- Trois mois après l'effondrement -
Elle la suivait depuis une bonne dizaine de minutes, ses yeux peinant à bien distinguer tout ce qui les entourait. Elle n'était encore jamais venue jusqu'à cette partie de l'immeuble. Durant les trois dernières rondes, elles se stoppaient toujours au niveau de la pharmacie - on ne lui faisait pas suffisamment confiance. Comme s'ils avaient peur qu'elle se tire (pour aller où ? Elle n'avait plus rien).
Elles contournèrent en silence une sorte de bureau d'accueil. Des prospectus vantant les plaisirs du yoga se frottaient sous leurs semelles. Dans l'air se mélangeait une terrible odeur de poussière grasse et de tabac.
Lexa aperçut la blonde s'essuyer le front du dos de la main. Encore un signe d'anxiété qu'elle n'avouerait jamais.
Clarke se bloqua entièrement devant une porte close. Aucune trace de peinture dessus... les autres n'avaient pas encore inspecté les lieux.
"On devrait faire demi-tour" pensa la brunette sans véritablement intervenir.
Sa voisine jeta un minuscule coup d'œil dans sa direction.
A un mètre d'elle, les dents serrées, Lexa avait la désagréable impression de ne pas être à sa place. Du bout de l'index, Clarke lui fit signe de se taire et de la suivre sans faire de bourdes.
Derrière cette maigre porte, elles découvrirent une bibliothèque. De celle qu'on pouvait voir dans les films d'auteurs ; des bouquins vieux comme le monde que personnes, excepté leurs auteurs, n'avaient jamais pris la peine d'ouvrir.
Une des étagères était renversée. Clarke l'escalada agilement alors qu'il fallut à sa voisine une concentration aiguë pour ne pas s'emmêler les pieds dedans. Il manquerait plus qu'elle s'étale sur le sol... Mais à mesure que la lampe torche de la blonde absorbait les contours creux des lieux, elles se rendirent compte que quelque chose n'allait pas. Une grosse rangée de meubles, empilés les uns sur les autres, leur bloquèrent la vue sur le reste de l'espace. Le sol était recouvert d'une trace de sang effrité par le temps.
Clarke éteignit subitement sa lampe et partit s'accroupir - le plus doucement possible - derrière un siège. Lexa ne bougea pas d'un cil, une dizaine de secondes, avant de sentir cette odeur pestilentielle si caractéristique imprégner l'air.
L'autre ne lui fit aucun signe et se rangea à peine lorsqu'elle la rejoignit. Lexa la vit tirer de sa Doc Martens en cuire abîmé un couteau de chasse de dix centimètres de long. La moquette sous ses pieds lui parut couverte d'hémoglobine séchée - à moins que ce ne soit son imagination qui lui jouait des tours.
Un relent de plus en plus fort de chair pétrifiée aussi fétide que du méthane la prit à la gorge. Elle savait pertinemment ce que cela signifiait - ils y en avaient plusieurs et ils semblaient être pris au piège de cette bibliothèque depuis un bon moment. Elle sentit une goutte de sueur s'étendre le long de l'arête de son nez pour venir s'éclater contre sa cuisse. Son cœur tambourinait contre ses tempes.
Clarke se tourna discrètement vers elle et l'invita du regard à se rapprocher.
Lexa ne la percevait presque pas dans la pénombre des lieux.
Jugeant alors probablement que cette dernière mettait trop de temps à s'exécuter, la plus petite se saisit de son épaule et la plaqua presque contre son buste. Du coin de l'œil, Lexa apercevait ses yeux sombres. La cigarette roulée à la main qui pendait au coin de ses lèvres tremblota et répandit des cendres sur son avant-bras à chaque mot :
"Je vais les éliminer silencieusement, commença-t-elle, son souffle lui brûlant l'oreille. Ils ne doivent pas être plus de quatre ou cinq. Toi, tu restes là, tu la fermes et, surtout, tu ne bouges pas."
Sans rien ajouter d'autres, sans un regard de plus, elle la regarda s'écarter vivement et aller contourner l'empilement de meubles - comme si elle avait fait ça toute sa vie. Lexa avait beau la haïr, elle ne pouvait dénier le fait qu'elle avait une subtilité impressionnante.
A peine sa silhouette hors de son champ de vision, des grognements aigres retentirent. Il lui fallut un courage monstre pour ne pas déglutir trop bruyamment. Elle avait une trouille bleue de trahir sa position. Leur tirer dessus à distance comme s'il ne s'agissait que de vulgaires cibles en bois, ça ne remuait rien en elle excepté un soupçon de colère. Mais les sentir aussi proches, les imaginer traîner leurs pauvres guenilles dans sa direction, ça lui retournait dangereusement l'estomac.
Qu'elle se jette dans la gueule du loup, très bien. Si elle le souhaite. Mais qu'elle ne compte pas sur moi pour me jeter dans la fosse, songea-t-elle maladroitement.
Quelque chose craqua, comme lointain, accompagné d'un suintement morbide. Elle distingua un jaillissement de liquides suivit du corps d'une de ces choses, être déposé sans un bruit sur le sol. La lame de Clarke scintilla un instant à la lueur de la lune avant qu'elle ne la retire froidement du front de ce cadavre inarticulé. Une giclée de sang vicié et de bile amère éclaboussèrent la moquette.
L'immondice semblait la scanner de ses yeux vides. Sa chair commençait à être rongée par les vers, filant entre les lambeaux. L'odeur l'atteignit dans une vague. Telle une marée noire et huileuse. Lexa retint de justesse un hoquet de dégoût. Au loin, derrière cette frontière de meubles, elle entendit à peine un second corps s'étaler sur la moquette.
Sa main droite se plaqua subitement contre la lanière de son fusil, comme pour se rassurer. Elle eut du mal à respirer lorsqu'un troisième corps retrouva la douceur d'une véritable mort. Sa bague émit un maigre tintement...
"Appui, je t'en prie ma puce... appui sur la gâchette."
Soudain, comme sorti des tréfonds de Charybde, un murmure frénétique inhumain retentit. Clarke jura bruyamment et Lexa la distingua à présent clairement : elle se débattait.
Une terreur glaçante l'égorgea ; son corps se glissa tel un automate démuni de logique en direction des meubles empilés. Presque curieuse du combat que menait la jeune femme, elle se laissait couler un regard dans sa direction.
"Je t'en supplie, chérie... appui."
Elle la décrypta abattre en grommelant une autre de ces horreurs. Clarke lui avait détruit le genoux d'un coup de pied contrôlé. La bête s'était comme agenouillée devant elle, priant, en quelque sorte. D'un calme agonisant, elle lui avait asséné la lame - transperçant par le haut son crâne ramolli par la décomposition.
"Pitié, ma puce, fais-le... C'est ma volonté."
Dans son soupir épuisé, la blonde ne distingua pas cette main livide, couverte de moisissures, fracasser une chaise sur son passage et jaillir brusquement au-dessus de son épaule gauche.
"VAS-Y ! APPU-"
Le coup partit sans que Lexa ne comprenne comment elle avait fait.
Clarke parvint maladroitement à se défaire de la chose qui s'écroula sur le sol.
"Qu'est-ce qu-"
D'un grondement furieux, le cadavre ambulant se traîna dans sa direction. Incapable de charger son fusil sans en faire tomber les munitions, Lexa se recula brusquement, oubliant l'autre cadavre étalé dans son dos. Elle trébucha et tomba à la renverse, se prenant les pieds dans le buste putride du mort. Sous le choc, la douleur irradia son dos, jusque dans ses côtes et elle laissa échapper le fusil. La gorge serrée, elle essaya de se relever ; elle sentit la nausée menacer de vider le maigre contenu de son estomac lorsque sa main traversa ce qui lui semblait être le torse du cadavre.
Sa vision se flouta à l'instant où l'immondice se jeta sur elle. Le visage blême de la chose s'immobilisa fébrilement à quelques centimètres de son cou. Elle pouvait distinguer entre ses râles gutturaux l'odeur de ses organes en décomposition. Les bras amaigries de Clarke la maintenaient difficilement éloignée. Lexa était figée. Un bout de chair des épaules de son assaillant éclata comme un fruit mûr contre son visage. Clarke perdit sa prise et l'autre parvint de justesse à se décaler dans un réflexe, qu'elle comprit plus tard, dû à un instinct de survie primaire.
La viscosité écrasée contre sa joue droite lui donna un vertige ignoble et elle peina à se relever. Une seconde seulement après s'être remise sur ses pieds, elle entendit sa coéquipière revenir à la charge sur cet être dégoûtant. Elle aperçut leurs silhouettes s'étaler sur le sol, à quelques mètres de là. Elle chercha mon fusil du regard - sans résultat.
"Dégage, bordel de merde !" l'entendait-elle crier entre deux mouvements saccadés.
Soudain, son pied cogna contre la crosse de son arme. D'un geste brouillon, elle la récupéra.
Elle pointa le tunnel en direction du cadavre ambulant. Certaine de l'angle, sa bague cliqueta contre la détente.
Rien ne changea.
Ses yeux observèrent le sol dans un amas de panique et de terreur... Où étaient tombées ces foutues douilles ?!
"P-... papa ? PAPA !"
Un cri d'horreur résonna - lui glaçant le sang.
Quelque chose de primitif se mit à bouillonner au creux de sa poitrine. Ses pieds obéirent à des ordres qu'elle n'avait jamais lancés. Son arme vrilla sur le sol à l'instant où ses mains empoignèrent la tête de la chose par les oreilles. Elle entendit ses dents claquer dans l'espoir de mordre la moindre parcelle de peau de Clarke. Des mains griffues tentèrent à leurs tours de s'accrocher à la blonde. Dans un grognement que Lexa cru appartenir à ce monstre, elle cogna sa tête contre un bout de la chaise précédemment fracassée. Au premier choc, accompagné d'un horrible craquement, elle sentit l'immondice étouffer un grondement. Au second, elle s'étrangla et peina à bouger. Au troisième, ses yeux roulèrent dans leurs orbites.
Le corps décharné s'affaissa naturellement, aussi lourd qu'un bloc de béton.
Un silence d'enterrement s'abattit dans la bibliothèque, leurs respirations saccadées résonnant en chœur. Une chape de plomb se déposa sur son thorax.
Clarke brisa le silence d'un raclement de gorge :
"Je t'avais dit de ne pas bouger, putain ! T'es complètement conne ou tu le fais exprès !?"
Lexa l'entendit à peine, ses yeux tombant sur ses doigts creusés d'un nuage de cervelle putride.
Il ne lui en fallut pas plus pour rendre la pauvre pomme qu'elle avait osé manger quelques heures auparavant.
"Bordel..." entendit-elle sa voisine marmonner entre les gargouillis maladroit de sa gorge.
