Chapitre 7 : Savoir où l'on va

Quelques semaines plus tard

- Merci Dunwoody, avait exprimé Colin en saisissant le généreux plateau de victuailles que lui avait préparé son majordome avant de fermer la porte de sa chambre à coucher d'un coup de talon.

D'un pas léger, sifflotant un air aléatoire, il s'avança jusqu'au lit où il y déposa son festin et commença à piger quelques morceaux de viandes froides qu'il porta à sa bouche. Les activités des derniers jours avaient certainement eu de quoi l'affamer et il ne se priva pas pour reprendre des forces afin de les poursuivre aussi longtemps que le temps le permettrait. Il choisit ce qui semblait être le scone le plus dodu du lot et d'un geste maladroit, échappa un peu de beurre sur son torse nu et son pantalon qu'il essuya d'un doigt avant de le porter à sa bouche.

Il était encore en train de lécher son index quand, entendant la porte qui séparait ses appartements de ceux de la maitresse de maison s'ouvrir, il leva les yeux sur Pénélope qui y pénétrait.

- Une vision divine! Soupira théâtralement Colin en mettant sa main sur le cœur.

- Arrête!

- Je ne plaisante pas, tu devrais porter ma chemise en tout temps. En fait, j'exige que tu ne revêtisses rien d'autre que cette chemise en toute circonstance.

Elle baissa les yeux et observa momentanément son accoutrement. Elle ne portait que la chemise de lin de Colin. Celle-ci, lui tombant à la mi-cuisse, était terriblement transparente et laissait voir le contour de ses mamelons.

- Cela pourrait bien faire faire une crise d'apoplexie à ma mère!

- Comment faire d'une pierre deux coups!

- Colin! S'insurgea-t-elle.

- Je plaisante, sourit-il avant de tapoter le matelas à côté de lui. N'empêche que si les autres hommes de la ville avaient pu te voir ainsi auparavant, je n'aurais jamais eu la chance de t'épouser. Tu aurais eu toute la royauté européenne à tes pieds.

- Mon cœur t'a toujours appartenu, Colin! Dit-elle en asseyant sur le lit pour l'embrasser d'un doux baiser sur la bouche.

Il plaça un bras autour de sa taille alors qu'elle cueillait un morceau de fromage du plateau.

- Je peux te poser une question? Il y a quelque chose qui m'a intrigué dans ton carnet, finit-elle par demander.

- Je t'écoute, répliqua-t-il intrigué.

- J'ai vraiment été ton premier baiser? Il hocha la tête silencieusement. Même pas Marina?

- Non, à ce moment-là, je croyais me conduire en gentleman. Aujourd'hui, je sais que je ne l'aimais simplement pas assez. J'ai été tenté, évidement et il y a eu des… il toussota, des occasions durant mes voyages, mais je n'ai jamais… passé à l'action si tu vois ce que je veux dire. C'était comme si j'avais besoin d'avoir de l'affection pour quelqu'un pour… tu sais? Elle hocha la tête. Dieu sait que du moment où je t'ai embrassé la première fois, je n'ai pas pu m'arrêter, flirta-t-il avant de l'embrasser de nouveau. Je ne peux toujours pas d'ailleurs.

- Ça, je l'avais remarqué! À mon grand damne d'ailleurs. Il y a eu des moments à Aubrey Hall où il aurait été préférable que tu t'abstiennes.

- Eh! C'est toi qui m'as embrassé dans la bibliothèque.

- Et c'est toi qui m'as jetée sur le canapé! N'empêche qu'il faut parfois être capable de se contrôler. Nous ne pourrons pas rester enfermés éternellement dans cette chambre!

- Je ne t'ai pas entendu te plaindre ces dernières heures pourtant. Je crois même que tu m'en demandais plus si je ne m'abuse, l'embrassa-t-il dans le cou avant de s'emparer d'un nouveau scone qu'il beurra généreusement et le tartina de gelée. À mon tour de te poser une question : y a-t-il un de tes prétendants qui t'a le moindrement tenté?

Elle feignit de réfléchir une minute avant de se tourner vers lui.

- Lord Coopers est un assez beau garçon, gentil et affable.

- Mais plus niais qu'un bulldog.

- Ça dépend, c'est quand même lui qui a deviné que je m'étais fiancée avec toi. Je ne serais certainement pas tombée amoureuse de lui, mais l'idée d'obtenir mon indépendance en me mariant à un idiot, bien que moins idiot que nous le croyions, et qui n'aurait jamais deviné que j'étais Lady Whisledown, m'a tenté quelques minutes.

- Seulement quelques minutes?

- C'était évidemment avant Aubrey Hall. Après, il n'y avait plus de doute sur le fait que je me marierais soit avec toi, soit avec personne, continua-t-elle en avalant un morceau de saucisson.

- Qu'est-il arrivé à Lady Whisledown en fait? Je n'ai vu aucune de tes chroniques depuis mon retour.

Pénélope baissa les yeux.

- Tu n'aimeras pas ma réponse.

- Vas-y toujours.

- Après ta demande en mariage, je veux dire ta première demande, j'étais complètement déprimée. Je n'arrivais plus à écrire. Je savais que je le devais, tout Londres savait déjà que je t'avais refusé ma main – merci maman! – et il aurait clairement fallu écrire à propos de toi et moi. C'était juste trop difficile. Alors j'ai remis au lendemain ma chronique, puis le lendemain est devenu la semaine suivante, puis le mois suivant. J'ai simplement cessé d'écrire.

- Les gens n'ont rien soupçonné?

- Lady Lumley est tombée malade à peu près en même temps. Après son décès, la Bonne Société a assumé que c'était elle.

- Lady Lumley n'était pas capable d'aligner deux phrases! S'exclama-t-il en avalant une olive.

- Les gens sont des idiots, dit-elle, répétant les mêmes mots qu'il lui avait proférés quelques mois auparavant.

- Je crois, dit-il en avalant une nouvelle bouchée, que tu devrais faire ton grand retour lors de la prochaine saison. Je vois déjà l'entête : Lady Whisledown revient des morts pour vous hanter tous! Blagua-t-il en passant sa main devant son visage de gauche à droite comme s'il lisait le titre de sa chronique.

- C'est gentil, mais je ne pense pas, non!

- Je ne t'empêcherais pas si tu souhaitais vraiment continuer.

- Lady Whisledown était une façon de me distraire quand j'étais malheureuse chez ma mère. Je ne vois pas en quoi je le serais avec toi.

- Tu adores écrire! Ce ne serait pas juste d'arrêter pour moi.

- Je ne suis pas obligée d'écrire des chroniques mondaines.

- Tu as quelque chose en tête?

- Un roman, peut-être.

- Je serai le premier à l'acheter.

- Si tu es gentil, je pourrais même te le dédicacer!

- Seulement si je suis gentil? Demanda-t-il en s'emparant d'une cuillère comble de confiture. Même pas si je suis vilain?

D'un mouvement du poignet, il fit tourner la cuillère et son contenu, une gelée de framboise fraichement préparée, se déversa sur le genou nu de Pénélope. Cette dernière, surprise par l'audace de son nouvel époux, leva les yeux sur son visage malicieux, bouche bée.

- Tu n'as pas fait ça!

Colin leva les épaules innocemment, déposa la cuillère et enfonça ses doigts à travers la confiture pour l'étendre le long de sa cuisse, un sourire machiavélique aux lèvres.

- Colin! Hoqueta-t-elle alors que celui-ci continuait son exploration jusqu'à sa chemise qu'il tacha de ses doigts barbouillés. Ta chemise!

- J'en ai des tonnes pareilles, dit-il alors que sa bouche s'approchait de son genou pour nettoyer ses dégâts.

- Mais ce n'était pas le seul vêtement que je pouvais porter jusqu'à la fin de mes jours?

- Je t'en prêterai une autre, dit-il en souriant tout en continuant de l'enduire de gelée, mais cette fois, sur son abdomen.

- Ta mère ne t'a jamais dit de ne pas jouer avec la nourriture?

- Je te l'ai dit, je suis un vilain garçon!

Sans crier gare, elle enfouit ses doigts dans le pot de gelée et en étendit sur la joue de Colin qui rigola à son tour. Avant longtemps, leurs deux corps étaient devenus rosés et collants et roulaient sur le matelas sans faire le moindrement attention au plateau de nourriture qui se trouvait toujours à leur côté.

- Les draps vont être d'une saleté!

- Oublie-les!

- Et nous aussi!

- Nous prendrons un bain, dit-il en levant les sourcils. Un seul! Pour nous deux.

- Les domestiques nous détesteront!

- Nous augmenterons leurs gages!

Il se retourna pour l'attirer sur lui avant de lécher un amas de gelée qui se trouvait sur sa clavicule.

- Tu as toujours une réponse à tout, dis-moi?

- Tu apprendras assez vite, Mme Bridgerton, que j'ai toujours raison!

- Qu'est-ce qui ne faut pas entendre! S'écria-t-elle avant de le regarder dans les yeux. Vous êtes heureux maintenant, M. Bridgerton?

- Je suis l'homme le plus heureux de la Terre.

C'est ainsi que dans le lit, quoique sale et quelque peu gommant, qu'ils s'étaient créé, Colin et sa Pénélope mirent fin à leurs aventures. Pénélope avait trouvé l'amour et n'avait plus besoin d'un exutoire pour laisser sortir son désespoir. Colin s'était trouvé lui-même et dans les bras de sa bien-aimée, il pouvait enfin dire qu'il savait où s'en allait sa vie. Même si c'était éventuellement en direction d'un bon bain chaud.

Fin!


NA: Et voilà, c'est terminé! J'espère que vous avez apprécié. N'hésitez pas à me dire ce que vous en avez pensé.

Je suis présentement en pleine écriture d'une série de one-shot où Éloïse apprend qu'il y a plus que de l'amitié entre Colin et Pénélope. J'ai deux chapitres et une histoire en trois temps de complétés et je suis en train d'en rédiger deux autres. Ceux-ci s'annoncent beaucoup plus légers et comiques que ce que je viens d'écrire (sauf l'histoire en trois temps, celle-là est dark!) Dites-moi si vous êtes intéressé à les lire.