Pas de thème particulier pour celui-ci, juste une idée qui m'est venue après avoir fait un dessin.
Souvenirs
L'homme avait surpris le mouvement de la porte, qui s'était légèrement entrebâillée, et derrière laquelle apparut une frimousse qui n'avait strictement rien à faire là. Il se leva vivement, et ouvrant presque brutalement le battant, tomba face à face avec une fillette de dix ou douze ans, portant l'uniforme des enfants du camp.
- Qu'est-ce que tu fiches ici, toi ? lui demanda-t-il.
C'était tout sauf un endroit pour un enfant. Les bureaux du département scientifique détaché pour accompagner la mission cambodgienne de l'armée de Terre n'étaient, de loin, pas fait pour accueillir les minots. Certains militaires, postés sur la base pour plusieurs années, avaient rapatrié leurs familles, qui vivaient avec eux dans la caserne. Mais apparemment, cette gamine n'était pas allée suivre les cours qu'on proposait dans l'institut ce jour-là.
A moins que la journée ne fût finie, et que le scientifique eût simplement perdu la notion du temps.
- Je ne voulais pas vous déranger, s'excusa la petite.
Si elle l'avait dit timidement, elle lui parut loin de se laisser démonter.
- Mike, qu'est-ce qui se passe ? l'apostropha-t-on de l'autre côté du bureau.
La voix, l'homme l'identifia immédiatement. Il poussa un soupir, sachant que s'il ne congédiait pas l'enfant dans la minute, il n'aurait jamais fini ses calculs à l'heure.
- Bon, allez, soupira-t-il. Ce n'est pas un endroit pour toi, va jouer ailleurs.
- Mike ?
C'allait être pour sa pomme … Une tignasse blanche passa l'étagère – leur bibliothèque improvisée en réalité – remplie de livres et d'outils en stockage ; étonnée, elle releva la lentille monoculaire qu'elle portait, pour voir le visage de la fillette sans que l'image ne soit agrandie par vingt. Malgré la couleur de ses cheveux, elle paraissait jeune encore, certainement âgée de moins de quarante ans ; son visage émacié, d'une maigreur maladive tout comme l'était son corps, accusait un travail acharné et sans répit.
- Oh, nous avons une petite curieuse, n'est-ce pas ? rit la femme en voyant la personne avec qui Mike se débattait.
- Professeur, elle n'a rien à faire ici, ces bureaux sont interdits aux civils.
- Et c'est même étonnant qu'elle soit parvenue jusque-là …
Elle semblait s'en amuser, plus que de condamner le comportement de la petite. La femme aux cheveux blancs s'approcha de la fillette, et se pencha vers elle.
- Alors, que nous vaut ta présence ici ?
La gamine, soudain plus impressionnée par elle que par l'homme, baissa les yeux, navrée de les avoir dérangés.
- Toutes mes excuses, je ne voulais pas …
- Qu'est-ce que tu es venue faire ici ma belle ? lui demanda la femme.
- C'est vrai que vous avez une lunette astronomique dans ce bureau ?
La curiosité l'avait emporté chez la petite. Ça la fit rire, et elle se releva, tandis que le prénommé Mike redressait ses lunettes sur son nez, sévère.
- C'était donc ça … Ça t'intéresse ?
- Oui.
- Professeur, intervint Mike, nous n'avons pas le temps de jouer les enseignants, nous avons du travail. J'appelle la sécurité pour qu'ils la reconduisent chez …
- Allons, je m'en occupe. Je vous promets que vous aurez mon analyse à vingt heures sonnantes, comme prévu.
- Il est dix-neuf heure trente-six.
- Vous l'aurez.
En désespoir de cause, Mike retourna à son bureau, et se versa à nouveau dans ses calculs. Amusée, la femme poussa un soupir, puis se tourna vers la petite.
- Décidément, tu as bien de la chance …
- Si vous préférez que je parte, je m'en irai, se confondit une nouvelle fois l'enfant.
Elle parlait de façon très adulte, pour une gamine.
- Dis-moi, comment ça se fait que tu sois ici ?
- Mon Papa est militaire. Mais il ne rentrera pas ce soir, je suis toute seule pour le moment.
- Et tu t'es dit que tu allais visiter les locaux secrets de l'Armée de Terre ?
- Non. Papa m'a dit qu'une lunette avait été installée ici. Je m'ennuyais, et je voulais la voir …
- C'est quoi ton nom, Princesse ?
La femme était à la fois attendrie et fort amusée par la curiosité de cette gamine. Et sa façon de parler avait fini de la convaincre qu'elle avait bien fait de se proposer pour lui faire visiter.
- Wyndham, Madame. Lorelei Wyndham.
Après coup, elle réalisa qu'il y avait une étiquette sur l'uniforme de la petite.
- Wyndham … Oh, mais tu es la fille du major Charles Wyndham, c'est ça ?
La fillette acquiesça. Un sourire s'élargit sur le visage de la scientifique.
- Tu peux laisser tomber les « Madame ». Appelle-moi Liv, d'accord ?
- Oui Madame.
Elle l'invita à la suivre. Leur laboratoire improvisé se rapprochait plus du bric-à-brac que d'un espace de travail à proprement parler. Lorelei prenait grand soin de ne toucher à rien, et se rendait bien compte que le moindre courant d'air de sa part aurait fait s'effondrer des piles de papiers imprimés. Au demeurant, il n'y avait que le bureau du prénommé Mike qui était correctement ordonné.
Leur observatoire et salle de travail était installée là : on leur avait attribué ce baraquement qui avait jusqu'alors servi de dépôt de stockage, bien qu'il fût à l'origine construit pour le genre de tâches qu'étaient supposé accomplir les deux scientifiques. Les militaires en avaient débarrassé une partie, mais les deux scientifiques étaient forcés de travailler dans les restes de ce dépôt, entre les caisses de munitions et les rations.
- Voilà notre petit bijou.
Elle l'avait annoncé en désignant la lunette qu'on leur avait ramené de Phnom Penh et installé quelques jours auparavant. L'instrument était immense, et semblait incroyablement complexe : il se rapprochait moins d'un outil de calcul conventionnel que d'un de ces instruments fantasmatiques qu'on peut dépeindre dans les livres. Cela s'expliquait par le fait que la lunette fût couplée à un ordinateur extrêmement puissant, qui se servait de ces embranchements mécaniques pour faire ses calculs ; les différentes lentilles du télescope pouvaient être interchangées, pivotant sur des axes métalliques qui scintillaient quand elle était traversée par des rayons de lumière échappés de la verrière du plafond.
La petite, ouvrant de grands yeux, contempla ce pour quoi elle était venue.
- Je pourrais essayer ? demanda-t-elle timidement.
- Tu veux ?
L'entraînant près de la lunette, la femme appuya sur une télécommande qui fit pivoter l'intégralité de la plateforme sur laquelle elles se trouvaient. Impressionnée, la fillette n'osait à peine bouger. La scientifique actionna ensuite plusieurs molettes, et une lentille teintée vint s'ajouter à celles déjà en place.
- Regarde, et dis-moi s'il faut que je l'ajuste à ta vue.
La gamine approcha son visage de l'œilleton ; à la surprise de la scientifique, l'enfant avança sa main vers le cran pour ajuster la netteté, et d'un geste sûr et maîtrisé, régla elle-même l'instrument à sa vue.
- C'est le Soleil ! s'exclama-t-elle, fascinée, en reconnaissant les éruptions sur l'étoile.
- Oui, c'est le Soleil, rit le Professeur, amusée.
Elle semblait ne plus pouvoir décrocher son regard de l'étoile brûlante qu'elle percevait à travers la lunette.
Tandis que la petite regardait, comme envoutée, l'image que lui révélait le télescope, la scientifique descendit de la plateforme, attrapa une clef sur son bureau, et la posa sur celui de Mike. Elle savait qu'elle aurait eu le temps de montrer à la gamine comment fonctionnait la lunette, étant donné qu'elle avait fini l'analyse en question plusieurs heures auparavant. Elle avait avancé le travail programmé pour le lendemain, elle pouvait bien faire une pause.
- Merci.
L'homme s'en saisit, aussi sévère qu'à l'accoutumée, et reprit ce qu'il faisait, laissant l'astronome retourner auprès de la fillette.
- Pourquoi êtes-vous venus travailler ici ? demanda doucement Lorelei.
- Dans une semaine, une comète va passer au-dessus de la Terre. On n'aurait pas pu la voir depuis Detroit, il fallait que je vienne faire mes observations ici. Mickael aussi travaille aux Etats-Unis, et il me supporte jusqu'au Cambodge.
- Vous auriez pu les faire depuis l'espace, pourquoi venir ici ?
- On espère qu'il y ait des chutes de roches après son passage. Et d'après Mike, c'est ici qu'elles vont tomber.
- Et à quoi serviront ces observations ?
- Ça c'est secret Princesse. En revanche, ce que je peux te dire, c'est qu'on est aussi là pour tenter d'identifier des formes de vies extra-terrestres.
- C'est vrai ?
- Absolument.
On frappa à la porte, et Mickael, désespérant de pouvoir un jour travailler sans être dérangé, alla ouvrir.
- Oh, Professeur Rothko, désolée de vous déranger, s'excusa une femme en uniforme. Je cherche une des petites du centre civil, Lorelei, vous ne l'auriez pas vue ? On m'a dit qu'on l'avait vu passer près de votre baraquement …
Entendant cela, le Professeur invita Lorelei à la suivre dans l'autre partie de la pièce, permettant à Mickael de retourner à son bureau quand elles eurent dépassé la pseudo-bibliothèque.
- Lorelei ! s'écria la responsable, qu'est-ce que tu fais là ?
- Je vous prie de m'excuser, je ne voulais pas vous inquiéter.
- Tu vas avoir des problèmes, jeune fille. Ton père sera prévenu.
La fillette baissa les yeux, un peu agacée de ces menaces. Son père se mettrait en colère, mais moins parce qu'elle s'était esquivée de la pension que car il n'aimait pas que sa fille s'occupe d'astronomie. Il avait d'ailleurs revendu tous les livres de sa femme pour que sa petite ne tombe pas dessus.
Ses joues virant au rouge, la surveillante de la pension s'agitait en la grondant, la chaleur humide des forêts cambodgiennes n'aidant pas son visage à reprendre une teinte plus naturelle.
Lorelei échangea un regard avec Liv : celle-ci riait sous cape, les bras négligemment croisés sur la poitrine, semblant presque dégingandée dans sa blouse blanche de scientifique. Poliment, la petite remercia la chercheuse, puis avança pour suivre la responsable.
- Attendez une seconde.
Attrapant un volume sur l'étagère au risque de faire s'effondrer l'intégralité de celle-ci, la scientifique lui tendit un livre.
- Tiens, prends-le, ça pourrait te servir si l'école est de nouveau barbante.
Elle fit un clin d'œil à la gamine, tandis que la surveillante serrait les dents.
- Merci beaucoup.
Charles s'était endormi, allongé contre sa mère dans le canapé du salon. Le petit serrait sa peluche contre lui : celle-ci commençait à avoir du vécu, Lorelei l'avait rapiécée à plusieurs reprises. Cette dernière lisait un ouvrage au titre aussi long que rébarbatif. Plutôt que de s'embêter à lire le nom de l'ouvrage, il préféra embêter Lorelei. Et puis, le titre était en anglais : il ne le comprendrait pas.
- Qu'est-ce que tu lis ?
- De la déformation variable de l'espace-temps par les étoiles de type Mira d'Olivia Brooks, lui répondit la terrienne.
Dessler considéra un instant sa réponse.
- Ton livre a été publié avant qu'Iscandar ne vous apporte l'énergie à impulsion ?
- C'est une réédition augmentée. Les analyses ont été revues en fonction des calculs réalisés à propos du noyau à impulsion.
- Je vois.
- Pourquoi cet intérêt soudain pour les théories astrophysiques ?
- Pour savoir, répondit-il en s'asseyant dans un fauteuil du salon de la terrienne. Quand est-ce que tu t'es intéressée à cette science ?
- Assez tôt je pense …
Si ses souvenirs du Cambodge lui étaient parfois flous, elle se souvenait très bien de la lunette du Professeur, et du Soleil, qu'elle voyait pour la première fois en l'ayant pourtant toujours vu.
- Le Professeur Olivia Brooks … Chaque année ou presque ses travaux provoquent des tollés dans le monde scientifique.
Au fond d'elle, Lorelei se doutait que cela devait profondément amuser la chercheuse.
Son regard se posa doucement sur Dessler, pensivement assis dans ce fauteuil en face d'elle. La femme baissa son livre, et caressa les cheveux de son fils, échangeant avec l'ancien dictateur un sourire attendri.
Et aujourd'hui, elle se demandait quelle tournure prenaient ses recherches sur des formes de vie extra-terrestres …
