S'il y avait bien une chose que Willas Tyrell exécrait dans la vie, c'était la pitié. Pas celle qu'il pouvait éprouver pour les autres mais plutôt celle que les gens lui portaient. Malheureusement pour lui, désormais, c'était le sentiment premier que les gens éprouvaient lorsqu'ils le voyaient.
« Pauvre Willas. »
Pauvre Willas qui était tombé de son cheval. Pauvre Willas qui avait passé des mois à l'hôpital. Pauvre Willas qui s'était fait largué par sa copine alors qu'il était encore branché de partout ? Pauvre Willas qui avait fait une dépression. Et pauvre Willas qui se retrouvait à même pas trente ans sans aucuns buts dans la vie.
C'était cela la triste réalité. Il n'avait aucune idée de ce qu'il allait faire du restant de ses jours. Bien évidemment, il avait commencé une reconversion professionnelle. En réalité, il n'aurait même pas été obligé de la faire, étant l'aîné du clan, une partie de la fortune des Tyrell et la direction des affaires lui revenaient de droit. Mais il en voulait plus. Il ne voulait pas se contenter de prendre ce qu'on lui donnait. Willas avait toujours été un battant. Il s'était battu pour ses titres toute sa vie. S'il y avait bien une chose que l'équitation lui avait appris, c'est que rien ne venait tout seul et que surtout rien n'était acquis. C'était ce dernier point le plus important. Willas était tombé sur une erreur bête et simple. Quelque chose qui n'aurait jamais dû arriver à un champion de son niveau.
Et pourtant, cela était arrivé.
« La vie est imprévisible », lui avait répondu sa psychologue quand Willas lui avait exposé le fond de sa pensée. Il savait très bien qu'elle avait raison. Les choses peuvent changer radicalement du jour au lendemain. Mais dans son esprit, cela n'aurait jamais dû lui arriver à lui.
Lorsqu'il s'était réveillé de son coma, Willas s'était retrouvé dans un corps complétement détruit, mais qui surtout lui semblait inconnu, comme s'il s'agissait du corps d'un autre homme. Alors qu'il était auparavant un homme musclé, athlétique et beau, il s'était réveillé dans une enveloppe charnelle faible et chétive. Ses muscles avaient fondu pendant son coma, ses organes avaient été affectés par son plus que long sommeil.
Willas n'était pas du genre à se vanter et à faire passer le physique avant tout, mais il se devait d'appeler un chat un chat. Le ciel est bleu, l'eau mouille et Willas Tyrell était beau. Il l'avait toujours su car il l'avait toujours vu et entendu. On le complimentait et il s'admirait. Même s'il savait que ses frères étaient surement considérés comme factuellement plus beaux que lui, Willas avait compris qu'il était beau et que cela serait toujours un avantage dans la vie pour lui. Même lorsqu'il faisait encore des compétitions au haut niveau, il savait que les gens avaient un petit quelque chose pour lui. Était-ce que les anglophones appellent le pretty privilege ? Peut-être. Sûrement.
Mais volà, être beau ne lui avait pas empêché de se coincer le pied dans l'étrier et d'être traîné par son cheval sur plusieurs dizaines de mètres. La beauté n'est qu'une façade, ce qui compte c'est ce qui est à l'intérieur.
Pauvre Willas qui était à la fois détruit de l'intérieur et de l'extérieur.
Willas n'était pas très croyant, et sa famille ne l'était pas vraiment non plus. En réalité, les Tyrell continuaient d'aller à l'église plus par convenance sociale que par réelle spiritualité. Mais comme beaucoup de personnes qui traversent des épreuves, le jeune homme avait ressenti une sorte d'appel au lendemain de son accident. Peut-être que s'était parce qu'il avait juste besoin de parler à quelqu'un d'extérieur, mais il avait demandé un entretien avec l'aumônier de l'hôpital.
Le Père Mathys était un homme bon, il l'avait immédiatement perçu. Il y a de ces personnes qui aiment sincèrement les autres, et le père Mathys était de ceux-là.
A peine rentré dans la chambre, dont les rideaux étaient fermés depuis plusieurs jours (à ce moment, Willas ne supportait plus de voir le jour et les rideaux étaient ouverts seulement lors des soins), qu'il les avait ouvert, clamant que le Seigneur offrait la lumière à ses enfants et que ses enfants avaient besoin de voir la lumière pour aller bien.
Willas avait ri d'incrédulité. Comment réagir quand la première phrase de quelqu'un que vous venez de rencontrer est celle-ci ? Puis le prêtre avait tiré le fauteuil de la chambre et c'était installé à son côté (le gauche, comme s'il ne voulait pas masquer à Willas la lumière qui rentrait désormais par la fenêtre).
« Comment voulez-vous que je vous appelle ? » lui avait-il ensuite demander. Cela pouvait paraître futile, mais Willas avait profondément apprécié cette marque de politesse. Il n'aurait sûrement pas supporter un « mon fils » ou encore un « mon enfant », car cet homme (aussi respectable soit-il) n'était sûrement pas son père, et il refusait formellement que quiconque qui n'était pas de son cercle familial proche l'infantilise d'une telle sorte.
« Willas. Ce sera très bien, merci. » avait-il répondu, après avoir éclairci sa voix. Elle était enrouée, il faut dire qu'il ne parlait pas beaucoup à cette période de sa guérison, à part au personnel médical qui passait plusieurs fois par jour et à sa famille qui se relayait pour qu'il ait au moins une personne par jour à son chevet. Même s'il savait que c'était une attention et que sa famille pensait bien faire, ces constantes visites avaient commencé à lui peser, parce qu'il savait qu'elles représentaient une perte de temps considérable pour son entourage qui était très occupé. Lorsqu'il avait tenté d'aborder le sujet avec sa mère, celle-ci l'avait rembarré d'une façon véhémente, arguant qu'il était tout à fait normal qu'ils soient présents pour lui et qu'il était hors de question que ces visites quotidiennes cessent jusqu'à ce qu'il soit de retour à la maison. Et pour couper court à toute discussion, elle avait rajouté qu'elles dureraient des années s'il le fallait.
Willas se rappelait encore la peine dans les yeux de sa mère quand il avait évoqué la possibilité que ces visites soient une corvée pour sa famille. Il n'avait jamais compris pourquoi sa mère avait mal quand il se considérait comme une perte de temps. Car il l'était désormais. Il avait perdu toute utilité pour la société. Il n'était qu'un homme cassé, brisé, handicapé, qui ne pourrait sûrement jamais remarcher de toute sa vie. Mais cela, il ne l'avait jamais dit à personne.
Sauf à deux. Sa psychologue, et le père Mathys. Le prêtre avait attentivement écouté toutes ses pensées, sans jamais l'interrompre. Willas ne se rappelait plus combien de temps son récit avait duré, mais il se rappelait que lorsqu'il eut fini, l'homme assis à ses côtés lui avait souris. Rien de plus.
Et quel sourire. Le père Mathys lui avait souris de la même façon que les gens profondément religieux sourient aux autres. s'il pouvait l'associer à une image, ç'aurait été les statues de la Vierge, dans les églises. Lorsque sa grand-mère le traînait de force à la messe le dimanche matin lorsqu'il était encore enfant, le petit Willas passait la majorité du temps de l'office à être la tête dans les nuages et à laisser son regard s'égarer sur les hauts plafonds de l'église. Souvent, il s'attardait sur les statues et plus particulièrement sur les visages de celles-ci. Il adorait analyser leurs expressions. Certaines étaient tristes, d'autres passionnées, et d'autres aimables et attrayantes. Les statues de la Vierge faisaient partie de cette catégorie. Elles avaient un joli sourire doux, apaisé, réconfortant. Un sourire de mère, de personne qui veille sur les autres sans jamais rien attendre en retour. Un sourire qui veut dire « je suis là quand ça ne va pas ». C'était de ce sourire si particulier dont Willas avait eu besoin ce jour-là et le père Mathys lui avait donné.
Et pour répondre à ce sourire, pour la première fois depuis quatre mois, Willas sourit à quelqu'un.
C'est en sentant l'odeur de renfermé qui se dégageait de la housse de son costume que Willas comprit qu'il n'était pas sorti en public depuis très longtemps. Sa mère lui avait ordo…demandé de vérifier s'il avait encore un costume mettable pour les fiançailles de son frère et le jeune homme, conscient qu'il avait tout intérêt à en trouver un rapidement afin d'éviter une pénible séance boutiques, avait donc ouvert la section « costumes » de son vaste dressing.
Il espérait sincèrement pouvoir encore entrer dedans. Il avait perdu du poids après son accident, à cause du coma, puis il en avait gagné durant sa rééducation. Si sa carrure de sportif était encore visible, il n'avait plus l'air aussi athlétique que durant sa carrière. Evidemment, l'arrêt total et soudain d'activité sportive avait eu un impact à la fois sur son allure physique, mais aussi sur sa santé mentale et physique. L'accident l'avait marqué, aussi bien physiquement que mentalement. Tout était pénible à faire. Son corps lui faisait mal, en permanence. Les médecins l'avaient prévenu.
« La douleur sera toujours présente Monsieur Tyrell. Mais on finit par s'y habituer. Elle sera toujours là, mais vous parviendrez à prendre le dessus et à la dominer. »
Au début, il avait pensé que les docteurs lui mentaient et lui faisaient miroiter un futur idéal, juste pour le maintenir à flots. Les premiers mois de rééducation avaient été atroces. Car on a beau se réveiller d'un coma soudainement, d'un moment à l'autre, il faut des mois pour en sortir complétement. Il y avait tous les troubles qui venaient après : les pertes de mémoire, les problèmes cognitifs, les pertes de repères… mais petit à petit, ils s'étaient estompés. Mais la douleur, elle, était restée. Et elle était bien présente.
La douleur était un peu comme un patron désagréable. Il ne l'aimait pas, il la détestait même, mais Willas était obligé de vivre avec et de se conformer à ses exigences. Cependant, s'il faisait bien son travail, c'est-à-dire ses exercices de physiothérapie et ses exercices de renforcement, elle pouvait quelque peu s'effacer, comme un patron satisfait devant une tâche bien exécutée. Alors Willas jouait les bons employés : il allait voir son kinésithérapeute trois fois par semaine, son ergologue, son entraîneur personnel, effectuait des exercices supplémentaires quand il en ressentait le besoin. Et ça allait mieux.
Cependant, quand la douleur était présente, il lui était impossible de l'oublier. Elle rentrait partout dans son corps, se dégager une place de maitre dans son esprit et il était impossible au jeune homme que de pensait à autre chose que « j'ai mal ». forcément, la plupart du temps, la douleur venait de sa jambe, qui porterait les séquelles à vie de sa chute. Mais quelquefois, les douleurs apparaissaient autre part : dans son dos, dans ses cervicales et même parfois dans les mains.
Avoir mal quelque part, c'est aussi avoir mal à des tas d'endroits différents aussi. La plupart des gens ne se rendaient pas compte d'à quel point avoir un problème physique à un seul endroit du corps peut en causer des dizaines d'autres. Willas avait fait partie de ces gens-là et il ne s'était jamais intéressé à la vie des personnes en situation de handicap lorsqu'il n'était pas…comme ça. Pourquoi l'aurait-il fait ? Il allait parfaitement bien à l'époque. Ce n'était pas qu'il était méprisant, il était juste concentré sur sa carrière, sur ses futures compétitions, sur ses entraînements, sur tout ce qui le passionnait.
Mais maintenant, c'était lui qui avait perdu de ses capacités physiques, et il comprenait à quel point la vie était dure pour ceux et celles qui ne sont pas comme tous les autres. Le pire étant que la compensation d'un problème en entraîne généralement d'autres. Au tout début, Willas ne pouvait absolument pas marcher. Alors, on lui avait évidemment donné un fauteuil roulant, pour lui permettre d'être mobile et plus autonome. Ravi au début, Willas avait rapidement déchanté en se rendant compte d'à quel point la vie était plus compliquée lorsque l'on n'a pas ses deux jambes. Il y avait tout d'abord les douleurs aux mains, épuisées de tourner et de forcer à longueur de journée. Puis il y avait l'endolorissement des jambes et du dos, les courbatures et aussi les infrastructures. Rien n'était adapté à la vie en fauteuil roulant. Pas même sa propre maison.
Il était évident que ses ancêtres n'avaient pas conçu Hautjardin pour quelqu'un qui ne pouvait pas marcher. Willas s'estimait cependant chanceux de ne pas avoir vécu à l'époque de la construction du château, car il y aurait sûrement considéré comme complétement infirme, et donc bon à jeter par-dessus la muraille, afin de se débarrasser d'un poids mort désormais inutile au combat.
Willas avait pu se débarrasser du fauteuil roulant relativement rapidement. Ses médecins avaient été impressionnés par sa capacité extrêmement rapide de récupération, qu'ils avaient attribués à son mental de sportif de haut niveau, poussé par la compétition et l'obtention rapide de résultats. C'était une des choses que sa psychologue lui avait fait remarquer : sa tendance à vouloir tout, trop vite. Willas en voulait toujours plus. A peine réveillé, il avait voulu sortir du lit. Une fois sorti du lit, il avait voulu se déplacer, une fois mobile, il avait voulu marcher…Peu à peu, le jeune homme était entré dans un cercle vicieux d'obtention de résultats, qui lui causait de se sentir mal dès l'instant où il ne réussissait pas quelque chose tout simplement parce que c'était encore trop dur pour lui.
Si ses médecins et ses proches essayaient de le rassurer en lui disant que chaque parcours de récupération était unique et personnel, il ne pouvait s'empêcher de vouloir sa vie d'avant, même s'il savait que celle-ci ne reviendrait jamais.
De temps en temps, il revoyait le père Mathys également. Sa présence réconfortante était un plus dans sa vie. Même aujourd'hui, près de six ans après avoir quitté le centre, les deux hommes s'appelaient encore de temps en temps, pour prendre des nouvelles. Le Père Mathys avait lui aussi finit par quitter l'hôpital, et était devenu aumônier dans un camp de réfugiés. Quand Willas lui avait demandé quelle était la raison qui l'avait poussé à quitter le confort du centre, où il était nourri, logé et sûrement bien rémunéré, l'homme de foi lui avait répondu que s'il avait voulu avoir une vie confortable, il n'aurait pas choisi les ordres, et que sa place était auprès de ceux dans le besoin.
« Sincèrement Willas, je pense que vous étiez bien l'un des seuls patients qui avait réellement besoin de moi. Les autres pouvaient très bien s'en sortir. Vous étiez le seul auprès de qui je me sentais utile, à une certaine époque. »
Willas n'avait pas su comment prendre et surtout comprendre cette confession inattendue. C'était l'une des premières fois que le père Mathys se confier de cette façon à Willas. C'était presque toujours dans le sens inverse que les choses se passaient. Devait-il être heureux d'avoir permis au père Mathys de se sentir utile auprès d'une personne dans le besoin, chose qui l'avait poussé à entrer dans les ordres, ou devait-il se sentir triste d'avoir été si désespéré qu'un homme s'empêche de partir vers de nouveaux horizons à cause de son mal-être ?
Dans tous les cas, cette période de sa vie était définitivement finie et il commençait à enfin aller de l'avant depuis quelques années. Cependant, il savait que les autres avaient pris de l'avance comparé à lui. Peu importe ce que lui disait les autres, les années qu'il avait passé à se soigner était du temps perdu sur son avancée dans la vie.
Il avait vingt-sept ans désormais, ses connaissances étaient presque tous mariées et certaines commençaient à avoir des enfants. Et il restait lui, une fois de plus à la marge. Il n'avait plus eu de petite copine depuis la dernière en date et leur histoire commune s'était achevée en désastre.
Willas se sentait en retard sur les autres et aller non-accompagné à la fête de fiançailles de son petit frère n'aillait certainement pas l'aider à se sentir mieux.
Lorsque Margeary et lui avaient annoncé à leur famille leur intention ne pas amener quelqu'un à la fête, les réactions avaient été mitigées. Les principaux concernés, Garlan et Leonette, avaient répondu que peu leur importaient qu'ils soient accompagnés ou pas, le plus important étant qu'eux soient là. Loras avait immédiatement proposé de faire jouer ses contacts, afin de leur dénicher quelqu'un de « pas trop con et pas trop moche » avec qui passer la soirée, mais le regard assassin de Willas et Margeary lui avaient fait comprendre que sa proposition était inutile.
La réaction la plus intéressante avait sans doute était celle de leurs parents. Mace avait immédiatement mis en place son air contrit et avait regardé Willas droit dans les yeux, presque désespérément. Plus tard, lorsqu'ils en avaient reparlé entre eux, les enfants s'étaient dit que leur paternel venait juste de voir sa première lignée s'éteindre. Willas aurait pu jurer que son père avait eu la même réaction que s'il venait de lui annoncer qu'il comptait devenir moine au Népal et prononcer ses vœux de chasteté dans les plus brefs délais.
Alerie, leur mère, quant à elle, avait juste semblait triste, très triste. Comme si ses enfants venaient de lui annoncer qu'ils s'étaient résolus au célibat éternel, ce qui était loin d'être le cas, surtout dans le cas de Margeary. Willas savait que sa mère rêvait de le voir marié et même père, mais le jeune homme n'arrivait pas à s'imaginer dans cette situation, du moins pas dans un avenir proche.
Il lui fallait trouver la bonne personne, être sûr qu'elle soit la bonne personne, se fiancer, se marier après avoir préparé le contrat de mariage (vieille aristocratie oblige, hors de question de se marier sous le régime de la communauté chez les Tyrell) et ensuite profiter un peu de la vie à deux pour un moment, s'assurer que la personne était vraiment vraiment la bonne et après, peut-être, envisager une vie à trois.
Sacré programme pour un garçon qui ne savait même plus s'il serait capable de regarder une personne du sexe opposé sans rougir.
