Quelques années de moins…

Spoiler : saison 7, avant la mort de Janet

Résumé : suite à un petit problème technique, SG1 se retrouve plongée dans un passé lointain, très lointain, et doit affronter des dangers aussi multiples qu'imprévisibles…

J'ai réécrit cette fic qui date de 2008 d'une façon que j'espère un peu plus digeste…


Jack exultait. Une fois de plus, son équipe et lui venaient de ridiculiser les Goa'ulds.

- C'était pas mal, commenta Daniel en étouffant un bâillement. Ça mérite… voyons… 7/10 ?

- Quoi ?! protesta Jack. 7/10 ? Vous croyez peut-être que vous pouvez faire mieux avec vos cailloux ?

- Moi, je dirais… 9/10, intervint Sam.

Un sourire féroce étira les lèvres d'O'Neill.

- Ha ! s'exclama-t-il. Enfin quelqu'un d'impartial !

- Sam, impartiale ? s'esclaffa Daniel.

- Je ne suis pas impartiale ? gronda Sam, déjà fâchée.

- Pas du tout ! La preuve : vous êtes la seule personne de ma connaissance à rire des blagues de Jack !

- Et alors ?

- Les blagues du colonel O'Neill ne sont guère drôles, intervint Teal'c.

- Comment ça, pas drôles, mes blagues ? protesta O'Neill. J'ai un humour tordant, moi !

- Personne n'y comprend rien, sauf Sam ! répliqua Daniel.

- C'est normal ! C'est un humour qui s'élève très loin au-dessus de vos tas de cailloux poussiéreux ! Un humour tout en nuances ! Un humour pour cerveau très évolué !

- Bref, un humour pour épater Sam ! riposta Daniel.

Sam et Jack ouvrirent la bouche sur un même rugissement :

- Daniel, la ferme !

L'archéologue, satisfait, se laissa aller au fond de son siège, un sourire ironique au coin des lèvres. Une fois de plus, il était parvenu à ses fins : les liguer tous deux contre lui. De là à leur faire comprendre qu'ils étaient faits l'un pour l'autre… Cette tâche-là s'avérait plus difficile que les douze travaux d'Hercule vingt-quatre fois réunis ! Mais pourquoi donc fallait-il que ces militaires, pourtant soumis à une discipline stricte et à une hiérarchie intransigeante, soient tous uniformément pourvus d'une obstination aussi exaspérante ? Il en perdait son latin, la multitude de langues, disparues ou non, qu'il parlait couramment, ainsi que la plupart des dialectes extraterrestres qu'il avait appris au fil des ans.

- Très beau joujou, en tout cas, commenta-t-il d'un ton détaché.

- Heureux de vous l'entendre dire ! répliqua Jack. Carter, ce sera ma contribution personnelle à vos chères études scientifiques !

Elle le gratifia de son sourire le plus étincelant.

Pour un coup de maître, c'était un coup de maître ! Ils venaient, ni plus ni moins, de dérober un vaisseau amiral à la flotte de Bâal, rien que ça ! Petite vengeance personnelle de Jack qui n'avait oublié ni les tortures à l'acide, ni les passages répétés dans le sarcophage. La vengeance est un plat qui se mange froid. Bâal, malgré son symbiote, allait souffrir d'aigreurs d'estomac pendant un long moment.

- Nous allons bientôt sortir de l'hyperespace, annonça Teal's de sa voix calme.

- Formidable, déjà chez nous ! proclama Jack. J'espère que notre sympathique gouvernement va nous gratifier d'une belle prime pour le cadeau que nous allons lui offrir : un vaisseau mère Goa'uld dernier cri avec toutes les options. Siège baquet inclinable, air climatisé, glace pilée et….

Au même instant, une série de violentes secousses ébranla le gigantesque appareil, les contraignant à se cramponner à leurs fauteuils. Des zigzags verts dansèrent sur l'écran de contrôle où défilaient des lignes de code en langage Goa'uld.

- Carter ! cria Jack.

Sam, qui tendait déjà le cou en direction des écrans au risque de valser à l'autre bout du poste de pilotage, répondit d'une voix saccadée :

- Il doit y avoir une surcharge d'énergie dans les cristaux supraconducteurs qui perturbe la stabilité de…

- En clair ?

Il vaudrait mieux que nous repassions en espace conventionnel immédiatement.

- Il suffisait de le dire ! Teal'c !

Le grand Jaffa hocha la tête et actionna une commande. Une autre secousse, encore plus violente, les projeta tous les quatre pêle-mêle à l'autre bout du cockpit. Puis l'appareil se stabilisa enfin.

Étourdi, Jack grogna et tenta de reprendre appui sur ses mains. Ce faisant, il écrasa sous sa paume quelque chose de rond et de souple. Carter poussa un hurlement de douleur qui le propulsa quelques mètres en arrière, honteux, confus et écarlate.

- Euh… bredouilla-t-il, très embarrassé. Pardonnez-moi, major, ce n'était pas volontaire !

- Ben voyons… marmonna Daniel, en se relevant péniblement, les lunettes de travers. Pourquoi c'est toujours lui qui lui tombe dessus !...

Teal'c, déjà revenu au tableau de commande, émettait ses premières constatations :

- Les moteurs conventionnels répondent mal, dit-il. La surcharge d'énergie a probablement endommagé la plupart des circuits de commande.

- À quelle distance sommes-nous de la Terre ? demanda Jack.

- Nous croisons actuellement à proximité de Saturne, colonel O'Neill.

- Si j'arrive à réparer les dommages principaux du moteur central, nous pouvons espérer atteindre la Terre d'ici quelques heures, ajouta Carter qui pianotait déjà frénétiquement sur ses claviers.

- Espérer ? répéta Jack.

- J'en suis presque certaine, mon colonel.

- Bon, alors, au travail ! Daniel, allez avec elle et essayez de vous rendre utile.

- Moi ? Et pourquoi moi ?

- Et pourquoi pas vous ? Vous vous plaignez toujours de ne jamais faire équipe avec Sam !

Deux heures plus tard, Sam réapparut, un sourire rassurant accroché au visage.

- Nous pouvons repartir à vitesse modérée, annonça-t-elle. La Terre sera en vue dans une heure. Quand j'aurai récupéré un ou deux réacteurs à naquadah au SGC, je pourrai réparer l'intégralité du vaisseau.

- Génial ! grogna Jack. Teal'c, en route ! Direction : le plancher des vaches !

- Je ne crois pas que les vaches aient un plancher, colonel O'Neill, répondit placidement le Jaffa. Ce ne serait guère indiqué pour brouter.

Jack se contenta de lever les yeux au ciel tandis que Sam et Daniel détournaient la tête pour ne pas éclater de rire. Teal'c ne se ferait jamais aux expressions des Terriens !

Quelques instants plus tard, le vaisseau s'ébranla doucement, à la vitesse raisonnable de quelques milliers de kilomètres par seconde. O'Neill, grâce à la baie panoramique du cockpit, prit quelques instants pour contempler les anneaux de Saturne dont il distinguait presque la texture. Profondément plongé dans sa rêverie, il entendit à peine Sam murmurer :

- C'est étrange…

- Quoi donc ? demanda Daniel. Vous n'arrivez pas à trouver l'origine de l'incident ?

- Si… les cristaux étaient probablement déjà endommagés. Ce n'est pas ça…

Elle s'absorba quelques secondes dans la lecture des écrans de contrôle, puis secoua la tête, soucieuse :

- La position des planètes et des étoiles a complètement changé !

- Et c'est grave ? demanda Jack.

- Je ne sais pas, mon colonel. J'espère que les appareils de mesure sont seulement endommagés et que, par mégarde, nous n'avons pas effectué un saut dans un univers parallèle.

- Ah oui, ça, ça pourrait être contrariant… Teal'c, essayez de prendre contact avec le SGC et nous serons fixés.

- À vos ordres, colonel O'Neill.

Le Jaffa envoya un premier message, puis un deuxième, puis un troisième. Seuls des crépitements de mauvais augure jaillirent des haut-parleurs pourtant réglés au maximum.

- La radio est peut-être fichue elle aussi ? risqua Daniel.

- Peut-être… murmura Sam, les sourcils froncés.

- Quoiqu'il en soit, prudence ! reprit Jack. Pas question de se laisser surprendre par un comité d'accueil plus ou moins hostile.

Une demi-heure plus tard, la Terre apparut enfin dans le champ de vision de SG1. Bleue, verte et nimbée de quelques franges de nuages blancs.

- En tout cas, notre belle petite planète existe toujours ! déclara O'Neill, le nez collé au hublot. Je vois d'ici mon chalet du Minnesota !

- Toujours pas de réponse du SGC, dit Teal'c.

- Les capteurs du vaisseau ne perçoivent la présence d'aucun de nos satellites, ajouta Sam. C'est incompréhensible !

- Et ce n'est pas tout… murmura Daniel.

- Quoi, vos pyramides ont changé de place ? ricana O'Neill.

- Non, Jack. À mon avis, il n'y a pas de pyramides du tout !

- Hein ?

- Regardez bien la forme des continents. Vous reconnaissez notre belle Amérique ?

Jack, malgré lui, examina la planète qu'il avait sous les yeux et étouffa une exclamation confuse.

- Euh…

- Oh, mon Dieu ! gémit Carter. Mais qu'est-ce que ça signifie ?

- Nous ne sommes pas passé dans un univers parallèle, dit Daniel. Nous avons fait un saut, oui, mais dans le passé. À première vue, je dirais que nous avons parcouru 60 à 70 millions d'années en arrière !

- Fichtre ! mâchonna Jack. Pour un saut, c'est un saut ! Nous mériterions bien une médaille olympique et une mention dans le Livre des Records !

- Je vous rappelle que toutes nos missions sont classées secret défense.

- Rabat-joie !

Sam, qui réfléchissait à toute vitesse depuis deux grandes minutes, débita d'une voix saccadée :

- C'est possible. La surcharge d'énergie en hyperespace a dû provoquer une distorsion du continuum espace-temps et modifier le rapport quantique entre la structure gravitationnelle du couloir spatial et la vitesse de propulsion du vaisseau. Lorsque Teal'c est repassé en espace conventionnel, la commande d'ouverture de la fenêtre a intégré les nouvelles données sans tenir compte de la dérive du champ galactique et…

- Carter !

- Mon colonel ?

- Sortez votre cerveau de l'hyperespace et dites-nous comment rentrer chez nous.

- Je suis désolée, mon colonel, mais je n'en ai pas la moindre idée.

- Allons, allons ! Votre générateur cérébral personnel va bien nous trouver une solution !

- Mon colonel… Jusqu'à aujourd'hui, je pensais que remonter le temps était impossible.

- Ah oui ? Et comment expliquez-vous alors que nous naviguions en plein Néolithique ?

- Euh… non, Jack, intervint Daniel. A priori, nous sommes pendant le Crétacé final. Les dinosaures sont à leur apogée et les premiers primates viennent d'apparaître en Amérique du Nord. Le Néolithique n'arrivera que dans plusieurs dizaines de millions d'années.

- Merci, Daniel, de cette très utile précision !

- Nous n'avons aucun moyen de retourner dans notre époque… murmura Sam, les traits défaits. Même si je parvenais à réparer tous les dommages du vaisseau, nous serions condamnés à dériver dans un univers qui n'a rien en commun avec celui que nous connaissons.

- « Que nous connaissons », Carter ?

- La plupart des étoiles de nos cartes astronomiques occupent une toute autre position dans l'espace ou n'existent pas encore.

- En clair, nous sommes coincés ?

Sam baissa la tête.

- Carter ?

- Je suis désolée, mon colonel.

Jack digéra cette information durant dix bonnes secondes, impassible.

- Bon, dit-il enfin, conscient que ses équipiers attendaient ses premières décisions en situation de crise. La bonne nouvelle est que nous ne risquons pas de nous faire pulvériser par nos semblables ! À quoi ressemble le climat terrestre durant votre Crétacé, Daniel ?

- Euh… pour ce que j'en sais, tropical et aquatique.

- Formidable ! Carter, faites atterrir cet oiseau !

- Mon colonel, je ne sais pas si…

- Si quoi ? Vous pouvez réparer en vol ?

- Non.

- Donc, il faut atterrir !

- Même si je répare, nous ne pourrons pas rentrer chez nous !

- Non. Mais nous pourrons peut-être parcourir quelques milliers d'années-lumière en hyperespace et nous faire secourir par une race plus évoluée que la nôtre !

Une lueur anima à nouveau le regard de Carter qui se précipita, une fois de plus, vers ses écrans. Quelques instants plus tard, le lourd vaisseau amiral dérobé à Bâal amorça une descente à petite vitesse dans l'atmosphère terrestre. Peu à peu, l'horizon noir de l'espace se dissipa, virant à un bleu nuit de plus en plus lumineux. Un azur limpide s'épandait à l'infini sur un paysage luxuriant, foisonnant de vie animale et végétale.

- Ah ! soupira O'Neill. Teal'c, trouvez-nous une belle petite plage ! Je meurs d'envie de piquer une tête dans de l'eau tiède !

- Je vous le déconseille, répondit calmement Daniel. Les poissons du Crétacé ont de grandes dents !

- Des dents ? Les poissons ?

- Et l'un des plus dangereux de tous, l'ancêtre de nos petits requins blancs, mesure dix à quinze mètres de long.

- Je vais peut-être me contenter de tremper les pieds…

- C'est sûr que ça ne vous ferait pas de mal !

- Pardon ?

- Non, non, rien, rien…

- Nous allons atterrir, annonça Teal'c.

- Madame et messieurs, veuillez attacher vos ceintures, s'il vous plaît, déclama Jack, un sourire en coin. Nous allons atterrir dans quelques minutes au pays des dinosaures. La température au sol est de… euh…

- Trente-deux degrés Celsius, dit Sam.

- Carter, je vous aime !

Ses trois coéquipiers effectuèrent une subite rotation à 180°, les yeux exorbités, la lèvre pendante.

- Mon… mon… colonel ? balbutia Sam, ahurie. Qu'est-ce que… euh… qu'est-ce que vous venez de dire ?

- Ça me paraît on ne peut plus clair ! répliqua Daniel.

- En effet, ajouta Teal'c, le sourcil très haut levé. Ces paroles sont sans équivoque.

Le sourire béat de Jack disparut instantanément, remplacé par une inquiétude grandissante.

- Hé ! dit-il. Pas de conclusions hâtives, les gars ! J'aurais dit la même chose à Teal'c ou vous si vous m'annonciez que nous n'arrivons pas sur une planète gelée… ou couverte d'une forêt pluviale infestée de moustiques !

- Évidemment, se renfrogna Daniel. C'est trop vous demander d'être honnête avec vous-même !

- Pardon ?

- Non, non, rien, rien.

Sam, elle, était retournée à ses écrans, les épaules tombantes et les lèvres plissées de dépit avec une expression impassible qui n'avait vraiment rien de naturel.

Au même moment, le vaisseau toucha le sol dans un bruit sourd, écrabouillant quelques hectares d'arbres et de buissons.

- Au fait, reprit Jack, très désireux d'aborder des sujets plus légers. Avez-vous la moindre idée de l'endroit où nous sommes ?

- Quelque part dans ce qui correspondra au Mexique dans plusieurs millions d'années, répondit Sam d'une voix glaciale.

- Chouette pays ! Tequila, mariachis, cactus… J'adore le Mexique !

- Hem ! reprit Daniel. Désolé, une fois de plus, de saborder votre enthousiasme, mais le Mexique du Crétacé n'a strictement rien à voir avec celui que vous connaissez.

- Briseur de rêves ! Rassurez-moi au moins sur un point : nous ne risquons pas de tomber nez à nez avec Sa Majesté le T-Rex dès que nous serons sortis du vaisseau ?

- Très peu probable, Jack.

- Bon. Teal'c et Daniel, vous venez avec moi jeter un coup d'œil aux alentours. Carter, vous inventoriez les ressources de notre beau joujou et vous voyez si vous pouvez réparer l'hyperespace.

- À vos ordres, mon colonel, répondit-elle, toujours aussi lointaine.

- Bien. Docteur… Teal'c… après vous, je vous en prie !

Un quart d'heure plus tard, Jack, Daniel et Teal'c s'enfonçaient avec prudence dans la végétation environnante. Le Jaffa marchait devant, l'oreille aux aguets, la lance à l'épaule, sur le qui-vive.

- Votre Crétacé n'inspire guère notre ami, fit remarquer Jack à Daniel. Vous êtes vraiment certain qu'un monstre gigantesque couvert d'écailles ne va pas nous sauter dessus à la première occasion ?

- On ne voit ça que dans les films à gros budget ! répliqua Daniel. Vous feriez mieux d'admirer la nature qui nous entoure. C'est fascinant…

- Je n'en doute pas une seconde, mais restez quand même sur vos gardes. Même si les tyrannosaures ne hantent pas chaque recoin de ce vaste monde, je suppose que d'autres bestioles tout aussi sympathiques habitent dans les parages.

- Euh… oui.

- Raison de plus pour ne pas lâcher votre Beretta…

Ils marchèrent quelques instants en silence. Teal'c, qui les avait distancés de quelques pas, leur ouvrait un passage à grands coups de machette dans des fougères arborescentes aussi hautes que des platanes de cour d'école.

- Dire que la plupart de ces essences ont elles-aussi disparu… marmonna Daniel. Sam pourrait effectuer des centaines de prélèvements !

- Je préfère qu'elle se consacre aux priorités, la première d'entre elles consistant à nous ramener chez nous.

- Jack… vous devriez parler avec elle.

- Moi ? Pourquoi ?

- Jack !

- Daniel ?

- Vous lui balancez un « Carter, je vous aime ! » et vous faites comme si rien n'était arrivé !

- Daniel, n'embrouillez pas tout !

- Vous la connaissez : elle sait très bien que nous sommes dans une situation désespérée. Elle ne va se focaliser que sur les aspects négatifs de…

- Parce que, selon vous, il y a des aspects positifs ?

- Euh… nous sommes encore vivants ?

- Daniel, je sais parfaitement que nous sommes fichus. Et si je refuse de l'avouer tout haut, c'est précisément pour que Carter ne renonce pas avant d'avoir essayé !

- Enfin, Jack, c'est une militaire surentraînée et endurcie !

- Quel militaire américain est suffisamment préparé pour affronter le monde des dinosaures, à votre avis ?

- Euh…

- C'est vous qui êtes à côté de la plaque, mon vieux ! Admirez ce qui vous entoure autant que vous voudrez, parce que c'est ici que vous allez finir votre existence !

Daniel se tût, méditant sur ces paroles qui se rapprochaient, il fallait bien le reconnaître, d'une désastreuse vérité. Il n'avait pas sérieusement envisagé, jusqu'à ces dernières minutes, que leur situation soit définitive.

- O'Neill.

Jack leva les yeux. Teal'c, aplati au sommet d'un talus, tenait sa lance prête à faire feu. Suivi de Daniel, il le rejoignit en rampant avec précaution. En contrebas, dans un petit vallon encaissé, coulait une rivière aux eaux limpides et bondissantes, entre des rochers de carte postale. Sur la rive opposée, un troupeau d'animaux étranges se désaltérait calmement. Leurs pattes larges et courtaudes jaillissaient de chaque côté d'une épaisse carapace noire hérissées de pointes émoussées. Leur tête, emmanchée d'un long cou, plongeait dans l'onde claire, ne laissant émerger que de gros yeux globuleux.

- Un croisement entre un crabe mutant et une tortue des Galapagos ?

Daniel se contenta d'une grimace désabusée.

- Ce n'est pas possible ?

- Non, Jack.

- Je pense qu'il vaudrait mieux retourner au vaisseau, murmura Teal'c. Ce monde ne m'inspire aucune confiance.

- Voyons, Teal'c ! Ce sont des animaux préhistoriques, pas des dragons !

- Teal'c n'a peut-être pas tort, Jack. Ces animaux n'ont jamais côtoyé les humains. Tous les arbres et les plantes qui vous entourent ont disparu des dizaines de millions d'années avant que le premier australopithèque ne foule la terre de la vallée du Grand Rift.

- Vous pensez que nous sommes en danger ?

- Je pense que nous ne sommes pas faits pour vivre dans cet univers-là. Si les dinosaures avaient subsisté, l'homme n'aurait probablement jamais vu le jour.

- D'accord, on se replie. Au fait, Daniel, c'est quoi le nom savant des crabes-tortues ?

- Je n'en ai pas la moindre idée.

- Comment ? Vous qui connaissez chaque centimètre de chaque musée du monde !

- Dites-vous bien que nous sommes loin, très loin, de connaître toutes les espèces et sous-espèces animales qui peuplaient la Terre plus de soixante millions d'années avant notre apparition.

- Oui, ça fait un bail… même pour un dinosaure.

- Sam vous dirait qu'à l'échelle de l'Univers, ça n'est pas grand-chose.

- Ah, Daniel, ne faites pas votre Carter !

Tout en se chamaillant, ils avaient déjà atteint le périmètre du vaisseau. Un crépitement émergea de la veste d'O'Neill.

- Mon colonel ?

- Un problème, Carter ? répondit aussitôt Jack en empoignant sa radio.

- On peut dire ça, oui…

- Mais rien que vous ne puissiez résoudre avec vos petits neurones magiques, n'est-ce pas ?

- Justement, la magie n'est pas de mon ressort.

- Je n'aime pas beaucoup le ton de votre voix, Carter. Qu'est-ce qui vous arrive ? On dirait que le ciel va nous tomber sur la tête !

- Vous brûlez, mon colonel.

- Pardon ?

- Il vaudrait mieux que vous constatiez de visu.

Jack poussa un soupir agacé. Mais qu'ils étaient énervants ! Est-ce qu'un court instant dans leur existence, ses coéquipiers, et en particulier son second, ne pouvaient pas faire un effort pour s'en tenir strictement aux faits ? Au lieu de décortiquer les causes, les conséquences, les faits, les effets, les hypothèses, les déductions et tout le reste ! Mais non, il fallait expliquer, toujours disséquer et hacher menu la plus infime des variations dans la clarté du ciel ! À ce petit jeu-là, Carter gagnait haut la main, devant Daniel qui ne ménageait pourtant pas les longs discours autour du moindre tesson de poterie. Mais qu'avait-elle encore découvert ?

À fond de train, il remonta dans le poste de pilotage du vaisseau amiral. Sam était exactement là où il l'avait laissée : devant la console de l'appareil, pianotant fiévreusement sur son clavier aux touches rouges, vertes, bleues et jaunes ornées de symboles goa'ulds.

- Carter, vous savez que j'ai horreur des devinettes !

Elle se contenta de pointer un doigt vers l'un des écrans. On y voyait la Terre en 3D se détacher sur l'espace uniformément sombre et une chose informe foncer droit dessus. Jack se tourna vers Teal'c qui leva un sourcil perplexe.

- Ha ! s'exclama O'Neill. Je ne suis pas le seul à ne rien comprendre ! Alors Carter ? Vous allez nous sortir quoi de votre chapeau ? Un vaisseau Asgard, une flotte goa'uld ou nos chers amis les réplicateurs ?

- Mon colonel, c'est un météore ! cria Carter, à bout de nerfs. Et dans sept jours, il va s'écraser à moins de cent kilomètres d'ici !

- Ça fait tout de même une trotte, major…

- Le météore de Chixulub ? demanda Daniel.

- Selon mes calculs, c'est plus que probable !

- Alors nous sommes…

- … fichus, mais à part vous et moi, personne n'a l'air de s'en rendre compte ici !

Jack esquissa un de ses sourires obliques les plus exaspérants.

- Un météore ? répéta-t-il. Comme c'est intéressant !

- Intéressant ? s'étrangla Daniel. Je vous signale, Jack, qu'il fait à peu près la taille de l'Everest et qu'il va provoquer la cinquième des extinctions en masse de l'histoire de la Terre ! Alors « intéressant » n'est vraiment pas l'adjectif que je choisirais !

- Oh, ce météore-

Il regarda l'écran avec un peu plus d'attention. Voilà qui changeait encore les perspectives. Et pas dans le bon sens.

- Je suppose qu'on ne peut l'arrêter ou le dévier de sa trajectoire ? Vous l'avez bien déjà fait une fois, major, avec celui qu'Anubis nous avait si gentiment expédié…

- Sauf que celui-là, il faut le laisser s'écraser, dit Daniel.

- Ah oui ? Vous ne disiez pas il y a dix secondes que ce joli petit caillou intersidéral va déclencher une véritable hécatombe ?

- Sans aucun doute. Mais sans cette hécatombe, l'espèce humaine ne verra jamais le jour. Même si c'est paradoxal, c'est ainsi. Nous n'avons pas le droit de changer le cours des événements, nous serions les premiers à en pâtir.

- Donc, si le météore s'écrase, on meurt. S'il ne s'écrase pas, on meurt aussi !

- En résumé… oui, c'est ça !

- Génial ! Nous sommes complètement coincés !

Sam secoua la tête, malgré son angoisse plus que palpable.

- Si j'arrive à réparer une partie des moteurs conventionnels du vaisseau, nous pourrons nous mettre en orbite et éviter le pire.

- Mais ? Je sens un « mais » qui se profile !

- Mais les conséquences de l'impact de ce météore ont duré des milliers d'années.

- Nous, nous ne durerons pas aussi longtemps !

- En effet, dit Teal'c. Même un Jaffa ne peut survivre au-delà de deux siècles.

- Merci, Teal'c, de cette très utile précision !

- En tout cas, nous ne pourrons pas rester en orbite indéfiniment, conclut Sam.

Jack prit un instant de réflexion. Il était temps de repasser en mode militaire et, en tant que colonel, de prendre les décisions qui s'imposaient pour son équipe.

- Carter, je suppose que ce vaisseau contient bien quelques Alkesh ?

- Oui, bien sûr. Et une douzaine de chasseurs de la mort.

- Très bien. Teal'c, Daniel et moi, nous allons sillonner les environs et emmagasiner autant de vivres que possible. Quelques heures avant l'impact, nous nous mettrons en orbite. Et nous essaierons d'établir un contact avec… avec une autre race dans l'univers. Les Anciens, les Asgards, leurs ancêtres, peu importe ! Des remarques ?

- Non, mon colonel.

- Daniel ?

- Euh… c'est un bon plan, Jack.


Six jours avaient passé. Carter avait réussi à effecteur le plus gros des réparations, mais l'hyperespace restait inopérant. Tout au moins parviendraient-ils à se placer en orbite.

De leur côté, Jack, Daniel et Teal'c exploraient la région, avec les plus grandes précautions. À certaines heures de la nuit, des lointaines rumeurs gutturales parvenaient jusqu'au vaisseau, présageant de la proximité de prédateurs à la férocité inouïe. Ces suppositions étaient renforcées par les empreintes profondes que des monstres indéfinis laissaient dans les alentours et par les découvertes tout aussi fortuites que macabres des trois représentants de SG1 au cours de leurs explorations : flaques de sang coagulé, lambeaux d'os décortiqués, carcasses abandonnées aux insectes… Des insectes qui, eux aussi, avaient des tailles et des couleurs tout aussi insolites qu'inquiétantes. Daniel, évidemment, avait trouvé le moyen de se faire piquer par une guêpe, laquelle mesurait près de six centimètres de long et possédait des ailes vert fluo. Son mollet avait enflé comme une montgolfière. Les tubes de pommade à la cortisone et les antihistaminiques qu'il traînait en permanence avec lui n'avaient pas eu grand effet sur la boursouflure cramoisie qui lui déformait le bas de la jambe droite. Il boitait profondément, avec d'affreuses grimaces.

Ils n'avaient néanmoins aperçu aucun des grands carnivores féroces qui nourrissaient leurs hantises, au grand désespoir d'O'Neill qui avait décidé de s'offrir une tête de tyrannosaure comme trophée de chasse.

- Mieux vaut pour vous que vous ne croisiez pas sa route, disait Daniel. Je ne suis pas sûr que nos armes soient d'une quelconque efficacité contres ces mastodontes.

- Une bonne petite giclée de P90 dans les gencives…

- Jack !

- Quoi ?

- De grâce, oubliez le tyrannosaure ! C'est vous qui lui servirez de trophée de chasse. Mais je doute qu'il prenne la peine de vous accrocher sur les murs de son living !

- Eh bien, il aura tort : je suis très photogénique ! N'est-ce pas, Teal'c ?

Teal'c s'abstenait de répondre ou d'intervenir dans ces discussions surréalistes. La méfiance des premiers jours n'avait jamais quitté le Jaffa qui ne s'aventurait dehors qu'armé jusqu'aux dents.

Au soir du sixième jour, Carter déclara :

- Impact prévu dans douze heures et vingt-deux minutes.

- Major, vous avez la précision d'une montre suisse !

- Le météore file à plusieurs dizaines de milliers de kilomètres à la seconde sur une trajectoire qui n'a pas varié depuis que les capteurs du vaisseau l'ont détecté. Par conséquent, il est extrêmement simple de calculer sa vitesse et…

- Je vous crois sur parole, major ! Donc, il va se crasher à cent kilomètres de notre position ?

- Selon mes dernières estimations, quatre-vingt-seize kilomètres environ. Ce qui correspond, quasiment au mètre près, à l'impact du Chixculub.

- Passons aux bonnes nouvelles, Carter. Le météore s'écrase… et les dinosaures meurent aussitôt dans d'atroces souffrances, c'est ça ?

- Euh… non, pas exactement. Mais je ne suis pas sûre que vous vouliez entrer dans les détails.

- Si, si, je vous en prie. Expliquez-nous tout. Pour une fois, je vous écouterai avec la plus grande attention !

Elle haussa les épaules, clairement opposée à cette idée :

- Vous allez m'interrompre au bout de dix secondes.

- Mais non ! Allez-y !

- Oui, Sam, dit Daniel. Ne perdez pas une si bonne occasion de lui faire entrer un peu de matière scientifique dans le crâne !

- Dites tout de suite que je suis obtus !

- Non… pas exactement. Plutôt borné, en fait.

- Finalement, je vais peut-être vous utiliser comme appât à T-Rex…

- C'est bon ! grommela Sam. Vous n'allez pas recommencer !

- Eh bien, édifiez-nous, major ! Nous n'attendons que ça !

Elle hésita encore deux bonnes secondes avant de prendre une inspiration et de se lancer :

- Chaque espèce animale ou végétale sur notre planète connaît une durée de vie moyenne de cinq à dix millions d'années, avant de s'éteindre ou de donner naissance, par mutations génétiques, à de nouvelles espèces.

- Nous aussi ? Après tout, nous sommes des animaux comme les autres !

- Tout-à-fait, mon colonel. Notre espèce a beaucoup muté depuis son apparition. Des millions d'espèces différentes peuplant la Terre, une à plusieurs d'entre elles disparaissent chaque année. Dans le même temps, un nombre pratiquement égal de nouvelles espèces surgit tout aussi régulièrement, assurant ainsi l'équilibre de la biosphère.

- La faune et la flore se renouvelle sans cesse, si je comprends bien.

- Oui, mon colonel. Si l'évolution procédait ainsi de façon continue et équilibrée, aucune transition notable ne devrait apparaître parmi les fossiles, au fil des couches géologiques.

- Mais ce n'est pas le cas ?

- Non. L'analyse de la succession des fossiles montre justement qu'au moins cinq événements majeurs ont eu lieu dans l'histoire de la vie sur Terre. Le processus s'est emballé au point de renouveler la moitié des espèces, c'est-à-dire des millions, en un temps très court, c'est-à-dire quelques milliers d'années. C'est ce qu'on appelle des extinctions en masse qui n'ont pu être provoquées que par des causes extra-terrestres.

- Et par extra-terrestres, vous entendez…

- … des collisions d'une violence inouïe avec des corps météoritiques et des comètes trop énormes pour être pulvérisés dans l'atmosphère. Songez à la surface de la Lune, constellée de cratères d'impact !

- Des météores d'origine et de composition diverses ne cessent de croiser à la proximité de la Terre.

- Voilà. Je vais vous faire grâce des quatre premières extinctions qui ne nous concernent pas pour en arriver directement à la dernière…

- Merci infiniment, major !

- Comme vous l'avez remarqué, l'époque du Crétacé est très différente, autant par sa faune et sa flore que par sa géographie. Les mers et les continents sont positionnés autrement du fait de la tectonique des places. L'océan Pacifique est plus large. L'Atlantique est plus étroit et enserré par les continents. L'Europe et l'Amérique sont soudées à la hauteur du Groenland et de la Scandinavie. La Méditerranée est un goulet qui mène directement de l'Atlantique au Pacifique. L'Inde est encore une grande île qui remonte lentement vers l'Asie et l'Himalaya n'existe pas. Au sud, l'Australie et l'Antarctique se déchirent violemment le long d'une zone de rift. Les mers sont plus hautes d'une centaine de mètres et envahissent les marges continentales. Il n'y a pas de calotte polaire car les océans sont trop loin des côtes pour former une banquise. L'Europe est un archipel baigné par des eaux peu profondes, chaudes, presque tropicales, car le continent eurasien est situé 10° plus au sud.

- Et vous avez vu tout ça sur votre écran ?

- Bien sûr que non ! Vos compte-rendu d'exploration ont confirmé toutes les données que je possédais déjà sur cette période.

- Carter, le SGC devrait penser à assurer votre cerveau…

Un sourire détendit brièvement le visage de Sam, qui poursuivit.

- L'époque où nous nous trouvons, comme vous l'a dit Daniel, se situe vers la fin du Crétacé. Depuis quelques milliers d'années, l'augmentation du volume des bassins océaniques au gré de la tectonique des plaques a provoqué une baisse générale du niveau des mers. Certaines côtes se sont découvertes, la surface des continents s'agrandit, le climat s'est un peu durci. Cette époque amorce un léger déclin du règne des dinosaures. Dans l'ordre normal des choses, certaines de leurs espèces devraient s'éteindre ou muter peu à peu, et d'autres se développer, mais…

- Mais l'histoire suit un schéma différent.

- Oui. Les sédiments du Crétacé indiquent que nombre d'espèces prospéraient jusqu'à un horizon précis où l'histoire de la vie bascule abruptement dans un goulet d'étranglement. Dans les coupes géologiques, ce niveau est matérialisé par une mince couche d'argile qui sépare une époque à la vie riche et multiple d'une époque qui ne contient plus qu'une faune de microfossiles rabougris. Entre ces deux niveaux a eu lieu précisément la cinquième extinction en masse de la vie sur Terre.

- Dont est responsable notre ami le météore.

- Ce n'est pas qu'une supposition, mon colonel. Cette couche contient des quantités anormales de métaux rares, comme l'iridium et l'osmium, qu'on ne trouve quasiment pas sur Terre, sauf dans son noyau.

- Et je donnerais ma main à couper que les météores, eux, en contiennent des quantités.

- Absolument. Leur densité, dans cette couche, est variable selon les régions du monde, mais le fait est qu'ils sont présents partout à la même époque.

- Et vous allez me dire dans deux secondes que c'est au Mexique qu'il y en a le plus.

- Plus précisément au Yucatan, autour du cratère du Chixulub, qui est le seul cratère d'impact de cette période.

- Le pire endroit où un météore pouvait s'écraser, ajouta Daniel.

- Et pourquoi ça ?

- Parce qu'il est au bord de l'océan…

Jack digéra l'information en silence. Il n'avait aucune peine à comprendre ce que sous-entendait l'archéologue : en plus des conséquences liées à n'importe quel choc sur une surface terrestre, il fallait aussi compter avec celles liées à un impact en partie maritime.

- Mon colonel, poursuivit Sam, le météore, en s'écrasant, va libérer une énergie évaluée à environ cent millions de mégatonnes de TNT, soit dix mille fois l'arsenal nucléaire de toute l'humanité.

- Joli boum…

- Un choc aussi cataclysmique va bouleverser complètement la biosphère : incendies gigantesques, séismes, éruptions volcaniques, tsunamis, pluies diluviennes et incessantes… et j'en oublie ! Des gaz toxiques vont se répandre dans l'atmosphère, le ciel va rester obscur pendant des milliers d'années, et le climat va évoluer graduellement vers une longue ère glaciaire.

- Un véritable petit paradis que vous me décrivez là, major.

- 75% des espèces terrestres vont s'éteindre en quelques milliers d'années et les plus volumineuses qui auront survécu à l'onde de choc, plus vite encore. Seuls les petits organismes vont subsister en s'adaptant à leurs nouvelles conditions de vie, y compris les plus rudes.

- Donc, les petits dinosaures vont survivre ?

- Les seuls que nous connaissons dans le monde moderne sont le cœlacanthe, un poisson des mers profondes, l'iguane, ce gros lézard d'Amérique centrale et du sud, les crocodiles, qui descendent d'un monstre d'une dizaine de mètres, et quelques reptiles. Et c'est tout.

- Le tableau est charmant. Idyllique. Paradisiaque ! Un véritable Éden ! Où est l'arbre de la connaissance ?

Il se heurta à l'expression angoissée de Carter qui fixait l'écran où progressait le météore avec une nervosité perceptible.

- Oh, mais je crois que je l'ai devant moi ! continua O'Neill avec son éternel sourire en coin. Sauf que ce n'est pas un arbre…

- Mon colonel, il vaudrait mieux que nous nous placions en orbite maintenant, afin de calculer la position où l'onde de choc provoquée par l'impact sera trop faible pour endommager les systèmes du vaisseau.

- Mais il suffisait de le dire, Carter… Daniel, Teal'c, ramassez vite vos petites affaires, il est temps de lever le camp ! Décollage imminent !

Six heures plus tard, à prudente distance de l'atmosphère terrestre, les quatre membres de SG1, le nez collé à la baie panoramique du poste de pilotage, observaient, non sans une certaine appréhension, l'approche de l'énorme météore, à peine éclairé par la luminosité du soleil. À première vue, l'objet céleste, malgré sa taille, semblait figé dans l'obscurité. Mais force était de constater que, d'heure en heure, il grossissait et fonçait à une vitesse phénoménale en direction d'un objectif bien déterminé : la Terre.

- Et dire que tous les êtres vivants peuplant notre monde ne se doutent pas une seconde du cataclysme qui les attend ! soupira Daniel avec une consternation sincère.

- Oh, je vous vois venir, vous ! répliqua Jack. Et d'avance, c'est non !

- Mais pensez aux retombées scientifiques qu'apporterait le témoignage d'un fossile vivant…

- Non, non et non !

- J'ai placé des capteurs avant de partir, intervint Sam. Nous pourrons suivre les événements à la seconde près.

- Je vous reconnais bien là, Carter. Même une apocalypse n'arrêterait pas vos précieuses recherches !

- Précisément… Je ne suis pas sûre que les capteurs résistent à l'onde de choc. Mais au moins, j'aurai essayé.

- Et vous savez ce qu'on dit : l'important, c'est d'essayer !

Daniel leva les yeux au ciel mais s'abstint prudemment de rétorquer. L'instant n'était guère propice aux discussions puériles : le caillou intersidéral se rapprochait de plus en plus.

- J'ai quand même la désagréable impression que votre météore fonce droit sur nous, dit O'Neill. Major, vous êtes certaine de ne pas vous êtes trompée dans vos calculs ?

- Absolument, mon colonel. Vous subissez une vision d'optique, vous pensez que le météore suit une ligne droite.

- Et ce n'est pas le cas ?

- Non. Comme tous les objets qui se promènent dans l'univers, sa trajectoire est courbe ou, plus exactement, elliptique. Il gravite plus ou moins sur une orbite.

- Plus ou moins !

- Il s'agit d'ailleurs très probablement d'un météore à passage cyclique.

- Comme la comète de Halley ?

- Oui. Depuis des milliers d'années, le météore du Crétacé gravite à certaines périodes dans la région de la Terre.

- Et puis, soudain, il s'est décidé à lui tomber dessus !

- Vous n'êtes pas sans savoir que la Terre tourne autour du Soleil…

- Effectivement, je ne suis pas ignorant à ce point !

- Et donc, à chaque passage du météore, la Terre occupe une position différente sur son orbite. Cette fois, elle croise la trajectoire du météore qui, elle aussi, a varié peu à peu avec le temps.

- Tout ça pour dire… nous sommes assez loin, Carter ?

- Le météore devrait passer à deux mille kilomètres de notre position.

- « devrait » ?

- Avec une marge d'erreur de 1 %.

- 1 % qui risque de nous pulvériser ou non ?

- Très improbable, mon colonel.

- Ah oui ? Et quelle probabilité avions-nous d'atterrir à l'époque des dinosaures pile poil au moment où allait se produire la plus grande apocalypse de ces soixante-cinq derniers millions d'années ?

- Euh… très faible…

- Vous voyez ! Alors déplacez-moi ce foutu vaisseau vite fait ! Je ne veux pas être à moins de dix mille kilomètres de ce truc !

- À vos ordres, mon colonel.

- Quelques heures plus tard, enfin, l'objet redouté apparut dans le champ de vision direct de SG1 et passa à une vitesse si fulgurante qu'ils crurent presque avoir rêvé.

- Bon Dieu ! jura O'Neill. Ce machin file comme la foudre !

- Il va perdre de sa vitesse et de son volume en entrant dans notre atmosphère, dit Sam.

- Et pourquoi ça ?

- L'espace est vide, l'atmosphère a une consistance, même s'il ne s'agit que d'air. Et heureusement ! Sans quoi la Terre entière exploserait sous le choc !

Elle se précipita vers ses écrans où de longues séries de données commençaient à s'inscrire. Un bruit effroyable résonna soudain dans l'habitacle.

- Carter !

- Ce sont les capteurs, mon colonel. Nous recevons en audio et en vidéo. La puissance du choc est… phénoménale !

- Vous m'en direz tant !

- Toute la région est déjà secouée par de violentes répliques de l'onde de choc et des tremblements de terre démentiels.

- Adieu T-Rex et autres bestioles sympathiques…

- Un panache de fumée très sombre monte vers l'atmosphère, intervint Daniel.

- Oui, le ciel va peu à peu s'obscurcir au fil des heures et des jours. Je vais pouvoir procéder à des observations très intéressantes !

Jack jeta à Daniel un coup d'œil entendu, puis déclara fermement :

- Je vous donne quarante-huit heures, major.

- Quoi ? s'exclama Sam, alarmée. Mais c'est…

- Écoutez, major, il est hors de question que je pourrisse le reste de mon existence dans cette immense boîte de conserve hors service à vous écouter disséquer virtuellement votre merveilleux météore. Alors je vous offre deux jours pour vos chères études et ensuite… vous vous débrouillez comme vous voulez, mais vous me réparez ce fichu hyperespace et vous nous ramenez chez nous avant les fêtes de Noël !

- Mon colonel, même si j'arrivais à réparer l'hyperespace, ce qui est plus qu'improbable, je ne vois vraiment pas comment je vais nous faire franchir les soixante-cinq millions d'années et des poussières qui nous séparent de notre époque !

- Rassurez-vous, major, vous avez tout votre temps ! De toute façon, vous allez très vite vous lasser de l'une des constantes fondamentales de notre univers.

- Qui est ?

- La gravitation !


Cinq jours passèrent. Conformément aux ordres de son supérieur, Sam avait abandonné, non sans rechigner, ses observations de toute nature pour les schémas on ne peut plus complexes des circuits internes du vaisseau. Mais elle avait beau s'acharner et déployer toutes les connaissances qu'elle possédait, elle n'avait jusqu'alors trouvé aucun moyen de remettre l'hyperespace en état de marche. Encore moins de revenir au XXIe siècle de l'ère chrétienne.

De son côté, Jack avait entrepris d'explorer le vaisseau jusque dans ses moindres recoins. Ce qui lui permettait, lorsqu'il trouvait un endroit particulièrement isolé, de se livrer à de petites siestes improvisées, loin des monologues scientifiques de Carter ou paléontologiques de Daniel, voire les deux à la fois. De plus en plus, ses pensées le ramenaient vers les beautés inépuisables de son cher Minnesota. Et son humeur s'en ressentait fortement.

Daniel, lui, avait remplacé Sam comme observateur distant des événements terrestres. Il ne manquait pas de matière pour occuper son temps libre. Le nuage sombre du Mexique avait très vite recouvert toute la future Amérique du nord et s'étendait vers l'ouest, à travers le Pacifique qui disparaissait peu à peu. Selon la force des vents, sa vitesse variait, mais il était inévitable que, dans un maximum de deux semaines, tout l'hémisphère nord serait plongé dans l'obscurité. Et le sud en un mois tout au plus. Selon Daniel, rien que cette épaisse couche de cendres et de gaz nocifs ferait chuter de plusieurs degrés Celsius les températures moyennes du globe tout entier.

Enfin, Teal'c conservait sa placidité coutumière et affichait un calme qui avait le don d'apaiser les trois autres quand les discussions s'envenimaient. Il gardait un œil attentif sur les écrans radar, au cas où, mais rien n'altérait la froide clarté des étoiles lointaines, figées dans l'écrin noir de l'espace comme des éclats de glace opalescents.

Les capteurs que Sam avait placés au sol n'avaient pas émis plus de quelques minutes, probablement détruits par un violent séisme. La jolie petite planète bleue que Jack avait tant admirée lors de son arrivée s'étoilait à présent, là où les nuages épargnaient encore mers et continents, de lueurs rougeâtres pour le moins inquiétantes. Selon Daniel, des éruptions volcaniques et des incendies gigantesques se déclaraient partout, ajoutant leurs émanations carboniques aux miasmes environnants.

Un soir, Sam réapparut enfin dans le poste de pilotage, pâle et défaite, après avoir travaillé douze heures d'affilée sur les circuits et les cristaux du vaisseau. Elle déclara fermement :

- Sans réacteur à naquadah, je n'y arriverai pas.

- Allons, allons, major, pas de défaitisme.

- Je vous l'ai dit, mon colonel, je ne pratique pas la magie ! Certains circuits ont complètement fondu, la plupart des cristaux supraconducteurs sont en miettes, les moteurs subluminiques totalement HS et les moteurs conventionnels ne fonctionnent qu'à 40 %.

- Cette coque de noix avait pourtant l'air en bon état…

- Je pense que Bâal avait équipé son vaisseau de systèmes de sécurité internes.

- Et ?

- Et sans le code qui neutralisait ces systèmes, ceux-ci sont entrés en action à notre insu, provoquant une surcharge d'énergie et cette distorsion temporelle lorsque nous étions en hyperespace.

- C'est vrai que nous nous sommes emparés de ce vaisseau sans trop de difficultés, intervint Daniel. Peut-être même que Bâal a déclenché à distance les systèmes de sécurité. Sam ?

- Oui, c'est possible. En tout cas, j'ai besoin d'un matériel de pointe dont je ne dispose pas ici ! Donc…

- Donc nous sommes condamnés à devenir des fossiles de l'espace ? C'est inacceptable !

- Je suis désolée, mon colonel. Nous n'étions pas équipés pour une mission scientifique.

Jack observa un bref instant de réflexion.

- Carter…

- Mon colonel ?

- La prochaine fois que nous croiserons ce très cher Bâal… rappelez-moi sans faute de lui coller un bon coup de zat au passage !

Sam ne lui répondit que par un sourire résigné et se rapprocha de Daniel qui, brusquement encouragé, se lança dans une description exaltée des événements qui se déroulaient à quelques dizaines de milliers de kilomètres en contrebas. Jack poussa un soupir exaspéré mais jugea inutile d'en rajouter. Au moins ces deux-là avaient-ils trouvé un moyen de tromper quelque peu l'angoissante probabilité d'errer à tout jamais dans le vaisseau endommagé.

- … et le plus fascinant, c'est que…

O'Neill s'éloigna au maximum de cette discussion ô combien dangereuse, se laissa glisser le long d'une cloison ornée de symboles dorés et sorti un yo-yo de son treillis. À chacun ses menus plaisirs. Même ses quartiers du SGC et la gelée du mess lui manquaient à présent. Combien lui restait-il de temps à vivre ? Trente ans ? Quarante ans ? Isolé des grandes concentrations humaines comme il l'était, aucun virus ne viendrait l'arracher plus tôt que prévu à cette antichambre du tombeau. Un tombeau spatial. À l'occasion, il faudrait qu'il pense à graver son épitaphe sur l'une des parois, afin que les générations futures apprennent qui était le merveilleux, l'extraordinaire, l'incomparable colonel Jack O'Neill. Quarante ans à tourner autour de la Terre plongée dans les ténèbres et le chaos. Douce perspective. Quant aux autres membres de l'équipe… il les adorait, ça ne faisait pas l'ombre d'un doute. Mais il connaissait suffisamment les effets de la promiscuité prolongée – notamment pour avoir moisi de longs mois dans une sombre et humide geôle irakienne – pour savoir que l'isolement allait tous les rendre dingues. Même Carter. Quarante ans de monologues scientifiques. Un frisson rampa sournoisement le long de son échine. Finalement, il finirait peut-être par comprendre quelque chose à ce qu'elle racontait. Les langues étrangères sont comme la musique, paraît-il, il suffit d'en percevoir le rythme. Toutefois, quarante ans aux côtés de Carter lui semblaient une torture infiniment plus désirable que tout le reste. Elle et lui, seuls, dans l'espace… non, pas seuls. Hélas, pas seuls. Jamais, ils ne seraient seuls. Daniel et Teal'c appartenaient eux aussi au genre masculin, ils ne pourraient jamais survivre aussi longtemps à proximité de Carter sans que… Il repoussa avec horreur cette épouvantable idée. Épouvantable, oui, mais malheureusement réaliste. Jack détestait la foule et les villes qu'il jugeait nocifs à l'humanité en général. Mais il reconnaissait aussi que les êtres humains n'étaient pas faits non plus pour vivre dans un isolement total. D'ici peu, le mince vernis de civilisation dont ils étaient recouverts allait s'effriter. Et leurs instincts primitifs reprendraient le dessus en un clin d'œil, effaçant d'un trait sept millions d'années d'évolution. Daniel le premier, sans doute. Puis Carter. Lui-même. Et Teal'c. Non, il ne lui restait pas quarante ans à vivre. Ils seraient tous entretués bien avant cette lointaine échéance.

Une alarme stridente le sortit brutalement de ses noires rêveries. D'un bond, il se propulsa aux côtés de Teal'c, suivi de près par Carter et Daniel

- Qu'est-ce qu'on a, mon vieux ?

- L'écho radar signale l'approche d'un vaisseau inconnu, répondit le Jaffa d'une voix imperturbable. Cependant, je ne vois rien.

- Major ?

Sam esquissa un geste d'ignorance totale. Sur l'écran radar, une masse gigantesque approchait d'eux à très grande vitesse. Mais l'espace, par-delà la baie panoramique, était uniformément noir et piqueté d'étoiles.

- Mode furtif, sans doute, dit Sam.

- Bâal dispose de capteurs qui peuvent repérer un vaisseau en mode furtif ?

- Euh…

- Et ce machin est énorme !

- En effet, répondit Teal'c. À première vue, je dirais qu'il mesure environ 500 kilomètres carrés.

- Ce n'est pas une épingle tout de même !

Au même instant, un léger voile altéra la baie panoramique. Et en moins d'une seconde, un immense vaisseau blanc et lumineux surgit du néant, à moins de dix mètres du bâtiment dérobé à Bâal.

- Oh là là ! gémit Daniel Mais qu'est-ce que c'est que ce truc !

Personne ne répondit. Carter fixait le vaisseau inconnu sans pouvoir en détacher les yeux, la bouche fort peu esthétiquement grande ouverte.

- Carter… vous allez avaler une mouche.

Elle serra aussitôt les lèvres.

- O'Neill, je ne pense pas que des mouches volent dans ce vaisseau, dit Teal'c.

Jack n'eut pas le temps de relever ce propos incongru : une aveuglante lumière blanche les enveloppa cinq secondes plus tard, ils se rematérialisèrent dans une petite pièce d'une blancheur d'hôpital, constituée de trois cloisons hermétiquement closes et une grande baie panoramique, par laquelle ils apercevaient leur vaisseau à quelques distances.

- Les Asgards ? tenta Jack. Thor ? C'est vous ?

Pour toute réponse, deux éclairs déchirèrent l'obscurité extérieure et désintégrèrent en moins de trois secondes le grand vaisseau amiral de Bâal.

- Ah, mais non ! protesta Jack. Non, je ne suis pas d'accord ! Mon beau vaisseau !

- Il était fichu ! répliqua Daniel.

- Nos boucliers et tous les systèmes de défense étaient inopérants, ajoute Sam.

- Alors c'est tout ce que ça vous fait, à vous ! Et vos observations ? Et vos précieuses études ?

- Elles corroboraient tout ce que nous savions déjà à propos de l'extinction du Crétacé, objecta Daniel, malgré la grimace contrariée de Sam. Mais si vous, vous aviez un tant soit peu d'intérêt pour nos recherches et les travaux de Sam, vous nous auriez laissés…

- Ah, vous n'allez pas revenir là-dessus ! Teal'c ? Une idée ?

- Pas la moindre, colonel O'Neill, répondit le Jaffa avec l'un de ses célèbres levers de sourcil. Cette technologie m'est tout à fait inconnue.

- Ce sont peut-être les Anciens, dit Sam. Souvenez-vous qu'Ayana avait cinquante millions d'années !

- C'est sûr ! De nos jours, l'espérance de vie n'est plus ce qu'elle était ! Et comment on sort d'ici ?

Ils se rendirent rapidement à l'évidence : les murs et le plafond étaient unis, lisses, sans aucun mécanisme caché. Quant à briser la grande baie panoramique… mieux valait oublier.

- Cette fois, nous sommes vraiment coincés ! conclut Daniel avec fatalisme.

- Je n'aime pas ça ! marmonna Jack. Mais alors pas du tout !

- Idem ici, ajouta Teal'c qui, le dos à la baie, jetait des coups d'œil suspicieux tout autour de lui.

Un bruit sourd résonna au-dessus de leurs têtes, faisant vibrer les parois de leur cellule. Ils se figèrent, aux aguets, mais rien d'autre ne se produisit. Et le silence retomba.

- Carter ?

- Mon colonel ?

- Une idée ?

- Pas la moindre, mon colonel.

- Ça non plus, ce n'est pas normal…

Il obtint le but escompté : un sourire amusé se forma sur les lèvres de son major.

- Si vous me permettez, mon colonel…

- Quoi donc ?

- Je ne pense pas que nous soyons en danger immédiat.

- Ah oui ? Nous n'avons plus de vaisseau, plus d'armes, plus de vivres, et nous sommes à la merci d'un kidnappeur inconnu en orbite autour de notre jolie petite planète qui agonise, soixante-cinq millions d'années avant l'époque où nous sommes censés exister. Et vous trouvez que nous ne sommes pas en danger ?

- Je crois que si… si les gens de ce vaisseau avaient l'intention de nous nuire, ils se seraient contentés de nous détruire dans notre bâtiment sans nous téléporter au préalable.

- Judicieuse remarque, major.

- Merci, mon colonel.

Mais Teal'c ne manqua pas d'intervenir :

- Leurs intentions sont peut-être moins louables qu'elles n'y paraissent, major Carter. « Ils » veulent peut-être nous étudier.

- Nous étudier ? répéta Jack, horrifié. Comme cet Asgard cinglé ? Topkapi ?

- Non, Loki, mon colonel.

- Peu importe !

- En effet, dit Teal'c.

- Je refuse de servir une nouvelle fois de sujet d'expérience ! Mon ADN n'appartient qu'à moi !

- Vous n'aurez pas le choix, grogna Daniel, affalé contre l'une des parois.

Il massait son mollet enflé, les mâchoires serrées de douleur. La station debout et le stress n'avaient pas arrangé son œdème dû à la piqûre de guêpe préhistorique.

- Si ces gens sont capables de pulvériser un vaisseau mère goa'uld et disposent de rayons de téléportation comparables à ceux des Asgards, vous pourrez râler tant que que vous voudrez mais ça m'étonnerait que votre grade de colonel leur inspire le moindre soupçon d'hésitation.

- Je savais, Daniel, que je pourrais compter sur votre optimisme et vos encouragements en toutes circonstances…

- Mon colonel !

Sam, le nez collé à la baie, semblait sur le point de se trouver mal. Jack s'approcha d'elle, suivit la direction de son regard et poussa une exclamation bruyante.

La Terre était toujours là, à ceci près qu'elle tournoyait désormais sur elle-même avec une vitesse de toupie en folie. La couche sombre due à l'impact du météore s'épaississait de seconde en seconde, de plus en plus noire et menaçante. Puis, lentement, elle commença à s'éclaircir, virant au gris soutenu, puis au gris clair, puis à un léger voile grisé, avant de se dissiper complètement. Océans et continent réapparurent, pour la plus grande partie recouverts d'un vaste manteau blanc.

- Carter, c'est une illusion d'optique ou bien les continents ne sont plus à la même place que tout à l'heure ?

- Non, mon colonel, ce n'est pas une illusion… souffla Sam. On dirait que des milliers d'années ont passé… et passent encore…

La Terre, en effet, poursuivait sa rotation folle sur son axe.

- Apparemment, nos mystérieux ravisseurs maîtrisent aussi le temps.

- Mais c'est impossible !

- Carter ! Voyez le bon côté des choses ! Nous ne risquons plus de tomber sur une bestiole gigantesque capable de nous tuer d'un coup de queue !

Daniel les rejoignit en boitillant.

- Oui. Mais si ce n'est plus l'époque des dinosaures, c'est celle de la glaciation.

- Et moi qui n'aime pas le froid !

Quelques instants plus tard, les glaces perdirent du terrain, se rétrécirent comme une peau de chagrin… avant de s'étaler à nouveau, plus abondantes qu'avant.

- Daniel ?

- Depuis le météore du Yucatan, les phases de glaciation et de réchauffement se sont succédé sur la Terre.

- Elles sont étroitement liées à la précession des équinoxes et du périhélie, à l'obliquité de l'écliptique et à la variation de l'orbite terrestre, ajouta Carter.

- Major ! soupira Jack. Quand comprendrez-vous donc qu'une infime minorité de vos semblables parlent le scientifique ?

- Pardonnez-moi, mon colonel. En gros, les phases climatiques terrestres sont liées aux phénomènes cosmiques, principalement à l'axe de rotation de la Terre par rapport au Soleil, à son angle d'inclinaison et aux variations de son orbite.

- C'est lumineux, en effet !

- Ce sont des cycles longs, mon colonel. Disons qu'à certaines périodes, la Terre reçoit de notre étoile un rayonnement plus faible qui rend le climat plus rigoureux.

- Je vois. Donc, en résumé, nous sommes en train d'assister en accéléré à l'histoire climatique de la Terre depuis 65 millions d'années ?

- On dirait, oui… C'est prodigieux, tout-à-fait prodigieux !

- Je vous crois sur parole mais pourquoi ?

- Peut-être qu' « ils » nous ramènent à notre époque…

- C'est très prévenant de « leur » part mais moi, j'aimerais savoir à qui nous avons à faire et pourquoi « ils » font ça. Je suis parfaitement conscient que nous sommes tous les quatre très sympathiques et que nous gagnons à être connus, mais… qu'est-ce que c'est que ça ?

La Terre devant eux venait de reprendre son allure normale, c'est-à-dire immobile. Jack considéra longuement l'agencement des continents et des océans, puis regarda Daniel.

- Rassurez-moi, ce n'est pas notre époque, ça ?

- Étant donné que la glace recouvre les deux tiers de l'hémisphère nord, je ne pense pas, Jack. Ou alors une épouvantable catastrophe a eu lieu pendant notre absence.

Au même instant, une légère vibration attira leur attention. Ils se retournèrent. Des images animées apparaissaient sur les cloisons qui les entouraient.

- Chouette ! s'exclama Jack. C'est encore mieux que le cinéma en 3D !

Une silhouette vaguement humaine se profila sur fond de paysage de type savane humide.

- Un individu du genre homo, sans le moindre doute, dit Daniel.

- Homo ? Comment savez-vous qu'il est homo ?

- Jack ! Homo signifie « humain » !

Un sourire en coin se dessina sur les lèvres minces du chef d'équipe. Et Daniel comprit, mais un peu tard, qu'il l'avait fait exprès. Agacé, il reporta son attention sur le film muet qui se déroulait devant lui.

L'homme, dont le faciès accusait des sourcils proéminents, un front bas et étroit, un nez quelque peu écrasé et une pilosité relativement développée, marchait lentement, sur le qui-vive, le poing serré sur un gourdin très primitif.

- Il n'est pas tranquille, ce citoyen-là !

- Peut-être chasse-t-il, fit observer Teal'c.

- Je dirais qu'il se méfie, dit Daniel. À première vue, je pense qu'il s'agit d'un Ergaster ou d'un Erectus.

- Daniel ! Pas de grossièretés devant les dames !

- Vous êtes exaspérant !

- Je sais. Ça fait partie de mon charme !

Sam pouffa, amusée. L'homme de la projection s'arrêta net, les yeux exorbités. L'angle de l'image prit un peu de profondeur. À quelques mètres au-dessus du primitif tournoyait un petit vaisseau spatial ovoïde. Sa coque ressemblait de très près à celle de l'énorme vaisseau dans lequel ils étaient enfermés. Des rayons lumineux flamboyèrent brièvement autour de l'humain terrorisé, cédant la place à des silhouettes parfaitement identifiables.

- Mais… ce sont des humains comme nous ! s'exclama Sam, incrédule. Pourtant, c'est impossible ! Les homos sapiens n'ont jamais cohabité avec Ergaster ou Erectus !

- Je ne crois pas que ce sont des homos sapiens, dit Daniel. Regardez-bien ! Ils sont tous assez grands, leurs traits sont lisses, sans défauts, leurs corps parfaitement proportionnés. Ils n'ont pas besoin de parler pour communiquer, ils maîtrisent sans doute la télépathie. Je dirais même qu'ils ressemblent beaucoup à Ayana… tout au moins par ce que j'en ai vu dans les dossiers de Jonas !

- Vous pensez sérieusement qu'il s'agit des Anciens ?

- Nous ne savons pas grand-chose d'eux. Et vous disiez vous-même tout-à-l'heure que les datations effectuées à l'époque où vous avez arraché Ayana à son cercueil de glace approchaient les cinquante millions d'années.

- Et tout cela nous mène à… ? demanda Jack.

Sam inspira une grande bouffée d'oxygène.

- Ces images confirment ce que nous soupçonnions l'année dernière quand nous avons trouvé Ayana, mon colonel. À savoir que tous nos schémas de la théorie de l'évolution humaine sont probablement faux. Si j'en crois ce… ce film, ce sont les Anciens qui ont influencé l'évolution pour obtenir le prototype biologique qui se rapprochait le plus de leur morphologie et de leurs capacités intellectuelles. Ce qui explique pourquoi, de toutes les lignées anciennes, seule la nôtre a survécu.

- Donc, nous descendons des Anciens ?

- En partie.

- Pourquoi auraient-ils fait une chose pareille ?

- Souvenez-vous, mon colonel. Les Anciens ont choisi l'ascension alors qu'un grand fléau menaçait toute la galaxie.

- Et nous ignorons toujours lequel !

- Peut-être l'avaient-ils anticipé depuis longtemps, d'où une sorte de manipulation génétique qui aboutit à… notre espèce. Ce qui expliquerait aussi pourquoi, de tous les êtres vivants existant sur Terre, nous sommes les seuls à bâtir des civilisations, élaborer des œuvres d'art, cultiver la terre et…

- Je ne suis pas d'accord ! protesta Daniel. Sam, vous succombez au principe anthropique !

- Je ne crois pas.

- Pourtant…

- Qu'est-ce que c'est encore que cette histoire ! gronda Jack.

Daniel poussa un gros soupir de contrariété.

- Le principe anthropique consiste à penser que l'univers a les propriétés requises pour engendrer ses observateurs, c'est-à-dire nous, et que la cosmologie tient compte du cosmologiste.

- Formidable ! Et ça veut dire quoi ?

- Que le fait que nous soyons les seuls descendants de toutes les lignées humaines qui se sont succédé sur la Terre prouverait que la nature a, en quelques sortes, planifié notre réussite évolutive, dit Sam.

- Et ce n'est pas vrai ?

- Bien sûr que non ! s'emporta Daniel. La nature ne planifie rien du tout !

- En l'occurrence, il ne s'agit pas de la nature mais des Anciens ! répliqua Sam. Pourquoi n'auraient-ils pas choisi, dans les myriades de races humaines qui peuplaient la Terre à cette époque reculée, celle qui était la plus susceptible d'aboutir à une espèce adaptable et intellectuellement satisfaisante ?

- Ce pauvre hère couvert de crasse avec son gourdin et son pagne minuscule serait mon ancêtre ? demanda Jack.

- Euh… oui. Un très lointain ancêtre. Vieux d'au moins trois cent mille ans.

- Bigre !

- Au même titre que les êtres qui l'entourent, je vous le rappelle.

- Ah… ah oui… Donc les Anciens font joujou avec l'ADN de… euh… Toto le Chasseur et ? Ils disparaissent ?

Comme pour répondre à sa question, la projection se brouilla. Une Terre en 3D apparut à sa place. Ils assistèrent à une nouvelle série de glaciations et de réchauffements climatiques. Puis l'objectif se focalisa sur le continent le plus au sud du planisphère, l'Antarctique.

- Je rêve ou c'est bien une grande île sans glace, sans blizzard, sans…

- La Terre a changé d'angle d'inclinaison à plusieurs reprises depuis cette époque, dit Sam.

- Ne me dites surtout pas à quoi ce phénomène est dû !

- Ça n'a pas vraiment d'intérêt, mon colonel.

Il y eut un zoom sur une petite portion du grand continent. Une petite cité pour le moins futuriste, recouverte d'un grand dôme, apparut à l'écran.

- Ce n'est pas l'endroit où nous avons retrouvé Ayana ?

- On dirait bien, mon colonel.

- La base terrestre des Anciens… murmura Daniel. Ils ont donc habité sur Terre…

- « Habité » me paraît un bien grand mot, dit Sam. Cette ville est très petite et n'abrite vraisemblablement que peu de monde. Elle ressemble plutôt à une sorte de laboratoire scientifique.

Une escadrille d'appareils blancs et lumineux jaillit soudain du dôme et s'envola vers l'espace.

- Les rats quittent le navire, dit Jack.

- La grande menace dont parlait Ayana… dit Sam. Son peuple a quitté précipitamment la Terre pour rejoindre sa planète d'origine, ne laissant que quelques volontaires pour observer les événements. Parmi eux, Ayana.

- Là, je pense que vous avez raison, dit Daniel. À votre avis, cela remonterait à quand ?

- Je n'en ai pas la moindre idée. Probablement bien avant que nos ancêtres préhistoriques ne maîtrisent l'agriculture et la métallurgie.

La projection s'effaça.

- Aaaaaah ! s'exclama Jack. Chouette ! Ça change à nouveau !

Un petit contingent d'hommes sommairement vêtus de peaux tannées et assemblées se matérialisa sur la paroi. Des chasseurs, des femmes et des enfants efflanqués progressaient péniblement dans un paysage rocheux et humide.

- Afrique du nord ? proposa Sam.

- Moyen Orient, répondit Daniel. Quelque part vers le Pakistan.

Une lumière aveuglante, qu'ils commençaient à bien reconnaître, traversa l'écran improvisé. Une silhouette translucide apparut devant la petite troupe dépenaillée.

- Oh ! dit Jack. Un fantôme ? Ou la Vierge Marie ?

- Non, dit Daniel. C'est Oma.

- Oma ? s'exclama Sam. Vous en êtes sûr ?

- Qui pourrait l'être plus que moi ?

- Mais…

- Je sais.

Il prit une seconde de réflexion, puis donna un brusque coup de poing sur le sol.

- Mais bon sang, c'est évident ! Pourquoi n'y ai-je pas pensé plus tôt !

Jack regarda Sam, qui haussa les épaules.

- Je ne sais pas, dit-elle. Je suis scientifique, pas historienne ni archéologue.

- Ce n'est pas vraiment de l'archéologie, objecta Daniel. En fait, tous les cultes que nous connaissons, disparus ou non, s'appuient sur des divinités féminines charismatiques et même, à leurs balbutiements, sur une unique divinité représentée avec des traits féminins.

- Les déesses mères ? dit Sam, étonnée.

- Absolument. Elles apparaissent dès le Paléolithique. Songez que la Vénus de Willendorf, par exemple, est datée d'environ 23 000 ans !

- Et cette divinité originelle ne serait autre qu'Oma ?

- Oui ! Son identité a sans doute subi bien des altérations au fil des millénaires et des siècles, quitte à se fondre avec d'autres ou à intégrer des panthéons de divinités. Mais n'oubliez pas une chose : Oma signifie « mère ». Or, dès la période aurignacienne, les hommes façonnaient des statuettes féminines symbolisant la maternité et la fécondité. Plus tard, avec la civilisation, ces divinités matricielles ont pris des noms différents : Innana, Ishtar, Astarté, Hathor, Aphrodite, Isis… ou même la Vierge Marie, si vous voulez mon avis !

- Non ? dit Jack, surpris. J'avais donc raison ? Mais je croyais qu'Isis était l'un de ces foutus serpents !

- Je vous l'ai déjà expliqué, Jack. Les Goa'ulds se sont appropriés des identités de divinités existant sur Terre bien avant leur arrivée.

- Aucun sens de la propriété, ces zouaves-là ! Donc les Anciens ont fabriqué la race humaine avant de s'élever et sont à l'origine de toutes les mythologies et autres croyances religieuses de notre monde ?

- « Ils » nous ont créés, dit Sam.

- Oui ! affirma Daniel. Et Oma est la divinité originelle… sans doute parce que les premiers humains à l'avoir aperçue n'ont pas vraiment compris qui elle était.

- Et ensuite ?

La projection changea à nouveau. Apparut un campement nomade plongé dans l'obscurité. Un bruit assourdissant et de vives lueurs réveillaient les dormeurs qui s'enfuyaient avec effroi. Seul un jeune garçon, plus curieux que ses compagnons, s'approchait de la source du vacarme.

- Mais je le connais, celui-là ! cracha Jack. C'est ce serpent visqueux de Râ !

- En effet, dit Teal'c qui, jusqu'à présent, avait écouté dans le plus grand des silences. C'est bien lui.

- Non, dit Daniel. C'est son hôte, avant qu'il soit possédé par le Goa'uld.

Un flot de lumière nimba l'adolescent, qui disparut. Quelques secondes plus tard, Râ se matérialisa, paré de son masque en or, dans toute sa majesté.

- Il ne m'avait vraiment pas manqué ! grogna Jack.

- Rappelez-vous, Jack ! dit Daniel. Râ est le premier des Goa'ulds à être venu sur Terre, il y a dix mille ans environ. C'est lui qui a fait bâtir la grande pyramide qu'on attribue à Kheops, pour servir de base à son vaisseau spatial. Il a asservi les Égyptiens et en a déporté des centaines vers d'autres planètes pour travailler dans les mines de naquadah, comme le peuple d'Abydos. Et tous les Goa'ulds à sa solde l'ont imité.

- Et pendant ce temps-là, Oma n'a rien fait, j'imagine ? Elle était trop bien « élevée » pour libérer ces malheureux de leur esclavage ?

- Jack ! Vous savez très bien qu'elle ne peut intervenir dans les affaires humaines !

- C'est une notion à laquelle je ne me ferai jamais et vous le savez très bien !

- Jack…

- Ça suffit, j'en ai assez vu !

Il se planta au milieu de la pièce et, d'une voix vibrante de colère, s'exclama :

- On se fiche éperdument de tout ça ! Nous, tout ce qu'on veut, c'est rentrer chez nous, c'est bien compris ?

- Mon colonel… souffla Carter.

- Quoi, major ? La séance de cinéma vous plaît à ce point ? Moi, je trouve que ça manque de fauteuils confortables et de pop-corn !

Il se mit à tambourine contre l'une des parois.

- Vous m'entendez, là-dedans ? Ça suffit, les leçons d'histoire ! Montrez-vous à visage découverts si vous êtes des ho… des gens dignes de ce nom !

Rien ne se produisit.

- Je vous rappelle que les Anciens se sont élevés ! intervint Daniel. Ils sont… immatériels !

- Oui, mais ce vaisseau, lui, est bien réel !

- En effet, dit Teal'c. Jusqu'à présent, Oma n'avait nul besoin d'un moyen de transport pour se manifester.

- Ha ! Teal'c lui-même a remarqué ce léger détail ! Alors, Daniel ? Toujours persuadé d'avoir à faire aux Anciens ?

L'archéologue était sur le point de répondre lorsqu'un léger gémissement interrompit leur houleuse discussion. Sam, les mains plaquées sur la tête, était en train de s'évanouir, une expression d'intense douleur gravée sur son visage livide. Jack n'eut que le temps de la rattraper avant qu'elle ne touche lourdement le sol.

- Carter ! Bon Dieu, Carter ! Mais qu'est-ce qui vous arrive ?

Daniel, déjà, s'agenouillait, palpant le visage de la jeune femme.

- Elle a perdu connaissance.

- Merci, Captain Obvious ! Mais pourquoi ?

- Peut-être une crise d'hypoglycémie, dit-il. Mais j'en doute.

- Carter a des problèmes de ce genre ?

- Pas à ma connaissance. Il vaudrait mieux l'allonger confortablement…

Ils passèrent dix minutes à arranger pour Sam une couchette sommaire composée par leurs vestes respectives de l'armée de l'air américaine.

Jack leva un œil mauvais vers le plafond.

- Ce sont « eux » ! rugit-il. Ce sont sûrement « eux » !

- Mais pour quelle raison ?

- Il vous faut toujours des raisons à tout ! Est-ce que je passe mon temps à raisonner, moi ?

- Ça ne vous ferait pourtant de mal !

- Pardon ? Vous voulez que je vous dise, moi, ce qui ne vous ferait pas de mal, à vous ? C'est qu'au moins une fois dans votre vie, vous cessiez deux minutes de…

Daniel ne sut jamais ce qu'il devait cesser de faire car, à cet instant précis, un énième éclair blanc les enveloppa tous les quatre. Trois secondes et demi plus tard, ils se rematérialisèrent dans un sous-bois dense, à quelques mètres d'un chemin sablonneux qui serpentait dans la végétation épaisse.

- Bon Dieu ! grogna Jack. Mais c'est pas vrai ! Combien de fois « ils » vont encore nous faire ce coup-là ! Si seulement…

Un geste de Teal'c l'arrêta.

- Quoi ? Je les ai vexés, vous croyez ?

Le Jaffa rampa à plat ventre jusqu'à la lisière. Jack le suivit, comprenant que c'était sérieux. Il perçut le murmure de voix lointaines. Quelqu'un approchait.

- Teal'c ?

- Ce ne sont pas des Goa'ulds. Probablement des humains.

- On va pouvoir leur demander de l'aide !

Un groupe de quatre personnes contourna soudain un buisson. En tête marchait un grand Jaffa noir au front tatoué d'un énorme symbole doré représentant un serpent. À quelques pas derrière lui, deux hommes, l'un aux cheveux poivre et sel, l'autre portant des lunettes, discutaient avec animation. Enfin, en queue de peloton, marchait une jeune femme aux cheveux blonds dissimulés sous une casquette kaki, les yeux rivés à un appareil de mesure.

- Mais c'est nous !

Le deuxième Teal'c s'immobilisa, une main levée.

- Vous avez entendu quelque chose, mon vieux ? demanda Jack n°2.

- Nous ne sommes pas seuls sur cette planète.

- La sonde n'a pourtant révélé aucune trace d'activité humaine, intervint aussitôt Carter n°2. Tous les relevés indiquent que la planète est désertée depuis…

- … depuis des centaines d'années, ajouta Daniel n°2. La petite cité que nous devons explorer près d'ici est en ruines depuis…

- … une éternité ! répliqua Jack n°2, avec un sourire ironique. Des cailloux, des cailloux et encore des cailloux !

L'autre Jack, le nez au ras du sol, chuchota :

- Nom de… Ce n'est pas la petite conversation que nous avons eue sur cette foutue planète où nous sommes tombés sur les Jaffas de Bâal ?

- En effet, colonel O'Neill. Je pense qu' « ils » nous ont téléportés quelques instants avant que nous ne tombions dans l'embuscade…

- … avant que nous lui volions son beau vaisseau qui nous a expédiés dans la nuit des temps…

L'équipe, sur le chemin forestier, avait repris sa route et disparut bientôt dans un méandre du sentier.

- On ne devrait pas les empêcher de se jeter dans la gueule du loup ?

- Jack !

Daniel apparut derrière eux, l'expression affolée.

- Sam est en train de se réveiller. Et elle n'a vraiment pas l'air bien !

Jack revint précipitamment auprès de Carter qui, en effet, blanchissait à vue d'œil.

- Major ?

- Fr… fr… froid ! balbutia-t-elle, les mâchoires serrées. Ma… ma tête !

- Il se risqua à saisir l'une de ses mains : elle était glacée.

- Teal'c, à quelle distance sommes-nous de la Porte ?

- Environ trois kilomètres, colonel O'Neill.

- La Porte ? Quelle Porte ? demanda Daniel.

- Vos foutus Élevés nous ont téléportés sur la planète où nous avons piqué le vaisseau de Bâal.

- Vous en êtes sûr ?

- Daniel !

- D'accord, d'accord ! Et alors ?

- Comment ça « et alors » ? On rapplique dare-dare à la base et on conduit Carter au bon docteur !

- C'est curieux, j'aurais presque parié que vous diriez cela…

- Et vous en concluez quoi, Daniel ?

- Euh… Que vous avez probablement raison…

- Et comment ! Teal'c ! Occupez-vous de Carter ! Daniel, derrière moi ! En avant marche !


- OUVERTURE NON PROGRAMMÉE DE LA PORTE ! JE RÉPÈTE : OUVERTURE NON PROGRAMMÉE DE LA PORTE ! CECI N'EST PAS UN EXERCICE !

Le général Hammond, soucieux, se pencha vers le sergent Harriman.

- Un signal, sergent ?

- Non, mon général. Toujours rien.

- Maintenez l'iris fermé.

- À vos ordres, mon général.

Les bras croisés, Hammond fixa le disque de trinium et titanium qui protégeait leur base des intrusions extraterrestres. Quelle calamité allait-elle encore leur tomber dessus ?

- Mon général, j'ai le signal de SG1 !

- Quoi ? Mais ils sont partis il y a moins d'une heure !

- Est-ce que je dois ouvrir l'iris ?

- Évidemment !

Le général se pencha vers ll'interphone :

- Je veux une équipe médicale en salle d'embarquement ! Immédiatement !

Il dévala l'escalier en colimaçon métallique qui menait au niveau inférieur et à l'ancien silo à missiles nucléaires en contrebas. Presque au même moment, une première silhouette jaillit du vortex, suivie d'une autre qui éternuait et boitillait, puis d'une troisième plus haute et plus massive, qui en portait une quatrième apparemment mal en point.

- Colonel, Docteur, Teal'c… Que se passe-t-il ?

- Plus tard, mon général. Carter a besoin de soins urgents !

Teal'c déposa délicatement la jeune femme inconsciente sur le brancard que les deux infirmiers apportaient au pas de course. Frasier leva les yeux vers O'Neill.

- Je ne sais pas ! se défendit celui-ci. Tout allait bien et boum ! elle s'est effondrée d'un seul coup !

- Depuis quand est-elle dans cet état ?

- Une heure et demie, environ.

- Voyons, colonel, c'est impossible ! objecta Hammond. Vous avez quitté la Terre il y a très exactement cinquante-quatre minutes et le major Carter se portait comme un charme !

- En réalité, mon général, ça fait douze jours… mais c'est un peu compliqué à expliquer et vous n'allez pas nous croire si je vous dis qu'on vient de se taper un petit voyage de 65 millions d'années…

- Colonel ! Vous êtes sûr que vous allez bien ? Vos propos sont totalement incohérents !

- C'est aussi mon avis, ajouta Frasier en se rapprochant d'un air menaçant.

- Ah, ne vous occupez pas de moi, mais de Carter ! Et de Daniel ensuite, il s'est fait piquer par une guêpe de la taille d'un avion à réaction !

- Entendu, colonel, mais je vous promets que vous ne m'échapperez pas ! Tout le monde à l'infirmerie !


Cinq heures et une batterie d'examens plus tard, Sam ouvrit à nouveaux des yeux conscients sur les êtres et les choses qui l'entouraient. Elle ne fut pas surprise de découvrir Jack assis sur une chaise à côté de son lit.

- Alors, major ? On s'offre une petite sieste improvisée ? Comment vous sentez-vous ?

- Ça va… enfin, je crois…

- Frasier ne vous a strictement rien trouvé qui clochait. Même pas une chute de tension.

- Je crois qu' « ils » l'ont fait exprès.

- Ah bon ? Et pourquoi ça ?

- Parce qu' « ils » savaient que vous ne prendriez aucun risque si moi, je n'allais pas bien.

- Ce sont eux qui vous l'ont dit ?

- Plus ou moins, oui, dans mon inconscience. Comment a réagi le général ?

- Pas très bien, au début. Il faut dire que votre bonne amie Janet a bien failli nous passer la camisole de force… elle jugeait notre récit délirant !

Un sourire éclaira le visage encore pâle de Sam.

- Il faut avouer que notre histoire est plutôt…

- … délirante ?

- Oui.

- Hammond a quand même fini par nous écouter. Et Daniel s'est dévoué pour le convaincre.

- Daniel ?

- Disons que… je m'étais un peu énervé. Très légèrement, vous me connaissez ! Je ne pensais pas que le général puisse être aussi… euh…

- … buté ?

- Ouais ! Vous savez qu'il a failli me mettre aux arrêts pour insubordination ? Moi ! Un modèle de discipline !

Le sourire de Sam s'élargit.

- Daniel lui a montré son mollet qui avait doublé de volume et lui a décrit la guêpe qui l'avait piqué.

- Le SGC va envoyer des équipes de secours ?

- Pourquoi faire ?

- Eh bien… les autres nous-mêmes… il faut les empêcher de voler le vaisseau de Bâal, non ?

- Il est déjà trop tard, major. Et selon Daniel, ce n'est pas souhaitable. Parce que si on les empêche de faire ça, le voyage dans le passé, les dinosaures, le météore et tout le reste n'aura pas lieu… et ça risque de nous retomber sur le nez !

- Sur le nez, mon colonel ?

- Oui… enfin… c'est ce qu'il m'a dit !

La jeune femme, en pleine réflexion, murmura :

- Il a sans doute raison. Nos doubles vont répéter les mêmes actions et reviendront sur la planète de Bâal comme nous, quelques minutes avant que…

- Stop, major ! Selon notre bon docteur, cette fois, vous avez sérieusement besoin de repos ! Le général nous accorde à tous les quatre une semaine de congés pour nous remettre de nos émotions !

- Bon. Justement, j'avais commencé une expérience très intéressante avant notre départ et…

- Négatif, Carter. J'ai dit : congés. L'accès à votre labo vous est formellement interdit sous peine de poursuites… euh… de poursuites graves !

- Ah oui ? rétorqua Sam avec une rare expression de malice. Et comment comptez-vous m'en empêcher ?

- Daniel, Teal'c et moi, nous avons longuement discutés. Et pour une fois, nous sommes tombés d'accord, au point de former une alliance.

- Une alliance ? Vraiment ? Et en quoi consiste-t-elle ?

- À vous enlever de force et à vous emporter dans un endroit sympa, sans éprouvettes, sans réacteur à naquadah, sans… euh… accélérateur de particules !

- Vous croyez peut-être que je me laisserais faire ?

- Vous auriez tort de résister… J'ai le regret de vous informer que nous sommes trois et bien plus costauds que vous… surtout Teal'c ! Alors…

- Et vous m'emmèneriez où ? Dans le Minnesota ?

- Pourquoi pas ? Vous y apprendriez les vertus réparatrices du repos !

- C'est gentil à vous… mais je crois que je vais plutôt rendre visite à Mark. Il y a bien longtemps que je n'ai pas vu les enfants.

- Bonne idée, major.

Jack se leva et se dirigea vers la porte. Au dernier instant, il se retourna :

- Soyez prudente sur la route, Carter. De nos jours, les voyages réservent bien des surprises…

FIN