Chapitre 3 : Pièce à condamner

Colin observait le verre de cognac qu'il tenait dans la main, hésitant entre le vider d'un seul trait dans sa gorge ou dans la carafe. Il aurait été tellement tentant de noyer son chagrin, d'engourdir le mal qui le rongeait comme il l'avait fait si souvent dans les derniers mois. Mais ce soir-là, il avait besoin de ressentir la douleur. C'était tout ce qu'il méritait.

Il s'était retiré immédiatement après le départ de Pénélope. Rien ne lui servait de continuer de faire semblant d'apprécier le bal.

Il s'était donc réfugié dans sa chambre pour se morfondre dans sa torpeur, apathique et catatonique. Il ne sut combien de temps il était resté ainsi, sans ne poser un seul geste ou ne ressentir aucune émotion. Éventuellement, il eut l'impression d'étouffer, comme si les murs de sa chambre se refermaient sur lui et avec un pas qui aurait pu rendre jaloux le plus efficace des officiers, il s'était rendu à la bibliothèque, espérant y trouver quelque chose pour y estomper sa tourmente.

Les murs de la librairie de son frère étaient bondés du sol au plafond de livres. Des centaines de livres, voire des milliers. Il ne savait pourquoi il s'était rendu à cet endroit. Peut-être souhaitait-il simplement s'entourer de ce que Pénélope appréciait le plus.

Il soupira, plus perdu que jamais.

Pendant un court instant ce soir-là, pendant qu'il pressait ses lèvres contre celles de Pénélope, il avait senti le vide de son âme se combler peu à peu, comme si sa quête d'un but trouvait sa réponse en cette femme remarquable, mais le néant avait rapidement repris la place qui lui était due alors qu'elle le repoussait avec une force qui lui avait arraché le cœur.

Elle avait eu raison : il ne savait pas qui il était, ni même ce qu'il pensait de lui-même.

Il se leva et vida son verre dans la carafe. Il ne méritait pas d'être ivre ce soir. Il ne valait que la peine qui l'accablait.

D'un mouvement lent, il se retourna, espérant trouver quelque chose pour occuper ses pensées. C'est à ce moment qu'il la vit, coincée entre Les voyages de Gulliver et Robinson Crusoé, se moquant de lui comme un dieu devant l'infortune des pauvres mortels.

L'odyssée

Il n'avait pas besoin de la lire pour se rappeler de la légende. Il connaissait la mythologie grecque par cœur. Il aurait pu réciter le poème d'Homère de mémoire. Pourtant, quelque chose le frappa alors qu'il gardait les yeux fixés sur le livre de cuir vieilli. Ulysse, son personnage principal, avait traversé d'innombrables aventures et péripéties, et ce, pendant près de dix ans, avant de retourner auprès de sa femme… Pénélope. Pénélope qui lui était resté fidèle malgré les prétendants, Pénélope qui attendait sagement le retour de son époux, Pénélope qui n'avait jamais perdu espoir qui lui reviendrait.

Il fut soudainement submergé par la volonté de se replonger dans les vers qui avaient bercés son adolescence et il se retrouva bientôt enfoncé dans un fauteuil, cherchant le vingt-troisième chant, espérant trouver le passage où Ulysse cherchait à prouver sa véritable identité à sa Pénélope, lui racontant comment il avait construit leur couche de ses propres mains.

Pénélope, celle du poème, l'avait accueillie à bras ouverts et ils avaient passé le reste de leur soirée dans le lit qu'Ulysse leur avait construit à se raconter leurs Odyssées et se remémorer le temps où ils étaient ensemble.

Il aurait tant aimé être Ulysse en ce moment. Être au lit, collée contre sa Pénélope à lui raconter le périple qui l'avait mené jusqu'à elle.

- Oh! Pardon! Entendit-il sa voix provenant du cadre de la porte.

- Pen!

Il s'était levé immédiatement en la voyant. Elle ne portait que sa chemise de nuit et une robe de chambre. La chandelle qu'elle tenait à la main était à moitié fondue et ses cheveux, en chamaille, retombaient sur ses épaules. Dans la pénombre, il pouvait voir les cercles rougeâtres qui s'étaient formés autour de ses yeux et ses traits tirés par la fatigue et les émotions.

Un torrent de douleur l'envahit en songeant qu'il était la source de son chagrin.

- Je… je n'arrivais pas à dormir, dit-elle de sa voix douce, presque timide.

- Moi non plus.

- Je me disais qu'avec un livre, je trouverais peut-être le sommeil.

- Ce ne sont pas les livres assommants qui manquent ici, blagua-t-il tristement.

- Qu'avez-vous choisi? Demanda-t-elle en s'avançant vers lui et en pointant celui qu'il tenait dans ses mains.

Il ne dit pas un mot et s'avança vers elle pour lui tendre. Elle lut le titre et inspira. Elle avait compris immédiatement. Elle aussi l'avait lue.

- Colin… soupira-t-elle.

- Je vais vous laisser, trembla-t-il en essayant de se diriger vers la porte. Je suis désolé de vous avoir causé de la souffrance.

- Colin, attendez!

- Mlle Feathrington. Je ne crois pas qu'il soit convenable ni pour vous, ni pour moi d'être seuls présentement. J'ai l'impression de n'avoir aucune emprise sur mon corps lorsque je suis près de vous et il semblerait que je vous fasse du mal avec chacun de mes gestes et chacune de mes paroles.

- Pourquoi ce livre, Colin?

- Vous savez pourquoi.

- Je veux vous l'entendre dire, avait-elle répliqué dans un doux murmure.

La gorge de Colin se noua de nouveau. Il leva les yeux sur elle. Elle était tellement belle complètement naturelle, avec ses cheveux défaits et sans artifices. Ne pouvant plus soutenir son regard suppliant, il le détourna et se retourna pour quitter la pièce.

Soudainement, il s'arrêta, réalisant qu'il s'agissait probablement de sa dernière chance, une chance qu'il ne pensait pas avoir plus tôt ce soir-là. Il ne pouvait pas la laisser passer.

- Vous êtes brillante, chuchota-t-il doucement.

- Pardon?

- Et vive d'esprit! Vous avez du mordant! Vous êtes généreuse et adorable et passionnée et magnifique. Et vous êtes encore plus magnifique quand vous êtes passionnée. Une simple conversation avec vous peut me mettre de bonne humeur pour des heures. Et je suis jaloux de vos prétendants. Pas parce qu'ils accaparent votre attention, mais parce qu'ils ont remarqué avant moi la femme extraordinaire que vous êtes. Ce qui fait que je suis encore plus demeuré que ces abrutis!

Pénélope resta silencieuse devant ces aveux, ne sachant quoi ajouter.

- Cet après-midi, après que je vous ai embrassée, dit-il en se retournant pour s'approcher d'elle, je n'ai rien dit parce que vous sembliez détachée par rapport au baiser. Comme si je venais de vous faire une faveur. Comme si vous ne veniez pas de me retourner l'âme.

« Je n'arrive pas à vous dire tout ce que je ressens pour vous parce que de prononcer ces paroles à haute voix équivaut à me les avouer à moi-même, continua-t-il. M'avouer que la douleur que je ressens depuis que vous m'avez refusé votre amitié est ma propre faute. Parce que j'ai été trop stupide pour ne pas remarquer ce qui se trouvait devant moi depuis des années.

« Je ne sais pas qui je suis, Pénélope, je ne suis pas certain que je trouverai un jour mon but dans la vie, mais je sais que vous méritez mieux qu'un troisième fils de vicomte qui ne sait pas où il va. Je sais que vous êtes merveilleuse et que je ne vous arrive pas à la cheville. Je sais que vous méritez plus, vous méritez tout!

Il prit sa main dans la sienne et l'embrassa.

- Au revoir, Pénélope.

Il la salua et se dirigea vers la porte.

- Colin!

Quand il tourna son regard vers elle, il la vit se précipiter sur lui et n'hésita pas à faire de même. Avant qu'il ait eu le temps de comprendre ce qui se passait, leurs lèvres s'étaient rencontrées. Elle goûtait le thé et le sucre. Elle avait placé ses mains sur ses joues les caressant du bout de ses doigts. Les siennes s'étaient faufilé jusqu'à ses reins et la tirait vers lui espérant sentir tout son corps contre le sien.

- Pen, chuchota-t-il.

Elle l'attira à nouveau à elle, l'embrasant insatiablement, se déplaça jusqu'à ce que ses genoux atteignent le repose-bras d'un canapé et s'y laissa tomber entrainant Colin avec elle dans sa chute.

Il se retira une seconde pendant qu'elle s'ajustait à leur nouvelle position, elle sous lui, imitant leur intermède de l'après-midi. De sa main tremblante, il traça son corps, sans jamais la toucher, en commençant par ses cheveux et descendant jusqu'à sa cheville qu'il effleura remontant le long de ses jambes nues sous sa robe de nuit et s'arrêtant à sa cuisse. Elle le regardait droit dans les yeux et pouvait le voir respirer bruyamment. Ses épaules montaient et descendaient au rythme de son souffle et il continuait de tracer des formes irrégulières sur sa peau satinée.

- Colin, je… murmura-t-elle avant de l'amener à elle et de capturer sa bouche sensuellement avec lenteur et passion.

Ils prenaient leur temps, souhaitant se découvrir et comprendre l'ivresse qui s'emparait d'eux. Leurs langues se caressaient doucement et la main de Colin continuait son exploration cajolant ses formes moelleuses.

C'était parfait, complètement parfait, se disait-il pendant que sa bouche migrait jusqu'à sa mâchoire.

Un bruit d'un verre qui se fracassait au sol brisa leur enchantement.

D'un coup de tête, Colin se retourna vers la porte et vit sa sœur Daphné qui les observait paralysée de stupéfaction.

- Daphné!

Il se retira de Pénélope aussitôt et se leva debout pour faire face à sa sœur qui ne semblait pas comprendre ce qui se passait.

- Daphné, ce n'est pas ce que tu crois!

- Je crois que je vais… dit soudainement Pénélope en pointant la porte, le regard au sol n'osant pas lever les yeux sur l'un ou l'autre des Bridgerton.

- Non, Pénélope, attendez, supplia Colin. Il faut qu'on parle de…

- Non, il ne faut pas… il ne faut pas dire un mot sur ce qui vient de se passer, dit-elle en passant au-delà de Daphné. Votre Grâce, finit-elle avant de quitter la chambre au pas de course.

- Merci beaucoup, bougonna Colin sarcastiquement en se tournant vers sa sœur.

- Colin, mais qu'est-ce que tu fais?

- Ce n'était pas évident?

- Avec Pénélope! Vous n'êtes pas mariés, ni même fiancés, dans une pièce commune avec la porte ouverte! Imagine ce qui aurait pu se passer si quelqu'un d'autre que moi était entré dans la pièce.

- Je sais exactement ce qui se serait passé!

- Le sais-tu, vraiment? N'as-tu pas le moindre soupçon de respect pour la réputation de Pénélope pour la traiter ainsi?

Colin regarda sa sœur, figé.

- N'as-tu pas fait la même chose avec Simon il y a deux ans?

- Et tu as vu comment ça s'est terminé? Et les conséquences que cela aurait pu avoir. Simon a presque été tué par Anthony. Nous avons été forcés de nous marier.

- Pourtant, ça a bien fini.

- Nous avons eu de la chance, finit-elle avec conviction avant de placer ses mains sur ses hanches et de regarder ses pieds. As-tu l'intention d'épouser Pénélope?

- Je… je ne le sais pas…

- Comment peux-tu ne pas le savoir?

- Je ne sais pas! Je ne sais rien du tout! S'embrasa-t-il. Tout ce que je sais, c'est que l'idée de la perdre me rend malade, que j'ai l'impression d'être un moins que rien lorsqu'elle n'est pas dans ma vie et que lorsque je suis avec elle, ce stupide sentiment de vide, qui me ronge depuis des mois, disparait.

- Colin… souffla Daphné prise au dépourvu par ses aveux.

- Tu ne peux pas comprendre, Daph! Tu as toujours su qui tu étais et ce que tu voulais être. Une épouse et une mère, n'est-ce pas? Moi, je n'ai pas ça! Je ne sais pas ce que je veux, je ne sais pas où je vais ou même qui je suis. Mais je sais que, quand je suis avec elle, tous mes doutes disparaissent. Soudainement, c'est comme si je trouvais toutes les réponses à mes questions. C'est comme si j'étais moi, juste moi. Comme si elle me voyait pour la personne que je suis vraiment alors que même moi-même, je ne le vois pas.

- Alors, épouse-la! Qu'est-ce que tu attends? Si c'est elle la réponse à tes questions, ne perd pas une seconde de plus et fais d'elle ton épouse!

- Ce n'est pas aussi simple.

- Et pourquoi pas? Pourquoi ce ne pourrait pas être simple! Tu l'aimes, c'est plus qu'évident…

- Parce qu'elle mérite mieux que moi! Elle mérite un prince ou un duc. Pas un troisième fils de vicomte sans but ni ambition!

- Tu dois arrêter de te rabaisser, mon frère! Ne vois-tu pas que tu es ce qu'elle a toujours attendu? Qu'elle te veut, toi, et pas un autre.

- Tu crois?

- Un aveugle aurait pu le voir, Colin. Si tu l'aimes vraiment, ne perds pas de temps pour le lui dire. Elle mérite au moins de savoir ce que tu ressens pour elle. Laisse-la prendre sa décision elle-même.

Colin hocha la tête. Daphné avait raison. Il ravala sa salive et croisa le regard de sa sœur.

- Merci, Daph…

Elle hocha la tête à son tour et lui indiqua la sortie de la bibliothèque.

- Il faut vraiment condamner cette bibliothèque jusqu'à ce que tous mes idiots de frères soient mariés, murmura-t-elle en fermant la porte.


La grande luminosité qui pénétrait dans ses paupières écloses ne le surprit guère. Il était habitué, maintenant, de se lever alors que le soleil était haut dans le ciel. Il était, cependant, un peu plus étonné de ne pas ressentir son usuel mal de tête. Il lui prit quelques minutes pour se rappeler qu'il n'avait presque rien bu la veille. Il s'était couché, épuisé, mais serein face à la décision qu'il venait de prendre de demander la main de Pénélope et avait dormi comme il ne lui avait pas été donné de dormir depuis des mois.

Il écarquilla les yeux à cette réminiscence. Il voulait demander à Pénélope de l'épouser. Ce n'était pas ceci qui l'interloquait, mais le fait qu'il n'avait pas daigné se lever tôt pour s'y préparer. Sans attendre une seconde de plus, il se précipita sur sa montre de poche qu'il laissait habituellement sur sa table de chevet et grogna d'horreur en voyant l'heure qu'il était.

Non! Non! Non! Non! Comment avait-il pu dormir si tard?

Il se leva au pas de course et se vêtit à une vitesse qui pouvait en faire pâlir le meilleur des valets. Il se précipita au salon des invités en espérant croiser Pénélope, mais ne vit que son frère Bénédict qui se délectait d'un léger petit déjeuner.

- Voilà qui nous honore de sa présence! Dit-il sarcastiquement.

- Tais-toi! As-tu vu les Featherington?

- Je crois qu'ils sont sur le point de partir. J'ai vu Kate les accompagner vers la sortie.

Colin n'ajouta rien de plus et se contenta de se presser vers le hall. Il se hâta à l'extérieur, passa devant ses autres frères et sœurs et la vit, belle comme le jour, vêtue d'une robe bleu pâle qui la rendait radieuse, avec sa mère et sa sœur, en train de discuter avec Kate alors qu'elles avançaient vers leur carrosse.

Il descendit les escaliers menant au débarcadère d'un pas pressé et s'avança vers elles.

- Bonjour Kate, Lady Featherington, Mlle Featherington, Mlle Featherington, salua-t-il chaque femme en inclinant la tête. Désolé d'interrompre votre conversation et votre départ, mais serait-il possible de m'entretenir en privé avec Mlle Featherington avant que vous nous quittiez.

Portia Featherington observa attentivement le jeune homme devant elle et comprit le sérieux de la situation. Elle voyait le regard avide de Colin sur sa cadette et la similitude des contextes entre ce moment et le moment où, l'an dernier, le vicomte avait fait sa demande à Mlle Edwina. Sans attendre une seconde, elle avait placé une main dans le dos de Pénélope et la poussa vers lui sans même adresser un regard à sa fille.

- Évidemment, M. Bridgerton, vous pouvez prendre le temps qu'il faut auprès de Pénélope.

Pénélope avait observé Colin arriver avec un mélange de crainte et de curiosité. Elle n'avait pas été capable de fermer l'œil de la nuit et se doutait qu'il en fut de même pour Colin. Il avait les cheveux en bataille et il avait boutonné sa veste de la veille de travers.

D'un signe de tête, Colin remercia la matriarche et agrippa de façon tout à fait inconvenable la main de Pénélope pour l'amener dans un recoin quelque peu, mais pas complètement, à l'abri des regards pour se retourner vers elle.

- Pen! Murmura-t-il.

- Colin, mais que vous…

- Voulez-vous m'épouser? Demanda-t-il immédiatement en souriant radieusement à travers ses yeux encore fatigués. Je sais que les circonstances sont étranges et que nous n'avons pas pris beaucoup de temps pour discuter depuis hier. Mais, je sais que je vous trouve magnifique et que les baisers que nous avons échangés m'ont rempli d'une béatitude sans nom et que, lorsque je suis avec vous, tous mes soucis disparaissent et que je veux faire de vous mon épouse.

- Colin!

- Je veux passer ma vie auprès de vous. Je crois que j'ai enfin trouvé ma voie, Pénélope. C'est vous! Je suis destiné à être votre époux. Vous êtes le fanal qui me guide dans la pénombre. Je vous en supplie, faites de moi un homme comblé et acceptez d'être mon épouse.

- Ce n'est pas Daphné qui vous force à vous déclarer?

- Non, les sentiments que je vous exprime aujourd'hui sont entièrement sincères.

Les yeux de Pénélope étaient maintenant emplis de larmes. Elle regardait l'homme qu'elle aimait l'observer avec une telle tendresse et avec tant d'espoir qu'elle ne put que s'avancer jusqu'à lui, poser ses doigts sur sa mâchoire et l'embrasser doucement sur les lèvres. Lorsqu'elle se retira, l'expression rayonnante de Colin, lui brisa le cœur.

- Non.

À suivre…