Il était plus de minuit quand la soirée prit fin. Après un dîner idéal où chacun raconta un peu son parcours puis des anecdotes, notamment sur Strange en personne que Mordo n'épargna pas, le petit groupe s'était installé dans un petit salon pour discuter moins formellement et partager un peu d'alcool.

Lorsqu'une pendule sonna quelque part dans la maison, Cléa regarda sa montre et s'excusa en souhaitant bonne nuit à tout le monde. Comme un coup d'envoi, tout le monde se leva et Strange raccompagna Mordo dans le hall d'entrée.

— Passe voir l'Ancien un de ces quatre, dit-il en formant son portail.

— Pourquoi ?

— Je ne sais pas, mais elle n'arrête pas de bassiner avec toi, depuis quelque temps, alors si tu pouvais passer au temple, ça me ferait des vacances.

Strange sourit et opina. Ils se serrèrent la main puis Mordo disparut dans son portail qui se referma dans son dos.

— Coulson a émis ce soir que ce serait idéal si nous pouvions aller d'un point à un autre de cette manière, dit alors Ross en secouant la tête, amusé, les mains dans les poches de son blouson. Nous passons notre temps à courir en ce moment, HYDRA est très actif.

— J'ai entendu cela, en effet, répondit Strange en se détournant.

Il entreprit de gravir les marches de marbre et Ross l'observa un instant.

— Venez, je vous en prie, dit le magicien. Nous avons des choses à nous dire.

Ross grimaça.

— Je ne sais pas... hésita-t-il. Je vous ai « sonné » parce que je devais mettre les choses au point avec vous, mais...

Strange serra les lèvres et souffla par le nez en redescendant.

— Retournons au salon, vous voulez ?

— Strange...

— Everett...

Ross ferma les yeux et soupira avant de suivre son hôte. Ils reprirent place dans le petit salon et Strange s'assit près de lui, dans deux fauteuils séparés par un guéridon qui supportait une belle lampe ouvragée.

— Je ne suis pas né de la dernière pluie, Ross, dit-il. Mes dons sont dans le rouge avec vous, tout s'affole et je ne sais pas pourquoi. Du moins si, je le sais, mais je ne l'accepte pas. Que ferais-je d'une moitié humaine qui peut se faire tuer en traversant la rue ?

Ross grimaça. Au moins, c'était direct.

— Cash...

— Désolé. Mais admettez que j'ai raison. Je suis le Maître du Sanctum de New-York, je suis le magicien le plus puissant du monde, je n'ai pas le droit de m'inquiéter pour une créature aussi fragile qu'un humain.

Ross se passa une main sur le visage et Strange agita l'index. Un verre de Whisky apparut dans l'autre main de son hôte qui esquissa un sourire.

— En savez-vous plus sur la... notre relation de cette vie passée ?

Strange secoua la tête.

— Dans cette vie, Sherlock Holmes n'a jamais existé puisque je suis Stephen Strange, de même que John Watson n'a jamais existé puis que vous êtes Everett Ross.

— Je vois... Y a-t-il un moyen de « parcourir » cette réminiscence, dans le miroir, pour en savoir un peu sur ces deux-là ?

— Pas que je sache, mais je peux toujours essayer... Sauf si vous ne voulez pas en savoir plus et voulez rester à distance de moi. À ce moment-là, vous me rendez le bracelet et nous ne nous reverrons plus. Je pourrais m'effacer de votre mémoire, également.

— Cela m'effacera-t-il de la vôtre ?

— Non.

Ross se mordit la joue et inspira. Il joua avec le bracelet d'argent un moment puis haussa les épaules.

— Je ne sais pas, Strange... Tout ça me fiche la trouille. De plus, mon génial cerveau me joue des tours et tire des conclusions hâtives que je n'apprécie pas du tout.

— Croyez-moi, c'est encore pire chez moi... grogna Strange en quittant son fauteuil.

Ross le suivit du regard et nota que sa cape rouge n'était pas dans les environs. L'homme ne portait donc que son habit de moine tibétain en grosse toile de coton bleu, avec ses multiples ceintures en cuir et cet étrange médaillon en forme d'œil autour de son cou.

— C'est quoi le médaillon ?

Planté devant la cheminée, Strange baissa les yeux sur sa poitrine puis pivota.

— C'est l'Œil d'Agamotto, répondit-il. C'est une puissante relique créée par Agamotto, le premier Sorcier Suprême, pour contenir le pouvoir de la Pierre du Temps. Il est très ancien, il a plusieurs milliers d'années et il a été confié aux différentes lignées de Sorciers Suprêmes qui ont suivi Agamotto, comme héritage. L'Œil a la capacité de manipuler le flux temporel...

— Donc c'est avec ça que vous remontez dans le temps pour annuler les erreurs commises par les Inhumains ?

— En effet... J'ai dû me battre pour l'obtenir et contrôler ses pouvoirs. Il reviendra à Cléa lorsqu'elle aura terminé son apprentissage, ou bien il retournera au Temple de Kamar-Taj jusqu'à un nouveau Sorcier Suprême ne naisse.

— Je vois...

Un silence s'installa et Ross jeta un œil sur sa montre avant de se lever.

— Je vais rentrer, dit-il. Il se fait tard et je pressens la journée de folie encore demain.

— Bien entendu. N'hésitez pas à m'appeler si vous avez besoin d'aide face à des Inhumains. Ces pauvres créatures ne méritent pas ce qui leur arrive et même si je le voulais, je ne pourrais pas empêcher le Terrigène de les faire muter, mais s'il faut en neutraliser certains, n'hésitez pas.

— Je retiens l'offre. Comment... ?

— Le bracelet.

— Oh. Oui, comme ce soir ?

— C'est cela. Il s'active lorsque porté, je peux vous localiser comme un GPS, au mètre près. Vous n'avez qu'à poser votre main dessus pour me... sonner.

Ross esquissa un sourire et Strange l'imita. Il tendit ensuite le bras gauche et dessina des cercles rapides avec le bras droit. Un portail se forma au milieu du salon et Ross s'avança vers lui.

— Encore désolé d'avoir été aussi... étroit d'esprit, Strange, dit-il.

— Le contraire m'aurait tout autant étonné, vous savez ? Après tout, vous l'avez dit vous-même, tout ceci est nouveau pour vous. Mais vous verrez, dans quelque temps, les Inhumains deviendront banals et vous aurez peut-être envie de changer, à ce moment-là.

— Est-ce une invitation ?

— Cela se pourrait. Bonne nuit, Agent Ross.

— Bonne nuit, Docteur Strange.

Ross franchit alors le portail qui se referma aussitôt et Strange soupira profondément. Cléa apparut à l'entrée de salon, presque timide, enveloppée dans une robe de chambre.

— Tout va bien, Maître ?

— Oui, ma fille... Ne t'en fais pas. Tu n'es pas encore couchée ?

— J'étais inquiète. Vous n'avez pas vraiment de compétences en relationnel et vous faites souvent des gaffes, alors j'ai voulu... surveiller un peu.

Strange esquissa un sourire et passa un bras autour des épaules de la jeune fille.

— Allons nous coucher, dit-il. Demain est un autre jour.

.

Dans sa chambre, Ross eut beaucoup de mal à aller se coucher, lui, et demeura assis dans le canapé pendant encore une bonne heure sans rien faire. Cette soirée chez le Docteur Strange l'avait perturbé. Alors qu'il avait imaginé un homme froid et calculateur qui ne s'occupe de personne d'autre que de sa personne, il avait rapidement réalisé qu'il avait tout faux. Strange était avant tout un médecin, un neurochirurgien qui avait à cœur de sauver des vies de la meilleure manière qu'il soit, et ce trait ne s'était pas estompé après son accident. Aujourd'hui, il avait toujours à cœur de sauver le plus de monde possible, mais cette fois-ci, des forces des ténèbres.

Sentant enfin la fatigue venir, Ross se coucha et, au petit matin, interpella Coulson dans le couloir alors qu'il se dirigeait vers la salle à manger.

— Bonjour, Everett. Bien dormi ?

— On dira que oui, Directeur. J'aurais voulu vous parler de quelque chose, avez-vous quelques minutes à m'accorder ?

— Je vous écoute ? Vous avez changé d'avis, vous ne voulez plus être muté ? sourit Coulson.

Il poussa la porte de la salle à manger et laissa passer Ross en premier.

— Je garde le dossier sous le coude, au cas où, répondit celui-ci. En fait, hier soir, j'ai... Comment dire... J'ai passé la soirée chez le Docteur Strange et...

— Voyez-vous ça ? Vous nous faites des infidélités ?

Ross s'étouffa et Coulson rigola.

— Je plaisante. Café ?

— Je veux bien, merci. Je disais donc, oui il m'a invité à dîner, avec son ancien Maître et son apprentie, il voulait en savoir plus moi, en tant que Champion du Wakanda surtout...

C'était un énorme mensonge, mais Ross n'avait aucune envie de dire à son nouveau patron qu'il se passait quelque chose entre Strange et lui. Sûrement pas.

— Vous avez le droit de quitter la base pour voir des amis, ne vous en faites pas, dit alors Coulson en déposant deux pots de café sur une table. Et donc, que vouliez-vous me dire ?

— Eh bien, au cours du dîner, nous avons discuté sur le fait que le Docteur Strange semblait assez bien connaître le SHIELD Chinois et intervenir assez régulièrement sans toutefois que nous le sachions.

— C'est ce qu'il m'a semblé comprendre en effet. Où voulez-vous en venir ?

— Je me suis demandé si vous ne devriez pas officialiser une sorte de « partenariat » avec lui ? Après tout, il est... eh bien, le Maître du Sanctum de New-York, il est le magicien le plus puissant du monde, Sorcier Suprême comme il dit, donc ça ne peut être que tout bénef pour nous, non ?

— Une alliance avec un magicien ? Un Avengers, avec ça ? Ils font ce qu'ils veulent, Ross, ils ne travaillent pour personne sinon eux-mêmes.

— Je sais, mais avouez qu'en Chine, il nous a sauvés la mise. S'il n'était pas intervenu, nous aurions été vaporisés par une bombe atomique.

Coulson pinça les lèvres.

— Certes. Que suggérez-vous ?

— Il... Il m'a donné ce bracelet avec traceur biologique configuré sur mon ADN, hier soir, répondit Ross en sortant le bracelet en argent de sa poche. Il m'a dit que si nous avions besoin d'aide pour maîtriser un Inhumain, que je n'avais qu'à le « sonner ».

Coulson prit le bracelet, l'observa, et haussa les épaules.

— Ma foi, je ne sais pas, c'est intéressant, je ne vous le cache pas... Comme pour le DOE, on aurait notre propre Superman ? Pourquoi pas. Mais il faudrait que je rencontre officiellement le Docteur Strange pour cela. Pouvez-vous... ?

Coulson tendit le bracelet à Ross qui hésita avant de le récupérer.

— Je peux essayer, répondit-il.

Il plaça le bracelet à son poignet et l'observa un moment.

— Tout va bien ? demanda Coulson.

— Oui, ce n'est rien. Peut-être que nous devrions le contacter plus tard. Après tout, il n'est que huit heures du matin.

Coulson jeta un regard à la pendule et opina.

— Rendez-vous à onze heures dans mon bureau, dans ce cas.

Ross opina et Coulson quitta la salle à manger. Quand d'autres Agents apparurent, Ross en fit de même et, son pot de café à la main, retourna chez lui.