pas lui! pensa-t-elle très fort. N'importe qui mais pas lui…"

Maximus avait le visage fermé. Ses yeux sombres étaient rivés sur Morgane et la jeune fille comprit à ses grandes cernes qu'il n'avait pas fermé l'œil de la nuit. Il s'avança d'un pas rapide et s'arrêta devant la sorcière, les traits soucieux.

— Ah! Mr. Wilson, sourit Ombrage en se rasseyant. Vous n'êtes pas un nouveau mais vous donnez le bon exemple.

Morgane leva les yeux vers lui.

— Vraiment? fit-elle tout bas. Tu vas me faire du mal?

— Non, souffla-t-il.

Tout à coup, il plaça Morgane derrière lui comme pour la protéger et se dressa devant la table des professeurs et des miliciens. Une fois derrière son dos, Morgane le trouva plus grand. Il défia la directrice quelque peu perdue devant son attitude déconcertante.

— Que faites-vous? rugit-elle agacée en battant des cils.

— Je refuse…

— Qu'avez-vous dit?

— Gamin, souffla l'Empaleur, tout près de lui. Ne fais pas l'idiot.

Maximus l'ignora. Il lança son regard le plus méprisant à l'Empaleur, à la directrice puis se tourna vers l'ensemble de la grande salle.

— Si vous voulez lui faire du mal, tonna-t-il d'une voix forte pour que tout le monde l'entende, il faudra d'abord passer par moi.