Voici ma nouvelle histoire qui a été commencée avant la publication du synopsis de la saison 3. Elle ne contient donc aucun spoiler et contiendra 7 chapitres.

J'espère que vous allez apprécier et n'hésitez pas à me dire ce que vous en pensez.

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Chapitre 1 : Un jour de chance

Enfin en paix!

Elle soupira, ferma les yeux et tendit l'oreille aux doux clapotis de l'eau sur la berge. Elle n'avait jamais avoué à personne à quel point elle aimait le son de l'eau. Que ce soit le bruit des petites vagues qui s'écrasent contre le rivage de ce lac près de Aubrey Hall, celui du petit ruisseau s'écoulant dans la forêt où elle jouait enfant à leur maison de campagne ou le chant des lames déferlantes sur les plages de Brighton, rien ne la détendait plus que d'entendre l'eau s'abattre sur une surface solide. Elle imaginait alors cette force naturelle, têtue et indomptable s'infiltrer partout autour d'elle l'enlaçant de sa tiède douceur.

Si la majorité de la haute société n'avait pas été réunie à quelques centaines de pieds d'elle, elle se serait empressée de retirer ses bas de soie et ses chaussures, aurait soulevé ses jupes et aurait laissé ses pieds pénétrer dans l'eau du lac. Au lieu de cela, elle se contenta de placer son châle au sol et de s'y assoir pour profiter de la légère brise laissant ses doigts s'infiltrer entre les brins d'herbe et de trèfles. Elle espérait que ce soit son jour de chance et d'en trouver un rare spécimen à quatre feuilles. Il n'était pas très approprié pour une dame de se reposer ainsi par terre, mais l'alternative étant de se retrouver au milieu de la foule qui s'était regroupée dans les jardins du manoir, elle préférait amplement rester cachée dans cette oasis de solitude.

Tout avait été trop cet après-midi-là. Trop de gens, trop d'interactions, trop d'attention. Elle ne souhaitait que rester dans le calme quelques minutes avant de retourner à la tempête.

- Serait-ce imprudent de m'approcher?

Elle soupira. Cette voix, douce et suave, elle l'aurait reconnue entre mille. Elle l'avait écoutée, étudiée, rêvée depuis qu'elle n'était qu'une adolescente boutonneuse, amoureuse du frère de sa meilleure amie, mais à ce moment-là, elle était la dernière qu'elle aurait souhaité entendre.

- Vous êtes chez vous. Qui suis-je pour vous dire où vous pouvez aller? Répondit-elle d'un ton détaché.

Elle l'entendit ricaner alors qu'il s'approchait tranquillement, s'arrêtant à une dizaine de pieds à côté d'elle.

- Techniquement, nous sommes chez mon frère, mais je ne vous en tiendrai pas rigueur, dit-il en retirant sa veste.

- Que faites-vous? Demanda-t-elle en l'observant curieusement.

- La même chose que vous, je suppose. Je profite de la vue sur le lac.

- Mais pourquoi enlevez-vous votre veste?

- Je ne veux pas tacher mon pantalon.

- Il est noir… et votre veste est lilas.

- Le jardinier a coupé l'herbe récemment. Si je dois tacher quelque chose, je préfère que ce soit ma veste. Ce serait beaucoup plus approprié pour moi de retourner au manoir sans elle que sans ma culotte.

- Mais beaucoup moins divertissant, blagua-t-elle oubliant une seconde qu'ils n'étaient plus des amis.

Il gloussa et s'affala au sol ses bras se reposant sur ses genoux surélevés.

- Comment allez-vous, Pen? Elle soupira. Elle, qui souhaitait profondément rester seule, ne semblait désormais pouvoir éviter la conversation avec lui. Elle s'efforça donc de garder les yeux braqués sur la forêt qui se trouvait de l'autre côté du lac, espérant qu'un semblant d'indifférence le pousserait à s'en aller.

- Apparemment, j'ai des prétendants maintenant.

- C'est ce que j'ai pu lire, dit-il doucement. Bien que Lady Whisledown n'y soit pas allé de main morte en étalant sa surprise devant ce fait… La chipie. Néanmoins, je vous offre toutes mes félicitations!

- Je dois avouer que j'étais surprise moi-même.

- Pourquoi cela? Vous êtes drôle, brillante et très jolie. Je ne vois pas pourquoi toute l'aristocratie ne serait pas à vos pieds.

- Vos paroles vous honore, M. Bridgerton, mais vous savez comme moi que ce n'est pas le point de vue des gens qui nous entourent.

- Les gens sont des idiots.

- N'avez-vous pas vous-même prononcé haut et fort que jamais vous ne me courtiseriez?

- Je n'ai jamais dit que je ne m'incluais pas parmi les idiots!

Ils demeurèrent en silence un long moment se remémorant les jours fatidiques qui avaient suivi sa malheureuse déclaration. Comment il s'était levé le lendemain avec un mal de tête et des regrets, comment elle avait ignoré ses visites et ses lettres, comment finalement, elle lui avait demandé de ne plus communiquer avec elle afin qu'elle puisse faire son deuil de l'amitié qu'elle croyait avoir avec lui.

- Selon ma mère, je devrais être reconnaissante envers vous.

- Vous dites?

- Pour vos paroles. Apparemment, plusieurs gentlemen s'empêchaient de me courtiser croyant que nous étions pratiquement fiancés. Maintenant que vous n'êtes plus dans les parages, ils croient avoir le champ libre.

- Content d'avoir pu vous apporter mon aide, répondit-il sarcastiquement alors qu'elle laissa échapper un grognement. Vous n'êtes pas d'accord?

- Le fait d'avoir des prétendants est une chose. La qualité des prétendants en question en est une autre.

Il laissa sortir un rire sonore.

- Pas de Newton parmi le lot?

- Si vous parlez du scientifique, non, clairement pas. Si vous parlez du chien, peut-être un ou deux candidats peuvent lui arriver à la cheville.

Il rit de nouveau.

- Vous m'avez manquée, Pen.

- Colin…

- Je sais que je me suis déjà excusé, mais je suis désolé pour ce que j'ai dit. Je peux sincèrement avouer que le fait d'avoir prononcé ces paroles a été la pire erreur de ma vie.

- Pire que vos fiançailles avec Marina?

- Mes paroles m'ont couté votre amitié, mes fiançailles ne m'ont couté que mon orgueil. Il n'y aura jamais rien pour remplacer la perte que j'ai vécue au printemps dernier.

- Vous m'avez manqué aussi, finit-elle par avouer doucement après un long moment de silence.

- Vraiment?

- Votre conversation est beaucoup plus intéressante que celle de Lord Coopers qui vient de m'entretenir pendant une heure de sa collection de soldats de plomb.

- Vous plaisantez!

- Je souhaiterais! Rit-elle. Je ne croyais pas qu'il était possible d'avoir une si longue conversation sans s'entendre prononcer une seule parole.

- Vous avez bien fait de vous échapper.

- C'était ça ou je l'amenais avec moi et je le noyais dans le lac.

- Pénélope Featherington! Qui eut cru que vous aviez des tendances assassines en vous?

- Je suis une femme aux nombreux mystères, murmura-t-elle. Et vous, Colin, comment allez-vous?

- Vous voulez la réponse sincère ou la réponse polie?

- Celle de votre choix.

- La réponse polie est que je vais bien. Je n'ai aucune raison de me plaindre. La réponse sincère est que je n'ai aucune idée de comment je vais.

- Vraiment? Demanda-t-elle. Il hocha la tête.

- Comment je vais… où je vais… vers quoi je vais… Je suis comme une girouette, Pen. Je me dirige vers là où le vent me pousse sans aucune idée de la direction à prendre. Mon idée de devenir un investisseur n'était clairement pas bien fondée et je n'ai rien trouvé d'autre à faire de ma vie que de rester oisif chez mon frère et de planifier un nouveau voyage.

- Vous vous en allez bientôt? Il acquiesça d'un signe de tête

- La guerre achève, le blocus est levé et j'ai toujours voulu visiter Paris…

- Vous y trouverez sûrement de quoi vous nourrir. On dit que la nourriture y est fantastique.

- C'est ce qu'on dit, dit-il en arrachant un brin d'herbe devant lui. En attendant, je vais voir combien de canard je peux appeler d'une seule respiration.

Il plaça la longue feuille entre ses pouces et y souffla du plus fort qu'il put laissant sortir un cri strident et nasillard qui fit sursauter Pénélope.

- Vous n'êtes qu'un gamin, rit-elle.

- Qu'est-ce que la vie sans un grain de folie? Dit-il alors que quelque chose au sol attira son attention. Il le cueillit et s'approcha de Pénélope pour lui remettre.

- Un trèfle à quatre feuilles! S'exclama-t-elle.

- Je suppose que c'est votre jour de chance, répondit-il en s'assoyant à ses côtés.

- Merci! Murmura-t-elle en laissant rouler la tige du trèfle entre ses doigts puis resta dans un silence contemplatif pendant un long moment. Je ne crois pas que je vais me marier un jour, finit-elle par avouer.

- Pourquoi pas? N'avez-vous pas une armée de prétendants qui n'attendent que cela?

- Je ne veux pas entrer dans un mariage sans amour.

- Et vous ne croyez pas tomber amoureuse de l'un de vos soupirants? Elle secoua la tête. Peut-être qu'un jour…

- Non… je ne crois pas. De toute façon, j'ai reçu une pension assez généreuse en héritage de mon père pour pouvoir vivre indépendamment si je le souhaite, mentit-elle. Je n'ai pas besoin de me marier pour survivre. Mon seul deuil serait celui d'avoir des enfants.

- Vous auriez fait une mère exceptionnelle, dit-il avec sincérité.

- Et…

- Et… quoi?

- Ce n'est rien, oubliez ce que je viens de dire.

- Allons, Pen.

- Je ne saurai jamais ce que c'est d'être embrassée.

Elle entendit Colin inspirer à ses côtés. Elle se retourna pour le regarder, lui, le seul homme qu'elle n'ait jamais voulu embrasser. Il s'était laissé pousser les cheveux depuis la dernière fois qu'elle l'avait vu et une barbe de quelques jours lui garnissait les joues. Il avait le regard cerné et les joues creuses. Elle pouvait voir le regret dans ses yeux et elle se demanda si c'était la simple perte de son amitié qui le rendait si malheureux.

- Colin, voudriez-vous m'embrasser?

Colin se réveilla de ses rêveries et la fixa droit dans les yeux, impassible, surpris par la demande soudaine de son ancienne amie.

- Ce serait sans attache évidemment. Je voudrais simplement savoir ce que c'est d'être embrassée avant de me résigner au célibat. J'aimerais…

Elle n'avait pas pu finir sa phrase. Les lèvres de Colin avaient capturé les siennes avec force et passion. Il avait glissé une main à sa nuque et ses doigts se faufilaient dans ses cheveux. Il se retira et ouvrit les yeux ahuris braqués vers Pénélope.

- Pen! Chuchota-t-il.

Elle referma l'espace entre les deux, prenant cette fois les devants laissant patiner sa main sur sa joue alors que celles de Colin étaient descendues sa taille. Aucun des deux ne sut qui fut le premier à bouger, mais avant longtemps, elle se retrouva couchée au sol surplombé par lui alors qu'il laissait voyager ses mains le long de son dos, de ses reins à sa nuque. Leurs langues s'étaient rencontrées et valsaient sensuellement.

Éventuellement, à court de souffle, ils se séparèrent gardant leur visage à proximité l'un de l'autre, haletant à l'unisson. Leurs doigts se caressaient leurs joues et leurs yeux restaient fixés l'un sur l'autre, stupéfaits par l'intensité du moment qu'ils venaient de partager. Mus par un désir plus fort que la raison, ils s'avancèrent jusqu'à ce que leurs lèvres se frôlent.

Des rires au loin brisèrent le moment. Colin le releva à une vitesse telle qu'il en eut le tournis. Pénélope, elle, confuse et désorientée, s'assit calmement alors que son camarade s'approchait de la berge pour y faire ricocher des galets à la surface de l'eau.

- Merci, dit-elle finalement. C'était… éducatif.

Il ne dit pas un mot, il ne se retourna même pas. Il ne fit qu'un geste de la main en guise d'acceptation. Elle attendit quelques secondes pour savoir s'il allait lui donner une autre réponse ou s'il allait l'empêcher de partir. Il n'en fit rien.

Donc, elle se releva, empoigna son châle désormais couvert d'herbe séchée, se passa la main dans les cheveux espérant retirer les brins rebelles qui s'y trouvaient et retourna vers le manoir où la fête battait son plein. Une boule se formait graduellement dans sa gorge et des larmes lui piquaient les yeux. Elle s'abstint de les laisser couler. Elle s'était autrefois promis de ne plus jamais pleurer pour Colin Bridgerton et ce n'était certainement pas aujourd'hui qu'elle allait recommencer.

Elle ignorait cependant que les yeux rougis de Colin, qui continuait sans effort de lancer des cailloux dans le lac, n'arrivaient pas à contenir les larmes qui s'y accumulaient.

À suivre…