Chapitre 2 : J'ai embrassé Pénélope Featherington
- Tu commences tôt comme je vois, avait dit une voix sévère derrière lui.
Alors qu'il se servait dans les réserves de son frère, Colin sursauta comme un adolescent qui venait de se faire prendre la main dans le sac. Il se retourna et vit Anthony qui le regardait d'un air fumant les deux mains sur les hanches. Bénédict le suivait d'un pas léger un sourire en coin au visage.
- Tu voles mon cognac maintenant? Gronda Anthony.
- Que veux-tu? Dit-il sur un ton défiant, un rictus amusé aux lèvres en y amenant son verre. Le tien est bien meilleur que celui que je me suis procuré.
- … ou il ne t'en reste déjà plus.
Colin ne dit rien. Il n'avait rien à ajouter. Nier l'évidence serait insultant pour ses frères. Il avait effectivement bu tout ce qu'il avait apporté avec lui à Aubrey Hall et l'idée de faire la route jusqu'au village le plus proche lui puait au nez. Sortir de sa forteresse signifiait se mêler au beau monde et il n'avait certainement pas envie de s'imposer des conversations insipides sur le beau temps. Il souleva donc les épaules et avala une lichée en faisant une grimace.
- Allons, laisse-le faire, dit Bénédict en envoyant une petite tape sur l'épaule d'Anthony. S'il veut se saouler avant le bal que ta femme a mis des semaines à préparer, grand bien lui fasse!
- Je n'ai pas l'intention de me saouler, ce n'est qu'un verre.
- Ce n'est pas comme si tu n'avais pas passé la plupart de tes soirées des derniers mois à moitié ivre, n'est-ce pas? Affirma sarcastiquement Anthony.
- Ou que tu n'inquiètes pas mère avec tes tendances autodestructrices.
- C'est assez! Protesta Colin en s'affalant sur un fauteuil. Ce n'est que mon premier verre… aujourd'hui. Pourquoi ne m'accompagneriez-vous pas? J'aurais l'air un peu moins alcoolique.
- Quelque chose te tracasse, mon frère? Demanda Bénédict à Colin avec sollicitude.
- Je vais parfaitement bien.
- Tu le diras au reste de ton visage! Répondit Anthony en se servant à son tour. Ça fait des semaines que tu trimbales un air d'enterrement! On dirait constamment que tu te rends à des funérailles.
- Puisque je vous dis que je vais bien, répliqua Colin de plus en plus irrité.
- On s'inquiète simplement pour toi, souligna Bénédict. Tu bois beaucoup et tu n'es pas dans ton assiette, mais si tu insistes pour dire que tu vas bien, nous allons te croire. Sache simplement que si tu as besoin de parler, nous sommes là pour t'aider.
Colin hocha la tête, reconnaissant d'avoir ses frères avec lui. Il songea un moment à leur raconter le vide qui le consumait depuis quelques années maintenant, mais qui s'était exacerbé durant la saison morte. Il était revenu de son voyage aux Pays de Galles atteint d'une profonde mélancolie et n'avait accepté de rester pour la saison sociale que pour faire plaisir à sa mère qu'il aimait profondément. Néanmoins, le désir de partir loin, très loin, s'était manifesté aussitôt qu'il avait remis les pieds chez lui. Entre Pénélope qui refusait même qu'il la regarde et le reste de sa famille qui était constamment absorbée par leurs occupations quotidiennes, il restait oisif et déprimé, incapable de trouver quelconque activité qui pourrait occuper ses journées.
Cependant, entre l'immense sens des responsabilités d'Anthony et les visions artistiques de Bénédict, il ne savait pas s'ils comprendraient ses états d'âme. Il était difficile pour des gens si passionnés de saisir le sentiment d'être égaré, d'avoir l'impression que sa vie ne servait à rien.
- J'ai embrassé Pénélope Featherington aujourd'hui, affirma-t-il espérant qu'en changeant de sujet, ses frères oublieraient de parler de sa situation.
Bénédict, qui était en train de boire au moment où Colin avait prononcé ces paroles, cracha avec vigueur son cognac aspergeant le visage d'Anthony au passage.
- Désolé, je ne m'y attendais pas à celle-là! Toussa-t-il d'un air contrit.
- Tu as quoi? Demanda Anthony en sortant un mouchoir de sa poche pour s'éponger la figure.
- J'ai embrassé Pénélope Featherington.
- Je croyais que tu étais en froid avec elle, protesta Bénédict.
- Je le suis… du moins, je suppose que je le suis toujours. Nous n'avons pas exactement pris le temps de discuter après…
- Mais pourquoi diable as-tu fait une chose pareille? Jura Anthony.
- C'est elle qui me l'a demandé.
- Pénélope Featherington. LA Pénélope Featherington, l'ancienne meilleure amie timide d'Éloïse t'a demandé à TOI, Colin Bridgerton, de l'embrasser…
- Elle n'est pas la petite fille frêle et innocente que vous croyez.
- … et toi, tu as cru bon d'exécuter sa demande.
- J'en avais envie, dit-il en soulevant les épaules.
- Je croyais que tu avais dit que tu ne la courtiserais jamais, protesta Anthony.
- Je n'ai pas l'intention de la courtiser, je ne l'ai que simplement embrassé.
- N'empêche que si quelqu'un l'avait vu, dit Bénédict en levant les yeux vers son aîné un sourire taquin aux lèvres, il n'aurait pas eu besoin de la courtiser puisqu'il lui serait fiancé à l'heure qu'il est.
- Mais personne ne nous a vus.
- As-tu une idée des conséquences que ça pourrait avoir, Colin? Sermonna Anthony. Pas juste sur ton honneur, mais sur le sien. Sur sa réputation… sur ses sentiments.
- C'est elle qui me l'a demandé! Répéta Colin avec véhémence. Elle a été très claire sur le fait qu'il n'y aurait pas d'attache, que ce n'était que pour des fins… éducatives, mâcha-t-il le dernier mot avec dégout avant d'amener son verre à sa bouche.
- Attends un peu, s'arrêta soudainement Bénédict. Tu as aimé ça! Tu as aimé embrasser Pénélope Featherington.
- Évidemment! Qui n'aime pas embrasser une belle femme?
- Non! Non! Ce n'est pas ce que je veux dire. Tu es blessé. Tu aurais aimé aller plus loin. Colin, as-tu des sentiments pour Pénélope?
Colin ne dit un mot et fixa son frère droit dans les yeux pris au dépourvu par sa question. Avait-il des sentiments pour Pénélope? Il l'aimait bien, ça c'était clair. On ne construisait pas le genre d'amitié qu'ils avaient autrefois partagée sans ressentir une certaine affection l'un pour l'autre. La vérité était qu'il n'en savait rien.
Il savait cependant que le baiser et surtout la réponse de Pénélope à celui-ci lui avait fait mal, très mal. Il avait passé les heures qui suivirent à arpenter sa chambre, les mains derrière la tête, ne comprenant pas ce qui lui arrivait. Il avait les émotions à fleur de peau et ne pouvait que ressasser le baiser dans son esprit. Était-ce seulement son orgueil qui avait été froissé? Pourquoi l'avait-il embrassé? Avait-il même déjà pensé à elle de cette façon avant cet après-midi?
C'est pourquoi il s'était rendu dans le bureau d'Anthony pour boire un coup. Il avait vidé les dernières gouttes de son cognac la veille et il avait besoin d'un peu de courage liquide pour affronter le bal, Pénélope et sa horde de prétendants.
Il avait ri en pensant aux soupirants qui faisaient la queue pour obtenir ses faveurs. S'il avait eu des sentiments pour elle, aurait-il dû être jaloux? Parce qu'il n'en était rien. Il était même amusé à la voir, bal après bal, prétendre s'intéresser aux conversations insipides de ces hommes sans cervelle sachant qu'elle s'ennuyait à mourir et qu'elle détestait toutes les attentions qu'on lui portait. Aucun d'eux ne savait ce qui l'intéressait vraiment : les livres, les voyages, ses correspondances, le comportement des gens. Elle avait toujours une remarque pertinente à faire sur les danseurs ou sur l'assemblée où elle se trouvait. Elle avait l'esprit vif et elle était spirituelle et encourageante et aimable et généreuse et belle et… et… et…
Seigneur! Peut-être avait-il vraiment des sentiments pour elle…
- Colin! S'écria son frère. Réponds!
- Je… je… je ne sais pas, rétorqua-t-il dans un murmure apeuré.
- Il ne le sait pas, gémit Anthony en levant les mains dans les airs en un geste de désespoir.
- Tu es bien placé pour parler, toi! Riposta Colin. Dois-je te rappeler que tu t'es presque marié à la mauvais sœur Sharma l'an dernier?
- Il a raison sur ce point, ajouta Bénédict.
- Quand est-ce que la discussion s'est retournée contre moi? Protesta Anthony soulevant ses paumes vers le ciel puis s'approcha de Colin. D'accord, d'accord. Tu n'es pas certain de tes sentiments, c'est possible. Tu n'es pas obligé de prendre une décision aujourd'hui! Comme tu le dis, personne ne vous a vus et si Pénélope ne veut pas aller plus loin, rien ne te presse de faire quoique ce soit avant d'avoir éclairci ce que tu ressens pour elle.
Colin hocha la tête.
- Oui, tu as raison. Rien ne m'oblige à tout saisir aujourd'hui.
- Puis-je te prodiguer un conseil, ajouta Anthony. Tente de rester éloigné d'elle ce soir. Question de te donner une chance de comprendre tes sentiments.
Colin hocha à nouveau la tête et finit son verre d'un trait.
Pénélope était à l'agonie!
Non seulement elle se remettait à peine de son baiser avec Colin qui avait eu lieu plutôt cet après-midi (et dont elle s'était efforcée, en vain, d'oublier les détails), mais elle était présentement coincée au beau milieu de la conversation la plus lassante qu'elle n'avait jamais eue. Pas qu'elle trouvait les machines à vapeur complètement inintéressantes – quoique de tous les sujets auxquels elle avait pu songer, c'était le dernier qui aurait attiré son attention – mais c'était le manque de compréhension de la part de ses interlocuteurs qui la décourageait. Comment ne pouvait-on pas comprendre l'importance du charbon dans la production de la vapeur?
Elle restait donc là, silencieuse et polie, alors que ses compagnons massacraient entre eux le peu de connaissance qu'ils avaient à propos de la combustion en se mordant les lèvres pour éviter de crier à tue-tête à quel point il fallait être un imbécile pour oublier qu'une source de chaleur était essentiel pour faire bouillir de l'eau. Si elle voulait être sincère avec elle-même, elle aurait avoué s'ennuyer de l'époque où elle était invisible aux yeux de la société. Faire tapisserie lui semblait si attrayant présentement!
Au moins, les danses commenceraient bientôt et elle espérait, avec un brin de scepticisme, que pendant qu'ils danseraient, ses prétendants oublieraient de s'entretenir avec elle.
Cependant, son soulagement fut de courte durée puisqu'elle avait senti la présence de Colin à la seconde même où il avait pénétré la salle. Le peu d'air qui semblait rester dans la salle était devenu lourd et rare. Elle tenta de s'efforcer de garder son attention sur ses partenaires de conversation, mais ce fut bientôt plus fort qu'elle : elle leva les yeux vers le sommet de l'escalier où il se trouvait, haut et fier, mais avec un air sur son visage qu'elle reconnaissait à peine. Il avait pris une inspiration visible et la fixait comme si elle était la dernière femme qui se trouvait sur Terre.
Mais cela ne dura qu'une seconde puisqu'aussitôt qu'elle avait croisé le regard de Colin, elle retourna à sa discussion feignant un sourire aux hommes qui lui demandaient son avis sur une question dont elle avait manqué la nature.
Colin avait descendu le grand escalier menant à la salle de bal en se promettant de tenir sa résolution de rester éloigné de Pénélope. Elle ne tint qu'une dizaine de secondes. Au moment où il avait croisé son regard, quelque chose en lui se coinça. Il n'était pas certain s'il s'agissait de sa robe rose qui lui donnait un éclatant teint de lait. Ou si c'était l'étincelle qui avait disparu de ses yeux au moment où elle souriait à ses soupirants. Ou même si c'était son ennui qui émanait de tout son être. Mais ce qui était certain, c'était que Colin ressentit soudainement un besoin inextricable de la sauver de sa misère.
Il passa donc au-delà de ses frères, le regard fixé sur son ancienne amie, ignorant les cris de Bénédict l'implorant de ne pas faire cela. Il se dirigea droit sur elle, attiré comme un aimant et s'immisça à travers le groupe qui l'entourait.
- Bonjour Messieurs! Mlle Featherington! Dit-il en inclinant la tête.
- M. Bridgerton! Répondit sèchement Pénélope en lui faisant une révérence polie.
- Bridgerton! Quel bon vent vous amène? On ne vous a pas vu dans une soirée depuis des lustres!
- Difficile d'ignorer la première soirée donnée par mon frère et sa nouvelle épouse.
- C'est vrai, c'est vrai, dit M. Moore qui semblait avoir oublié qu'il se trouvait présentement dans une soirée donnée chez les Bridgerton. Dites-moi, Bridgerton, quel est votre opinion au sujet des machines à vapeur?
- Les… machines à vapeur? Demanda Colin moqueur en envoyant un regard amusé à Pénélope qui baissait les yeux de honte. Je crois, mon cher Moore, qu'il s'agisse du futur!
- Bien dit, répondit Moore, sûr de lui. Vous voyez, Stinson, Bridgerton est de mon avis.
- Je n'ai pas dit que ces engins n'avaient pas d'avenir, répliqua le dénommé Stinson, mais simplement qu'il ne faut pas négliger la vapeur. Où va-t-on trouver toute cette vapeur?
Colin se pinça les lèvres pour ne pas éclater de rire à cet instant précis et recroisa le regard de Pénélope qui semblait l'implorer silencieusement de ne pas faire de remarque blessante.
- Peut-être inventerons-nous une machine pour capter la brume qui surplombe la ville le matin, affirma Colin tentant de pousser jusqu'à l'extrême le ridicule de la conversation. Le brouillard n'est que de la vapeur d'eau, n'est-ce pas?
Si un regard avait pu tuer, Colin aurait été mort à l'heure qu'il était. Pénélope gardait son regard mortel braqué sur lui, la mâchoire tendue et les lèvres pincées. Alors que les hommes semblaient en grande réflexion à la suite de sa suggestion, il se contenta de ricaner subtilement avant de changer de sujet.
- Mlle Featherington, vous semblez toute pâle, dit-il soudainement avec une inquiétude factice.
- Je le suis? Demanda Pénélope intriguée.
- Bien sûr! Ne trouvez-vous pas messieurs que Mlle Featherington est d'une blancheur effrayante?
- Maintenant que vous le dites, répondit Lord Coopers, je vous trouve en effet toute blême.
- Il serait peut-être important, dit Colin, d'aller chercher un verre d'eau ou de limonade pour désaltérer la demoiselle.
- Bien sûr, immédiatement, répondit Coopers en s'éloignant vers la table des rafraichissements.
- M. Moore, pourriez-vous aller chercher un éventail, ma belle-sœur en a laissé quelques-uns près de l'entrée, mentit-il. Notre chère amie semble être accablée par la chaleur.
- Tout de suite.
- Avez-vous faim, mademoiselle? Puis-je aller vous chercher quelque chose à manger? Demanda Colin alors que Pénélope comprenait son petit jeu.
- Je m'en occupe, coupa M. Stinson avant de s'en aller à son tour.
- Bien joué, M. Bridgerton. Vous avez réussi à faire fuir tous mes prétendants.
- Tout le plaisir est pour moi, sourit Colin.
- Mais, je ne vous ai pas remercié, répondit Pénélope, irritée.
- Puisque je suis apparemment la cause de leur venue, dit Colin avec sarcasme, il n'est qu'approprié que je sois la raison de leur départ. Ainsi, je vais pouvoir vous demander de m'accorder votre première danse.
- Je crains de devoir refuser, M. Bridgerton. J'ai déjà accordé ma première danse à Lord Fyfe.
- Fyfe? Colin se surprit à s'écrier. Vous ferez attention, il a les mains baladeuses!
- Je suis capable de me défendre seule! Je sais très bien de quoi Lord Fyfe est capable.
- Je prendrai votre deuxième danse alors.
- Elle est déjà accordée à M. Moore.
- La valse?
- Lord Coopers.
- Le quadrille?
- M. Stinson
- Le menuet?
- Lord Cho
Dans un mouvement, tout aussi soudain qu'inapproprié, Colin agrippa le poignet de Pénélope et jeta un œil sur son carnet de bal.
- Pen! Votre carnet est plein!
- C'est ce qu'on dirait.
- Mes félicitations, murmura-t-il alors que quelque chose attirait son attention.
- Merci.
- Dommage que Lord Coopers ait un coup de crayon aussi faible que son esprit, blagua Colin en prenant le crayon.
- Colin! Mais qu'est-ce que vous faites? S'écria-t-elle alors que Colin commençait à tracer un C. Bridgerton par-dessus le nom de Lord Cooper. Colin! Vous ne pouvez pas faire cela!
- Pourtant, je l'ai fait!
- Que ferez-vous quand viendra le moment de la valse et que Lord Coopers s'attendra à ce que je la danse avec lui?
- Je l'enverrai vous chercher une limonade, répondit Colin sarcastiquement.
- Colin, je vous en prie, ne faites pas ça!
- Pen, je dois vous parler, insista-t-il.
- Vous n'avez rien à me dire, Colin!
- Comment pouvez-vous savoir ce que j'ai ou non à vous dire?
- Vous n'aviez clairement rien à dire cet après-midi après ce qui s'est passé! Chuchota-t-elle de plus en plus à bout de nerfs.
- Mais, j'en ai à dire ce soir, répliqua Colin sur le même ton.
- Ne trouvez-vous pas que vous en avez déjà assez dit?
Il savait qu'elle faisait référence à ses paroles regrettables de l'année dernière. Pourtant, s'il y avait une chose que Colin savait, c'était que tout ce qu'il avait dit à son propos ce soir-là était aussi loin de la vérité que possible. Il aurait vendu son âme au diable pour pouvoir retourner en arrière et s'empêcher de prononcer ces paroles.
Il ouvrit la bouche pour ajouter une réplique verveuse, mais avant qu'il ait pu laisser sortir un son, Lord Coopers se précipita sur eux avec son verre de limonade à moitié vide du fait d'en avoir échappé dans son empressement. Puis, ce fut au tour de Stinson de s'avancer avec une assiette de fruits et de fromage à la main.
- Je n'ai pas trouvé les éventails, mais j'ai arraché quelques feuilles à une plante pour pouvoir vous aérer quelque peu, avait ajouté Moore.
Pénélope qui, pendant tout ce temps, avait toléré l'idiotie de ses prétendants, ne pouvait tout à coup plus supporter ni leur vue, ni celle de Colin. Une drôle de sensation l'accapara soudainement. Elle sentait une énorme boule se former dans sa poitrine. Son cœur semblait être pris comme dans un étau et s'emballa à une vitesse folle. Elle avait chaud, très chaud. Elle lança un regard désolé à Colin et sans révérence, elle s'avança.
- Excusez-moi, je dois prendre l'air.
Elle se précipita à l'extérieur et se réfugia dans les jardins, haletante et désorientée.
- Respirez, Pen! Respirez, entendit-elle Colin à sa poursuite. Ce n'est que la panique.
- Laissez-moi tranquille, Colin!
- Vous devez vous calmer, Pénélope!
- VOUS! NE ME DITES PAS QUOI FAIRE! Elle avait crié ces mots avec une colère noire qui surprit Colin. S'il avait été honnête avec lui-même, il aurait avoué qu'il ne la croyait même pas capable d'un tel sentiment. C'EST VOTRE FAUTE SI J'EN SUIS LÀ! VOUS N'AVEZ AUCUN DROIT D'ÊTRE ICI OU DE ME DIRE COMMENT ME CALMER.
- Ma faute? Mais qu'est-ce que j'ai fait?
- Vous me dites que je suis spéciale pour vous et que vous me protégerez pour toujours et quelques heures plus tard, vous m'humilier devant tous vos amis. Vous dites que vous allez jouer le rôle d'un père ou d'un mari pour moi, mais l'idée même de me courtiser vous donne le fou-rire! Vous vous excusez de vos paroles et ensuite, vous ne me parlez pas durant presqu'un an.
- C'est vous qui m'avez demandé de ne plus communiquer avec vous.
- Vous m'embrassez comme vous l'avez fait cet après-midi, puis vous ne me dites pas un seul mot pour ensuite revenir humilier mes prétendants et potentiellement créer une scène devant tous les invités de votre frère!
- Pen!
- N'avez-vous pas idée de ce que tout cela peut me faire? De vous voir chaud puis froid? Vous voulez me protéger et ensuite, vous me bafouez. Vous voulez être mon ami puis vous m'ignorez. Qu'est-ce que je vous ai fait pour que vous me traitiez de la sorte? N'ai-je pas toujours été votre amie? Ne vous ai-je pas toujours traité avec le plus grand des respects et même avec admiration?
- Je suis désolé, Pen! Je ne sais pas ce que je peux vous dire de plus pour que vous me pardonniez! Je n'aurais jamais dû dire cela! Je vous implorerai à genoux, s'il le faut, pour que vous acceptiez enfin mes excuses. J'ai fait ce que vous m'avez demandé : je vous ai laissé votre espace. C'est ce que vous vouliez! Mais maintenant, je ne peux plus rester au loin. J'ai besoin de vous et de votre amitié.
- Amitié? Vous appelez ça de l'amitié de vous moquer de mes prétendants comme vous l'avez fait ce soir?
- Ne me dites pas que vous vous en faites pour ces crétins?
- Ces crétins, comme vous le dites, ont toujours été d'une grande gentillesse avec moi et n'ont pas hurlé au monde entier à quel point j'étais indésirable!
- Je n'ai jamais dit que vous étiez indésirable!
- Simplement que l'idée de me courtiser relevait de vos pires cauchemars!
- Ce n'est pas ce que j'ai dit non plus!
- Le contraire d'un fantasme est un cauchemar, Colin!
- Mais qu'est-ce que je dois dire ou faire pour vous faire comprendre que je ne le pensais pas?
- Dites-moi ce que vous pensez alors!
- Je vous demande pardon?
- Dites-moi ce que vous pensez de moi.
- Vous voulez vraiment savoir ce que je pense de vous?
- Oui! Allez-y! N'épargnez aucun détail!
Colin figea comme une pierre, la bouche grande ouverte, incapable de sortir un son. Il savait que c'était exactement la chose à ne pas faire. Il savait l'impression que ça donnait à Pénélope, mais il se retrouvait soudainement complètement inapte à exprimer quelconque parole.
- C'est exactement ce que je pensais, maugréa-t-elle en se retournant vers l'entrée des jardins.
- Pen! Attendez! Il attrapa sa main, agrippant ses doigts gantés.
- Pourquoi? Pourquoi j'attendrais?
- Je…
Avant qu'il ait pu prononcer une parole supplémentaire, il la tira à lui, cramponnant sa taille pour faire atterrir sa bouche sur la sienne. Il l'embrassa de tout son cœur, de tout son âme, fiévreusement, étreignant son corps contre le sien. Sa main glissa dans ses cheveux et il l'entendit gémir de plaisir en lui rendant son baiser. Il sépara ses lèvres et les suçota, caressant sensuellement la chair rosée et tentant d'étirer la sensation d'ivresse qui s'emparait de lui.
Soudain, il sentit les deux mains de Pénélope sur ses épaules qui le repoussaient violemment. Il se sépara d'elle, les yeux écarquillés et à bout de souffle.
- Non! Vous ne pouvez pas faire cela.
- Pen!
- Vous recommencez! Ne voyez-vous pas que vous recommencez? Vous m'embrassez, mais vous n'êtes même pas capable de dire ce que vous pensez de moi! Je ne suis même pas certaine que vous sachiez ce que vous pensez de vous-même.
- Pen, je…
- J'ai autrefois eu beaucoup d'affection pour vous, Colin, continua-t-elle alors que ses yeux se remplissaient de larmes. Trop parfois! Mais je n'en peux plus. Je ne suis plus capable de jouer à ce jeu. Je ne suis plus capable d'essayer d'interpréter vos regards ou les sous-entendus dans vos paroles. Je ne peux plus vivre dans l'attente ou même l'espoir que vous voyez en moi plus que l'amie de votre petite sœur. Il y aura toujours une place spéciale pour vous dans mon cœur, Colin, mais je dois vous laisser partir.
Elle se retourna, se dirigea vers l'entrée du jardin sans regarder en arrière, prête à tourner la page sur une partie importante de sa vie, le cœur lourd et des larmes ruisselants sur ses joues.
- Et si, moi, je ne suis pas capable de vous laisser partir, murmura Colin.
- Vous trouverez un moyen d'y arriver, affirma-t-elle d'une voix rauque. Vous y arrivez toujours. Au revoir M. Bridgerton.
Il ne tenta pas de l'arrêter, mais alors qu'elle sortait du jardin, il eut l'horrible impression qu'elle sortait de sa vie.
À suivre…
