Chapitre 4 : En Odyssée

- Non.

Le visage de Colin s'effondra en entendant la réponse de Pénélope. Un frisson le parcourut, quelque chose de terrible lui serrait la poitrine. Il recula d'un pas.

- Pardon? Demanda-t-il pour s'assurer qu'il avait bien entendu.

- Non, Colin, je ne vous épouserai pas, avait-elle répondu doucement.

Deux autres pas. Il ne pouvait que faire pénétrer de l'air dans ses poumons, mais rien ne voulait en sortir. Il agita ses lèvres, hésitant à laisser échapper le moindre de son.

- P…. pourquoi? Finit-il par bégayer.

- Colin… vous ne voulez pas m'épouser.

- Bien sûr que je veux vous épouser, affirma-t-il avec conviction.

- Comment pouvez-vous savoir ce que vous voulez quand vous ne savez même pas qui vous êtes?

- Pen! Je vous en prie, se plaignit-il alors que sa peine menaçait de couler sur ses joues. Les dernières vingt-quatre heures, même avec le tumulte et la douleur, ont été les meilleures que j'ai vécues depuis presqu'un an. Je suis bien quand je suis avec vous, Pen.

- Ne voyez-vous pas qu'il est là le problème? Pleura-t-elle à son tour. Je ne suis qu'une béquille, qu'un pansement sur votre mal de vivre, mais un jour, vos sentiments pour moi s'amenuiseront et vous ne saurez toujours pas ce que vous voulez faire de votre vie. La seule différence sera que vous serez coincés dans un mariage qui vous empêchera de le découvrir. Je ne peux pas vous faire cela. Je ne peux pas ME faire cela.

- Pen…

Elle s'avança à nouveau vers lui et l'embrassa doucement, laissant se mélanger leurs larmes.

- Allez en France. Prenez le temps de vous explorer. Je vous attendrai. Si à votre retour, vous voulez toujours de moi, je serai là pour vous.

- Je ne changerai pas d'avis, bredouilla-t-il d'une voix rauque et meurtrie. Vous êtes la seule bonne chose qui se trouve dans ma vie, Pen. Je ne sais peut-être pas qui je suis, mais je sais où je veux être et c'est à vos côtés.

- Colin, je vous en supplie, ne rendez pas les choses plus difficiles qu'elles ne le sont.

- Vous allez m'attendre? Quand je reviendrai dans quelques mois, tout aussi confus et désorienté, vous allez être là? Ou vous trouverez une autre défaite pour me briser le cœur?

- Ne soyez pas injuste, Colin.

- Bien sûr, c'est moi qui suis injuste, dit-il alors que sa tristesse se transformait peu à peu en colère.

- Je sais que je vous blesse, présentement, Colin, mais je peux vous promettre que dans quelques mois, vous serez reconnaissant.

- J'en doute fort.

- Je vous attendrai pendant que vous combattrez vos démons intérieurs et je serai là quand vous en serez de retour vainqueur.

- Vous semblez avoir beaucoup trop confiance en mes capacités. Vous semblez oublier que je ne vaux rien quand je ne suis pas auprès de vous.

- Et vous, vous vous sous-estimez! Vous êtes plus fort que vous pensez.

Elle prit ses mains dans les siennes et les mena à ses lèvres.

- Vous devez mener cette bataille seul. Je penserai à vous tous les jours. Au revoir, Colin.

Elle laissa ses mains et retourna vers le carrosse où l'attendait sa famille. Alors qu'elle s'avançait de plus en plus près du visage indigné de sa mère, la réalisation s'abattait peu à peu sur elle. Elle venait de refuser la main de Colin Bridgerton, son grand amour, le seul homme qu'elle n'avait jamais aimé.

Rien ne lui tentait plus que de se retourner vers lui et l'observer une dernière fois avant de partir. Elle aurait aimé mémoriser les traits de son visage et ses doux yeux verts. Elle voulait capturer son image et la garder en mémoire jusqu'à ce qu'elle le revoie la prochaine fois.

Un sanglot s'échappa de ses lèvres. Même si c'était évident que cet au revoir n'était pas un adieu, la douleur n'en était pas moins imposante. Elle pleura son chemin jusqu'au cabriolet, tenta de cacher ses larmes pour remercier Kate pour son hospitalité et embarqua dans le véhicule sous les injures de sa mère.

Colin l'observa le quitter une nouvelle fois. Il avait la même sensation de vide qu'il avait ressenti un an auparavant lorsqu'elle avait coupé les ponts avec lui. Dès que le carrosse eut enfin sorti de la propriété, il se tourna vers la maison sous le regard éberlué de ses frères et sœurs.

- Colin, tenta d'intervenir sa mère.

- Je partirai pour Londres demain et je tenterai de me procurer un passage à Douvres le jour d'après. Je vous écrirai.

Sans ajouter un mot, il alla se réfugier dans sa chambre où, enfin seul, il pourrait faire ses bagages et noyer son chagrin jusqu'à ce qu'il ne voie plus la lumière du jour.


Londres avait été en proie à de terribles averses depuis maintenant trois jours. Trois jours où Pénélope était restée assise sur le bord de la fenêtre, le front collé à la vitrine en regardant la pluie tomber sur le trottoir comme sur son cœur. Trois jours d'enfer si elle avait voulu être totalement honnête.

Elle avait d'abord dû endurer sa mère qui s'était plainte durant tout le voyage de retour à la maison.

- Petite sotte! Comment as-tu refusé la main à un Bridgerton? Un Bridgerton, nom de Dieu!

Et du moment où elles avaient remis le pied dans la maison, elle ne lui avait plus adressé la parole. Pas que Pénélope ne s'en plaigne. Le rabâchage incessant de sa mère n'était pas habituellement de tout repos, celui après qu'elle ait refusé le mariage à un des célibataires les plus en vue de la saison aurait été complètement insupportable.

Il y avait ensuite eu ses sœurs, Prudence particulièrement, qui passaient leur temps à venir la visiter pour tenter de comprendre ce qui s'était passé entre Colin et elle. Elles, qui normalement ne lui adressaient la parole que pour se moquer d'elle, étaient continuellement dans sa chambre en train de tenter de lui soutirer des détails juteux.

Puis, il y avait eu la solitude. Elle avait passé la dernière année presqu'entièrement seule. Sans Colin ni Éloïse à ses côtés, elle s'était habituée à rester constamment en solitaire. C'était une bonne chose. Elle ne voulait voir personne de toute façon. Elle ne désirait que rester enfermée dans sa chambre à ruminer les événements de la dernière semaine.

Un frappement se fit entendre à sa porte, puis elle s'ouvrit.

- Plus tard, Prudence, j'ai mal à la tête.

- Ce n'est pas Prudence.

Le visage de Pénélope se tourna malgré elle vers l'entrée de sa chambre où Éloïse Bridgerton se tenait. Sans expression aucune, Pénélope reposa son visage contre la vitrine et continua d'observer les passants qui se promenaient dans la rue sous leurs ombrelles.

- Si tu es venue pour te réjouir de mon malheur, affirma-t-elle flegmatique, tu peux rejoindre ma mère et mes sœurs dans le salon.

- Je ne suis pas là pour ça.

- Pourquoi es-tu là, alors? Continua-t-elle apathique.

Éloïse pénétra plus profondément dans la chambre pour y jeter un œil. Tout était exactement comme avant. Le paravent, les rideaux et les murs verdâtres ornés de tapisserie d'un rose douteux et au centre de la pièce, le secrétaire où, elle le supposait, Pénélope avait dû écrire ses innombrables chroniques. Elle s'y approcha et vit en entête sur une feuille de papier : Mes très chers lecteurs. Rien de plus ornait la page à l'exception de quelques gouttes d'encre.

- J'aurais cru qu'avec notre histoire de l'an dernier, tu aurais arrêté d'écrire le Whisledown.

- Après vous avoir perdus, Colin et toi, dans la même soirée, il ne me restait plus grand-chose. Il ne me restait que ça, en fait.

- Que s'est-il passé avec Colin, au fait? Je suppose que tu n'as pas cessé d'être son amie en raison de notre dispute.

- Non, en effet, ça n'a rien à voir avec toi.

Elle gardait son regard braqué sur la rue. Parler de Colin était toujours très difficile.

- Alors? S'enquit Éloïse.

- Ne peux-tu pas accepter, pour une fois dans ta vie, de ne pas savoir quelque chose?

- Non, et ce n'est pas aujourd'hui que ça va commencer. Raconte.

- Je l'ai entendu dire à ses amis que de me courtiser serait de la folie avant d'éclater de rire.

- L'idiot, murmura-t-elle. Tu sais qu'il ne le pensait pas, n'est-ce pas?

- Je le sais maintenant.

Éloïse resta silencieuse un moment, contemplant le plan de travail souillé de Pénélope.

- Tu sais? Tu devrais écrire une nouvelle chronique. Ça fait déjà trois jours que nous sommes revenus d'Aubrey Hall, les gens commencent à se poser des questions.

- Qu'ils s'en posent, je n'en ai rien à faire.

- Pen…

- Je suppose que la ville au complet est au courant à propos de la demande de Colin.

- Ta mère n'a pas exactement arrêté l'incendie, dit-elle. Elle a fané les braises autant qu'il le fallait, se plaignant à qui voulait l'entendre à quel point tu étais une enfant ingrate.

- Évidemment. Maintenant, je ne peux pas ne pas en parler dans le Whisledown… et je suis complètement incapable d'écrire à ce propos. Ma chronique est donc restée blanche depuis trois jours.

- Certains pourraient appeler ça une justice poétique.

- Certains voulant dire toi.

- Peut-être.

- Je suppose que Colin est déjà parti, changea-t-elle de sujet.

- Hier. On a reçu un message comme quoi il est coincé à Douvres. De mauvaises marées, apparemment. D'ici demain, il devrait être en sol français.

Pénélope hocha la tête. Elle savait qu'elle n'aurait pas dû s'attendre à ce que Colin vienne lui dire au revoir après son rejet, mais de le savoir si loin sans même avoir pu le voir une dernière fois lui faisait très mal.

- Il m'a laissé ceci pour toi, avait dit Éloïse en plaçant un petit paquet rectangulaire sur son secrétaire.

- Merci.

- Tu devrais savoir aussi…

- Quoi?

- Non, laisse tomber, dit Éloïse avant de se diriger vers la porte.

- D'accord, ne protesta-t-elle pas; elle n'avait plus la force d'argumenter.

- Il m'a demandé de veiller sur toi pendant qu'il serait parti.

- Ne sait-il pas que nous sommes en froid?

- Il a insisté… pour que je vienne te voir… pour qu'on fasse la paix. Il ne voulait pas que tu sois seule pendant qu'il était parti, je suppose.

- Voilà, qui est très magnanime de sa part, marmonna Pénélope avec sarcasme.

- Je suis désolée, Pénélope.

- Pour quoi?

- Pour la peine que mon frère t'a infligée… et continue de t'infliger apparemment. Et pour ce que je t'ai dit l'an dernier.

- C'était ma faute. J'aurais dû te parler de Whisledown avant, j'aurais dû te le dire aussitôt que la reine t'a soupçonnée. On aurait pu trouver une stratégie ensemble. Au lieu de cela, j'ai détruit la seule chose qui t'importait vraiment.

- Beaucoup d'eau a coulé sous les ponts depuis.

- En effet.

- Tu crois que je pourrais venir te voir de temps à autre. M'assurer que tu ailles bien le temps que mon frère soit à l'étranger. Je lui ai fait une promesse, ce serait dommage de la briser.

Pour la première fois depuis trois jours, l'esquisse d'un sourire se dessina sur les lèvres de Pénélope et elle hocha timidement la tête. Elle se leva et s'approcha de son amie pour la prendre dans ses bras.

- Tu m'as tellement manquée, El.

- Et toi aussi, Pen.

Après un long moment dans les bras l'une de l'autre, elles se séparèrent, mais gardèrent leurs mains attachées.

- Tu veux que je sorte pour que tu puisses ouvrir ton cadeau?

- Reste.

Pénélope avait prononcé ses paroles rapidement. La perspective d'avoir une épaule sur laquelle pleurer lui était d'un soulagement absolu et peu importe ce qui se trouvait dans ce cadeau, Pénélope anticipait qu'une pluie de larmes allait bientôt s'abattre sur son amie.

Elle saisit le cadeau, ouvrit la carte qui avait été glissée à l'intérieur des cordons de jute et la lit à haute voix.

Ma très chère Pénélope,

J'espère que ce paquet vous retrouvera bien (avec Éloïse, on ne sait jamais).

Je voulais laisser entre vos mains bienveillantes ce que j'ai de plus précieux au monde. Je sais que vous en prendrez grand soin. En attendant, n'hésitez pas à vous y réfugiez lorsque vous penserez à moi.

Vôtre pour toujours.

Colin.

Sans attendre, elle déshabilla le paquet de son papier pour y découvrir ce qui s'y trouvait : un exemplaire de L'odyssée usé à la corde et marqué au vingt-troisième chant.

- Un livre? Demanda Éloïse, étonnée, en agrippant la carte pour la relire.

- Une promesse, murmura Pénélope en le serrant contre sa poitrine.

À suivre…