Dans le Zéphyr One, au même moment, Ross était allongé sur sa couchette, mais incapable de dormir. L'apparition du Docteur Strange dans le bureau de Woolf l'avait impressionné. Il avait déjà entendu parler des Avengers à la CIA, mais jamais de Strange, et le fait qu'un humain normal soit parvenu à contrôler des capacités qu'il n'avait pas de naissance, sans aucune autre forme d'apprentissage que l'entraînement intensif, c'était incroyable.
Se tournant sur le flanc, un bras sous la tête, Ross soupira. Soudain, un rond doré apparut au milieu de la pièce, de la taille d'une assiette, et une main jeta quelque chose à travers. Le portail disparut aussitôt après et Ross se releva sur un bras en regardant l'objet au sol.
— Mais qu'est-ce que...
Pendant une seconde, il fut tenté de contacter un de ses nouveaux collègues, mais quelque chose au fond de lui le retint. Il se leva donc pour récupérer l'objet et, avec une pointe de peur, il se rassit sur sa couchette.
— Ça ressemble à une boîte tout ce qu'il y a de plus normal...
Il retourna l'objet entre ses mains, en effet, cela ressemblait à une boîte de stylo de luxe, fine et allongée, en cuir apparemment. Le jeune homme bascula ensuite le couvercle et fronça les sourcils. Un bracelet s'y trouvait, en métal, dans le genre des belles montres d'homme. Un carton était glissé dessous.
— Agent Ross, ce bracelet contient une puce de traçage qui s'active avec la chaleur du corps, lut-il à voix basse. J'aurais aimé que nous nous rencontrions, vous et moi, il semblerait que nous ayons des choses à nous dire. S.
Ross fronça les sourcils.
— S ? Strange ? Mais pourquoi voudrait-il...
Ross posa la boîte à côté de lui et se passa une main sur le visage. Il avait croisé le regard de cet homme, dans le bureau de Woolf, quelques heures plus tôt, et il avait éprouvé une étrange impression de déjà-vu, mais il savait qu'il ne l'avait jamais rencontré auparavant...
— Est-ce que je dois en parler à Coulson ? Ce ne serait pas trahir ma nouvelle équipe que d'accepter de rencontrer cet homme sans le leur dire ? Il a l'air d'être un allié du SHIELD, mais...
Secouant la tête, Ross referma la boîte contenant le bracelet, enfila un survêtement et se glissa sous la couverture de sa couchette. Ils avaient environ quinze heures de voyage pour rentrer, il avait bien l'intention d'en profiter et de se reposer un maximum.
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Le matin fut matérialisé par les lampes qui s'allumèrent par amplification dans les cabines. Ross émergea alors que sa montre se mettait à biper et il roula sur le dos en soupirant. On toqua alors contre sa porte.
— Debout là-dedans.
— Il est six heures...
— On est bientôt arrivés.
— Déjà ?
Ross quitta sa couchette et ouvrit à Daisy qui haussa un sourcil.
— On a un truc à vous montrer, avant, dit-elle avec un sourire.
— Et ça peut pas attendre huit heures ?
— Allez, vous verrez, ça vaut le coup.
Ross soupira puis Daisy s'éloigna et disparut au coin d'un couloir en trottinant.
— Un truc à me montrer... ronchonna l'ancien agent de la CIA en retournant dans sa cabine.
Son regard se posa sur la boîte qui avait été déposée dans sa cabine, la veille, et il serra les lèvres. Il s'ébroua ensuite, fit un brin de toilette et s'habilla avant de rejoindre ses nouveaux camarades à l'avant de l'avion.
— Ah, voilà la marmotte !
— Je vous en prie, il est à peine six heures... Daisy a dit que vous aviez un truc à me montrer ?
Coulson esquissa un sourire. Ils étaient tous là, en civil, avec du café à la main. Sur la table, croissants et toasts se partageaient un plateau.
— Servez-vous, invita Coulson.
— Merci... Je ne pensais pas trouver un tel petit-déjeuner dans un avion militaire.
— Et encore, ce n'est rien, sourit Daisy en déchirant un morceau de son croissant.
— May, on en est où ? demanda alors Coulson.
— On arrive en orbite.
Ross s'étrangla aussitôt avec le toast dans lequel il venait de croquer.
— En quoi ?! s'exclama-t-il.
Les objets sur la table se mirent alors à flotter, suivit aussitôt par tout le monde et Ross poussa un cri de surprise en s'accrochant à la table tandis que ses jambes s'envolaient.
— Mais bordel, qu'est-ce que... ?
— Détendez-vous, lâchez la table, dit Mack en lui attrapant le dos de son pull. Oups... Voilà, dans le bon sens, c'est mieux.
Il remit Ross la tête en haut et le groupe flotta ensuite jusqu'à la baie que May venait de déployer au plafond.
— Nom de...
— C'est beau, n'est-ce pas ? dit Coulson, les bras croisés.
— On est réellement en orbite ?
— Ouaip ! Regardez, le Station Spatiale Internationale est juste là, indiqua Fitz en tendant le bras vers un point lumineux.
— Ils nous voient ? s'inquiéta Ross.
— Non, le Zéphyr à un bouclier déflecteur, répondit May.
Bien sanglée dans son siège, elle ne bougeait pas d'un pouce.
— Allez, Agent May, ramenez-nous sur Terre, dit alors Coulson. Littéralement.
May esquissa un sourire puis entreprit la descente et tout le monde retrouva le sol avec un peu de brutalité. Ross tomba sur les genoux et Mack le remit sur ses pieds avant de l'asseoir sur une chaise et lui coller son pot de café entre les mains.
— Ça va aller, vieux ?
— C'était un bizutage ?
— Non, on a passé l'âge de faire ça, soupira Jemma. On avait juste envie de faire un petit détour avant de rentrer. La baie a été installée il n'y a pas longtemps et on s'est dit que ce serait génial de voir la Terre d'en haut à travers.
Ross hocha la tête et avala une gorgée de café. Il s'excusa ensuite et regagna sa cabine en chancelant un peu.
— Il est fragile, nota Daisy.
— Ça lui passera. Il n'a pas encore l'expérience nécessaire pour encaisser ce que nous vivons au quotidien, mais d'ici un ou deux mois, il s'y fera. Allez, retournez à vos affaires, on atterrit dans six heures.
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Dans sa cabine, Ross était secoué. Il venait de finir son pot de café et regardait ses mains qui tremblaient. En orbite... Ils venaient de l'envoyer en orbite autour de la Terre juste pour l'admirer d'en haut !
— Ils sont barjots ! Ces gens sont fous !
Il se frotta le visage vivement puis regarda le plafond et, du coin de l'œil, avisa le cadeau de Strange.
— Six heures, il a dit ? marmonna-t-il en l'attrapant. Qu'est-ce que j'ai à perdre, après tout ?
Quittant sa couchette, il suspendit à sa porte un panneau « ne pas déranger » puis la verrouilla de l'intérieur. Un rapide coup d'œil lui indiqua qu'il n'y avait pas de caméras, pas visibles du moins, mais il doutait que le SHIELD place ses membres d'équipage sous surveillance dans les quartiers privés.
— Alors, Docteur Strange, à nous deux, dit-il en ouvrant la boîte. Qu'avez-vous de si important à me dire, à moi...
Attrapant le bracelet, il le plaça à son poignet gauche et ferma l'attache. Le poids du métal froid sur sa peau lui provoqua une sensation étrange, mais l'anneau d'étincelles dorées qui apparut l'instant suivant lui serra les entrailles.
— Agent Ross ?
— C'est moi...
Le portail donnait dans une bibliothèque. Strange se tenait juste là. Il tendit alors la main.
— Venez, vous ne craignez rien.
— Je ne sais pas... Je ne vous connais pas, je...
— Je ne vous connais pas non plus, mais nos vies sont liées. Venez, n'ayez pas peur.
Ross déglutit, quitta sa chaise et s'approcha de l'anneau d'étincelles. Il avisa la main tendue de Strange, tendit la sienne et saisit les doigts du magicien qui le tira à lui.
— Combien de temps avez-vous ? demanda aussitôt Strange.
— Six heures... Mais comment savez-vous... ? Et comment avez-vous fait pour...
— Chaque chose en son temps, Agent Ross. Suivez-moi, j'ai quelque chose à vous montrer. Je vais être direct, vous aurez tout le temps de vous faire votre propre conclusion plus tard.
— C'est-à-dire ? Vous n'y allez pas par quatre chemins on dirait...
— Parfois, la meilleure manière d'obtenir une réponse, c'est en posant la question.
— Nietzche ?
— Non.
Strange quitta la bibliothèque et Ross le suivit avec un petit temps de retard. Il le rejoignit dans un grand hall dont les escaliers donnaient sur un hall encore plus vaste en contrebas, mais Strange tourna sur sa droite et entra dans une autre pièce qui se révéla être un salon.
— Laisse-nous, tu veux.
Ross remarqua alors la jeune fille blonde qui faisait du rangement. Elle inclina la tête et quitta la pièce en fermant les portes, non sans avoir jeté un regard à Ross en passant.
— C'est une domestique ? demanda celui-ci.
— Non, mon apprentie. Asseyez-vous, je vous en prie.
— Euh, merci...
Strange s'approcha d'un grand fauteuil près de la cheminée et quand il voulut s'y asseoir, sa cape se décrocha de ses épaules et s'éloigna d'elle-même pour se suspendre à une patère près de la cheminée. Elle frissonna puis demeura inerte.
— Est-ce que votre cape vient réellement de frissonner ?
— Oh, ça ? Elle aime bien la chaleur, oui... Mais asseyez-vous.
Ross obéit et se posa rapidement tout au bout du fauteuil. Il tendit les mains vers les flammes de la cheminée et les frotta.
— Six heures, donc. Cela devrait suffire, mais nous aurons d'autres occasions de nous revoir, je le sens.
Ross serra les lèvres.
— Bon, à présent que je suis là, allez-vous enfin me dire ce que vous me voulez ? Je suis à peine entré au SHIELD, vous voulez me débaucher ?
— Du tout. Je travaille seul, la plupart du temps. Et le SHIELD ne m'intéresse pas. Vous oui, par contre.
Ross sentit son visage se décomposer.
— Oh là... sourit-il nerveusement. Je ne joue pas à ce genre de jeu, je...
— Ah, tout de suite les conclusions scabreuses...
L'ancien Agent de la CIA serra les lèvres. Strange l'observa un instant et soudain, les transporta tous les deux dans une autre pièce du manoir.
— Nom de... ! s'exclama Ross.
— Voilà ce que je voulais vous montrer, répondit Strange en quittant le fauteuil.
Ross le suivit du regard puis se leva quand il disparut derrière une vitrine contenant des sabres en or. Il découvrit alors un miroir en pied, d'environ deux mètres de hauteur, dont la vitre était fendue de haut en bas.
— Un miroir brisé ? Ça porte malheur, vous savez ?
— D'ordinaire oui, mais pas celui-ci. C'est un artefact magique. Ne me demandez pas d'où il vient, il était déjà dans le manoir, cependant, hier, il m'a montré quelque chose qui m'a troublé, d'où votre présence ici aujourd'hui.
Ross plissa les yeux.
— Mais encore ?
— Regardez.
Strange fit face au miroir, dessina quelque chose dans les airs, puis la vitre se troubla.
— Montre-moi les vies d'Everett Ross ! dit-il.
— Les vies ? Mais...
Strange le fit taire d'un geste de la main et Ross regarda alors le miroir. Il se découvrit à son tour dans plusieurs « rôles » différents et quand la dernière image se figea, il rentra le menton.
— Mais c'est moi ! s'exclama-t-il. Et lui, c'est...
— C'est moi, gronda Strange en croisant les bras. Apparemment, selon cette réminiscence du passé, dans notre précédente vie à tous deux, nous étions amis, de très bons amis si j'en crois ce que je vois.
Ross regarda les deux hommes dans le miroir s'enlacer en rigolant. Le sapin de Noël indiquait la période et probablement la raison de leur bonne humeur à tous deux.
— Voilà le plus intéressant, dit alors Strange.
Son lui du miroir attrapa un violon sur le manteau de la cheminée et se mit à jouer. Ross bondit aussitôt, pâle, et Strange posa une main sur son épaule.
— Vous l'entendez, vous aussi, n'est-ce pas ?
— Je... Comment est-ce possible ?!
Ross recula d'un pas et se heurta à une vitrine.
— Du calme, Agent Ross, tenta Strange. Ce n'est pas un piège, ce miroir montre simplement les vies passées des personnes que nous lui proposons. Vos vies ont été multiples, tous comme les miennes, mais il semblerait que la dernière en date nous ait réunis.
Agitant la main, Strange fit apparaître un fauteuil sous Ross qui s'écroula dedans, le regard rivé sur le miroir qui diffusait toujours la réminiscence du passé.
— Vous voulez boire quelque chose ? demanda alors le magicien.
— Je... Non, je... C'est impossible ! Il n'y a pas de vie après la vie !
Se relevant, Ross contourna le fauteuil pour s'éloigner. Il était terrorisé. Strange hésita.
— Je suis désolé, dit-il.
Il fit des ronds avec sa main droite et un anneau d'étincelles apparut derrière Ross qui jeta un coup d'œil par-dessus son épaule avant de se jeter dedans sans réfléchir. Le portail se referma et Strange serra les mâchoires en agrippant le dossier d'une chaise proche. Percevant la mélodie au violon, il tourna la tête et observa le miroir. Ross et lui, du moins leurs alter-egos d'une vie antérieure, fêtaient Noël ensemble, juste tous les deux, et son lui de cette vie jouait de son violon tandis que le Ross de cette vie appréciait en préparant le repas du réveillon...
— À quel moment deux hommes partagent le repas de Noël seuls ? demanda Strange.
— Lorsqu'ils sont frères, ou amants.
Strange pivota et Mordo inclina la tête.
— Amants ?
Le magicien grimaça et Mordo s'approcha du miroir pour observer la réminiscence.
— La relation qu'il y a entre ces deux-là semble aller au-delà de la simple amitié. Cet homme te regarde comme s'il t'admirait.
— Ce n'est pas moi... rappela Strange.
— D'une certaine manière si, même si tu ne t'en souviens pas.
Mordo posa sa main sur l'épaule de son ami.
— Il reviendra, assura-t-il. Il a eu peur, c'est tout, mais il est curieux, tous les humains le sont, donc il reviendra.
Un silence s'installa et Mordo serra les doigts. Strange tourna les yeux vers lui.
— Je ne t'avais encore jamais vu aussi perturbé... s'inquiéta-t-il en faisant asseoir son ami. Qu'est-ce qui se passe ? C'est ce garçon qui te met dans cet état ?
— Je n'en sais rien, Mordo... Depuis quelques temps, je me sens las, j'ai envie de changer certaines choses dans ma vie, mais je n'en ai pas le droit. Je suis le magicien le plus puissant de ce monde, les Avengers comptent sur moi pour protéger cette planète et remonter le temps quand les choses virent au drame, mais je suis las de tout cela...
— Et tu penses que Ross pourrait changer quelque chose à ta vie ? Tu... t'es entiché de lui ?
Strange haussa les épaules.
— Depuis que je l'ai vu dans cette rue, en Chine, je n'arrive pas à m'ôter son visage de l'esprit... L'Ancien pensait à juste titre que nos vies étaient liées et que mes dons m'avaient permis de me reconnecter à une précédente vie que j'étais censé avoir oubliée.
— S'il était là, j'imagine qu'il a lui aussi eut ce sentiment, non ?
— Apparemment, mais bien moins fort que pour moi, il semblerait.
Strange laissa alors échapper un son dédaigneux.
— Je dois te paraître misérable, Mordo...
— Allons, nous avons tous nos moments de faiblesse, dans la vie ! Même toi, tu as le droit d'avoir un petit coup de blase, ça arrive à tous, même à l'Ancien !
Strange esquissa un sourire puis se redressa.
— Et sinon, qu'est-ce qui t'amène ?
Mordo sourit.
