Chapitre 5 : Les chroniques épistolaires de Colin Bridgerton
Vos cheveux
De feu
Feront-ils de moi un être amoureux?
Devrais-je devenir astucieux?
Pour devenir chanceux
Et votre visage grâcieux
Est si harmonieux
Avec vos cheveux
De feu
Éloïse écoutait, les yeux écarquillés, le poème de Lord Coopers en se rappelant à répétition qu'il serait incroyablement impoli de rire au visage du pauvre homme qui avait vraisemblablement mis tout son génie dans ces misérables vers.
La ritournelle continuait depuis près de deux mois déjà. À l'heure des visites, les journées où Pénélope était certaine qu'elle recevrait des invités, Éloïse se rendait à la résidence des Featherington pour tenter de divertir Pénélope pendant que ses prétendants se ridiculisaient les uns après les autres. Elle en sortait à toutes les fois en remerciant le Ciel d'avoir des frères ainés qui intimidaient ces imbéciles.
Durant ce temps, Pénélope écoutait poliment, un sourire feint au visage, cherchant à la fois à calmer sa mère qui ne s'était toujours pas remise de son refus de la main de Colin et à se montrer indulgente envers des hommes qui, même s'ils n'étaient pas des virtuoses de la prose, ne cherchaient que son bien-être.
Quand, par bonheur, Lord Coopers termina sa dernière strophe, même Lady Featherington en avait assez de l'entendre répéter toutes les rimes qu'il connaissait en « eu ». Elle offrit à chacun des rafraichissements en espérant faire taire la horde toujours de plus en plus imposante de simplets qui garnissaient quotidiennement son petit salon.
- Dieu merci, soupira Éloïse en se levant pour aller s'emparer d'un sandwich.
- Éloïse! Gloussa Pénélope en la suivant.
- Je dois te remercier, cependant. Pendant que ces benêts sont ici, ils ne sont pas chez moi en train de tenter de me séduire avec de la mauvaise poésie ou des tours de magie ratés.
- Ne sois pas méchante, Él!
- Je ne suis pas méchante, je ne fais qu'une constatation! Comment fais-tu pour endurer tout ça?
- Tu sais? Au départ, je détestais toute cette attention. Aujourd'hui, je trouve le tout plutôt divertissant. Dis-moi quand as-tu entendu de la si mauvaise poésie? Quand?
- La soirée de Lady Danbury de l'an dernier me vient à l'esprit, mais rien n'égalait Vos cheveux de feu! Ça! C'était un pur délice!
- Avoue que tu es contente d'être venue aujourd'hui! Sans quoi, j'aurais dû te réciter moi-même le poème, mais avec tes cheveux bruns, il n'aurait pas eu le même panache!
- Je l'avoue, le mot regret ne me viendra pas à l'esprit lorsque je repenserai à cet après-midi.
Elles ricanèrent silencieusement alors que les hommes discutaient entre eux de sujets qui ne les intéressaient guère.
Soudainement, la porte du petit salon s'ouvrit et Varley, la fidèle femme de chambre de la mère de Pénélope, se pointa dans l'encadrement pour se diriger vers elle et lui tendre ce qui ressemblait à une lettre. Elle leva des yeux inquisiteurs à la servante qui d'un coup de sourcil insista pour que Pénélope y jette un œil. Elle saisit donc le pli et crut perdre conscience lorsqu'elle remarqua le mot France estampé sur l'enveloppe.
- Il y a aussi un paquet qui accompagne la lettre, mademoiselle, chuchota-t-elle. Je l'ai laissé dans votre chambre.
Elle quitta la pièce au pas de course et alla s'enfermer dans ses appartements où elle déchira d'un geste empressé le sceau de l'enveloppe. Sans ne perdre une seule seconde, ses yeux pleins de larmes se ruèrent sur les premiers mots de la lettre alors que ses jambes cédaient sous elle.
Notre-Dame-de-Paris,
27 juillet 1815
Ma très douce et tendre Pénélope,
Je vous écris du pied des marches de Notre-Dame que j'ai visitée pour la troisième fois aujourd'hui. Il y a quelque chose dans ce lieu qui me berce de béatitude malgré sa décrépitude. La Révolution lui a été dure, mais lorsqu'on pénètre dans le cercle lumineux éclairé par le vitrail, on a l'impression que Dieu en personne tente de nous parler. Vous savez, mon adorable Pénélope, que je ne suis pas un être particulièrement pieux, mais aujourd'hui, pendant que j'entendais un chœur d'enfants célébrer un psaume dont je ne reconnaissais paroles, une révélation s'est offerte à moi.
Vous devez savoir, très chère Pénélope, que j'ai l'habitude de consigner mes récits de voyages dans des journaux. Il est difficile pour moi de m'imaginer voir tant de choses et de ne pas les recueillir pour pouvoir me les remémorer plus tard. Mes carnets de voyage ont toujours été un compagnon fidèle de mes aventures.
Une différence marquée s'est avérée à moi pendant mon périple sur le sol français. Sur le quai de Douvres, alors que j'attendais avec impatience mon départ pour le continent et que je rédigeais mon exaspération face à la nature qui refusait de m'obéir, je me suis retrouvé à vous adresser ce carnet, fidèle Pénélope. Puis, l'entrée suivante vous était aussi consacrée. Ainsi, jour après jour, je me surprenais à vous acheminer, en pensées, ces missives qui normalement ne sont écrites que pour mes propres yeux.
Aujourd'hui, devant l'autel de la cathédrale, l'épiphanie m'est apparue. Vous deviez lire ce que j'avais à vous raconter, vous deviez connaitre mes pensées les plus profondes, car elles sont toutes adressées à vous. Vous ne m'avez pas quittée depuis mon départ, ma belle amie. Je garde en moi tous les jours l'image de votre adorable sourire et de vos délicates lèvres contre les miennes. Ce sera un souvenir que je chérirai jusqu'à la fin de ma vie.
Je vous envoie donc mon carnet que je vous prierais de lire en entier avant d'en arriver à la fin – je connais votre tendance à commencer une histoire par le dernier chapitre. Il relate l'odyssée vers ma découverte de soi et j'espère sincèrement qu'il éclairera vos interrogations sur la nature de mes sentiments pour vous.
En attendant de vous tenir à nouveau dans mes bras,
Avec tout mon amour
Votre Colin.
- Ta mère a expulsé tout le monde de la maison, était entrée Éloïse en trombe dans sa chambre. Je ne l'ai jamais vue aussi pressée de jeter des hommes à la porte. Qu'y a-t-il? Dit-elle en s'apercevant les larmes qui ruisselaient sur les joues de son amie. Pen?
- Ton frère vient de m'envoyer une lettre.
- Colin? Tout va bien? S'inquiéta Éloïse.
Pénélope hocha vivement la tête.
- Il m'a écrit un journal entier de ses aventures en France et me l'a envoyé, affirma-t-elle en ouvrant le paquet qui contenait le précieux carnet.
Elle ouvrit la page couverture et y vit une dédicace.
À ma flamme, ma lanterne, mon phare. Merci de me guider à travers la noirceur et de m'aider à retrouver la lumière.
- Au moins, mon frère est meilleur poète que Lord Coopers, blagua Éloïse pendant que Pénélope, l'ignorant, traçait les mots de Colin de ses doigts.
Elle n'ajouta pas un mot de plus, elle enlaça son amie et quitta la chambre pour la laisser seule à sa lecture.
Douvres,
26 mai 1815
La marée est haute et le ciel déchainé. M'empêchant de m'éloigner de toi. Comme tu me l'as demandé. J'aurais souhaité mille fois être dans tes bras, divine Pénélope, mais j'ai fini par accepter la raison. Je dois entreprendre cet Odyssée par moi-même, combattant comme un héros mes titans intérieurs. Je vais donc partir vite, pour te revenir hâtivement.
Tu me permettras de te tutoyer, n'est-ce pas? Il me semble qu'il serait bien trop formel de te vouvoyer dans mon propre journal, celui qui ne sera probablement jamais destiné à ton regard perçant. Je ne sais pourquoi c'est à toi que j'adresse ces lignes. Peut-être que de te parler me rapprochera de ta chaleureuse présence.
Je sais, cependant, que je me donnerai corps et âme à cette épopée. Si je dois rester éloigné de toi, je profiterai de chaque moment pour chercher et comprendre qui je suis, ce que je veux et pourquoi je suis sur Terre.
Je commencerai donc par cette première constatation : Colin Bridgerton est impatient. Mon billet est acheté, mon départ est prévu pour bientôt. Pourtant, je ne pense qu'à lever l'ancre et m'en aller loin de cette île qui me borne de ses règles et de ses attentes.
En attendant, j'observerai de ma chambre l'orage qui ressemble étrangement à ce qui se passe dans mon cœur.
Pour vous,
Colin Bridgerton
Pénélope tourna immédiatement la page. Elle voulait en savoir plus, elle voulait savoir où Colin était passé, ce qu'il avait vu et ce qu'il avait fait. Elle voulait connaitre son cheminement, comprendre ce qui se passait dans son esprit.
Il commençait chacune de ses entrées par une salutation différente, l'appelant d'un nouveau nom doux à chaque jour.
Digne Pénélope, quand il avait constaté à quel point, même si elles lui paraissaient restreignantes, les règles de bienséance étaient pour lui un cadre réconfortant qui l'aidait à naviguer en société.
À toi, courageuse battante, le jour où il avait mis en perspective ses propres privilèges et avait remarqué à quel point la vie de Pénélope avait dû être différente de la sienne.
Ma grâcieuse nymphe, le matin après avoir fait un rêve particulièrement troublant qu'il eût détaillé avec précision, la fit rougir avant de l'émoustiller, elle qui, à ce moment-là, laissa ses songes se diriger vers Colin et tout ce qu'il pourrait faire de ses mains.
Il terminait chacune de ses entrées par constater un nouveau fait sur lui-même. Certains étaient légers et évidents :
Colin Bridgerton est gourmand.
Colin Bridgerton aime user de ses charmes pour obtenir des faveurs.
Colin Bridgerton aime voyager.
D'autres l'étaient moins :
Colin Bridgerton pique parfois des violentes colères.
Colin Bridgerton boit trop.
D'autres étaient plus surprenants :
Colin Bridgerton aime les mots sous toutes ses formes, il aime les entendre, les lire et les écrire… surtout les écrire.
Colin Bridgerton pourrait passer la moitié de sa vie à marcher et à réfléchir. Si au moins, cela pouvait lui servir à quelque chose.
Le premier baiser de Colin Bridgerton était avec Pénélope Featherington.
Une entrée de juin la fit paniquer.
Quelque part au bord de la Seine.
24 juin 1815
Petite cachotière,
J'ai eu une révélation aujourd'hui alors que je marchais le long de la Seine. Sur mon chemin, je traversai un pont impressionnant. Il était fait de métal et de fleur, un peu comme les jardins suspendus de ma mère. L'endroit était romantique. Je réfléchissais à mes fiançailles ratées avec ta cousine Marina et à tous les avertissements que tu avais tenté de me donner. Tu étais au courant, n'est-ce pas, pour sa grossesse? Tu ne pouvais rien m'en dire, évidemment, mais tu as tenté par tous les moyens de me prévenir.
Puis, j'ai pensé au rôle que Lady Whisledown avait eu dans toute cette histoire et ce fut comme si je venais de retrouver la dernière pièce d'un casse-tête.
Pénélope, serais-tu Lady Whisledown?
Tu es certainement assez intelligente et philosophe pour l'être, tu es une excellente auteure et surtout, tu as le sens de l'observation et l'esprit aiguisé qui sont nécessaires pour rédiger de telles chroniques.
Une partie de moi espère avoir tort. Pas que je ne suis pas fier de tes accomplissements; ils sont plus qu'impressionnants. Mais, avec cette découverte vient la réalisation que tu sois constamment en danger. Et si quelqu'un d'autre que moi l'apprenait, Pen? Et si la reine était mise au courant de ta véritable identité? Comment fais-tu pour le publier? Dois-tu poser des gestes dangereux? Dois-tu te rendre dans des endroits risqués ou parler à des personnages douteux?
Je t'en supplie, ma douce, soit prudente dans tes aventures. Rien ne me serait plus cauchemardesque que de retourner auprès de toi et de constater que tu n'y es pas! Je ne pourrais pas survivre si je te perdais de nouveau.
D'un autre côté (et tu devrais voir mon sourire malicieux alors que j'écris ces mots), voici mon constat du jour : Colin Bridgerton est assez malin pour démasquer Lady Whisledown!
Tous mes hommages, milady
Colin.
Une autre l'a fait pleurer.
Faubourg Saint-Martin,
18 juillet 1815
Mon trésor,
Quand pourrai-je glisser à nouveau mes mains sur ta peau de soie et sentir le doux parfum de tes cheveux? Quand pourrai-je sentir la chaleur de ton corps contre le mien? Quand pourrai-je encore m'étendre tendrement sur toi et caresser ton beau visage au creux de ma main?
Je tiens à t'offrir mes plus sincères excuses si ces mots impropres te choquent. La sincérité me force à t'avouer que peu de mes pensées te concernant sont dignes d'un gentleman, autre ma ferme intention, qui n'a pas vaciller d'un poil depuis notre dernière rencontre, de te redemander ta main aussitôt que je serai en ta lumineuse présence.
Je ne connaitrai jamais de désir plus ardent que celui de me lever chaque matin avec ton corps pressé contre le mien, de partager tes joies et tes peines, de créer de notre amour de nouveaux êtres qui agrémenteront nos vies, de vieillir à tes côtés, nos mains usés et grises entrelacées jusqu'à mon dernier souffle.
Voudras-tu m'épouser, Pénélope? Voudras-tu de moi comme mari? Voudras-tu faire de moi le plus heureux des hommes?
Avec espoir,
Colin.
La lumière du jour s'était éteinte puis était réapparue lorsque Pénélope arriva aux dernières pages.
Elle avait lu toutes les expéditions de Colin. Comment il avait chevauché sur les Champs-Élysées au retour de sa visite à Versailles. Tant d'opulence peut faire comprendre à un homme, même un homme privilégié comme moi, comment un peuple affamé peut en venir à couper la tête de son souverain.
Comment il avait quitté la ville après un fâcheux incident avec un voisin et s'était retrouvé en Provence les deux pieds ancrés dans des champs de lavande. Ma meilleure plume ne pourrait arriver à décrire le parfum de ces millions de petites fleurs, Pen! Elles sont de la même couleur que les lilas qui ornent la maison de ma mère, mais ne me montent pas plus haut que les genoux. Sur des milles et des milles, le violet éclatant nous éblouit. Je t'emmènerai ici avec moi, un jour, je te le promets.
Comment la réconciliation avec le dit-voisin l'avait mené au banquet le plus somptueux auquel il avait eu le plaisir de goûter. Je te le jure, Pen, je ne savais même pas si j'allais être capable de retourner chez moi. J'ai hésité longtemps entre me lever et me déplacer de pas lourds jusqu'à la porte ou simplement, me laisser tomber par terre et rouler jusqu'à la sortie.
Varley venait de lui porter un plateau de petit-déjeuner, quand, avec une inspiration marquée, elle était arrivée à la dernière entrée.
Notre-Dame-de-Paris
27 juillet 1815
Mon amour,
Je ne sais ce qui m'attire constamment ici. La cathédrale est pratiquement en ruine, dévastée et presqu'à l'abandon. J'ai même entendu certains badauds mentionner qu'on souhaitait la démolir. Pourtant, en se trouvant devant elle, entre les portails de la Vierge et de Sainte-Anne, on a l'impression de se dresser devant l'Histoire. Elle a sept-cents ans et personne ici ne semble respecter son antériorité.
Quand j'y suis entré, un chœur d'enfants chantait. Il me faisait penser aux moments, enfant, où ma mère m'encourageait à pousser la chansonnette. Elle trouvait que j'avais une belle voix.
Je m'avançai à travers la nef. Tout y était immense et je me sentais minuscule. Les arcs-boutants montaient jusqu'à 90 pieds au-dessus de ma tête et les trois rosaces laissaient pénétrer des faisceaux de lumière colorée à travers les croisés du Transept et du vaisseau central. Je pénétrai dans un de ses cercles, me laissant inonder par la lumière de Dieu pour qu'il me guide enfin vers vous.
Il ne me restait qu'un seul dilemme à régler avant de pouvoir revenir auprès de vous. Je sais maintenant qui je suis, ce que je veux être et surtout, surtout, avec qui je veux être. Je ne sais pas cependant vous convaincre que je vous reviens en homme nouveau et victorieux. Là, est mon véritable défi.
Je vous écris donc ces lignes, maintenant convaincu que vous les lirez puisqu'aussitôt terminées, je vous les ferai parvenir. Ulysse avait convaincu Pénélope de son identité en lui parlant du lit qu'il avait construit pour elle; je vous convaincrai en vous parlant de la personne que j'ai construite pour vous. Donc, voici, mon tendre amour, la présentation de Colin Bridgerton.
Colin Bridgerton est né le 5 décembre 1792 à Aubrey Hall de son père, le vicomte Edmund Bridgerton et de sa mère, Violet Bridgerton (née Ledger). Il est le troisième fils d'une fratrie de huit enfants.
En grandissant, Colin était dans l'ombre de ses deux frères ainés. Il les suivait en balade à cheval, lors des concours de tirs ou durant des parties d'escrime, mais il sentait toujours qu'il était un peu exclu de leur cercle, comme s'il était la troisième roue d'un carrosse. Colin Bridgerton a pourtant grandi avec beaucoup d'amour, tant de son père ou de sa mère, qui ne les considéraient pas seulement comme des héritiers, mais des êtres à part entière dignes d'affection.
Colin Bridgerton fut très affectée par la mort de son père en 1803. Il n'avait qu'onze ans, mais il avait senti tout le poids de sa famille lui peser sur ses épaules. Anthony devait s'occuper des affaires de sa famille, Bénédict, de sa mère et lui devait s'occuper de divertir ses frères et sœurs plus jeunes. Ce fut une tâche qu'il acquitta ardeur, mais qui l'empêcha aussi de ressentir la peine qu'un gamin de onze ans devrait subir lorsqu'il perd son père.
Avec le temps, la famille s'était remise peu à peu de la tragédie et Colin avait découvert qu'avec son humeur et ses manières agréables, il pouvait séduire tous ceux qui l'entouraient pour obtenir leurs faveurs. Il n'abusait presque jamais de son pouvoir, bien sûr, mais n'hésitait désormais plus à flirter avec quiconque voulait bien l'écouter.
À l'âge de seize ans, alors qu'il faisait une insipide course équine contre son frère Bénédict dans Hyde Park, un bonnet s'écrasa soudainement contre son visage. Surpris par l'arrivée inattendue du couvre-chef lui bloquant la vision, il se retrouva tout à coup sur le dos au sol, couvert de boue.
Il ne sut pas à ce moment que le destin allait le mettre en présence, pour la première fois, de l'amour de sa vie. Tout ce qu'il réussit à faire était de se moquer de lui-même et de rassurer la jeune demoiselle qu'aucun mal avait été fait, à l'exception d'une blessure d'orgueil. L'amitié qu'il forgera avec elle lui sera d'un grand secours au fil des années et deviendra peu à peu la plus précieuse de ses réalisations.
Aujourd'hui, âgé de 22 ans, Colin Bridgerton peut se qualifier de plusieurs choses : il adore la bonne nourriture, les voyages, il est charmant, attentionné et adore sa famille. Il est, cependant aussi, impatient, impulsif, parfois colérique et complètement inconscient de ce qui lui est cher jusqu'à ce qu'il le perde. Ses états d'âme des derniers mois l'ont poussé à trop boire et ce fut une habitude quelques peu difficiles à défaire pendant son dernier voyage. Il peut cependant affirmer qu'en date de l'écriture de ses lignes, il n'avait pas bu une goutte depuis presque trois semaines.
Colin Bridgerton a toujours eu beaucoup de difficulté à comprendre qui il était. Entre ses frères et ses sœurs pour qui leur but dans la vie semblait être tracé pour eux, il se trouvait constamment dans l'impasse lorsqu'il réfléchissait au sien. Alors, il écrivait. Il écrivait sur tout : sur lui-même, ses voyages, les conversations intéressantes auxquelles il avait participé. Il y a quelques lignes, il a divulgué qu'il était parfois inconscient de ce qui se trouvait juste devant lui, ce carnet dans lequel il se présente à vous est littéralement juste devant lui et il n'avait pas songé avant aujourd'hui que ces mots qu'il adore tracer sur du papier pouvaient être sa voie à suivre.
Je vais quitter un moment ma présentation pour m'adresser à vous. Avec ce constat que je pourrais devenir écrivain, est venue la réalisation que vous aussi, si mes soupçons concernant votre double identité sont avérés, vous êtes une auteure! Cela me frappe, parfois, de plein fouet de me rendre compte à quel point nos destins semblent liés et à quel point j'ai été écervelé de ne pas comprendre, avant les événements qui ont poussé mon départ, que nous étions faits l'un pour l'autre.
Je retourne donc maintenant à ma présentation puisque le plus important vient avec le prochain point.
Colin Bridgerton est éperdument, passionnément, désespérément amoureux de Pénélope Featherington et il ne croit pas qu'il lui ait déjà dit en ces termes exacts. Depuis qu'il en a conscience (voir le passage où il est inconscient de ce qui se trouve devant lui), elle est tout ce qui occupe ses songes : quand il bat la campagne à cheval, quand il marche à travers les dédales puants du Paris du Moyen-Âge, quand il dort et que, malgré lui, son esprit l'expose à des images d'elle qu'un gentleman ne devrait pas avoir pour une lady. Il pense à elle, à la femme merveilleuse qu'elle est, à sa beauté, à sa bonté, à son amitié précieuse et à ses verves intelligentes et poignantes. Il pense à ses bras, à ses baisers, à sa peau veloutée et à tout ce qu'il pourrait faire avec elle si elle lui en donnait la chance. Il réfléchit au mal qui lui a fait et à la honte qu'il ressent lorsqu'il repense aux moments où il l'a blessée. Il s'interroge sur la meilleure manière de lui faire comprendre que son amour est le plus pur qui soit.
C'était donc en quelques lignes qui est Colin Bridgerton. Je suis conscient que ce portrait ne trace pas fidèlement toute la complexité de mon être. Il y a des parties de moi que je n'explorerai probablement jamais, mais j'en sais maintenant suffisamment pour dire que je sais qui je suis.
Je vous envoie donc ces humbles pages et j'espère qu'elles retrouveront en vous ce que je souhaite vous transmettre : une preuve de mon amour inconditionnel.
Je vous aime et je vous aimerai toujours,
À vous, espérons-le, éternellement,
Votre Colin.
À suivre...
