— Stephen, attendez !
— Vous n'avez rien à faire ici ! Votre amie a trahi notre alliance ! répondit Strange en le pointant du doigt.
— Vous l'avez insultée !
— Et quoi ? Ce n'est qu'une enfant, elle s'en remettra ! cracha Strange en se détournant.
Ross se figea pour éviter la cape rouge qui s'envola de son propriétaire, puis il suivit le magicien à travers le manoir et gravit l'escalier à sa suite.
— Stephen, je vous en prie...
Strange posa le pied sur le palier et soupira en se retournant. Ross monta à sa hauteur et grimaça.
— Au nom du SHIELD, je vous demande d'accepter nos excuses, dit-il. Daisy est impulsive, elle a tendance à taper avant de discuter et...
— Mais elle m'a attaqué ! Et si la cape ne nous avait pas protégé, vous seriez peut-être mort !
Strange tourna les talons et Ross inspira. Il ferma les yeux un instant, serra les mâchoires, puis suivit l'ancien médecin et entra dans son bureau. Il le trouva debout face à une immense baie vitrée ronde et hésita à avancer plus.
— Stephen...
— Allez-vous-en, Everett, répondit simplement le magicien. C'était une mauvaise idée. Je vais cessez de me mêler des affaires de l'humanité à partir de maintenant. Faites savoir au Directeur Coulson que notre alliance est caduque et que tant que je n'aurais pas les excuses publiques de l'Agent Johnson, je ne travaillerai pas pour vous.
Ross dodelina de la tête.
— Je suis tellement désolé...
— Vous n'avez pas à l'être.
Strange pivota et alla s'asseoir dans un fauteuil. Une jambe passée sur l'autre, le poing planté sous le menton, il observa son ami qui s'approcha, un peu mal à l'aise.
— Moi qui pensais bien faire en alliant le SHIELD et le magicien le plus puissant du monde, dit-il.
Strange pencha la tête.
— Inconsciemment, ne désireriez-vous pas cette alliance pour vous-même, Everett ? demanda-t-il.
Ross le regarda puis serra les lèvres.
— Peut-être, avoua-t-il alors en haussant les sourcils, le regard rivé sur le tapis à ses pieds. Plus nous passons de temps ensemble et plus j'ai l'impression de vous connaître depuis des années... Je ne vous cache pas que cela me terrifie, je ne crois pas aux vies précédentes, mais je n'ai pas le choix, il se passe des choses dans ce monde que je ne pensais jamais possibles, comme les personnes normales développant des pouvoirs destructeurs, ou même la magie !
Ross s'écroula dans un fauteuil en face de Strange qui se pencha en avant, les coudes sur les genoux.
— Montrez-moi, dit-il.
— Pardon ?
— Montrez-moi votre vie, Everett.
— Comment... ?
Strange tendit la main, paume vers le haut, et Ross la considéra un moment avant de se redresser à son tour et de plaquer sa main sur celle du Docteur. Aussitôt, ils furent emportés dans une dimension parallèle et quand leur environnement cessa de tourner, Ross fit un pas en avant de stabiliser.
— Diablerie... Mais où sommes-nous ?
— Je n'en ai aucune idée, ce sont vos souvenirs, répondit Strange. Ah, voilà quelqu'un...
Les deux hommes se trouvaient dans le salon d'un petit appartement sans réel intérêt à la décoration vieillotte.
— Seigneur...
— Qu'y a-t-il ? s'étonna Strange.
— C'est ma mère...
Ross souffla et Strange posa une main sur son épaule.
— Elle est morte quand j'ai eu dix ans... Je croyais que je ne me souvenais pas de son visage...
L'ancien Agent de la CIA renifla en passant le dos de sa main sous son nez. Les doigts de Strange lui pressèrent l'épaule et il opina. Un jeune garçon blond jaillit alors d'une porte en rigolant et passa entre eux avec un avion en plastique à la main.
— Oh non... gémit Ross en pivotant. Je me souviens de ce moment... Maman est morte dans la nuit d'une rupture d'anévrisme, papa l'a retrouvée en rentrant du travail le lendemain...
— Partons, proposa aussitôt Strange.
— Non, je... vous vouliez voir ma vie, elle commence à ce moment-là.
— Everett...
Ross fit face au magicien qui inclina la tête. Le décor changea alors et Ross ferma les yeux. Strange regarda autour de lui. L'ambiance était sombre dans l'appartement, des gens habillés en noir déambulaient, blêmes, et sur un canapé, les jambes trop courtes pour toucher le sol, un petit garçon blond était assis, silencieux. S'écartant de Ross, Strange s'approcha de lui et se baissa à sa hauteur. À sa grande surprise, le garçon tourna ses yeux bleus vers lui et Strange esquissa un sourire. Il leva la main et la posa sur la joue de l'enfant qui ferma les yeux un instant. Strange sentit alors une main sur son épaule et se releva en faisant face à Ross.
— Je croyais que c'était un rêve, dit-il en se regardant beaucoup jeune. Mais c'était vous...
— Pas ce moi présent, mais une version de moi, en effet.
— Comment avez-vous su ?
— Je ne suis pas le...
Ross rigola sans joie.
— Oui, c'est vrai, répondit-il avec un sourire triste. Partons, dit-il ensuite.
Strange opina et posa sa main sur son épaule. Le décor changea et ils se retrouvèrent cette fois-ci dans la cour d'une ferme. Ross se redressa.
— Encore un souvenir douloureux ? demanda Strange.
— Non, pas cette fois, heureusement. Au contraire, les années que j'ai passées dans cette ferme ont été les meilleures de ma vie.
— Quel âge aviez-vous ?
— Mon père m'a abandonné trois mois après la mort de maman, il ne pouvait pas s'occuper de moi, du coup, je suis venu vivre ici, chez une tante. J'en suis reparti à vingt-deux ans quand je suis entré au Pentagone. C'est ici ma véritable maison.
Strange sourit et observa les alentours.
— Je ne suis pas venu à vous pendant cette période, dit-il. Je n'en ai pas le souvenir.
— Je n'ai plus ressenti votre présence avant la Chine, pour tout vous dire, avoua Ross.
— Vous m'avez senti ?
Strange pivota et Ross hocha la tête.
— Je ne savais pas ce que c'était, mais j'ai eu un étrange pressentiment avant que Daisy n'entre dans l'usine. Elle aussi du reste, mais je pense que ses capacités ont interféré avec les vôtres et qu'elle a pris cela pour un signe quelconque.
— Je vois. Pouvons-nous continuer ?
— Nous n'allons pas aller bien loin, sourit Ross.
Il attrapa la main de Strange et le décor changea de nouveau. Ils étaient toujours dans la même cour, mais il avait neigé. Ross traversa alors l'espace entre la grande maison et eux et s'approcha d'une fenêtre éclairée. Strange le rejoignit.
— C'est le soir de Noël, expliqua alors Ross. Ma tante Karen n'avait pas beaucoup d'argent, mais le soir du réveillon, elle nous gâtait.
— Je vois cela... Qui est cette jeune femme ?
— Janette, sourit Ross. C'était ma petite-amie, à ce moment-là, elle est ensuite devenue ma femme, mais nous avons divorcé quand je suis entrée dans l'Air Force. Elle ne voulait pas prendre le risque d'être veuve de guerre et je l'ai comprise.
— C'est tellement dommage...
Ross haussa un sourcil et roula des yeux.
— Vos sous-entendus me fatiguent, Strange.
Celui-ci se mit à rire et se tourna face à son compagnon qui leva la tête vers lui.
— Nous avons un lien, Everett, peu importe ce que vous pensez ou voulez croire, dit-il. Même si j'ai l'air de m'en amuser, je n'en mène pas plus large que vous parce que pour la première fois de ma vie, je n'ai aucune idée d'où tout cela va me mener. Les âmes ne sont pas censées se retrouver d'une vie à l'autre, nous sommes censés recommencer de zéro et ne pas faire les mêmes erreurs, mais il semblerait que mon accession à des compétences qui dépassent l'entendement des humains ait quelque peu bouleversé les choses.
— Rassurez-moi, ce n'est pas vous qui avez soufflé au SHIELD de me débaucher de la CIA, quand même ?
Strange haussa les sourcils.
— Non...
— Ah, heureusement ! Quoi qu'il en soit, je ne nie rien du lien que nous partageons, mais cela me terrifie, car vous n'êtes pas un homme normal, Stephen, vous êtes un magicien, vous contrôlez le temps, vous claquez des doigts et un homme est mort, vous...
— Je n'ai jamais tué personne d'un claquement de doigts, se renfrogna aussitôt Strange.
— Vous voyez ce que je veux dire...
— Oui. Continuons-nous ou rentrons-nous ?
Ross tourna la tête vers le dîner de famille derrière la fenêtre et prit alors la main de Strange.
— Une dernière étape, si vous le voulez bien.
— Entendu.
Le décor glacial et enneigé disparut et laissa place à une autre sorte de froidure, celle d'un bureau d'une agence gouvernementale top secrète.
— Mon dernier souvenir. Celui qui m'a conduit ici.
Strange fronça les sourcils. Ils se trouvaient devant une vitre sans tain, derrière trois personnes, un homme et deux femmes à la peau noire dont une totalement chauve. De l'autre côté de la vitre, dans la salle d'interview, un homme s'agitait sur une chaise, enchaîné, tout en semblant expliquer quelque chose à un Everett Ross imperturbable qui tourna soudain les talons pour sortir de la pièce. Par reflexe Ross et Strange reculèrent d'un pas et le Ross du passé rejoignit les trois autres personnes. Ils discutèrent un moment, soudain, il y eut un formidable explosion qui perça un large trou dans le mur de la salle d'interrogatoire. S'ensuivit des tirs de mitraillette et Strange bondit en arrière en tirant Ross à lui. Il vit alors le Ross du passé tomber face contre terre, touché au dos. L'homme à la peau noire se transforma et Strange inspira en reconnaissant Black Panther. Lorsqu'une grenade fut jetée dans la salle dévastée, ce dernier se jeta à plat ventre dessus et l'explosion fut contenue par sa combinaison en Vibranium. Il se précipita ensuite sur ses compagnes avant de se ruer à la poursuite des attaquants. Mais Strange, lui, s'approcha de la plus jeunes des deux femmes qui était au chevet du Ross du passé.
— Il s'est jeté devant moi, dit-elle. Je pense qu'il ne va pas survivre, il est touché à la colonne vertébrale.
Au sol, l'Agent Ross du passé gémissait de douleur, en état de choc et paralysé. Les râles qui sortaient de sa bouche étaient très pénibles à entendre. Black Panther repart ensuite et observa l'homme.
— Donne-moi une perle Kimoyo, dit alors Black Panther.
La femme hésita une seconde puis détacha une des grosses perles de son bracelet à son poignet droit et Black Panther l'enfonça dans la blessure de Ross qui se détendit immédiatement, tombant dans les pommes.
— Donnez-le-nous, dit Black Panther à une femme près de lui.
— J'en ai assez vu ! se détourna soudain Strange.
Surpris, Ross détacha son regard de son lui en piteux état, chaque moment qui allaient suivre lui revenant en mémoire, et suivit Strange en dehors du bâtiment qui changea aussitôt et redevint le salon du manoir.
— Stephen !
Strange se figea et noua ses mains sur sa nuque. Ross le contourna.
— Je suis désolé, dit-il. C'était trop dur pour vous...
Strange serra les mâchoires et baissa les bras. Sans prévenir, il saisit Ross et l'étreignit solidement. L'ancien Agent de la CIA se laissa faire un moment puis recula.
— Votre attachement pour moi semble bien plus important que je ne le pensais, dit-il.
Strange serra les mâchoires et s'approcha d'un bureau. Il s'y appuya des deux mains puis revint vers Ross, le contourna, et disparut entre deux étagères. Ross le suivit et se sentit soudain emporté par un coup de vent, quand il rouvrit les yeux, ils étaient dans la salle où se trouvait le miroir qui montrait les vies passées.
— Qu'est-ce qu'on fait ici ? demanda-t-il.
— Nous allons essayer de voir la vie de Sherlock et Watson, annonça Strange en tendant la main droite. Vous m'avez pris la main deux fois pendant notre voyage et à chaque fois, mes pouvoirs se sont emballés. Nous devons être ensemble pour visualiser notre précédente vie à travers le miroir, j'en suis certain.
Ross hésita.
— Est-ce judicieux ?
— Sans doute pas.
— Que se passera-t-il si ce que nous découvrons ne nous convient pas ?
— Je ne sais pas.
Un silence s'installa et Strange ajouta :
— Je ne sais pas, et je déteste ne pas savoir !
Il saisit la main de Ross et, de sa main libre, dessina une rune. Le miroir s'activa et se figea sur la scène de Noël où Sherlock et Watson s'échangeaient leurs présents.
— Allons-y.
— Je ne suis pas sûr...
— Pour avoir des réponses, parfois, le meilleur moyen est de poser des questions, grogna Strange.
Il tendit ensuite sa main et toucha la surface du miroir. L'instant d'après, ils furent propulsés dans le néant, du moins, quelque chose approchant, et Strange ramena Ross à lui et l'enlaça.
— Accrochez-vous, ma cape nous protégera de tout ce qui pourra se trouver dans cet endroit, dit-il simplement.
Ross n'avait de toute manière pas le choix, il passa donc ses bras autour du large torse de son compagnon et ferma les yeux. Soudain, il sentit le sol sous ses pieds et tomba en arrière. Strange bascula en avant et l'évita d'une roulade en se relevant grâce à sa cape.
— Bon sang, mais où sommes-nous ? demanda Ross en se relevant.
— Rien de cassé ? demanda-t-il.
— Non... C'est Londres ?
— On dirait bien...
Un bus à impériale passa devant eux et Ross remarqua alors de l'autre côté de la rue, une porte noire.
— 221b Bakker Street, lut-il.
Ils traversèrent la route.
— C'est l'adresse de Sherlock Holmes, répondit Strange. Entrons.
— Minutes, nous sommes dans une autre vie, là, pas des souvenirs, l'interrompit Ross. Si cela se trouve, nous existons ici...
— Oui, en tant que Sherlock et Watson.
— Non, je veux dire, en tant que nous...
La réponse à cette question leur parvint un instant plus tard quand un cycliste passa près d'eux à toute allure et sauta brutalement le trottoir en jurant.
— Bordel, mais c'est pas Halloween encore, l'encapé !
Strange blêmit aussitôt.
— Vous avez raison, il m'a vu...
Il se mit alors à réfléchir et claqua des doigts. L'instant suivant, ils étaient tous les deux vêtus d'habits civils classiques pour deux hommes de leur âge.
— C'est déjà mieux, dit Ross. Et maintenant, on fait quoi ? Si on sonne, quelqu'un va venir ouvrir, et si je me souviens bien des romans de Doyle, Holmes vit dans une garçonnière et Madame Hudson est sa logeuse, elle va nous reconnaître immédiatement.
Ross posa sa main sur sa bouche puis se redressa et regarda Strange.
— Vous avez vos pouvoirs, dit-il.
— Eh bien, oui, pourquoi pas ?
— Non, là n'est pas la question. Rendez-nous invisibles. Nous pourrons ainsi attendre Sherlock et Watson et nous faufiler chez eux pour avoir le fin mot de l'histoire.
— Ce serait... tricher, hésita Strange.
— Au point où nous en sommes...
Strange grimaça et Ross haussa les épaules. Le magicien soupira ensuite et claqua de nouveau des doigts. L'instant suivant, le soleil les traversa en effaçant leurs ombres sur le trottoir.
— Seigneur, juste à temps ! souffla soudain Ross.
Il s'écarta aussitôt et se regarda approcher, les mains dans les poches, son imper gris sur le bras. Sortant une clef, John Watson la glissa dans la serrure de la porte noire, l'ouvrit et entra. Strange et Ross se faufilèrent après lui aussi vite que possible pendant que Watson déposait son manteau sur la patère.
— C'est vous, Sherlock ?
— Non, c'est Watson, Madame Hudson !
— Ah ! J'ai monté votre courrier, vous avez un paquet, docteur !
Près de Ross, Strange eut un léger hoquet.
— Dans cette vie, c'était vous le médecin et moi le policier, nota-t-il. Et dans notre vie, c'est le contraire.
— En effet...
Profitant que Watson monte lentement les escaliers en lisant son portable, Strange et Ross lui emboîtèrent le pas et Watson ne se rendit compte de rien en arrivant sur le palier. Il entra dans l'appartement et avisa le courrier sur la table. Les deux visiteurs demeurèrent dans l'entrée un moment d'aller se rencogner près de la fenêtre, entre le canapé et une plante en pot sur un guéridon.
Le téléphone de Watson sonna soudain et il appuya sur l'écran.
— Où es-tu, Sherlock ?
— Au commissariat, et toi ?
— À la maison. Je fais à dîner ?
— Oui, j'arrive dans vingt minutes.
— Entendu. Une préférence ?
— Ce que tu voudras, tu sais que sans ta cuisine, je ne me nourrirai que de chinois.
Watson rigola, opina, puis raccrocha. Près de Strange, Ross se crispa. Le médecin lui prit alors les doigts et serra doucement. Il le sentait très mal à l'aise à observer ainsi à son insu son propre lui d'une autre vie, mais s'ils se montraient l'un à l'autre, qu'allait-il se passer ?
— Attendons que Sherlock soit rentré, suggéra alors Strange directement dans la tête de Ross qui sursauta.
— Comment... Non, oubliez, répondit-il de la même manière. Est-ce prudent ?
— Pas du tout, mais c'est la meilleure manière d'être fixés.
Ross opina et Strange lui lâcha les doigts, rompant le contact mental. Les deux hommes observèrent ensuite Watson s'affairer dans l'appartement puis se mettre à la préparation du dîner affublé d'un tablier rose avec un lapin.
