Chapitre 6 : C'est à Paris qu'on doit chercher l'amour!

Pénélope referma journal en laissant ses doigts frémissants caresser le cuir terni de la couverture. Il n'y avait plus de larmes en elle à pleurer. Elle ne pouvait que fermer les yeux et laisser la réalisation s'ancrer en elle.

Il l'aimait.

Il était amoureux d'elle.

Et il était loin, très loin.

En fait, il aurait pu être aux Indes que ça n'aurait pas fait de différence. Il ne se trouvait pas quelque part dans Mayfair où elle aurait pu facilement franchir la distance qui le séparait d'elle et le prendre dans ses bras pour l'embrasser sans fin.

Pendant les deux mois de silence qui avaient suivi son départ, Pénélope avait craint qu'il ne l'ait oublié. Il n'aurait pas été étonnant qu'avec la découverte de soi de Colin vienne la réalisation que ce qu'il croyait être de l'amour n'était en fait qu'une légère infatuation qui s'estomperait avec le temps. Elle aurait alors laissé aller pour toujours ses sentiments pour lui et aurait choisi soit le célibat, soit le moins sot du lot d'hommes qui ornaient son salon chaque après-midi.

Mais elle détenait dans ses mains tremblantes la preuve formelle que Colin Bridgerton l'aimait et elle n'arrivait pas à calmer son irrésistible envie de crier sur tous les toits qu'elle, aussi, était éperdument, passionnément, désespérément amoureuse de lui. Elle aurait aimé le prendre dans ses bras et lui promettre d'être à lui à tout jamais. Elle voulait l'embrasser et le laisser faire toutes ces choses inappropriées dont il avait parlé dans ses entrées les plus crues. Elle souhaitait simplement être avec lui, éternellement.

Quand allait-il lui revenir? Quand pourrait-elle à nouveau le voir, lui parler, glisser ses doigts le long de sa mâchoire solide et son pouce au-dessus de ses douces lèvres? Quand pourrait-elle à nouveau caresser ses cheveux soyeux et coller son front contre le sien en se promettant silencieusement tous les plus délectables délices qui pouvaient être partagés entre un homme et une femme?

Elle ne pouvait plus attendre. Elle ne pouvait plus se permettre de rester oisive en attendant que Colin atterrisse sur son perron en lui promettant mers et monde. Elle avait passé sa vie à attendre après lui, c'était son tour de prendre les devants. Elle allait le rejoindre en France.

Avec un élan de courage qui ne lui était pas caractéristique, elle se leva et commença à réfléchir. Elle avait assez lu sur les voyages de Colin pour savoir qu'elle aurait besoin d'un moyen de transport et d'une façon d'emporter avec elle son butin. Elle devrait trainer tout ce qu'elle avait accumulé de recette du Whisledown et le dissimuler un peu partout à travers ses avoirs pour éviter de se faire voler. Elle aurait besoin de robes de jour et des déguisements de femme de chambre, car il n'était pas question de voyager à travers l'Angleterre et la France en ayant l'air d'une lady sans protection ni défense. Cela aurait appelé au désastre.

Au fil de ses différentes lectures, elle avait appris que les voitures de poste transportaient des personnes d'un village à l'autre moyennant quelques pennys. Elle ne savait pas de quelle façon les gens voyageaient en France, mais elle allait certainement réussir à se trouver une manière de se rendre à Paris.

Son principal problème était de trouver un moyen de transporter tout ce dont elle aurait besoin pour son voyage. Elle ne détenait aucun sac ou aucune sacoche qui lui permettait de déplacer facilement ses avoirs. Tout ce qu'elle possédait était un imposant coffre de cèdre qu'elle utilisait pour trimballer ce qu'elle avait de plus précieux lorsque sa mère, sa sœur et elle déménageaient à la campagne pour la saison froide. Il était lourd et encombrant, mais devrait faire l'affaire en attendant de trouver quelque chose de plus adéquat.

Elle empaqueta tout ce qu'elle croyait avoir besoin pour se rendre à Paris et quand elle finit par être enfin capable de refermer le coffre, elle tenta de le trainer de sa chambre à l'entrée de la maison sans faire de vacarme. Il était trop massif pour être soulevé facilement et elle le devait le tirer. Elle glissa donc un drap en dessous de sa malle et la fit ramper jusqu'à l'escalier du grand hall. Une fois en haut de celui-ci, elle soutint le coffre alors qu'elle le laissait glisser le long des marches jusqu'au sol où il atterrit avec un choc sonore.

- Je ne sais pas ce que vous souhaitez faire avec cela, mais peut-être pourrais-je vous donner un coup de main?

Elle se retourna vers l'entrée de la maison avec une grande vitesse et crut défaillir. Il était là, un sourire amusé aux lèvres, se tenant debout et droit avec son haut-de-forme dans ses mains et son imperméable de voyage sur le dos.

- Où allez-vous avec ce truc? Demanda-t-il d'un ton moqueur.

- À Paris.

Son sourire s'élargit, laissant voir ses dents blanches et la lueur de ses yeux aurait pu éclairer le voisinage durant une sombre nuit d'été.

- Dites-moi, Mlle Featherington, dit-il en s'approchant d'elle, qu'y a-t-il de si important à Paris pour que vous vous y enfuyiez de la sorte?

- L'amour.

- Ah! L'amour! Si on cherche l'amour, c'est effectivement à Paris qu'on doit aller le chercher.

- Colin! Sortit-elle de sa torpeur, réalisant qu'il était bel et bien dans sa maison devant elle.

Sans attendre une seconde de plus, elle se jeta dans ses bras, le serrant de tout son être, de toute son âme. Son corps était fort, solide et chaud. Elle pouvait sentir ses mains dans son dos la pressant contre lui et ses lèvres frôlèrent la ligne de ses cheveux.

- Tu es revenu!

- Je suis parti aussitôt que je t'ai envoyé mon journal. J'ai fait si vite que je craignais d'arriver avant lui, mais Éloïse m'a dit que tu l'avais reçu hier.

- Je ne peux pas croire que tu es ici!

- Je ne pouvais pas passer une seconde de plus loin de toi.

Elle leva les yeux sur lui et l'observa attentivement. Il avait l'air épuisé, mais heureux. Une barbe de quelques jours ornait ses joues qui étaient plus rondes que la dernière fois où elle l'avait vu. Son regard brillant la scrutait comme si elle était une œuvre d'art dans un musée. Il était de retour, le Colin d'avant, le Colin dont elle était tombée amoureuse.

Elle plaça donc ses doigts le long de sa mâchoire et l'attira à lui dans un tendre baiser.

Le baiser était censé être doux et romantique, mais bientôt, une soif inattendue s'empara d'eux. Il l'étreignait encore plus près d'elle pendant qu'elle agrippait fermement ses lèvres entre les siennes, goutant le gâteau qu'il avait probablement avalé chez sa mère avant de venir la rejoindre. Avant longtemps, leurs langues se rencontrèrent et c'était avec des mouvements frénétiques que leurs mains commençaient à se déplacer sur le corps de l'autre.

Cependant, l'oxygène commençaient à se faire rare et ils durent se séparer l'un de l'autre. Pantelant, gardant leurs fronts collés l'un à l'autre, ils s'adressèrent ce genre de sourire qu'on ne réservait que lors des occasions spéciales.

- Je t'aime, murmura-t-il enfin.

- Je t'aime aussi, répondit-elle sur le même ton, incapable de contenir un rire de pur bonheur.

- Je t'en prie, épouse-moi!

Pénélope déglutit et hocha vivement la tête.

- Oui! Oui! Bien sûr! Je vais t'épouser.

Colin sourit si fort qu'il en avait mal aux joues. Elle avait accepté! Elle allait l'épouser!

Il ne put s'empêcher de l'embrasser à nouveau alors qu'il sortait de sa poche un petit boitier dans lequel il avait amené la bague qu'il avait compté lui offrir. Sans même se séparer d'elle, il lui attrapa la main et glissa le jonc à son annulaire.

- Colin! S'exclama finalement Pénélope, sa voix empreinte d'émotion alors qu'elle observa la bague qu'elle garderait à la main jusqu'à la fin de ses jours.

- Le saphir me faisait penser à tes yeux, sourit-il avant de se pencher pour l'embrasser de nouveau.

- Un instant, jeune homme, l'interrompit une voix au sommet de l'escalier.

Les amoureux se séparèrent immédiatement en voyant la matriarche de la famille descendre le grand escalier avant de maugréer contre le coffret de Pénélope qui lui bloquait le passage. Leurs yeux se dirigèrent immédiatement au sol tels des gamins pris dans une position compromettante, mais leurs mains se retrouvèrent malgré la honte d'avoir été surpris de la sorte.

- Lady Featherington, se pencha Colin en inclinant poliment la tête. C'est un plaisir de vous revoir.

- Ne jouez pas les charmeurs avec moi, M. Bridgerton.

- Cela ne me viendrait jamais à l'idée, madame, mentit-il par pure politesse alors que Pénélope lui assénait un coup de coude.

Colin savait qu'il devait demander la main de Pénélope auprès de sa mère. Il était conscient que Lady Featherington portait une attention particulière aux espoirs de mariage de ses filles et exerçait un certain contrôle sur ceux-ci. Néanmoins, le regard sévère que jetait la dame sur lui semblait lui rappeler que, malgré son patronyme et sa fortune, rien n'était gagné pour lui.

- Si vous le voulez bien, Lady Featherington, je voudrais vous solliciter un entretien en privé. J'aurais une question importante à régler avec vous.

- Nous pouvons le faire ici et maintenant si vous le voulez. Les nombreux prétendants de Pénélope ne tarderont pas à arriver bientôt. Il serait extrêmement impoli de les faire attendre. Ils ont été d'une grande sollicitude avec ma fille ces dernières semaines, ils étaient PRÉSENTS auprès d'elle et surtout, aucun d'entre eux n'a plongé Pénélope dans le même désarroi que vous l'avez fait. Si vous voyez ce que je veux dire.

- Bien sûr! Déglutit Colin qui, même s'il avait anticipé quelques difficultés, ne s'attendait pas à une telle résistance de la part de la mère de Pénélope. Cependant, je reviens de mon voyage en France en homme nouveau. J'ai éclairci mes idées et j'ai cessé de boire. Je crois maintenant être digne de l'extraordinaire femme qu'est votre fille. Je suis profondément amoureux d'elle et je voulais humblement savoir si vous m'accorderiez sa main.

- Pénélope? Se tourna-t-elle vers elle sa mère.

- Maman, j'aime Colin et je veux me marier avec lui, dit-elle la regardant droit dans les yeux tout en serrant le bras de son amoureux.

- Sembles-tu oublier la détresse que M. Bridgerton t'a fait subir depuis un an?

- J'ai confiance en lui, maman. Il m'a fait le récit de son voyage et je peux vous assurer qu'il est bel et bien prêt pour le mariage.

- C'est donc ce que tu souhaites?

- De tout mon cœur.

- L'affaire est réglée alors, affirma-t-elle en les observant d'un air sévère avant de relaxer les muscles de son visage et de sortir un faible sourire. Je dois avouer que je me doutais depuis un bon moment que vous alliez nous revenir un jour ou l'autre. Je suis, pour ma part, ravie qu'elle ait droit à un mariage d'amour. Je n'aurais pas aimé la voir épouser un homme qui ne partage pas sa vivacité d'esprit.

- Je suis bien d'accord avec vous, dit Colin en laissant sortir un léger soupir de soulagement.

- Puis-je vous inviter à prendre le thé, M. Bridgerton? J'attends depuis longtemps l'arrivée d'un Bridgerton dans ma famille et au rythme où allaient les choses, je craignais devoir adopter votre sœur Éloïse pour parvenir à mes fins!

- Ce sera avec plaisir Lady Featherington, accepta-t-il avec tout son charme avant de se retourner vers sa promise. Pénélope, aurais-tu besoin d'aide pour remonter ta malle dans ta chambre?

Pénélope le regarda avec des yeux écarquillés. Venait-il vraiment de s'inviter dans sa chambre devant sa mère?

- Bien sûr, vous le pouvez, insista Portia en souriant. Seulement si vous laissez la porte ouverte évidemment.

La jeune femme fixa sa mère comme s'il venait de lui pousser une deuxième tête. Elle, qui normalement faisait tout en son pouvoir pour préserver la vertu de ses filles, venait pratiquement de donner la permission à Colin de la compromettre. Elle devait réellement souhaiter que ce mariage ait lieu.

Colin ne se laissa pas prier davantage. Il adressa à Pénélope un sourire canaille et s'avança vers le coffret qu'il souleva avec difficulté.

- Dieu du Ciel, Pénélope, peux-tu me dire ce que tu as mis là-dedans? La guerre est terminée en France, nul besoin de transporter des boulets de canon!

- Ce n'est que quelques robes! Devras-tu ajouter la constatation suivante dans ton journal: Colin Bridgerton est frêle?

- Préparez-vous, Mlle Featherington, à voir tous les exploits de ma virilité, dit Colin piqué au vif en escaladant tout d'un coup les escaliers au pas de course faisant éclater de rire Pénélope.

- J'envoie Varley vous tenir compagnie, ajouta Portia soudainement inquiète.

Dans sa chambre, Colin ne prit même pas la peine de s'assurer que le coffret était bel et bien au sol avant de se retourner vers Pénélope pour l'embrasser à pleine bouche. Il était si bon pour lui de pouvoir enfin la tenir dans ses bras et de pouvoir espérer que bientôt, très bientôt s'il avait son mot à dire là-dessus, elle serait enfin sienne et pourrait passer toutes ses journées à faire exactement cela.

Pénélope avait encadré son visage de ses mains et retournait avec vigueur le baiser de Colin. Une joie incommensurable l'inondait. Tout ce qu'elle avait toujours voulu était sur le point de se réaliser. Elle allait bientôt devenir Mme Colin Bridgerton.

- Nous devrions arrêter! Varley ne tardera pas à se pointer, balbutia Pénélope entre deux baisers.

- Tu veux arrêter?

- N'y pense pas une seconde.

Il la serra plus fortement contre lui, la laissant sentir sa virilité se pointer sur son ventre. Sa bouche avait à peine quitté ses lèvres pour prononcer ces dernières paroles et il continua de l'embrasser avec appétit.

- Attends un peu, dit-il en se retirant un moment plus tard. Il faut vraiment que je sache ce que tu comptais trimbaler avec toi en France! Rigola-t-il en se penchant vers la malle.

- Colin!

Il ouvrit le coffret et écarquilla les yeux en apercevant le contenu. Des dizaines de billets éparses couvraient les vêtements soigneusement pliés de Pénélope.

- Pen! Où as-tu trouvé tout cet argent?

- Tu sais… Whisledown, chuchota-t-elle alors que Colin leva un regard amusé vers elle avant de prendre un air plus sérieux.

- Mais as-tu une idée du danger de transporter tous ces billets sur toi?

- Ceux-ci ne sont qu'une diversion. Il y en a au moins le triple dans un double-fond et j'en ai de caché sur moi aussi!

- Oh! Je voudrais bien voir cela! Flirta-t-il en refermant le coffret pour retourner à elle. Puis-je savoir où?

- J'en ai dans l'ourlet de ma robe, murmura-t-elle sensuellement, et j'en ai pas-dans-l'ourlet de ma robe.

- C'est-à-dire?

Elle ne dit pas un mot de plus, mais lui envoya un sourire espiègle avant de glisser ses yeux sur son décolleté. Le regard de Colin suivit le sien et il sourit à son tour. Si ce n'était de l'arrivée imminente de la gouvernante de la famille, il aurait glissé son doigt le long du repli de sa robe et aurait vérifié ses dires par lui-même. Il se contenta cependant de la fixer un moment avant de demander d'une voix rauque :

- Il y en a ailleurs?

Sans cérémonie, elle leva un pied sur le coffre et souleva sa jupe, laissant voir son bas de soie où une bosse cylindrique laissait deviner ce qui y était caché. Elle redescendit son pied et observa Colin pendant qu'il comprenait à quel point sa fiancée était rusée.

- Il faudra reparler de tu-sais-quoi, affirma-t-il en faisant allusion à sa chronique, mais si tu savais comme je suis fier de toi! Dit-il en l'embrassant une dernière fois. Viens, ta mère nous attend pour le thé.

Il lui prit la main et se dirigea vers la porte du petit salon où Varley et Portia discutaient vivement. Toutes deux avaient l'air alarmées et regardèrent le couple avec appréhension.

- Quelque chose ne va pas? Demanda Pénélope en observant l'attitude coupable de sa mère.

- Briarly n'était pas au courant pour tes fiançailles…

- Et alors…

- Tes prétendants sont ici, murmura-t-elle en jetant un œil inquiet sur Colin.

- Oh!

- Je ne peux pas les renvoyer; il y a un futur comte parmi eux, mais je ne peux pas non plus te laisser prétendre que tu acceptes leur cour devant ton propre fiancé!

- Laissons-les faire, s'insinua Colin dans la conversation d'un ton malicieux. Ils n'ont rien de bien méchant et apprendront avant longtemps nos fiançailles.

- Colin, je ne peux pas te faire cela.

- Je serai comme Ulysse dans l'Odyssée qui espionne les prétendants de Pénélope pendant qu'ils la courtisent. On sait tous comment cela se termine.

- Tu ne tueras pas mes prétendants, Colin! Avertit Pénélope d'un ton moqueur.

- Mais je peux au moins m'amuser un peu, non! Dit-il en levant les sourcils.

- Tu seras gentil avec eux! Tu ne diras rien de plus que ce que la simple politesse exige et tu resteras assis à la table du coin durant tout le temps des visites.

- Je te promets de me comporter de la meilleure manière qui soit, lança-t-il un sourire à Pénélope.

Elle lui lança un regard tout aussi sévère qu'amusé et se dirigea vers la porte qu'elle ouvrit cérémonieusement.

- Bonjour messieurs, dit-elle en faisant une révérence. Bien contente de vous avoir parmi nous en ce bel après-midi.

Elle parcourut la pièce des yeux et fut soulagée de s'apercevoir qu'il y avait moins d'hommes que d'habitude. Elle dévisagea un moment l'assemblée avant d'aller s'assoir sur un divan où on lui avait laissé une place. Du coin de l'œil, elle entrevit Colin faire tel qu'elle lui avait demandé en se dirigea vers la table du petit salon avant de fixer son regard sur elle, un sourire fripon au visage. Son entrée fut, cependant, remarquée. On n'avait pas vu Colin à Londres depuis plus de deux mois et il était connu que Pénélope lui avait refusé sa main juste avant de partir.

- Je dois avouer me montrer surpris de votre venue ici si tôt après votre retour, avait dit un des soupirants à Colin. J'aurais cru que votre orgueil vous empêcherait de continuer de courtiser Mlle Featherington après les événements des derniers mois.

- Il n'y a point d'orgueil dans ma démarche d'aujourd'hui, mon cher Stinson. Je souhaitais simplement refaire connaissance avec Mlle Featherington et pouvoir renouer mes relations avec elle.

Ainsi, un à un, les prétendants de Pénélope lui présentèrent leurs hommages et lui offrit chacun leur tour fleurs et sucreries sous le regard intéressé de Colin à qui elle jetait un coup d'œil de temps à autre.

Ce fut Lord Coopers qui finit la procession en lui offrant un petit paquet. Pénélope l'ouvrit sans grand hâte et découvrit une première édition de Mansfield Park écrit par une Lady*. Elle avait, évidemment, depuis plusieurs mois déjà une réplique exacte du même roman – c'était en fait Colin qui lui avait offert pour son anniversaire – mais elle était néanmoins touchée de l'attention.

- C'est bien gentil, le remercia-t-elle embarrassée.

- Ce n'est rien du tout, lui dit-il en s'assoyant à ses côtés. J'ai cru comprendre que vous appréciez la lecture et la libraire m'a assuré que c'était un livre que toutes les jeunes femmes s'arrachaient. C'était le dernier exemplaire en inventaire.

- C'est possible, j'ai entendu dire que les stocks avaient été épuisés. On parle même de réédition. J'aime beaucoup les livres écrits par cette Lady. Je dois avouer avoir un faible pour Orgueils et préjugés, sourit-elle en levant les yeux sur son interlocuteur qui l'observait d'un air hébété, comme s'il n'avait aucune idée de quoi elle parlait. Je vous remercie beaucoup de l'attention.

- Tout le plaisir est pour moi, répondit-il humblement. Je dois avouer à mon tour que je vous offre ce cadeau à dessein. Je me demandais si on pouvait aller au-delà de la…

Il s'interrompit un moment, quelque chose avait capté son attention.

- Lord Coopers?

- V… vous… vous… Balbutia-t-il en gardant le regard rivé sur la main gauche de Pénélope.

Elle regarda un court moment en direction de sa main et comprit que son interlocuteur venait de remarquer sa bague de fiançailles. D'un geste soudain, il se tourna vers Colin qui lui lança le sourire le plus condescendant que Pénélope ait pu voir de sa vie. En la voyant le dévisager d'un air accusateur, il leva les mains vers le ciel et lui souffla silencieusement un désolé très insincère avant de reprendre l'attitude arrogante du vainqueur.

Sans attendre, Lord Coopers se leva et, avec une expression confuse, s'inclina devant elle.

- Je vous prie de m'excuser d'avoir abusé de votre temps, Mlle Featherington. Toutes mes félicitations pour votre mariage à venir.

La pièce, qui avant ces paroles, avait été quelque peu bruyante sous les conversations des hommes, se tue immédiatement et tous les regards se tournèrent vers Lord Coopers qui faisait ses adieux à Pénélope avant de quitter la pièce en vitesse. Puis, on se tourna vers la jeune femme qui semblait figée, embarrassée dans ce qui semblait être une tromperie à leur égard. D'un mouvement vif, Colin se leva de son siège et attira l'attention des prétendants sur lui.

- J'ai une annonce à vous faire, déclara-t-il subitement. Depuis des années maintenant, j'ai la chance de partager une amitié profonde avec Mlle Featherington. Le genre d'amitié qu'un homme et une femme non mariés ne devraient pas partager dans notre société. Doucement, cette amitié s'est transformée. Avec le temps, les moments que nous partagions devenaient de plus en plus précieux. Sa correspondance était pour moi ce que j'avais de plus inestimable et je ressentais un besoin toujours plus puissant de la protéger.

« Un soir, placé devant le fait de mon affection grandissante, j'ai commis la pire erreur de ma vie. J'ai paniqué. Je me suis moquée d'elle et j'ai rejeté du revers de la main toute attirance à son égard. Elle m'a entendu et a rompu ses relations avec moi. Soudainement, sans elle à mes côtés, je me suis retrouvé perdu sans plus savoir qui j'étais.

« Quand j'ai finalement eu le courage de renouer mon amitié avec elle, je ne pouvais plus nier mes sentiments. Je suis amoureux de Mlle Featherington. Je le suis depuis mes 16 ans. Je lui ai demandé de m'épouser, mais avec sa grande sagesse, elle a refusé ma main. Elle savait que j'avais besoin d'apprendre qui j'étais sans elle pour être en mesure de devenir le mari qu'elle méritait d'avoir.

« Je crois maintenant être digne d'elle. Et apparemment, elle aussi le pense puisqu'elle a accepté ma main plus tôt cet après-midi.

Un bourdonnement de désapprobation se fit entendre dans la salle alors que Pénélope et Colin se fixaient amoureusement.

- Pen, je t'aime. Je t'adore. Je vénère le sol que tu foules de tes pas. Je suis un homme choyé parce que j'aurai la chance de passer ma vie avec toi.

Le chaos s'en fut suivi. Certains ne comprenaient pas ce qui se passait, d'autres étaient déçus de ne pas être celui qu'elle avait choisi. Mais tout ceci passait outre Colin et Pénélope qui, ignorant tohu-bohu autour d'eux, continuait à se regarder comme si rien d'autre au monde importait. Sentant le besoin de mettre fin à ce malaise avant que tout ne tourne à l'émeute, Lady Featherington se leva à son tour.

- Je crois, messieurs, qu'il est temps de mettre fin à ce délectable après-midi. Nous vous remercions tous pour votre sollicitude des derniers mois, mais je crains désormais que Pénélope n'acceptera plus de visite. Vous serez toujours les bienvenus, évidemment, si vous souhaitez faire plus amples connaissances avec mon autre fille, Prudence, qui est, elle aussi, célibataire.

Un à un, les hommes se levèrent et quittèrent le salon. Certains, plus humbles, félicitaient les tourtereaux pour leurs futures noces alors que d'autres, enorgueillis, sortirent à la hâte en ne faisant qu'un poli signe de tête. Mais ni Colin, ni Pénélope ne s'en aperçurent. Depuis la déclaration publique du premier, la seconde gardait son regard fixé sur lui comme s'il était le dernier homme sur Terre.

Bientôt, ils furent seuls dans le salon avec seulement Portia et Varley pour les accompagner. Sans attendre une seconde de plus, ils se rejoignirent, agrippèrent leurs mains et Colin se pencha pour coller son front contre le sien.

- Alors, M. Bridgerton, si on prenait ce thé?

- Avec plaisir, sourit-il ne bougeant pas d'un poil.

- Attends un peu, s'écria Lady Featherington. Tu étais sur le point de t'enfuir en France?

À suivre…

*De son vivant, les livres de Jane Austen était publié sous le nom de plume de By a Lady. Ce n'est qu'après sa mort (trop) hâtive que son nom fut connu du grand public. À l'origine, Coopers offrait à Pénélope un exemplaire d'Emma, mais le roman publié en 1816 ne concordait pas avec la ligne du temps de l'histoire. Il y avait quelque chose de poétique avec le fait qu'il lui offre un livre où la protagoniste (spoiler alert) tombait amoureuse du meilleur ami de la famille.

** La boucle ne serait pas bouclée si Colin n'avait pas « tué » quelques prétendants, n'est-ce pas?