Pendant l'écriture de mon mémoire ces deux dernières années, je n'ai pas pu m'empêcher d'écrire des petites fanfictions. La plupart ne sont que des ébauches et ne seront sans doute jamais terminées, mais celle-ci est vaguement finie. J'espère qu'elle vous plaira.

Bonne lecture !


Le Beau et la Peste

10 mai 2005

« Jethro ! interpella Ducky en entrant dans le laboratoire d'Abby. Tous les tests sont revenus négatifs, sauf celui de-

— Tony, conclut Gibbs qui retira précipitamment la combinaison bleue dans laquelle il s'était isolé à des fins sanitaires. »

Ducky expliqua que la température de son Agent augmentait dangereusement, et que la bactérie s'attaquait à ses défenses immunitaires et ses poumons sans que les médecins ne puissent rien faire. La personne, le terroriste qui avait envoyé la lettre, avait modifié la bactérie Yersinia pestis de sorte qu'elle résiste à tous les antibiotiques connus. Les chances de DiNozzo semblaient bien minces.

Gibbs ne se laissa pas abattre et aboya des ordres dans toutes les directions pour retrouver le ou la responsable de l'attaque, en espérant que cette personne avait réellement un antidote. Quand tout le monde fut lancé à corps perdu dans le travail, Abby demanda d'une petite voix :

« Est-ce que Tony a de la famille à contacter ? »

De ce que Gibbs en savait, Tony était orphelin de mère, n'avait pas de frère ni de sœur, et ne parlait plus avec son père depuis des années. Mais Gibbs savait mieux que personne que la règle 8 était là pour quelque chose. Ne rien tenir pour acquis. La mort dans l'âme, il appela les Ressources humaines afin d'avoir accès au dossier personnel de DiNozzo. Le temps était compté et Cassie Yates appelait déjà le juge pour avoir un mandat contre Hanna Lowell. Gibbs savait qu'ils auraient leur mandat dans moins d'une heure, il se dépêcha donc de rejoindre les étages supérieurs. Delores Bromstead l'attendait déjà, l'air sombre, le dossier demandé en main.

« J'ai entendu que l'Agent DiNozzo était la seule victime de l'attaque biologique, commença-t-elle. Il va bien ?

— On ne sait pas, répondit simplement Gibbs. »

Il ne voulait pas mentir à sa collègue ou alimenter les rumeurs. Il ouvrit le dossier à la bonne page et chercha l'information dont il avait besoin. Les dossiers des Ressources humaines étaient succincts. Petit état civil, famille en vie ou non, personnes à contacter en cas d'urgence, tout était compilé en quelques pages. Gibbs regarda immédiatement cette dernière catégorie sans s'attarder sur les autres. Il n'y avait qu'un nom qu'il ne connaissait pas : Isaiah Moore. Le nom était suivi d'un numéro de téléphone et d'une adresse, que cette fois-ci Gibbs reconnut : c'était l'adresse de DiNozzo.

« Qu'est-ce que ? marmonna-t-il étonné.

— Un problème Agent Gibbs ? demanda Delores.

— La personne à contacter d'urgence a la même adresse que DiNozzo. »

Delores eut l'air embarrassée. Gibbs se contenta de la fixer de son air le plus sévère, jusqu'à ce qu'elle craque.

« J'ai promis à l'Agent DiNozzo de ne rien dire, fit-elle en triturant un de ses doigts. Je suppose que je peux vous le dire, vous allez le découvrir de toute manière. Isaiah Moore est l'époux de l'Agent DiNozzo.

« Excusez-moi ? balbutia Gibbs choqué.

— L'Agent DiNozzo s'est marié dans le Massachusetts il y a quelques mois, expliqua-t-elle nerveusement. Il y a son certificat de mariage dans le dossier. J'étais moi-même, euh, étonnée de l'apprendre, et l'Agent DiNozzo m'a fait jurer de ne rien dire à personne, vous comprenez. Tout le monde n'est pas forcément très tolérant. Je-, je vous laisse le contacter, euh, j'ai, euh, des choses à faire. »

Elle quitta son propre bureau précipitamment, laissant Gibbs seul au milieu de la pièce. Il lui fallut quelques secondes pour prendre une décision. Le dilemme n'était pas compliqué à résoudre. Appeler et faire éclater la vérité, car alors, toute l'équipe allait connaître le secret de Tony. Ou bien ne pas appeler et priver son meilleur agent d'un soutien dans un moment difficile, voire fatal, s'ils ne trouvaient pas l'antidote.

« Isaiah Moore, salua une voix grave et chaude à l'autre bout du fil.

— Monsieur Moore, je suis l'Agent Spécial Gibbs, peut-être avez-vous entendu parler de moi. »

Il y eut un blanc peu rassurant.

« T-, Tony va bien ? bégaya l'homme d'une voix blanche. »

Gibbs ressentit une vague glacée d'empathie pour cet homme qu'il ne connaissait pas. L'annonce d'un drame par téléphone était une manière horrible de découvrir la perte d'un de ses proches.

« L'Agent Spécial Anthony DiNozzo est victime d'un attentat bactériologique, Monsieur Moore. Il est actuellement pris en charge à l'hôpital militaire Walter Reed de Bethesda.

Oh mon Dieu, souffla son interlocuteur.

— Nous avons pensé que vous souhaiteriez être à ses côtés, finit Gibbs.

Oui, oui, évidemment, dit précipitamment Moore. Je suis à Philadelphia. Seigneur. J'espère attraper un avion le plus tôt possible. »

Une autre voix se fit entendre, plus lointaine, sans que Gibbs puisse comprendre ce qu'elle disait.

« Oh, reprit Moore mais Gibbs eut la sensation qu'il ne s'adressait plus à lui. Formidable, merci Steven. Agent Gibbs, je peux être à Ronald Reagan dans deux heures, puis un taxi, je pense être sur place dans deux heures et demie.

— Très bien, répondit-il. Appelez-moi quand vous serez à Reagan. Je pourrais peut-être vous récupérer et vous éviter le taxi.

Merci Agent Gibbs. »

Moore raccrocha sans autre cérémonie.

La perquisition de Lowell pharmaceutique leur réserva une surprise de taille : la CEO, atteinte d'une tumeur au cerveau, n'avait plus aucune limite, et était l'instigatrice de toute cette dramatique histoire. Heureusement, le virologue que Gibbs interrogea (on fera comme s'il ne l'avait pas menacé de son arme de service pendant tout l'interrogatoire) leur apprit que le virus possédait une sécurité. Il l'avait lui-même modifié, et avait ajouté un protocole d'autodestruction qui le rendait inoffensif quelques heures après son entrée dans l'organisme humain. Il ne restait plus qu'au malade de se battre pour sa survie, ce qui n'était pas une mince affaire. Gibbs avait toute confiance en son second et savait qu'avec la bonne incitation, et un soutien sans faille, il s'en sortirait. Il ne restait plus qu'à le faire comprendre à Tony.

Il arriva pile à l'heure à l'aéroport Reagan pour récupérer Moore.

« Agent Gibbs ? demanda un grand homme noir au teint rendu grisâtre par l'angoisse.

— C'est moi. Vous êtes Isaiah Moore ? »

L'homme hocha la tête et Gibbs lui indiqua le chemin vers sa voiture d'un geste.

« Vous avez des nouvelles ? questionna avidement Moore en lui emboîtant le pas. »

Gibbs, succinctement, lui expliqua la situation.

« La peste pulmonaire ? balbutia Moore. Bordel ! La peste ?! »

Gibbs sympathisait, même s'il n'en montrait rien. Le trajet vers Bethesda fut rapide, grâce à la conduite nerveuse de Gibbs. Moore se tenait fermement à la poignée au-dessus de la portière passager, mais il ne fit aucun commentaire sur les manières de chauffard de Gibbs. Il souhaitait autant que lui arriver à l'hôpital. Aussitôt garés, ils se dirigèrent vers l'unité des maladies infectieuses au pas de course.

ooOOOoo

Kate pleurait. L'état de Tony s'était dégradé à toute vitesse. Les lumières bleutées faussaient toutes les perceptions, les lèvres de Tony paraissaient noires comme la peste. Il crachait du sang sombre à chaque quinte de toux et sa respiration était sifflante au mieux, erratique au pire. Il n'avait plus la force de se maintenir assis ou de lever la main pour cacher sa bouche en toussant. L'équipe médicale avait fini par mettre Kate dehors, à l'extérieur de l'immense pavé de plexiglas, prête à intuber leur patient si ses poumons ne pouvaient plus fonctionner seuls. Elle se jeta en larmes dans les bras de Ducky qui lui rendit son accolade avec presque autant de désespoir.

« Il meurt, Ducky, hoqueta-t-elle.

— Oh, Kate, soupira son ami.

— Il ne va pas mourir, s'exclama Gibbs en passant à côté d'elle et d'abord quand était-il entré ? »

Il était suivi par un Afro-Américain, que Kate aurait trouvé très beau si les circonstances avaient été toutes autres. Elle pria pour que l'homme soit porteur de bonnes nouvelles, d'un remède, même de pouvoirs magiques si cela pouvait sauver son collègue et ami. Elle essuya ses larmes et écouta Gibbs expliquer, sa brusquerie habituelle exacerbée par la situation, que la bactérie n'était plus contagieuse, et que Tony pouvait s'en sortir s'il était bien soigné. Elle autorisa le soulagement l'envahir un peu, alors que Gibbs donnait une claque derrière la tête de DiNozzo (et juré, elle n'avait pas réprimé un petit rire, vous avez dû mal interpréter son sanglot) et lui ordonnait de rester en vie.

« Tu vas vivre, dit-il avec toute l'autorité dont il était capable, parce qu'il y a quelqu'un qui a besoin de toi. »

C'est à ce moment-là que Kate se rendit compte que l'homme qui avait suivi Gibbs n'était pas du tout médecin. Il prit la main de DiNozzo, caressa ses cheveux rendus hirsutes et poisseux par la sueur et embrassa sa joue tendrement. Les yeux de Kate s'agrandirent de surprise.

« Bigre, fit Ducky et c'était exactement ce qu'elle ressentait. J'ignorais que Tony- »

Il laissa sa phrase en suspens. Kate ne la compléta pas. Comment pouvait-elle finir cette phrase ? Tony était gay ? En couple ? Amoureux ? Quelle fin était la plus choquante ?

« Jethro, peut-être peux-tu nous renseigner sur l'identité de ce monsieur qui semble être proche de notre Anthony.

— Isaiah Moore, répondit Gibbs. L'époux de DiNozzo. »

D'accord, décréta Kate. Ça, c'était définitivement le plus choquant.

ooOOOoo

En quittant l'hôpital, ce soir-là, Kate ressentit le besoin de se rendre dans la petite église de son quartier. Elle n'était pas un pilier de sa communauté, mais elle participait ponctuellement aux actions de charité organisées par le Père Samuel. Elle allait à la messe, parfois avec Abby, même si elles ne fréquentaient pas la même église, elles aimaient bien se retrouver de temps en temps le dimanche dans le quartier de l'une ou de l'autre. Bien sûr, le Père Samuel était son confesseur, et quand elle se trouvait face à des situations difficiles, elle appréciait ses conseils. Elle se livrait plus facilement au Père Samuel qu'à n'importe quel membre de sa famille, Rachel y comprise. Sa sœur ne pratiquait plus depuis leur adolescence, et il s'agissait de ces différences qui entretenaient l'incompréhension et l'amertume entre deux personnes. C'était le Père Samuel qui l'avait aidé à surmonter la culpabilité qui l'avait étreinte après la prise d'otage par Haswari.

Elle entra dans l'église, alors que la nuit était tombée à l'extérieur. L'endroit n'était éclairé que par les nombreux cierges qui brûlaient devant les différents autels. Religieusement, Kate alluma une bougie pour remercier le Seigneur d'avoir sauvé Tony. Elle s'assit sur un banc, récita l'Ave Maria (elle préférait prier la Mère de Dieu, elle se sentait plus proche de cette grande figure féminine), puis pria pour la paix de l'âme de Hanna Lowell. La tumeur au cerveau avait fait dérailler la perception du Bien et du Mal de cette femme, sans doute le Seigneur saurait-il être miséricordieux.

Elle pria pour le rétablissement de Tony. Que devait-elle demander de plus ? Kate ne se sentait pas homophobe. Elle ne haïssait pas les couples de même sexe, elle ne leur souhaitait pas de mal, mais elle ne pouvait s'empêcher de ressentir de la gêne. L'affaire Johnson et la rencontre avec le Père Larry l'avait aidé à admettre que l'amour pouvait prendre toutes sortes de formes, et que les couples homosexuels ne s'éloignaient pas du chemin tracé par Dieu pour eux. Néanmoins, passer outre deux décennies de catéchisme n'était pas une mince affaire. Il y avait un fossé entre traiter une affaire où leur victime homosexuelle, se haïssant, s'était suicidée, et découvrir que l'un de ses amis était non seulement gay, mais surtout marié à un homme et visiblement très amoureux.

Tony leur avait menti depuis toujours. C'était le plus dur à avaler. L'éternel étudiant fêtard, membre de fraternité, sportif de haut niveau, qui draguait toutes les femmes qu'il croisait, playboy, tombeur, séducteur, coureur de jupons, n'existait pas.

« Je peux vous aider Agent Todd ?

— Mon Père, salua-t-elle avec un sourire fatigué.

— Dure journée, Kate ? s'enquit-il en s'asseyant à côté d'elle. »

Avec soulagement, Kate lui raconta les événements du jour dans les grandes lignes, sans mentionner de noms ni la révélation finale.

« Je comprends que vous souhaitiez venir chercher du réconfort dans la Maison de Notre Seigneur, sympathisa le Père Samuel. J'ai cependant l'impression que l'histoire n'est pas finie, je me trompe ?

— Quelle est votre opinion sur l'homosexualité, mon Père ? demanda Kate à brûle-pourpoint. »

Le Père Samuel prit le temps de réfléchir à la question, surpris par le changement de sujet.

« Si c'est de l'acte charnel dont vous parlez, Kate, vous connaissez votre catéchisme. La fornication est punie par Notre Seigneur. Si néanmoins vous parlez de ce qui unit un couple, je dirais que la question est plus délicate. »

Kate se mordilla la lèvre inférieure, embarrassée.

« Il serait injuste de jeter l'opprobre sur nos frères et sœurs homosexuelles. Nous sommes tous des pêcheurs et nombre d'entre eux ressentent l'amour de Dieu et louent Notre Seigneur. Je prie pour le salut de leurs âmes, comme je prie pour le salut de toutes les âmes pécheresses.

— Je ne comprends pas où vous voulez en venir, admit Kate.

— L'amour ne sera jamais un péché, explicita le Père Samuel.

— Donc, il n'y a pas de péché si l'acte charnel est fait avec amour ?

— C'est ce que je crois, dit le prêtre. Je refuse de croire qu'un sentiment aussi pur que l'amour puisse jeter deux personnes dans le péché. Maintenant que vous semblez rassurée, vous pouvez peut-être alléger votre cœur. Cette question était-elle pour vous ?

— Non ! s'exclama Kate sans pouvoir s'en empêcher. Non, ce n'est pas pour moi. J'ai eu des pensées impures, et je m'en confesserai dimanche, mais elles étaient tournées vers un homme. Vous vous souvenez certainement de ce collègue dont je parle souvent et qui m'exaspère, Tony ? Nous avons découvert que celui que nous pensions tous être un séducteur de femmes invétéré était en fait marié à un homme. Je l'ai vu draguer tellement de femmes, faire tellement de commentaires sur ses nuits torrides, décrire ses conquêtes avec tellement de précision… et tout cela n'était qu'un mensonge ! Quelques heures avant l'arrivée de son mari à l'hôpital, il draguait l'infirmière qui s'occupait de lui. Je ne comprends pas, et je suis en colère.

— Ce n'est donc pas l'annonce de son homosexualité qui vous fâche.

— Non, c'est le mensonge, soupira Kate défaite. Et je me déteste d'être en colère alors qu'il n'est même pas encore complètement sorti d'affaire.

— Le ressentiment face à la découverte d'une tromperie est normal. Pourquoi a-t-il menti à votre avis ? »

Kate devait admettre qu'elle ne s'était pas posé la question.

« Je suppose que notre milieu de travail, je veux dire, travailler avec des militaires et des anciens militaires n'est pas propice à une vie à visage découvert. C'est cruel, Tony fait régulièrement des blagues sur le fait que McGee, notre autre collègue, est supposément gay, parce qu'il est timide et peu assuré. Est-ce que c'était une façon de détourner l'attention ?

— Lui seul peut le dire. Nous devons aussi admettre que souvent les catholiques ne sont pas très ouverts aux couples de même sexe. »

Kate pinça les lèvres. Gibbs était un ancien Marines. Abby et elle étaient catholiques (même s'il était ridicule de penser qu'Abby puisse être autre chose qu'un soutien). Ducky était aussi un ancien militaire. Enfin, McGee était fils d'Amiral et avait été élevé dans les bases de la Navy. Si on poussait plus loin la réflexion, Tony était passé par deux ou trois postes de police, où il avait gravi les échelons très vite, mais ne restait jamais très longtemps. Avant cela, il avait évolué dans un milieu estudiantin connu pour ses bizutages cruels envers tous ceux qui étaient un peu différents, et en parallèle, il évoluait dans le milieu sportif semi-pro où l'homosexualité était complètement taboue. Il y avait peut-être quelque chose à creuser dans son enfance, mais Kate se rendit compte que Tony ne partageait que très peu des histoires d'enfance, sauf quand il s'agissait d'amuser la galerie.

D'un seul coup, la colère de Kate s'évanouit.

« Je comprends, dit-elle, épuisée. Merci mon Père.

— Je vous en prie, ma Fille. Serez-vous là dimanche ?

— Certainement. L'équipe ne devrait pas être de rotation avant un moment, après les événements d'aujourd'hui. »

ooOOOoo

17 mai 2005

Leroy devait admettre qu'il se sentait nerveux.

L'attaque bactériologique avait eu lieu une petite semaine auparavant, et Tony n'était sorti de l'hôpital que la veille, mais Leroy n'avait trouvé ni le temps, ni le courage de lui rendre visite à Bethesda.

Comme le reste de l'équipe, il avait été surpris, choqué, déçu aussi de découvrir dans ces circonstances le mariage de Tony avec Isaiah. Il était en colère contre son agent d'avoir caché un tel secret, et contre lui-même pour n'avoir pas réussi à créer un environnement de travail propice à la confidence et à la confiance.

Pourtant, Leroy pouvait se targuer d'être l'une des personnes à en savoir le plus sur DiNozzo. Kate et McGee ignoraient qu'il était fiancé au moment où il l'avait embauché, à une femme, Wendy. Leur rupture n'avait pas été jolie. Elle avait annulé le mariage à quelques jours de la cérémonie. D'après Tony, Wendy avait à la fois pris conscience de ce que « pour le meilleur et pour le pire » signifiait. Tony quittait un emploi pour un autre, à plus d'une heure de route, si la circulation était fluide, à faire des heures plus étendues encore que lorsqu'il était Inspecteur. Vraiment, Wendy avait eu toutes les raisons de prendre peur de se retrouver cantonnée à la position de la femme attendant son mari à la maison, chaque soir.

Kate et McGee ne savaient pas non plus que Tony, après la rupture, avait habité chez Leroy pendant plusieurs semaines. Il avait pris le temps de trouver l'appartement qu'il occupait désormais et qu'il avait acheté une bouchée de pain, après le meurtre qui y avait eu lieu. Ils ne savaient pas que chez lui, Tony n'avait rien de l'homme-adolescent bordélique et vaguement paresseux. Ils avaient découvert pour l'enquête de la Peste qu'il revenait la nuit pour travailler, et franchement cela ne faisait que rendre Leroy confus. Il était plutôt du genre maniaque et ses étagères blanches immaculées en témoignaient.

Néanmoins, Tony avait réellement eu une longue période où il enchaînait les conquêtes, sans plus s'engager. Cela faisait un moment que Leroy s'était aperçu que les récits de nuits endiablées n'étaient que des récits, parfois même redondants. Mais jamais Leroy n'avait soupçonné que Tony s'était rangé, définitivement.

Leroy était donc nerveux à l'idée de se rendre chez DiNozzo et Moore. Il y avait été invité par le couple, en même temps que le reste de l'équipe, Kate, McGee, Abby, Ducky et même Palmer. Ils avaient décidé d'arriver tous ensemble afin de ne pas forcer le couple à raconter trop de fois leur histoire ou engendrer un long blanc en s'attendant les uns les autres. Tony était encore très malade, et d'après le Docteur Pitt, il était pour ainsi dire hospitalisé chez lui, avec bombonne à oxygène, des prises de sang régulières faites par une infirmière libérale et tout le toutim.

Arriver ainsi à six ressemblait presque à une invasion, pensa Leroy alors qu'ils se regroupaient devant la porte de l'appartement, mais c'était un souhait du couple. Leroy se doutait que ni Tony ni Moore ne s'était rendu compte de l'impression que cela donnerait.

Ce fut Moore, évidemment, qui leur ouvrit, arborant un sourire crispé. Après les présentations formelles d'usage, il les invita à entrer. Tony les attendait, dans un fauteuil à côté du piano demi-queue qui trônait devant les baies vitrées donnant sur l'avenue. Il était encore très pâle, mais ses lèvres n'étaient plus noires. La canule d'oxygène qui lui permettait de respirer un air plus riche devait certainement y être pour quelque chose.

Les autres n'avaient jamais vu l'intérieur de l'appartement de Tony. Ils semblaient impressionnés par la quantité de films, albums de musique et livres qui s'étalaient sur les étagères blanches, habillant tous les murs ou presque, dans un ordre quasi maniaque. Abby ne se laissa cependant pas longtemps distraire et prit Tony dans ses bras, plus doucement qu'à son habitude, pour le saluer. Leroy remarqua un énorme bouquet de roses noires sur le piano, qui devait avoir quelques jours déjà, car les fleurs étaient pleinement épanouies.

« Salut, croassa Tony avant de se racler la gorge. »

Il fit un petit geste fatigué de la main pour les inviter à s'asseoir. Moore prit aussitôt le relais.

« J'ai préparé du café et de l'eau chaude pour du thé. Docteur Mallard, Tony m'a dit que vous étiez un amateur ? J'ai ici un assortiment de thé britanico-britannique, d'une petite compagnie qui ne distribue pas aux États-Unis, je vous laisse choisir.

— Mais je vous reconnais ! s'exclama Abby. Vous êtes le scénariste qui avait interviewé la moitié de l'agence pour un film, ou une série ! »

Tony commença à rire, mais cela se transforma vite en quinte de toux douloureuse.

« Oui, c'est moi, confirma Moore en passant une main réconfortante dans le dos de son époux.

— Le scénariste de La Couleur des Gens, qui a en plus le nom d'un James Bond ? Je ne pouvais pas refuser son invitation à dîner, fit Tony avec un sourire. »

Cela allégea un peu l'atmosphère. Moore s'éclipsa puis revint avec un plateau supportant un service complet de tasses, cafetière et théière, des plats présentant des biscuits, du lait, du sucre et de la crème à la noisette que DiNozzo aimait tant. Moore fit le service aimablement puis s'assit enfin. Étonnement du point de vue de Leroy, ce fut Kate qui ouvrit les hostilités.

« Je pense que je comprends ta position, Tony, dit-elle doucement.

— Vraiment ? marmonna Abby qui affichait ouvertement sa plus belle moue. Parce que moi pas. Comment tu as pu cacher un truc pareil, Tony ? Moralement et matériellement ! Mais surtout moralement ! Parce que j'ai beau chercher, je ne vois pas pourquoi tu m'as caché que tu étais marié tout ce temps ! Je ne t'aurais pas rejeté !

— Je sais, Abs, tenta de tempérer Tony doucement. Je sais, mais…

— Mais quoi ? exigea de savoir Abby.

— Tu ne sais pas garder un secret, répondit McGee. Désolé, Abby, mais c'est la vérité. Si Tony voulait garder son couple et son mariage secret, c'était totalement son droit, et te mettre dans la confidence n'était pas la meilleure stratégie. »

Abby admit en boudant qu'ils avaient peut-être un peu raison. Leroy lui prit la main pour lui montrer son soutien et son affection.

« D'ailleurs, continua Kate, j'aimerais te présenter mes excuses. Je me rends compte que les blagues à propos de l'affaire Voss n'étaient sans doute pas du meilleur goût, et cela n'a pas aidé à te sentir à l'aise pour parler de ton secret.

— Je n'étais pas le dernier sur l'humour homophobe, répondit Tony en haussant les épaules. Mais j'apprécie, Kate. Pacci… il avait deviné assez vite en fait. Il était le seul au boulot à savoir pour Isaiah et moi.

— Qui d'autre ? demanda brusquement Leroy. »

Son ton était un peu sec, mais c'était son ton habituel. Néanmoins, Tony eut l'air pris en faute.

« Quelques-uns de mes frères de fraternité, de la fac. Oui, Kate. Steve sait que je suis bisexuel. Il a été l'un des premiers à le savoir, puisqu'on a passé ensemble des nuits torrides. »

Leroy dut admettre que la tête de Kate était impayable et le rire de Tony, qui se transforma vite en toux, en fut la preuve. Elle affichait un mélange de surprise, de curiosité mêlé à l'horreur de se rendre compte que Tony entre tous avait couché avec son ex-petit ami.

Ducky complimenta Moore sur son choix de thé, et celui-ci expliqua qu'il était binational, sa mère était sujette de la couronne britannique tandis que son père était un fier américain.

« Vous vous êtes donc rencontrés grâce au cinéma ? fit Palmer avec curiosité. Tu dois être aux anges Tony.

— C'était un signe du ciel, soupira-t-il avec un sourire guimauve.

— Agent Très Spécial Tony DiNozzo amoureux, casé, bague au doigt et corde au cou. Qui l'aurait cru ? rit l'assistant-légiste.

— Pas moi, répondirent tous les autres presque simultanément. »

Progressivement, chacun finit sa tasse, et voyant que l'énergie de Tony déclinait dangereusement, tous présentèrent leurs vœux de bon rétablissement, et partirent, jusqu'à ce que Leroy se retrouve seul avec le couple.

« Est-ce que ça change quelque chose, Boss ? demanda Tony d'une voix épuisée.

— Il faudra que je pense à moins proposer l'équipe pour les astreintes des week-ends et des jours fériés.

— Merci Boss. J'ai quand même l'impression que quelque chose te tracasse.

— Pourquoi tu continues à revenir au Navy Yard la nuit ?

— Je suis souvent absent, expliqua Moore.

— Je travaille mieux la nuit, continua Tony. »

Leroy fit un bruit d'assentiment peu convaincant, mais il était temps pour lui de partir. Tony somnolait à moitié sur son fauteuil, et il lui fallait encore trouver l'énergie de se rendre jusqu'à son lit. Moore le raccompagna à la porte.

« Merci Agent Gibbs, fit solennellement le conjoint de son second.

— C'est normal.

— Oui. Mais c'est une normalité encore trop rare. »