La matinée s'enchaîna ensuite et bien que calme, pour une fois, elle fut quand même longue. Vers dix heures, Ross prit une pause dans son entraînement physique contre Daisy et se rendit au mess pour boire quelque chose. Il y trouva May, occupée sur sa tablette.
— Désolé, je repasserai...
— Non, vous ne dérangez pas, Agent Ross.
— Je viens juste chercher de l'eau.
— Je vous en prie.
Un silence s'installa et May pivota soudain.
— Coulson m'a dit que vous lui aviez proposé une sorte d'alliance avec le Docteur Strange ?
— Oui, en effet. Je dois le contacter pour onze heures afin qu'ils en discutent. Vous avez un avis, Agent May ?
— En effet, et je dirais ni positif, ni négatif, car je ne connais pas cet homme. Nous avons beau avoir affaire à beaucoup de choses étranges, jusqu'ici, la véritable magie était encore une chose fantasque. Les Inhumains naissent avec un gène dormant activé par une substance venue d'un autre monde ; un sorcier est un humain dont les gènes sont transmis de génération en génération.
— Strange n'était pas un magicien de naissance, répondit Ross en haussant les épaules. Il a appris.
— J'en doute. On ne peut pas devenir ce qu'il est sans avoir des prédispositions.
Ross pencha la tête en rebouchant sa bouteille.
— Avez-vous appris à faire face à des dizaines d'hommes surentraînés lorsque vous avez tenté de sauver cette enfant, à Bagdad, Agent May ?
La femme serra les mâchoires et se détourna. Ross quitta la pièce.
— C'était une attaque très basse, Everett.
— Oh, je vous en prie, elle l'a mérité.
Daisy soupira.
— May n'a pas choisi de devenir la Cavalerie, dit-elle en croisant les bras. De même que j'ai un peu de mal à comprendre pourquoi vous semblez vouloir trouver des excuses à Strange pour ce qu'il est.
— Je ne lui cherche pas des excuses, j'essaie juste de faire comprendre à une personne dépourvue de compassion qu'il existe d'autres formes d'apprentissage que via la naissance.
— Ouch...
Ross salua Daisy et tourna les talons. La jeune femme entra ensuite dans la salle à manger et May l'observa.
— Ce garçon ira loin, dit-elle. Ancien Agent de la CIA tout ce qu'il y a de plus banal, il devient le Champion du Wakanda, et il est maintenant Agent du SHIELD.
— Et un ami du Docteur Strange, si j'ai bien compris, ce n'est pas rien, ajouta Daisy. Ce mec est l'équivalent de ma mère, May, il peut se faire obéir de n'importe qui, même du Président des États-Unis, et personne ne bronche.
— C'est le Sorcier Suprême, que veux-tu...
— Quel titre pompeux...
— Plus pompeux que Quake ?
Daisy montra les dents et May sourit.
— Quoi qu'il en soit, si le SHIELD s'allie à un homme comme le Docteur Strange, alors cela ne pourrait être que bénéfique. Jusqu'à maintenant, nous n'avons jamais pu approcher les Avengers, ils préfèrent travailler en solo et nous on doit ramasser les morceaux derrière, mais si on « fusionne » légèrement nos deux camps, alors on pourrait peut-être combattre HYDRA avec encore plus d'efficacité.
— Tu crois ?
— À voir, mais cela pourrait être une bonne chose.
Daisy pinça la bouche et s'assit ensuite en face de May. Elle tira un jeu d'échecs et la femme de l'autre côté de la table posa sa tablette pour la rejoindre.
.
— Une alliance avec le SHIELD ?
— En quelque sorte. Comme vous m'avez suggéré hier soir, nous pourrions officiellement vous appeler en cas de gros problème qui requiert des moyens supérieurs à ce que nous avons ici. Cela vous éviterait de devoir surveiller le monde en permanence.
Strange esquissa un sourire et Ross se racla la gorge.
— Avouez qu'une collaboration officielle ferait passer mon bracelet pour un cadeau beaucoup moins... personnel, dit-il, amusé.
— Arrêtez avec vos sous-entendus...
Le magicien secoua la tête. Il était assis à son bureau, dans son manoir, et Ross était assis sur son lit, dans sa chambre, au SHIELD. Un portail les séparait tout en les reliant d'un même temps.
— Onze heures, donc ? dit Strange.
— Onze heures dans le bureau de Coulson, mais j'y serais donc...
Strange opina. Le portail se ferma ensuite et Ross soupira en s'écroulant sur son lit. Et dire qu'une nuit seulement s'était écoulée depuis qu'il avait accepté de passer quelques heures en compagnie du Docteur, mais il avait l'impression de le connaître depuis des années.
— C'est cette précédente vie qui fait ça, dit-il en se rasseyant. Plus je me rapproche de Strange, plus ce qui liait Watson et Sherlock devient intense dans cette vie... Je ne sais pas si je pourrais le supporter longtemps, je n'ai pas... De toute façon, je ne sais même pas ce qu'ils étaient l'un pour l'autre, ces deux-là.
Regardant sa montre, le jeune homme décida d'aller prendre une douche. L'entraînement contre Daisy était rude et impitoyable. Si elle ne se servait pas des capacités, elle avait pour autant une puissance phénoménale pour un si petit bout de femme...
À onze heures moins dix, Ross rejoignit le bureau de Coulson et celui-ci l'invita à lire quelques lignes d'une sorte de contrat qu'il avait commencé à rédiger.
— Je ne pense pas que le Docteur Strange acceptera de signer un quelconque contrat.
— Ah non ? Mais dans une alliance, les deux partis se soutiennent.
— Je suis entièrement d'accord, mais... Et même si cela paraît plutôt étrange à dire comme ça, ce mec est l'homme le plus puissant du monde et j'imagine qu'il est capable de faire des choses que même un Inhumain ne peut.
— Je ne l'ai jamais vu à l'action, mais j'ai entendu parler de lui et j'imagine que nous n'avons aucune idée de ses capacités réelles en effet.
Coulson jeta ensuite un coup d'œil à la pendule, en même temps que Ross à qui il fit un signe de tête.
— Allons-y. Juste une chose, Directeur...
— Laquelle ?
— Il est assez condescendant, c'est perturbant, ne vous laissez pas prendre.
— Je suis un Agent du SHIELD, je sais faire face à n'importe quel magicien, Ross.
— Pas le Docteur Strange, sourit Ross.
— Nous verrons. Allez-y, convoquez-le.
— Ce n'est pas un démon, Monsieur...
Ross grimaça et Coulson roula des yeux. L'ancien Agent de la CIA recula ensuite de quelques pas et posa sa main sur le bracelet qu'il avait au poignet gauche.
— Et maintenant ?
— Maintenant, on attend, il n'est pas à notre service, n'oubliez pas.
— Certes.
Coulson se mit à tapoter du bout des doigts au bord de son bureau. Ross regarda la pendule, elle affichait onze heures et une minute. Lorsque la grande aiguille passa sur la minute suivante, Ross éprouva soudain quelque chose d'étrange et regarda autour de lui. Coulson se redressa.
— Il arrive ?
— Je ne sais pas, je sens quelque chose...
Une pelote d'étincelles apparut soudain et Coulson coula un regard lourd de sens à son Agent qui haussa les épaules. Le portail s'ouvrit ensuite et Coulson se leva en découvrant le Docteur Strange de l'autre côté de la fenêtre immatérielle.
— Je vous en prie, entrez, dit-il.
Strange s'exécuta et le portail se referma derrière lui. Il regarda Ross une seconde puis se tourna vers le directeur du SHIELD qui tendit la main.
— Bienvenue au SHIELD, Docteur Strange.
Strange lui serra la main puis s'assit sur un siège que lui présenta le Directeur. Ross prit place à côté et un silence s'installa. Coulson le brisa rapidement.
— L'Agent Ross ici présent m'a fait part d'une idée qui s'est avérée intéressante. Je crois qu'il vous en a déjà parlé ?
— Il y a une heure environ, en effet, quand il m'a convié à ce rendez-vous.
— Bien, qu'en pensez-vous ? Ce serait une alliance officielle, vous serez un employé du SHIELD et recevrez un salaire tout en étant externe et...
— Et je ne désire rien de cela, Directeur Coulson. Une alliance classique m'irait très bien. Je ne veux en aucun cas m'immiscer dans les affaires du SHIELD, mais il apparaît que les agissement d'HYDRA affectent tout le monde, y compris les magiciens. J'ai de nombreux amis qui se plaignent des Inhumains dans leurs villes et villages, ainsi que HYDRA, mais je ne suis pas suffisamment...
— Puissant ? demanda Ross, un peu acerbe.
Strange lui jeta un coup d'œil et serra les lèvres.
— Non. Si je le voulais, je pourrais détruire HYDRA d'un geste de la main, mais si je faisais cela, je pourrais perdre mes capacités et je ne survivrai pas à une seconde chute.
— Une simple alliance officielle où le SHIELD fait appel à vous par l'intermédiaire de l'Agent Ross lorsque la situation nous échappe, me paraît une bonne alternative, répondit Coulson. Même si je ne connais rien de votre vie passée, étant moi-même à une place d'où je n'ai aucune envie de dégringoler, je comprends votre sentiment.
Strange esquissa un sourire. Coulson se leva alors et les deux autres l'imitèrent.
— Nous sommes donc d'accord ? demanda-t-il.
— Le bracelet que porte l'Agent Ross est doté d'un capteur biométrique réglé sur son ADN, lui seul pourra me contacter afin qu'il n'y ait aucun abus.
— Je comprends, mais il se peut que mes chefs préfèrent que ce soit moi qui aie ce « pouvoir », si j'ose dire, répondit Coulson.
Strange se redressa.
— Sans vous manquer de respect, Directeur, je ne vous fais pas confiance, lâcha-t-il.
— Strange... soupira Ross.
— Ce n'est rien, Ross, répondit le Directeur du SHIELD. Nous verrons cela avec le Président des États-Unis.
— Je ne dépends pas de lui, sourit Strange.
— Nous verrons.
Comprenant que Coulson commençait à s'agacer, Ross trouva judicieux d'ajourner le rendez-vous et invita Strange à sortir du bureau. Lorsqu'il referma la porte dans son dos, il soupira.
— Ça s'est mieux passé que je ne le pensais, dit-il.
— Allons, sourit Strange. Je n'ai jamais mangé personne.
— J'espère bien que non ! Ceci dit, je l'avais prévenu que vous étiez... condescendant.
Strange haussa un sourcil puis rigola.
— M'offrirez-vous un petit tour du propriétaire ? demanda-t-il ensuite, les mains dans le dos.
— J'ignore si je le peux.
— Allons, je suis le Maître des Arts Mystiques, je connaissais l'emplacement de cette base avant même que vous ne m'y conduisiez.
— Rien ne vous échappe, n'est-ce pas ?
— Peu de choses en effet...
Le regard qu'il lança au jeune homme en face de lui était lourd de sens et Ross n'eut aucun mal à comprendre de quoi parlait le magicien.
— Bon, suivez-moi, au lieu de dire des âneries, dit-il, le rose aux joues.
Un sourire en coin un peu sardonique, Strange inclina la tête et emboîta le pas à son compagnon qui entreprit de lui faire visiter l'endroit. Au détour du premier couloir, ils tombèrent sur May et Daisy qui discutaient autour d'une tablette.
— Agent May, Agent Johnson, je vous présente le Docteur Strange, dit Ross en s'arrêtant à leur hauteur.
Daisy leva les yeux de la tablette et haussa un sourcil avec un petit sourire.
— Intéressant, dit-elle.
— Daisy, souffla May. Enchanté de vous rencontrer, Monsieur, dit-elle ensuite en tendant la main.
— Docteur suffira. J'ai beaucoup entendu parler de la Cavalerie, ces dernières années.
May inclina le menton et Daisy tendit ensuite la main, mais Strange marqua un temps d'arrêt.
— Qu'y a-t-il ? demanda la jeune femme.
— Inhumaine, répondit simplement Ross.
— Vous êtes raciste ? siffla Quake.
— Du tout, vos pouvoirs n'étant en rien comparables aux miens, nous ne sommes donc pas de la même engeance. Permettez-moi donc de vous saluer de loin, mademoiselle.
Il s'inclina puis proposa à Ross qu'ils continuent avant de s'éloigner. Figée, Daisy souffla bruyamment en gonflant ses joues.
— Bah merde, tiens ! Je m'attendais pas à ça...
— Moi non plus, avoua Ross.
Il croisa le regard de May puis rejoignit Strange qui l'attendait un peu loin. Daisy pivota vers May.
— C'était quoi ce regard qu'il t'a lancé ?
— Rien.
— Oh non, ce n'était pas rien. Tu sais quelque chose.
— Non.
Daisy secoua la tête et May soupira en lui faisant signe de la suivre. Un peu plus loin, Ross se porta à la hauteur de Strange.
— C'était quoi ça ? Pourquoi l'avez-vous snobée ?
— Je vais vous expliquer, venez.
Les deux hommes s'éloignèrent et Strange posa soudain une main sur un mur et passa au travers en entraînant Ross après lui. Ils se retrouvèrent dans le garage du Zéphyr One et le magicien observa l'endroit avec un air surpris.
— Intéressant...
— Oui, ça fait toujours son effet. Mais répondez à ma question, que s'est-il passé avec Daisy ?
— J'ai ressenti son intention quand elle m'a tendu la main.
— Quelle intention ?
— Elle avait en tête de me... secouer un peu.
Ross tendit le menton.
— Daisy ne ferait jamais cela, enfin !
— Et pourtant, je l'ai senti en elle quand elle m'a tendu la main. Les vibrations de ses os se sont accentuées et si je l'avais touchée, elle m'aurait brisé la main.
Strange serra les mâchoires et referma son poing droit.
— Je lui parlerai, dit alors Ross. Ce n'était probablement pas intentionnel, elle est juste méfiante. Peut-être...
— Ne lui cherchez pas d'excuse, Everett, c'est une Inhumaine, une créature génétiquement modifiée, ses pouvoirs n'ont pas été obtenus d'une manière légitime.
Ross voulut répondre, mais soudain, Strange le repoussa derrière lui et sa cape se déploya. Un choc sourd résonna contre le tissu magique et Strange se redressa ensuite en tendant le bras. Il saisit Daisy à la gorge à distance et la souleva du sol.
— D'où m'attaquez-vous, jeune fille ?! tonna-t-il.
— Strange, non ! s'exclama Ross en le suivant.
— Daisy ! s'écria Jemma en jaillissant dans la salle.
— Mademoiselle, laissez-moi régler cela avec l'Inhumaine, dit Strange en s'approchant de Daisy.
La jeune femme tendit une main, mais sa vibration échoua contre la cape.
— Relâchez-moi, grinça-t-elle.
— Donnez-moi une bonne raison de ne pas vous briser le cou.
— Strange... tenta à nouveau Ross. Je vous en prie, relâchez-la, ce n'était sûrement pas intentionnel, je...
— Vous l'avez-vu comme moi, elle m'a attaqué ! siffla Strange.
Il y eut alors un bruit de chien qu'on arme et Strange tourna la tête.
— Relâchez l'Agent Johnson, Docteur Strange, dit May en approchant. Je ne pense pas que vous puissiez échapper à une balle de pistolet.
— Allons, Agent May, vous me sous-estimez...
Strange se redressa ensuite, regarda Daisy toujours suspendue à un mètre du sol, puis ouvrit la main et la jeune femme s'écrasa sur le dos avec un bruit sourd. Jemma se jeta sur elle pour l'aider à se relever.
— Vous devriez partir, suggéra alors May. Je savais bien que c'était une mauvaise idée de vous faire venir ici !
— Sachez dans ce cas que je n'interviendrai plus lorsque HYDRA s'agitera dans le monde, répondit Strange en relevant le menton. Notre accord est caduc, Directeur.
Coulson venait d'arriver dans le hangar.
— Mais qu'est-ce que... ?
Se retournant dans une envolée de cape rouge, Strange s'éloigna, un bras tendu, et un portail s'ouvrit.
— Suivez-le et raisonnez-le ! s'exclama Coulson à Ross. Daisy, dans mon bureau, immédiatement !
— Mais, Monsieur... ?
Ce fut tout ce que Ross entendit avant de franchir le portail de Strange qui se referma dans son dos.
