Défi no. 1 – Écrivez un texte contenant l'une des trois thématiques suivantes, à choix :

Time travel = Un personnage retourne dans le passé ou est projeté dans le futur, avec autant de voyages que vous le souhaitez et sans obligation de retour à l'époque d'origine à la fin du texte.

Amnésie = Un personnage est atteint d'amnésie partielle ou totale, temporaire ou définitive.

Fake dating Pour une raison de votre choix, deux personnages sont amenés à ou choisissent de faire croire aux autres qu'ils sont en couple.

Thématique choisie – Amnésie

Personnages – Mashirao Ojiro

Rating – T

TW – Deuil, validisme, légère dépersonnalisation.

Note – Fallait bien que l'angst finisse par arriver, préparez les mouchoirs.


Papa(s)

Tu observes le monde par la fenêtre et tu te demandes si tu y as encore ta place.

L'as-tu jamais eue ?

Ta mémoire te souffle que non, que tu es aussi étranger à ce monde qu'il l'est à tes yeux. Mais Asane affirme le contraire. Elle est gentille, douce, bienveillante. Elle dit être ta fille, pourtant elle se comporte plus comme un parent à ton égard. Mais avec tes souvenirs envolés et pas la moindre idée de qui tu es, d'où tu viens et de ce que tu dois faire... tu es comme un enfant à nouveau. As-tu déjà été un enfant ? Probablement que oui. C'est l'ordre naturel des choses. De venir au monde, de grandir, franchissant chaque étape de la vie, de l'enfance à l'adolescence, jusqu'à l'âge adulte.

Tu as quarante-neuf ans, il paraît.

Cela te semble terriblement vieux. Comment as-tu pu vivre un demi-siècle et tout oublier ? Il ne te reste rien, pas une seule bribe de souvenir. Les personnes – ami·e·s, famille, collègues – se sont succédé·e·s dans ta chambre d'hôpital mais tu n'as reconnu aucun·e d'entre elleux. Seul le visage d'Asane, qui te visite tous les jours depuis ton réveil, t'est familier. Pas parce que tu te souviens d'elle. Mais parce qu'elle est le seul point fixe de ton existence depuis ton réveil, trois semaines plus tôt.

L'espérance de vie étant estimée aux alentours de cent ans, tu en as déjà perdu presque la moitié. Cette constatation t'a rendu furieux – c'est tellement injuste, tellement cruel ce qui t'arrive ; et tu n'as rien demandé, tu n'as pas voulu ça, ce n'est pas de ta faute mais c'est toi qui payes les pots cassés, c'est toi qui souffres – furieux, furieux, tellement furieux que tu as tenu des propos violents et égoïstes face à Asane. Tu l'as vue frémir, tu as vu les larmes perler à ses yeux, pourtant elle est restée. Elle a écouté tes cris, elle a encaissé ta colère, elle t'a aidé du mieux qu'elle a pu. Elle est restée.

Tu as fondu en larmes, quelques jours après cet éclat, en réalisant sa grandeur d'âme et tout l'amour qu'elle te porte pour subir tout cela sans sourciller, sans faiblir, sans faillir. Et quelque part, tu es fier d'elle, de ce qu'elle est devenue. Mais as-tu seulement le droit d'être fier ? As-tu le droit de profiter de son amour, de tout ce qu'elle fait pour toi, alors que tu n'es même pas capable de te souvenir d'elle, alors que tu es un poids pour elle depuis ton réveil ? Un père est supposé aider, accompagner et soutenir sa fille dans la vie. Mais les rôles sont inversés, et tu détestes ça. Tu ne connais même pas vraiment Asane. Même si elle te parle beaucoup de votre passé, des années que vous avez vécues ensemble, les mots ne remplacent pas les souvenirs. En réalité, tu ne la connais que depuis trois semaines. Sauf qu'on ne connait pas vraiment les gens en trois semaines. On ne fait qu'effleurer la surface. Mais ce que tu devines d'elle suffit à te convaincre que tu ne la mérites pas. Ou plutôt, qu'elle mérite mieux. Mieux que toi.

– Tu es la dernière personne qu'il me reste, a-t-elle soufflé, un jour, les larmes aux yeux.

Et pour la première fois, tu t'es demandé à quoi ressemble votre famille. Tu n'as pas pu concevoir un enfant seul, après tout.

À ta grande surprise, tu as appris que tu as adopté Asane. Et cela t'a troublé, car tu étais persuadé qu'elle était de ta chair. Mais tu as vite compris que cela n'avait pas la moindre importance. Que les liens du cœur valent plus que ceux du sang, et que vous êtes une famille – l'amour que te porte Asane et l'acharnement qu'elle a à rester près de toi, en dépit de ton amnésie et de tout le reste, le prouvent largement. Tu as été moins surpris d'apprendre que tu as adopté Asane avec deux autres hommes.

Tu sais pourtant que ce n'est pas la norme, que l'amour se veut exclusif, mais pourquoi serait-il plus étrange d'aimer deux personnes que de n'en aimer qu'une seule ? Non, ce qui t'a alerté, c'est qu'aucun de ces deux soi-disant compagnons n'est venu te voir à l'hôpital. À peine as-tu songé à cela que ton estomac s'est noué d'une angoisse sourde et paralysante. La douleur, dans les yeux d'Asane, a confirmé ton pressentiment. Il s'est passé quelque chose de grave. De très grave.

Tu as vu combien il était difficile d'en parler pour ta fille, et tu aurais voulu qu'elle se taise – pour lui épargner cette épreuve, ou pour te l'épargner à toi-même, tu ne sais pas bien. Peut-être un peu des deux.

Pourtant tu n'as rien fait. Tu n'as rien dit.

Parce qu'une part de toi voulait savoir. Une part de toi avait besoin de savoir.

Jusqu'alors, tu étais sur la réserve quant aux informations que l'on te donne sur toi-même. Ton nom – Ojiro Mashirao. Ton âge – quarante-neuf ans. Ta profession – le héros des arts martiaux, Tailman. Ta famille. Ton père, décédé quelques années plus tôt. Ta mère, soucieuse et inquiète. Ta jeune sœur, journaliste et activiste féministe. Tes ami·e·s, tes collègues, toutes ces personnes qui gravitent autour de toi, qui prétendent te connaitre mieux que tu ne te connais toi-même. Ce qui n'est pas difficile, en soi, puisque tu n'as aucun souvenir – de toi ni de personne. Mais la sensation n'en est pas moins dérangeante. Tu as l'impression qu'iels parlent d'un autre, d'un inconnu, d'un étranger, d'une personne qui n'est pas toi. Iels sont nombreuxses à t'infantiliser aussi. À considérer que tu as perdu tes esprits en même temps que tes souvenirs et que tu n'es plus capable de rien par toi-même.

Et s'il est vrai que tu dois (ré)apprendre beaucoup de choses, c'est un rappel douloureux et une généralisation fausse qui t'enferme dans l'alcôve de ton amnésie, et t'empêche plus d'en sortir que de t'en libérer et d'avancer. Aussi as-tu regardé de loin toutes ces étiquettes qu'on t'appose de force, les refusant et les rejetant pour la plupart. Tu n'as pas vraiment envie de savoir qui tu étais avant, au fond. Ce qui t'importe, c'est de savoir qui tu es aujourd'hui. Mais les autres préfèrent voir en toi le spectre de celui qu'iels ont connu, quitte à effacer celui que tu es vraiment, à cet instant.

Seule Asane ne te fait pas cet effet-là.

Parce qu'elle sait respecter ton besoin d'espace, de silence, de solitude parfois. Alors même que c'est elle qui te visite le plus souvent, elle est celle qui se montre la moins oppressante, la moins envahissante. De sa part à elle, tu acceptes plus facilement les histoires du passé, de ton passé. Tu n'es pas encore certain de pouvoir faire toutes ces anecdotes tiennes, mais ça ne te dérange pas de les écouter, de les imaginer dans ta tête même si tu peines encore à vraiment te projeter dedans.

Aussi, lorsqu'elle prononce pour la première fois les prénoms d'Hitoshi et de Denki, tu l'écoutes.

Même si tu pressens le drame, l'horreur et les larmes, tu l'écoutes. Tu devines que tu vas détester cette histoire, mais tu pressens combien elle est importante. Pour Asane. Pour toi. Alors, tu l'écoutes.

Ses mains tremblent. Ses yeux sont humides. Elle ne te regarde pas en face, son regard perdu quelque part entre le lit et le sol, alors que d'ordinaire elle t'offre le bleu gris lumineux de ses yeux. Pourtant sa voix reste ferme lorsqu'elle commence à parler :

– Vous étiez des héros, tous les trois. Vous... vous avez toujours eu à cœur de défendre les gens, quelque soit leur origine, leur place dans la société, ou même les erreurs qu'iels avaient pu commettre par le passé. Ces valeurs, vous me les avez apprises, depuis toute petite. Vous avez mené beaucoup de combats, réalisé de nombreuses missions. Mais vous êtes toujours revenus. Vous m'en aviez fait la promesse, quand j'étais enfant. De toujours rentrer à la maison.

Elle s'est frotté les paupières avant que les larmes coulent.

– Mais la guerre a éclaté il y a deux ans. De nouveaux vilains ont vu le jour et ont commencé à faire parler d'eux. Les attentats se sont multipliés. Vous vous êtes impliqués, comme vous l'avez toujours fait. Il y a eu une grande bataille, au début de l'année. Et...

Ce sont à tes yeux que les larmes sont alors montées.

Car tu as su, avant même qu'elle ne les prononce, les paroles qui ont suivi :

– Papa Hitoshi et papa Denki n'en sont pas revenus. Ils sont morts au combat.

Ce n'est pas un souvenir, juste une intuition. Tu ne te rappelles en rien ces tragiques évènements et tu ne sais toujours pas si c'est une bonne chose ou pas. Ces deux hommes ont tenu une place si importante dans ta vie et celle d'Asane que tu aimerais te souvenir d'eux. Mais tu ne te sens pas prêt à revivre leur mort, alors l'amnésie te paraît presque préférable.

Pourtant tu souffres. Tu souffres de voir Asane si malheureuse, et dévastée, et anéantie, qui aurait besoin de s'effondrer et de lâcher prise pour avoir une chance de faire le deuil, mais qui s'y refuse. Pour toi. Pour être à tes côtés, pour t'aider à retrouver tes marques dans une vie que tu as totalement oubliée. Et tu ne peux même pas la soutenir, l'accompagner dans cette perte ; parce qu'elle n'est pas tienne, cette perte. Ou peut-être qu'elle l'est ? Parce qu'Asane est ta fille, tu le réalises progressivement. Pas seulement parce qu'elle te l'a dit. Mais parce que tu tiens à elle. Tu l'aimes. Tu veux la protéger. Tu veux la voir heureuse.

La situation d'Asane est d'autant plus violente que la mort de deux de ses pères est récente. Au début de l'année, a-t-elle dit. Mais le mois d'avril touche tout juste à sa fin. Alors la tragédie remonte à quelques semaines, quelques mois tout au plus. Il est impensable que la jeune femme ait eu le temps de faire son deuil. D'autant que tu as participé à cette bataille, de ce que tu as compris. Non content de prendre la vie d'Hitoshi et Denki, cette guerre t'a plongé dans un long coma et a volé tous tes souvenirs, enlevant ce qui restait à Asane et ne lui laissant qu'une coquille vide à la place de son dernier père.

Tu as mal pour elle plus que pour toi.

Tu aimerais, parfois, retrouver ta mémoire, juste pour la soulager de ce poids, juste pour lui permettre d'être heureuse, à nouveau.

Tu réalises avec une certaine frayeur que tu ferais tout pour elle. Tu ignores si c'est le résultat de sa présence à ton chevet ces dernières semaines, une réminiscence de tout ce que tu as oublié, ou si l'amour transcende l'absence de souvenir, comme si ce lien était resté ancré dans ta chair, dans ton sang. Comme si ton corps se rappelait ce que ton esprit a oublié.

Ou peut-être te fais-tu seulement des idées ? Mais quelle importance, au fond. Peu importe la nature de ces sentiments, ça ne change pas leur présence, leur impérieuse et vertigineuse présence.

Asane est ta fille.

C'est pour ça que tu acceptes de la suivre, de rentrer dans ce lieu qu'elle appelle « maison » mais que tu ne connais pas. Le monde, à l'extérieur de l'hôpital, te fait peur. Cette chambre médicale, pourtant impersonnelle et froide, est devenue ton seul point de repère, ta seule norme, ton « chez toi ». Qu'y a-t-il pour toi, dehors ? Comment peux-tu reprendre le cours d'une vie que tu as oublié ? Asane affirme que ce n'est pas grave. Que vous pouvez vous construire une nouvelle vie, différente de l'ancienne.

Et tu as désespérément envie d'y croire. Mais est-ce seulement possible ? Est-ce que ce ne sera pas trop difficile, pour Asane, de vivre avec un homme qui n'est plus tout à fait son père ? Il est probable que tu ne retrouves jamais la mémoire. Elle le sait, elle dit que ça ne la dérange pas, mais qu'en sera-t-il dans deux mois ? Dans un an ? Dans cinq ans ?

Tu redoutes de ne pas être à la hauteur. Tu crains de lui faire plus de mal encore. Tu l'as pourtant bien assez fait souffrir. Mais partir serait une alternative pire encore. Tu ne peux pas l'abandonner. Tu te refuses à l'abandonner. Pas après tout ce qu'elle a fait pour toi. Et égoïstement, tu veux rester auprès d'elle. Asane est là depuis le premier jour. Tu as bien sûr conscience qu'elle a sa propre vie et qu'elle ne sera pas constamment à tes côtés – heureusement. Mais tu ne veux pas pour autant qu'elle disparaisse de ta vie. N'est-elle pas la seule personne qu'il te reste, après tout ? Alors, même si c'est difficile, compliqué, douloureux parfois. Tu veux y croire. Tu veux croire à cette famille dont elle te parle, cette famille qu'elle t'offre en étant là pour toi. Cette famille qui n'est pas tout à fait la tienne mais à laquelle tu désires si fort appartenir.

Tu devines ton reflet sur le carreau de la fenêtre, l'image d'un homme que tu peines encore à reconnaître.

Tu ne sais pas si tu es légitime à être qui tu es. Mais tu n'as pas vraiment d'autres choix que de faire avec ce que tu as. Alors tu vas essayer d'avancer, pas à pas, peu importe la direction que tu prends. Tu te tromperas peut-être. C'est même une certitude. Mais tu t'efforceras de faire attention, de reconnaître tes erreurs, de respecter les autres et surtout, surtout, de rendre Asane heureuse.

– Papa ? Tu es prêt ? demande ta fille depuis la porte de la chambre d'hôpital.

Tu te retournes, lui sourit, puis attrapes avec détermination le sac au pied du lit contenant tes maigres affaires.

– Allons-y.