Le claquement des sabots de l'âne du boulanger contre la rue pavée fut ce qui la réveilla. Mais ce fut la sensation de boue contre sa joue qui la poussa à se lever.

Solveij se frotta les yeux, tentant d'enlever la fin de son rêve et le sommeil – si ce n'était la terre – qui y étaient encore coincés. « Kayja ! », avait-elle crié dans son cauchemar, tandis qu'elle regardait la silhouette disparaître au loin au milieu de la nuit, laissant la petite fille seule dans le froid, des larmes dévalant ses joues.

« Pourquoi est-ce que tu m'as abandonnée ? » murmura la jeune fille dans la ruelle déserte, plus perplexe que triste maintenant. Cela faisait huit ans que ce rêve hantait chacune de ses nuits, et Solveij – à douze ou treize ans, elle n'en était plus sûre – n'avait toujours pas la réponse.

L'aube était là, mais le soleil pas encore. Toute la ville était recouverte d'un voile gris qui refroidissait les rues. Solveij frotta ses pieds nus, les réchauffant après la nuit qu'elle venait de passer sur le sol. Sa couverture, une de ses rares possessions, n'était pas très épaisse et était humide à cause de la pluie de la veille au soir. Solveij retira une des grosses pierres dans le mur de la maison qui bordait sa ruelle, cassant un peu plus ses ongles courts et sales, et plia la couverture pour l'y glisser. Chaque soir, elle la retrouvait pleine d'araignées, mais au moins elle était à l'abri, et personne ne pouvait la lui prendre. Deux des garçons appartenant à la bande d'Eric lui avaient volé ses chaussures le mois dernier.

Parfois, Solveij aussi aimerait être un des sous-fifres d'Eric. Il y avait plusieurs groupes d'enfants des rues, et chacun avait leur chef, mais Eric était le plus fort. Tout le monde l'écoutait, et par conséquent, tout le monde écoutait ceux qui faisaient partie de son groupe. Ou du moins faisait en sorte de ne pas se trouver sur leur chemin.

Enfin, tous sauf Isa et sa bande. Car si Eric était le plus fort dans les rues de cette ville, Isa était celle qui n'avait peur de rien. Solveij aurait bien aimé être un des sous-fifres d'Isa aussi. Cependant, personne ne voulait d'elle.

Quand Solveij avait été abandonnée ici, elle n'avait que cinq ans. Elle ne parlait pas la langue de ce pays à son arrivée, et encore aujourd'hui, elle gardait un accent qui faisait fuir tous les enfants des rues, et faisait froncer les sourcils des adultes. Elle avait arrêté de parler rapidement après son arrivée.

Solveij se releva, ignorant les rats qui passaient sur ses pieds et autour de ses chevilles. Elle avait appris il y a bien longtemps que, contrairement à ce qu'on lui avait fait croire, ils n'étaient pas des animaux lâches et peureux. Et ils savaient faire bon usage de leurs dents. Il faisait encore froid. Ses pieds nus tremblaient déjà, et ses cheveux courts, humides et gras, lui collaient à la nuque, lui glaçant la peau. Et elle avait faim.

Solveij, longeant les murs et gardant la tête baissée, se fit discrète parmi les groupes éparses de lève-tôt et se dirigea vers le marché. Les chariots et les stands commençaient à être installés créant des chemins aléatoires entre eux que Solveij connaissait bien. Elle ne les emprunta pas cependant. Comme beaucoup d'autres enfants des rues, elle commençait à se faire connaître des commerçants. Elle ne pouvait plus se permettre d'errer entre les tables à la recherche de sa cible. Il fallait qu'elle choisisse vite, et qu'elle agisse encore plus vite que cela.

Solveij profita du passage d'un chariot pour se dissimuler derrière, avant de se mettre à ramper à quatre pattes derrière la première table à côté d'elle. Elle leva la main et attrapa le premier gâteau que ses doigts touchèrent.

« Hé ! » Hurla le fils du boulanger. La petite fille ramena le gâteau contre sa poitrine avant qu'il ne puisse le lui enlever.

Solveij se releva à toute allure, ses pieds glissant dans la boue et sur les pavés humides, et elle se mit à courir. S'il y avait bien un avantage à vivre et dormir dans la rue, c'était qu'il n'y avait personne d'autre qui ne connaissait mieux la ville. Aucun des autres marchands n'avaient tenté de l'arrêter. Ce n'était pas leur problème. Solveij put donc sans difficulté se glisser dans une allée étroite, le fils du boulanger sur les talons.

C'était un cul-de-sac. Ou du moins cela l'était pour un jeune homme de sa taille. Solveij quant à elle, n'eut aucun mal à ramper sous la barrière de bois. À peine sentit-elle des doigts effleurer ses chevilles, que ses pieds disparurent sous les planches de bois.

Solveij se releva avec un sourire, frottant ses jambes pour débarrasser son pantalon de la saleté. La tâche était inutile cependant : une couche de terre permanente recouvrait tout son corps, de la tête aux pieds. Elle lâcha des yeux son habit et vit le garçon devant elle au milieu de la ruelle. De suite, Solveij se mit sur ses gardes.

Tout aussi sale et maigrelet qu'elle, il ne semblait pas bien plus vieux, ni bien plus fort. Se battre contre lui ne l'aurait donc pas effrayée en temps normal, sauf qu'il n'était pas seul. Deux autres garçons comme lui étaient à ses côtés.

Solveij resserra le gâteau contre sa poitrine et montra les dents. Mais ça ne servit à rien.

Après lui avoir pris son repas pour les prochains jours, ils la poussèrent au sol. Solveij ne chercha pas à se relever, sachant ce qui allait arriver. L'entourant de tous les côtés, ils la rouèrent de coups de pieds. Elle replia ses bras devant son visage et ses côtes. Les garçons visèrent son dos, son ventre et l'arrière de son crâne. Leurs rires retentissaient entre les bâtiments de la ruelle, jeu et survie ne faisant qu'un pour eux. Le sang de Solveij se voyait à peine dans la noirceur de la boue sous son corps inerte.

Elle ne perdit pas connaissance pendant plus de quelques minutes, cela elle en était sûre. Mais quand elle reprit ses esprits, les garçons étaient partis, et ce fut avec soulagement qu'elle remarqua qu'ils ne l'avaient pas tuée. Du moins, pas directement. Si elle ne réussissait pas à se relever seule, personne n'allait venir l'aider pour le faire. Les passants allaient marcher à côté d'elle sans même la regarder, la laissant sur le sol, sans force, jusqu'à ce qu'elle ne soit plus qu'un cadavre. Et seulement à ce moment là, ils la relèveront. Car les morts sont sales, et la saleté amène la maladie. Ils jetteront sûrement son cadavre dans la forêt pour rassasier les loups et ainsi épargner les voyageurs.

Solveij commençait seulement à remuer ses doigts et ses orteils – même respirer lui faisait mal – quand le fils du boulanger arriva au bout de la ruelle, deux soldats à ses côtés.

« Elle, là-bas ! » Pointa-t-il du doigt. Les soldats la relevèrent sans poser de questions.

XXX

Ce n'était pas la première fois que Solveij passait la nuit dans un cachot.

La première fois était un an après qu'on l'ait abandonnée ici. Elle avait été surprise en train de rentrer en douce dans une maison en plein hiver. Solveij était habituée au froid. S'il y a bien une chose dont elle se souvenait de sa première vie, c'était le froid. Mais il n'était pas dangereux à l'époque. Il était magique, comme de la neige tombant doucement du ciel pour recouvrir le monde. Et il était inoffensif contre les fourrures que portait Solveij. Les mêmes fourrures qu'on lui avait volées seulement quelques jours après son arrivée ici. Enfermée entre les quatre murs froids et humides, Solveij avait pleuré toute la nuit. Puis elle avait compris que ni ses parents, ni Kayja ne viendraient la chercher. Depuis, elle n'avait plus jamais pleuré.

Solveij se demandait s'ils allaient vraiment lui couper la main, comme ils avaient menacé de le faire la dernière fois. Survivre avec une seule main dans les rues serait dur, voir impossible. Sans compter qu'il faudrait qu'elle survive à l'amputation en elle-même.

Solveij ramena ses jambes contre sa poitrine et cacha son visage ecchymosé dans ses genoux. La colère et un vide qu'elle refusait de décrire se mélangeaient dans sa poitrine, leurs griffes se plantant dans son cœur. Comme toujours dans le silence, elle se demandait : pourquoi ? Pourquoi cela m'arrive-t-il ? Pourquoi m'a-t-on arrachée aux pleines gelées et aux ciels bleus de mon enfance ? Où sont les mers grises et froides que nous parcourions ? Où est ma famille ? Mon clan ? Mon peuple ?

Et comme toujours dans ces moments, Solveij colla le pendentif autour de son cou contre ses lèvres, la sensation familière du métal la rassurant. Peu lui importait qu'on lui vole ses fourrures, ses chaussures, sa couverture, ou même sa nourriture. Son collier était la seule chose qu'elle ne supporterait pas de perdre. La seule chose qui la reliait directement à sa famille. Ses parents le lui avaient donné avant de l'abandonner, cela elle en était sûre.

Solveij ne se souvenait pas de grand chose de sa première vie. Après tout, elle n'avait que cinq ans lorsqu'elle avait été abandonnée. Quelques images parfois lui revenaient : le sourire de sa mère alors que Solveij courait vers elle un après-midi ensoleillé ; elle épiant son père assis à une table au beau milieu de la nuit en train d'étudier une carte, son regard s'adoucissant lorsqu'il se rendit compte de sa présence ; une boule de neige qui lui heurta la tête tandis qu'elle courait sur un iceberg qui faisait la taille d'un village, le rire d'un petit garçon derrière elle. Solveij les chérissait et priait les dieux chaque jour pour que jamais elle ne les oublie.

Plus tôt, un des soldats avait tenté de le lui prendre. C'était pourquoi Solveij était maintenant dans les cachots. Pas à cause du vol d'une simple pâtisserie, mais parce qu'elle avait frappé le soldat dans l'entre-jambe. Le pendentif avait été abîmé lorsqu'il l'avait jetée au sol. Solveij était tombée face contre terre, les pavés appuyant sur les bleus que les garçons lui avaient donnés. La sphère métallique avait été déformée sous le coup, elle pouvait sentir ses parois enfoncées contre ses lèvres.

Solveij réouvra les yeux et posa la sphère au creux de sa main. La paroi était enfoncée. Ce n'était donc pas une simple boule, elle était vide à l'intérieur.

Solveij saisit le gobelet de métal sur le sol avec elle et jeta l'eau croupie. Elle posa le pendentif au sol et leva le gobelet au-dessus de sa tête. Le choc métallique retentit dans toutes les cellules et le couloir vide au-delà.

« Y'en a qui essayent de dormir ! » Rugit une voix quelques cellules plus loin.

Solveij n'y fit pas attention et jeta le gobelet sur le côté. La sphère avait été scindée en deux en son milieu, comme si depuis toutes ces années, elle n'avait attendu qu'une chose : qu'on révèle ce qu'elle cachait à l'intérieur. Solveij saisit le morceau de papier fin et replié sur lui-même. Elle se traîna sur le sol jusqu'aux rayons de lune qui entraient par la fenêtre de sa cellule et déplia le message.

Les larmes lui montèrent aux yeux lorsqu'elle vu les runes familières déposées sur le papier.

Solveij, ma chérie, si tu lis cette lettre, c'est que tu es maintenant seule. La dernière des nôtres. Nous espérons que cette lettre te trouvera heureuse et en bonne santé, même si nous savons que c'est peu probable. Tu es sûrement perdue, en colère. Nous le comprenons, mais saches que nous n'avions aucun autre choix. C'était cela, ou mourir avec nous. Au moins ainsi, tu auras une chance de vivre, loin de la guerre que nous avons perdu. Cache-toi, et cache la, elle. Veillez l'une sur l'autre. Ceci est le dernier cadeau que nous pouvons t'offrir, ce qui te reviens de droit. Ne regarde pas en arrière. Ne cherche pas à venger des personnes qui ne sont plus que des souvenirs. Pars, et va de l'avant. Trouve le bonheur, nous t'en supplions. Ne laisse pas la haine t'envahir, comme elle a envahi le cœur de nos ennemis. Comme elle a envahi le nôtre. La guerre n'est jamais une solution. Sans compter que tu as quelqu'un sur qui tu dois veiller maintenant. Pars, Solveij. Jusqu'au bord du monde s'il le faut, mais pars. Nous t'aimons de tout notre cœur.

Tes parents, Ulla et Ingvar

Solveij relit le message encore une fois. Puis deux. Et trois. C'était à la fois tout ce dont elle avait toujours espéré, et en même temps pas assez. Qui étaient ces ennemis ? Et cette guerre, quand avait-elle commencé ? Solveij était-elle au moins sûre qu'ils avaient perdu ? Sûrement que oui, sinon ses parents seraient revenus la chercher après leur victoire. Sa famille était morte. Son clan – le clan des...le clan des Natsils...des Noksilska ? – était anéanti. Son peuple...effacé de la carte.

Solveij relit encore une fois le message, comme si de nouveaux mots allaient apparaitre. De nouveaux souvenirs apparurent pourtant, des lieux, des histoires, des noms qu'elle pensait perdus : Kayja, Hakon, Ulla, Ingvar et Solveij Ingvarsdottir. Comment avait-elle fait pour les oublier ?

Solveij releva sa manche, révélant les cinq points noirs sur sa peau. Ce n'étaient pas des tâches de naissance, ni des cicatrices. C'étaient des écailles noires. Cinq, pour chacune de ses années passées dans ce monde avant d'être arrachée à son île. C'était ses marques. Parce que c'est ce qu'elle était.

Marquée. Crainte. Détestée. Massacrée.

Et c'était pour cela que ses parents l'avaient envoyée au sud. Là où il n'y avait pas de marqués, donc pas d'ennemis. Et il n'y avait pas de marqués, parce qu'il n'y avait pas de...

Solveij releva les yeux vers la lune à travers les barreaux, immense et ronde comme un œuf. C'était par une nuit comme celle-ci que Kayja l'avait déposée ici, aux portes de la ville. Cependant, Solveij ne se souvenait n'y d'un bateau, ni de chevaux, ni même d'une personne.

Juste d'une silhouette. D'une ombre.

Se pouvait-il qu'eux aussi soient réels, ou les avait-elle inventés ? Solveij baissa les yeux vers les cinq marques gravées dans sa peau. Ses parents avaient parlé d'une « elle », et Solveij croyait savoir de qui ils parlaient. Ses souvenirs étaient flous, plein de trous, et effacés par le temps et la douleur, mais elle savait aussi que ses marques avaient une autre signification.

Solveij ne prit pas la peine de chercher un message caché dans le papier. Elle n'en avait pas besoin, elle savait où elle devait aller.

XXX

Au petit matin, les soldats la laissèrent partir. L'un d'eux la prit par le bras, et lui gronda que la prochaine fois ils lui couperaient réellement la main, mais Solveij ne l'écouta que d'une oreille. Ils la jetèrent dehors, sans se soucier de ses blessures, et refermèrent la porte en un claquement.

« Ne t'attarde pas dans la forêt. On dit qu'elle abrite une bête tout droit venue des enfers, » avait dit un homme à un autre devant une table du marché, un matin.

« Je l'ai vue, je le jure. Elle était énorme et entourée de flammes ! » En avait dit un autre devant un bar tard dans la nuit, une bonne partie de sa bière renversée sur sa tunique.

« Ne vous éloignez pas trop des remparts de la ville, et rentrez avant que le soleil ne se couche, ou bien le chien des enfers vous mangera, » avait dit une femme à un groupe d'enfants qui partaient s'amuser, Solveij les observant de sa ruelle.

Le monstre de la forêt avait été mentionné maintes fois devant elle ces huit dernières années, mais jamais Solveij n'aurait deviné qu'il puisse lui appartenir. Elle ne s'était pas rendue compte qu'elle n'était pas la seule que Kayja avait abandonné ici il y a huit ans.

Solveij essuya le sang sur sa lèvre, la coupure sur cette dernière s'étant réouverte, puis elle se releva. Ses hématomes et la douleur qui irradiait dans tout son corps l'empêchaient de courir. Ce fut donc en marchant, sa main pressée contre ses côtes, qu'elle se dirigea vers les portes de la ville. Les soldats qui y étaient stationnés ne jetèrent même pas un regard à la petite fille sale qui sortit des remparts en titubant. Ce serait rentrer à nouveau qui serait plus compliqué. Dans la plus que probable éventualité que Solveij ne trouve rien dans la forêt, elle devrait se rattacher discrètement à un groupe de voyageurs pour retourner chez elle.

Solveij tenta de faire taire les grognements de son ventre en mangeant des mûres qu'elle trouva à la limite de la forêt, mais la plupart avaient déjà été cueillies par des passants. Leurs jus étancha quelque peu sa soif. Elle essuya sur son pantalon déchiré le jus qui avait coulé sur ses mains. Ses doigts étaient trop couverts de terre pour que les lécher en vaille la peine.

Après une heure à fixer les ombres sous le couvert des arbres, pesant le pour et le contre de la possible désillusion à laquelle elle devrait faire face, Solveij se décida enfin et entra dans la forêt. Dans son monde, l'espoir et la déception étaient la même chose, et tandis qu'elle se faisait un chemin parmi les buissons et les troncs couverts de mousse, Solveij s'efforçait à ne rien ressentir.

Solveij connaissait bien la forêt. C'était un bon endroit pour enterrer des choses précieuses qu'on ne voulait pas voir dérobées. Après quelques heures de marche, à monter des buttes, à traverser des cours d'eau dans lesquels elle s'abreuva et se nettoya quelque peu, à escalader des rochers de la taille de maisons, elle arriva au cœur de la forêt. Là où les ombres étaient les plus grandes et les plus profondes. La petite fille continua de marcher, de chercher. La nuit n'allait pas tarder à tomber et la forêt était froide. Le silence régnait.

Ses pieds nus s'enfonçaient silencieusement dans la terre humide. Des craquements et cognements étranges retentissaient autour d'elle. Solveij se baissa, les yeux toujours fixés sur les buissons et branches autour d'elle, et ramassa une pierre à ses pieds avant de continuer son chemin. Les arbres devenaient plus grands, et la pente était sans fin, ne faisant que l'attirer vers le bas. Aurait-elle la force de remonter une fois qu'elle se serait rendue compte que sa quête était sans espoir ?

Solveij entrouvrit ses lèvres. Elle ne se souvenait pas de la dernière fois qu'elle avait utilisé sa voix. Même lorsqu'elle avait mal, elle ne criait pas. Faire du bruit, attirer l'attention, était tout aussi dangereux en ville que dans la forêt. Mais Solveij devait se forcer à le faire. Comment est-ce qu'elle pourrait la reconnaître sinon ?

Solveij prit une inspiration.

« Griff, » murmura-t-elle. Sa voix tremblante portait à peine jusqu'à l'arbre le plus proche. Les sons de sa langue natale étaient étranges dans sa bouche, tout comme le nom qui aurait dû lui être familier après toutes ces années.

« Griff, » appela-t-elle un peu plus fort. Elle continuait de faire son chemin à travers la forêt sombre. Il faudrait bientôt qu'elle se trouve un endroit où se cacher pour passer la nuit, car elle ne savait pas faire du feu.

Les ombres autour d'elle lui rappelaient des souvenirs qu'elle pensait avoir enterrés il y a des années. La petite fille était ramenait à la nuit il y a huit ans où elle avait été déposée aux remparts de la ville. « Kayja ! » avait-elle crié à l'ombre qui disparaissait au loin, l'abandonnant ici. « S'il-te-plaît, ne pars pas ! »

« Griff ! » hurla Solveij dans la nuit. Ses yeux s'écarquillèrent, et elle plaqua sa main contre sa bouche, comme si elle pouvait ravaler le cri qui venait d'en sortir. Elle s'immobilisa, se recroquevillant sur elle-même pour se faire plus petite.

Le silence autour d'elle était total, et son cœur accéléra. Il accéléra encore plus quand un grognement retentit derrière elle.

« Griff ? » couina la petite fille.

Ce furent ses années passées dans la rue qui lui sauvèrent la vie. Solveij se laissa tomber au sol, et le loup passa au-dessus d'elle, ses mâchoires se refermant dans le vide. Avant que ses quatre pattes n'aient retouché le sol, Solvei s'était relevée sur ses pieds. Elle serra un peu plus fort la pierre dans sa main et partit en courant.

La douleur n'était plus qu'une arrière-pensée. Seule la peur qui coulait dans ses veines et faisait battre son cœur comptait. Ainsi que le bruit de pattes martelant le sol qui retentissait derrière elle. Rapidement, Solveij trouva ce qu'elle cherchait. Elle se propulsa dans les airs et attrapa d'une main la branche du chêne. Elle tourna la tête juste à temps pour voir le loup bondir après elle. Avant que ses crocs ne puissent se refermer sur sa cuisse, elle lui écrasa la pierre contre le museau. Le loup retomba au sol avec un glapissement, et Solveij put se hisser avec ses deux mains sur la branche.

Solveij s'accrocha au tronc derrière elle, et regarda le loup se secouer la tête. Il leva ensuite le museau vers elle, montrant les crocs. Solveij montra les dents en retour. Elle lui rugit dessus, tout comme elle avait l'habitude de rugir sur les chiens qui essayaient de l'attaquer dans la rue. Le loup, contrairement à eux, ne se laissa pas intimider. Il grogna, pliant ses jambes arrière, prêt à bondir à nouveau.

Un grondement plus profond et puissant l'interrompit.

La queue entre les jambes et le ventre contre le sol, le loup se tourna vers la bête en couinant. Cette dernière, à peine plus grande que le loup et recouverte d'écailles noires, sortit des ombres entres les arbres et s'avança lentement vers l'animal. Les pupilles de ses yeux étaient fines, et les ailes sur son dos étaient levées pour la faire paraître plus grosse. Le grondement qui sortait d'entre ses crocs acérés commençait à se transformer en rugissement.

Le loup se retourna et partit en courant.

Le silence régna dans la forêt sombre autour d'elles. Solveij détourna les yeux de l'endroit où elle avait vu disparaître le loup et regarda la dragonne non loin de son arbre. Cette dernière n'avait plus rien à voir avec la bête sanguinaire qui avait fait fuir l'animal. Elle était maintenant recroquevillée sur elle-même, ses ailes couvrant une grande partie de son corps et elle levait un regard timide vers la petite fille, ses narines frémissant, comme si elle essayait de reconnaître une odeur.

Solveij se redressa dans son arbre pour descendre. La petite dragonne sursauta et se cacha derrière ses ailes tout en gémissant de peur. Solveij s'immobilisa. Elle hulula doucement dans la nuit, les sons étranges lui revenant aussi facilement que les mots de sa langue natale. L'aile se releva assez pour que la dragonne puisse lui jeter un coup d'œil craintif.

Doucement, Solveij descendit de l'arbre, continuant de hululer tout du long. Elle s'assit sur le sol et ferma les yeux. Elle se tut et tendit la main vers la dragonne. Plusieurs minutes passèrent sans que rien ne se passe, mais Solveij ne se découragea pas. Elle continua de tendre sa main, faisant fi de la fatigue et de la douleur.

Des écailles, chaudes et rugueuses, apparurent contre la peau de sa paume. Solveij sourit, soulagée. Elle n'en était pas sûre, les souvenirs étaient flous et ceux d'une enfant, mais il lui semblait que Griffnuit n'avait éclos que quelques jours avant que Kayja ne les abandonne ici. Quelques jours, c'était peu pour créer un lien avec son dragon.

« Je suis désolée d'avoir eu à t'oublier. »

Solveij était en colère qu'elle ait eu à le faire pour survivre. Maintenant encore des images, certaines familières et d'autres n'ayant ni queue ni tête, lui revenaient et Solveij s'efforçait de démêler les vrais souvenirs des rêves de l'orpheline de cinq ans qui venait d'être abandonnée aux portes de la ville.

Griffnuit gémit, et Solveij enroula ses bras autour d'elle, cachant ses larmes contre ses écailles.

XXX

Le soleil se leva sur la vallée, illuminant les flancs des montagnes, repoussant le froid et la brume qui alla se cacher aux creux des collines, et réveillant les oiseaux qui furent les premiers à voir ses rayons perchés sur les branches à la cime des arbres.

Plusieurs mètres plus bas, aux pieds d'un de ces arbres, se trouvait la dragonne enroulée autour de la jeune fille. Griffnuit n'était pas très grande, ce qui était normal étant donné son jeune âge, pourtant elle pouvait facilement entourer Solveij, utilisant ses ailes pour la recouvrir. La dragonne n'avait pas beaucoup dormi, se réveillant au moindre bruit, inquiète que quelque chose arrive à l'humaine qu'elle protégeait. L'odeur de ses blessures fraîches flottait dans l'air, se sentant à des lieues d'ici. Plusieurs fois Griffnuit avait dû gronder pour faire fuir un prédateur.

Lorsque Solveij se réveilla, elles se mirent en route en direction de la ville. Encore une fois, la petite fille s'arrêta au cours d'eau pour boire, puis elles le traversèrent et continuèrent leur chemin.

Solveij était inquiète. Encore une fois, elle serait forcée de laisser sa dragonne dans la forêt car elle ne pouvait l'emmener en ville. Les habitants paniqueraient devant la vue d'un animal qu'ils n'avaient jamais vu. Ils penseraient sûrement qu'il s'agissait d'un démon et tenteraient de la tuer. Ou pire, de la lui prendre et de l'exploiter. Quant à Solveij, elle ne pouvait vivre dans la forêt, n'en connaissant ni les règles, ni les moyens d'y survivre. L'eau était suffisamment facile à trouver, mais elle ne pouvait pas en dire de même de la nourriture. Et tout cela était sans compter les loups et les bandits qui vivaient déjà dans ces bois.

Solveij, agenouillée devant sa dragonne, sa tête écailleuse dans ses mains, expliqua qu'elles devaient se séparer à nouveau, mais qu'elle reviendrait le lendemain. Et le jour d'après également. Que maintenant qu'elle savait qu'elle existait, plus rien ne les séparerait. Griffnuit garda ses grands yeux brillants sur elle, les appendices sur sa tête tournés vers le bas. Solveij ferma les yeux, collant son front au sien.

« C'est promis. Je reviendrai toujours, » murmura Solveij.

Griffnuit poussa un gémissement, mais au final elle la laissa partir. repartant dans les ombres de la forêt de son côté.

Solveij coinça une mèche grasse et sale derrière son oreille, en profitant au passage pour essuyer une larme qui lui avait échappé. On ne pouvait pas la voir comme ça. Les émotions, surtout la tristesse, étaient un signe de faiblesse pour les autres. Et les faibles étaient des proies faciles.

Elle approchait de l'orée de la forêt, là où les troncs d'arbres étaient de plus en plus espacés et où les sons de la ville se faisaient déjà entendre, lorsque cinq garçons lui coupèrent la route. Ils avaient tous à la main des récipients et des débris qui pouvaient servir de pelles pour creuser la terre. Solveij repensa à la couverture qu'elle gardait cachée dans un mur et les objets qu'elle avait elle aussi enterrés de ses mains nues dans ces bois au fil des années.

Quatre des garçons tournèrent des regards surpris vers elle, semblant être tout autant pris au dépourvu qu'elle. Le cinquième cependant, la regarda avec suspicion.

Eric, le reconnut Solveij avec panique.

Elle n'en laissa rien paraître cependant, lui rendant un regard dur qui aurait fait fuir enfants et adolescents s'il n'avait pas été accompagné d'un corps si petit et maigrelet. Eric était plus âgée qu'elle, mais plus jeune qu'Isa qui utilisait ses seize ans comme une marque de pouvoir. Il était grand et son manque de graisse révélait les muscles sous sa peau couverte de terre. Ses visage émacié lui donnait un air effrayant plutôt que faible. Il montrait fièrement la cicatrice qu'il avait au cou.

Solveij se souvenait de la première fois qu'elle l'avait vu. C'était il y a cinq ans, et il n'était encore personne à l'époque – il n'existait pas encore d'Eric le Fort et d'Isa la Sans-peur dans les rues de la ville. Solveij, avec son accent à couper au couteau et ses mots maladroits dans cette nouvelle langue, lui avait demandé de l'aide. Eric lui avait craché au visage.

« J'avais entendu dire que vous, les gens du nord, vous étiez de vrais barbares, assoiffés de sang. Ils ont dû se tromper, » avait-il dit. À peine le dernier mot était sorti de sa bouche, que Solveij l'avait giflé. Eric l'avait poussée par terre et lui avait donné un coup de pied dans le ventre en retour.

La deuxième fois qu'elle l'avait vu, ou plutôt qu'elle lui avait parlé, était il y a seulement un an. Le nom d'Eric le Fort était déjà murmuré par les enfants des rues. Elle avait demandé à rejoindre son groupe, estimant en être à la hauteur. Un de ses sous-fifres avait alors tracé un cercle dans la terre de la place centrale, déserte à cette heure de la nuit, et Eric lui avait ordonné de se battre avec un autre garçon qui voulait la même chose qu'elle. Le premier à réussir à faire sortir l'autre du cercle gagnerait sa place dans sa bande. Après deux nez brisés, un cocard pour elle, et une dent de perdue pour lui, Solveij avait réussi à le faire sortir du cercle. Elle s'était tournée vers Eric, fière d'elle-même, mais Eric avait refusé de la prendre, et choisit le garçon à la place. « C'est injuste, » avait-elle crié. Il lui avait répondu que personne ne voulait d'une étrangère comme elle dans le groupe.

Maintenant, Eric la regardait de la tête aux pieds, remarquant ses blessures et son air fatigué.

« Qu'est-ce que tu es venue enterrer ? » demanda-t-il.

Solveij ne répondit rien, continuant de le dévisager de ses yeux bleus foncés.

« Ça doit être gros si elle y a passé toute la nuit, » rajouta un de ses sous-fifres.

« Et ça doit être sacrément cher si elle s'est donnée tellement de mal pour le cacher, » dit un autre.

Eric plissa les yeux devant son silence. Ses poings se serrèrent.

« Je ne me répéterai pas une deuxième fois. Qu'est-ce que tu es venue enterrer ici ? » demanda-t-il.

« Rien, » répondit Solveij, sachant pertinemment qu'il ne la croirait. « Je suis partie chercher des baies. » Cela se saurait s'il y avait assez de baies pour se nourrir dans la forêt.

Les sous-fifres tournèrent leurs regards vers Eric, sachant déjà ce qui allait suivre. Leur chef hocha la tête. Solveij n'était même pas encore remise de ses blessures de la veille qu'elle allait à nouveau se faire tabasser.

Un des garçons sortit un couteau de sa poche.

Solveij se figea. Ce ne fut pas la peur cependant qui l'envahit tandis qu'elle le regardait s'approcher d'elle, la mort tenue fermement dans son poing. Ce fut la colère. Car il allait lui faire briser sa promesse à Griffnuit.

Solveij, aussi vive qu'un serpent, saisit son poignet et retourna le couteau contre lui. Un couinement s'échappa des lèvres du garçon tandis que ses yeux se baissaient vers la lame sale et mal aiguisée qui était enfoncée dans son ventre. Son sang s'échappa à flot de la plaie, rappelant à Solveij le courant de la rivière dans laquelle elle s'était baignée la veille. Rien ne pourrait l'arrêter.

Le garçon tomba au sol et Solveij ne fit rien pour l'arrêter, le couteau encore dans la main. Les yeux du garçon étaient seulement mi-clos, sa respiration bien que lente était encore là, mais elle savait qu'il était déjà mort. C'était une bonne chose qu'il soit mort dans la forêt et non en ville, ainsi ses amis prendraient peut-être la peine de creuser un trou pour lui aussi.

Solveij releva les yeux vers Eric. Ce dernier la regardait déjà, une émotion qu'elle n'aurait pu nommer sur son visage. Ce n'était pas de la peur, mais ce n'était pas de la colère non plus. C'était la même expression qu'il avait eu lorsqu'elle l'avait giflé, et plus tard lorsqu'elle avait réussi à faire sortir le garçon du cercle.

« Dégage, » ordonna-t-il.

Les trois autres garçons, tout comme Solveij, lui lancèrent des regards surpris. Rarement les enfants se tuaient entre eux. Ils s'insultaient, bien sûr. Ils se frappaient, forcément. Mais ils se tuaient rarement. Pourquoi le faire quand ils avaient déjà tous la faim, le froid, la fatigue et les soldats aux trousses ?

Il y avait cependant une loi qu'ils suivaient tous : une mort pour une mort. Et Eric venait de la briser.

Solveij ne savait pas quoi dire, pas quoi faire. Le couteau pendait mollement dans sa main.

« Pars, je te dis, » cria Eric, la rage émanant maintenant de tout son être. « Dégage de cette ville, c'est mon territoire ! DÉGAGE ! »

Solveij se retourna et partit en courant. Les buissons des sous-bois se refermèrent derrière elle, comme des portes qui refuseraient d'à nouveau s'ouvrir. Le couteau encore serré dans la main, elle s'enfonça dans les ombres de la forêt.

Ce ne fut que bien plus tard qu'elle se rendit compte qu'elle ne reverrait plus sa couverture.


Rencontre d'un des personnages principaux et de sa moitié dragonesque. Je ne vous mentirai pas, je pense que parfois Solveij va être difficile à comprendre et à aimer. Il y aura un long chemin avant qu'elle devienne quelqu'un de bien, et il y aura un encore plus long chemin avant qu'elle décide de se libérer de son passé et qu'elle découvre qui il est ou qui elle veut être. Quant à Griff, il faudra patienter un peu plus avant de découvrir qui elle est.

En tout cas, j'espère que vous avez apprécié. Pour le prochain chapitre, on retrouvera des têtes un peu plus familières, promis !

- klara