L'attente sembla interminable avant que Sherlock ne rentre à l'appartement. Vif et bruyant, il se mit immédiatement à débiter des litres de mots sous le regard d'un Watson visiblement habitué.
— Et donc ? demanda celui-ci. L'Inspecteur veut qu'on enquête ?
— Non, il va se débrouiller, il m'a dit de profiter de mes vacances, mais tu me connais...
Watson rigola en déposant un plat au centre de la table. Sherlock se posa à sa place et laissa son ami les servir avant de s'asseoir.
Dans leur coin, Ross sentit les doigts de Strange contre les siens.
— Je vais nous faire apparaître, dit-il. Faites comme si nous arrivions brutalement.
— Quoi, maintenant ?
Mais Strange lâcha sa main et poussa Ross en avant tout en levant le sort qui les rendait invisibles. Ross poussa un cri de surprise non feint et trébucha sur le tapis en se rattrapant à la table.
— Nom de... ! s'exclama aussitôt Watson en bondissant de sa chaise.
— Strange ! tonna Ross. La prochaine fois, prévenez que l'atterrissage sera aussi brutal !
— Désolé, sourit Strange. Oh, bonjour, vous deux...
Ross pivota alors et pâlit en voyant son double. Celui-ci aussi était blême. Sherlock, lui, observait les deux visiteurs d'un air circonspect. Il avait sursauté, cela se voyait à sa posture, mais il ne semblait pas effrayé.
— Allons donc, mais d'où vous sortez ? demanda-t-il.
— Vous... Sherlock, c'est nous ! s'exclama Watson.
— Pas exactement, répondit Strange. Nous... Voici l'Agent Everett Ross, et je suis le Docteur Strange, nous, eh bien...
— Nous venons d'une autre vie, une vie... après la vie, acheva Ross.
Watson demeura silencieux, sous le choc, avant de se rasseoir.
— Ça fait bizarre, commenta Sherlock en se levant.
Il s'approcha de Strange et se planta à trente centimètres de lui.
— Très bizarre. Vous êtes moi, mais en même temps, vous êtes différent...
— Je suis un sorcier, répondit Strange. Je contrôle le temps et l'espace dans ma réalité et nous sommes ici grâce à moi.
— Whoa, rien que ça ? s'exclama Watson. Et toi... vous... ?
Ross sourit.
— Dans ma réalité, je suis Agent fédéral, répondit-il en inclinant la tête. Nous aurions quelques questions à vous poser, sur votre relation à tous deux, ajouta-t-il ensuite.
Sherlock secoua la tête sans comprendre en retournant près de Watson.
— En quoi cela vous concerne ? demanda-t-il. Si j'ai bien compris, vous venez d'un « endroit » qui n'existera qu'une fois que nous deux, nous serons morts. En quoi notre relation peut-elle vous concerner ?
Ross plissa les lèvres et Strange s'avança alors.
— Il y a quelques semaines, je ne connaissais pas l'Agent Ross, dit-il. Je suis le magicien le plus puissant de mon monde, rien ne m'échappe d'ordinaire, et lorsque je suis intervenu sur le terrain d'une mission fédérale en mauvaise posture, je l'ai vu. Quelque chose s'est passé en moi, j'ai eu l'impression de le connaître depuis toujours alors que ce n'était pas la réalité.
Sherlock regarda Ross, puis Watson. Il posa une main sur son épaule et Ross baissa le menton avant de se diriger vers la cuisine.
— Viens, dit-il à son homologue.
Watson, surpris, regarda Strange qui opina, et suivit Ross dans la cuisine en fermant les portes après lui.
— À nous deux, dit alors Sherlock. Tu sais, n'est-ce pas ?
— Je m'en doute, pour le moins.
— Comment est-ce possible ? Je ne prétends pas savoir comment des âmes peuvent se retrouver d'une vie à l'autre, mais j'ignorai que ce que je partage avec Watson est aussi solide.
Strange serra les lèvres et Sherlock l'invita à s'asseoir. Dans la cuisine, Watson et Ross se faisaient face.
— Tu ne crains rien à être ici en même temps que moi ? demanda Watson.
— Non, je ne pense pas, sinon Stephen me l'aurait dit. Bon, il ne parle pas beaucoup, mais quand ça me concerne, il est assez loquace.
— Il est amoureux ?
Ross haussa les épaules.
— Je ne pense pas, il m'a bien fait comprendre qu'il n'avait pas le temps de s'inquiéter un frêle humain.
— Oh... Pour la délicatesse on repassera. Là je reconnais Sherlock...
Ross sourit en secouant la tête.
— Vous partagez quoi, toi et lui ? demanda-t-il ensuite.
— Une très forte amitié, mais nous ne sommes pas amants, même si certains aiment bien le penser et nous titiller avec. Tu comprends, deux vieux garçons qui vivent ensemble dans une garçonnière, ça attire les commérages.
— Je vois...
— Et cet homme et toi ? Strange... Quel nom bizarre.
— Tu peux l'appeler Stephen, répondit Ross. Il n'y a rien entre nous même si à cause de votre lien à Sherlock et toi, j'ai l'impression qu'entre Strange et moi... C'est comme si on se connaissait depuis des années, c'est terriblement perturbant parce qu'en fait, je ne le connais que depuis un mois...
— En effet, je comprends ton dilemme. Je tiens énormément à Sherlock, il m'a sauvé la vie en m'invitant à vivre ici, avant j'étais qu'un pauvre médecin militaire vétéran brisé par la guerre qui marchait avec une canne, aujourd'hui, tout a changé et je le dois à Sherlock Holmes, l'homme le moins facile à vivre du monde.
— Tu verrais Strange, il est encore pire... soupira Ross. Il est un peu comme le Maître du monde, dans ma réalité, il est supérieur à tout le monde et il le sait.
— Ce n'est pas la vanité qui l'étouffe dis donc...
— Ça fait son charme.
Watson inclina la tête avec un sourire.
— D'ailleurs, en parlant de charme, il n'en manque pas, c'est un fait, dit-il. Sherlock ressemble à un poupon à côté de ton Stephen.
Ross rigola.
— Ils n'ont pas eu la même vie. Strange n'est pas un magicien depuis longtemps, quelques années, et c'est après un très grave accident de voiture duquel il a réchappé de justesse qu'il est devenu le Maître des Arts Mystiques.
— Persévérance, comme Sherlock.
Ross opina et un silence s'installa.
— Je ne croyais pas au fait que des âmes puissent se retrouver malgré les vies, dit-il. Mais ces dernières semaines, j'ai vu tellement de choses incroyables que je ne peux que croire à ça.
— La magie n'existe pas dans ma réalité, du moins pas que je sache, répondit Watson. Mais rien que le fait de te voir devant moi est une preuve qu'elle existe. Mais si vous êtes ici tous les deux, j'imagine que ce n'est pas pour boire le thé, je me trompe ?
— En effet. Nous devons avoir le cœur net sur votre relation, à Sherlock et toi, afin de savoir où notre relation à nous, Strange et moi, va nous mener.
— Je te l'ai dit, nous ne sommes pas amants.
Ross haussa un sourcil puis soupira.
— Tant mieux, cela me rassure. Cela le rassurera aussi, car ses pouvoirs s'emballent quand je suis près de lui et qu'il n'a aucune idée de ce que cela signifie.
— C'est simplement ce lien qui m'unit à Sherlock qui a traversé les... dimensions, on va dire, sourit Watson.
Il y eut alors des bruits de chaise dans le salon et les portes de la cuisine coulissèrent sur Sherlock.
— On rentre ? demanda Strange en apparaissant près de son double.
— Je ne sais pas lequel des deux apparences je préfère, dit soudain Watson.
Sherlock haussa les sourcils.
— Je ne sais même pas quoi répondre à ça...
Strange rigola et Ross le rejoignit.
— Prenez soin de vous deux, dit le magicien. Vous ne vous souviendrez sans doute pas de notre visite, mais merci.
— De rien, même si c'est difficile à admettre, répondit Watson.
Les quatre hommes se serrèrent la main puis Strange fit face à Ross, l'entoura d'un bras et une immense cape rouge se déploya de nulle part alors qu'il portait un jean et un pull à col roulé. L'instant d'après, ils avaient disparu et Sherlock inspira.
— Tu ne lui as rien dit, n'est-ce pas ? demanda Watson.
— Comment aurais-je pu ? Il est terrorisé par ce lien qui l'uni à cet homme... Imagine si je lui avais dit que nous sommes amants depuis près de dix ans, il serait reparti sans attendre son reste.
Watson secoua la tête, amusé, et Sherlock l'embrassa une longue seconde avant qu'ils ne retournent à leur dîner, un peu secoués.
