Bien loin de New York, pendant ce temps, au fond d'un vieux réseau de métro abandonné, HYDRA avait installé sa base opérationnelle secrète. Déterminé à posséder ou, le cas échéant, détruire le monde, Gideon Malick faisait de son « mieux » pour mener à bien les missions de ses agents depuis des années, mais elles étaient toujours toutes contrées par ce satané SHIELD.
Sauf aujourd'hui.
— Amenez-la.
Un homme inclina la tête et tourna les talons. Il revint quelques instants plus tard avec une jeune fille blonde aux mains attachées dans le dos qu'il força à s'asseoir un peu rudement.
— Relâchez-moi ! Le Docteur...
— Chut, souffla Malick.
Cléa se tut aussitôt et déglutit.
— Il ne te seras fait aucun mal tant que tu coopéreras, reprit l'homme. Tout ce que nous voulons, c'est anéantir le SHIELD une bonne fois pour toutes et enfin contrôler ce monde qui part en n'importe quoi depuis que ces super-héros de pacotille ont atterri sur cette planète. Et cela vaut aussi pour ton Maître, mon enfant.
— Le Docteur Strange n'est pas un super-héros, répondit Cléa, mauvaise. C'est un moine !
Malick rigola.
— À d'autres, ma chérie ! Il n'est pas mieux que les Inhumains !
— Hé, boss... se plaignit l'un des hommes entourant la jeune fille.
— Désolé, Murdow, je parlais des Inhumains du SHIELD.
Le dénommé Murdow opina et Malick reporta son attention sur Cléa.
— As-tu fais ce que je t'ai demandé ?
— Avais-je le choix avec une lame de vingt centimètres pointée dans le cou ? cracha Cléa.
Malick sourit un instant puis se redressa.
— Le piège est en train de se refermer sur le SHIELD, dit-il en s'appuyant contre son bureau derrière lui. Dès qu'ils auront déchiffré les runes que tu as gravées sur le bracelet... boum !
— S'ils sont dans le Sanctum de New-York, alors il ne se passera rien, vous le savez ? Le manoir les protégera, Agamotto protège ses enfants, même de vous.
Malick serra les lèvres.
— Je trouverai le moyen de réduire le SHIELD à néant. Emmenez-la !
Deux hommes saisirent Cléa par les bras et la sortirent du bureau. Ils reprirent la direction de la pièce où la jeune femme était détenue depuis trois jours et l'un d'eux la bouscula pour l'y faire entrer. L'autre entra dans la pièce après elle pour lui défaire ses liens.
— Va lui chercher à bouffer, dit-il à son collègue. Elle n'a rien bouffé depuis deux jours.
— Le patron... commença l'autre.
— On va pas la laisser crever de faim, c'est une gamine ! Va lui chercher un truc à bouffer !
— Okay, okay... !
L'autre homme se détourna en maugréant et Cléa regarda celui qui était devant elle. Elle lui présenta ses mains pour qu'il coupe le lien de plastique qui les retenait dans son dos et elle soupira ensuite en se frottant les poignets.
— Pourquoi vous faites ça ? demanda-t-elle.
— Parce que c'est ce qu'il faut faire.
Cléa émit un son nasal.
— Rassurez-moi, vous ne le croyez pas quand même ? Vous pensez réellement que détruire la planète et les Avengers c'est faire le bien ?
Murdow serra les mâchoires.
— Bien sûr que non, petite idiote ! siffla-t-il en retour. Mais je n'ai pas le choix !
— Tout le monde a le choix ! J'ai fait le choix de devenir l'apprentie du mec le moins altruiste qui existe dans ce monde ! Strange est le pire père qui pourrait être et pourtant j'ai choisi d'apprendre de lui !
— Père ? Tu es sa fille ?
Cléa baissa les yeux.
— Non, mais il est ce que j'ai de plus proche d'un père... Je suis orpheline, le Kamar-Taj m'a ramassée dans la rue, à deux doigts d'être vendue comme esclave blanche à Katmandou, sans eux, je serais morte aujourd'hui. Je leur dois tout.
La jeune fille serra les lèvres puis inspira.
— Inhumain ? demanda-t-elle alors.
Murdow opina. Il jeta un coup d'œil autour de lui puis tendit la main et claqua des doigts. Des étincelles jaillirent. Cléa sourit.
— Un briquet vivant, pratique.
— Sans plus. Sauf si tu as l'autre partie du briquet.
— C'est-à-dire ?
Murdow sourit et approcha son autre main de la première. Il agita les doigts et Cléa plissa aussitôt le nez en sentant une odeur de gaz. Elle recula en comprenant et Murdow baissa les mains.
— Cette main propage du gaz, celle-ci l'allume, dit-il.
— Ok, impressionnant, avoua Cléa. Vous feriez un malheur au SHIELD, vous savez ?
Murdow ronfla dédaigneusement. Son collègue revint alors avec un plateau en plastique fermé d'un couvercle et un pot en carton. Il déposa tout sur un tabouret près du vieux lit à ressorts où Cléa était assise, puis les deux hommes quittèrent la chambre sans un mot de plus en fermant la porte à clef après eux. Sans réfléchir plus longtemps, Cléa se jeta sur le plateau, affamée.
.
À New-York, au même moment, Mack, Daisy et May suivaient toujours la lueur magique censée les conduire au corps de Strange. Cela faisait une vingtaine de minutes qu'ils parcouraient les couloirs du manoir de cinq étages, mais ils avaient l'impression d'avoir traversé toute la ville.
— Je dois faire une pause, annonça soudain Daisy. J'ai plus de jambes avec ces foutus escaliers...
Elle s'adossa à un mur et May l'interrogea du regard. Elle hocha la tête et ils reprirent leur chemin avec Mack. Daisy se laissa alors glisser le long du mur et soupira.
— Si seulement je pouvais retourner ce manoir comme un jouet et le secouer pour tout faire sortir...
— Ça te servirait à quoi ?
— Nom de... !
Daisy bondit sur ses pieds, mains en avant, mais il n'y avait personne dans le couloir.
— Qui est-là !
— Suis ma voix.
Daisy fit volte-face et se redressa.
— Par ici, allez, viens.
La jeune femme déglutit puis avança jusqu'à une porte entrouverte un peu plus loin. Elle la poussa d'un coup de pied et se retrouva dans une chambre vide. Une chambre d'adolescent, à en juger par la décoration.
— Où es-tu ? demanda-t-elle.
— Juste là ! s'exclama la voix.
Sur le lit apparut alors une sorte de fantôme doré, assis en tailleur. Daisy baissa ses mains ; ses pouvoirs ne pourraient rien contre une projection astrale.
— Tu es coincé entre deux dimensions, toi aussi ? demanda-t-elle.
— On peut dire ça comme ça, répondit le garçonnet d'une douzaine d'années en plissant les lèvres. Mais tu ne pourras pas m'aider, je suis ici depuis très longtemps et je n'ai pas de corps.
Daisy fronça les sourcils et s'assit au bord du lit.
— Qui es-tu ?
— Savoir mon nom ne t'avancera à rien, Daisy, il faut juste que tu saches que tu n'as pas à en vouloir aux Maîtres. Ce ne sont pas de mauvaises personnes, au contraire, ils sont bons, ils font le bien autour d'eux autant que possible, même si leurs manières sont parfois discutables.
Daisy plissa les yeux.
— Toi, tu n'as pas douze ans, dit-elle.
Le garçon esquissa un sourire.
— Peut-être que oui, peut-être que non. Je t'observe depuis un moment et je voulais te dire que tu n'as aucune raison d'être jalouse du Docteur ou de n'importe quel autre magicien. Vos capacités sont différentes, mais, outre le fait que tu les aies eues à ta naissance et que les Maîtres les développent à force de travail, vous êtes pareils, vous faites du bien à ce monde, chacun à votre manière.
— Je ne suis pas jalouse des magiciens. Je suis jalouse de...
— Tu es jalouse de ce qu'il y a entre Stephen et moi.
Daisy se retourna brusquement et releva le menton en découvrant Ross dans l'encadrement de la porte, les mains dans les poches.
— Salut, bonhomme... dit-il en entrant dans la chambre. Tu es là depuis longtemps ?
— Plusieurs années, sourit le garçon. Mais on ne s'ennuie pas dans cette maison, il y a toujours des choses à explorer. Je vais vous laisser discuter tous les deux maintenant que tu es là, Monsieur.
Ross esquissa un sourire.
— Ton papa est dans le grenier, si tu veux le voir.
Le visage translucide du garçonnet sembla s'éclairer et il sourit alors franchement avant de plonger dans le mur le plus proche.
— Son papa ? s'étonna Daisy.
— C'est le fils de Kaecilius. Il est mort avant sa naissance et son âme a été piégée entre les dimensions quand son père a tenté d'ouvrir le monde des ténèbres pour le fusionner avec le nôtre. Il voulait les retrouver, sa femme et son fils, et ne plus jamais être seul. Le Sanctum de Strange était le bâtiment magique le plus proche et le petit a été rattaché ici.
— Comment vous savez ça ? demanda Daisy.
Ross s'assit sur un coffre à jouets et inspira.
— Stephen et moi, on est amants depuis la nuit des temps, Daisy, révéla-t-il. Je sais tout de lui, il n'a aucun besoin de me parler, je connais toute sa vie et plus je passe de temps avec lui, plus j'en apprends.
— Il m'a montré son accident...
— Je suis au courant. Je ne l'ai pas vu, mais je sais pourquoi il est ce qu'il est aujourd'hui. Mais revenons-en à toi. Tu n'as pas à être jalouse de nous, Daisy. Même avec toute ta volonté, avec tous tes pouvoirs, tu ne pourras pas nous séparer. Nous sommes des âmes-sœurs, nous nous retrouverons toujours. May m'a parlé de Lincoln et de Ward, et je suis sincèrement désolé pour ça, mais tu n'as pas à me rejeter la pierre, je n'y suis pour rien si mon homme est...
— Un arrogant abruti de premier ordre ?
Ross rigola et secoua la tête.
— Ça, je n'y suis pour rien, en effet ! s'esclaffa-t-il. Plus sérieusement, cela me fait du mal de te savoir à ce point en colère pour des peccadilles, nous sommes collègues, nous devons pouvoir compter l'un sur l'autre sans faille... Et cela fait aussi du mal à Stephen aussi parce qu'il n'a aucune idée de comment il peut t'aider.
— On ne peut pas m'aider, répondit Daisy en ramenant une jambe sous elle pour s'asseoir en tailleur. J'ai perdu les deux hommes que j'ai le plus aimé au monde, ensuite, mon père a vu sa mémoire effacée afin qu'il ne souffre pas d'avoir tué ma mère, il ne sait plus que j'existe...
— Et j'en suis navré, répondit Ross en lui prenant les mains dans les siennes. Mais garde cette colère pour nos ennemis, sert-en contre eux, pas contre moi. Je n'ai rien fait pour la mériter, je n'ai même pas voulu de tout ça, mais je n'ai pas le choix.
— On a toujours le choix.
— Oui, mais pas là. Strange est mon âme-sœur, nous...
— Oui, je sais, vous vous retrouverez toujours, répondit Daisy en plissant le nez.
Elle soupira ensuite et se mordit la lèvre.
— Et le petit, il va devenir quoi ?
— Change donc de sujet, tiens, sourit Ross.
La jeune femme lui tira la langue. Elle se leva soudain et annonça qu'elle retournait dans le grenier. Ross opina, comprenant que la discussion était finie, et la laissa partir. Il sentit alors une pression sur son épaule et devant lui, Strange apparut, translucide, d'une jolie couleur bleutée.
— Vous n'oseriez pas, dit-il avec un sourire.
— Avouez que cela calmerait tout le monde, non ?
— Chéri, ces deux-là ensemble risquent de faire sauter le monde. Ce sont deux bombes à retardement...
— Et moins plus moins s'annulent, n'oubliez pas, répondit Ross.
— Oui, mais... Kaecilius et Daisy ? Allons...
— Le petit s'est montré à elle, cela me semble être un signe, non ?
— Vous pensez ? D'ailleurs, j'ignorais qu'il était là depuis tout ce temps...
— À mon avis, il y a beaucoup de choses que vous ignorez sur cette maison, sourit Ross en croisant les bras.
Strange rigola et soupira ensuite.
— J'espère que la rune de Cili me trouvera rapidement, dit-il. Cela va faire trois jours, je serais bientôt en état de déshydratation et après cela, mon temps se comptera en heures.
— Ne vous en faites pas, je fais confiance au SHIELD, ils vous trouveront. Jemma pourra toujours utiliser les détecteurs de signes de vie du Zephyr pour scanner la maison si la rune ne trouve rien.
— Vous devriez peut-être lui demander de le faire dès maintenant, juste au cas où.
— Fitz et elle sont avec Kaecilius, ils essaient de déchiffrer les runes pour savoir ce que Malick a en tête...
— C'est très facile à savoir, ça, détruire le monde, répondit Strange.
— Certes... Mais on voudrait savoir de quelle manière il compte s'y prendre. Surtout qu'il a Cléa...
— Quoi ?!
Ross serra les mâchoires.
— Quand on a ramené Kaecilius, j'ai soudain réalisé que je n'avais pas vu Cléa alors qu'elle était toujours là lors de mes visites et nous avons compris que Malick l'avait enlevée. Il l'a probablement forcée à graver les runes sur mon bracelet et à ouvrit le portail dans le bureau de Coulson. J'imagine qu'il pensait nous tendre un piège, mais ça n'a pas fonctionné...
— Il a très certainement un plan B, répondit Strange en grimaçant. Cléa est ce que j'ai de plus cher au monde, Everett, elle est comme ma fille et je ne supporterai pas de la perdre.
— Je sais ce qu'elle représente pour vous, répondit Ross avec un sourire. Je l'ai senti dès que je l'ai vue pour la première fois. Elle est votre apprentie depuis combien de temps ?
— Un an, l'entraînement dure cinq ans, elle a encore quatre longues années à me supporter, sourit Strange en retour.
— On va la retrouver, ne vous en faites pas.
Le magicien sourit puis disparut et Ross soupira. Il remonta alors au grenier et s'arrêta sur le pas de la porte, silencieux. À sa grande surprise, agenouillé sur le parquet au milieu de la pièce, Kaecilius faisait face, le visage ravagé de larmes, au petit garçon astral...
— Jön... Mon bébé... dit-il en levant une main vers le visage translucide.
Daisy était près de l'homme effondré. Elle le regardait, ainsi que le petit garçon qui souriait.
— Maman va bien, tu sais ? dit-il alors. Elle n'a pas réussi à venir quand la porte était ouverte, elle m'a poussé dedans en me disant de prendre soin de toi. Je sais que tu ne m'as jamais vu et que je ne serais jamais autre chose qu'un fantôme, mais...
— Mais c'est mieux que rien du tout, mon fils, répondit Kaecilius en passant ses mains sur ses joues. Je voulais vous rejoindre, maman et toi, j'ai fait des vilaines choses, j'ai tué des gens, je...
— Maman ne t'en veux pas. Elle était triste d'être partie sans toi, mais elle ne t'en veut pas. Elle a vu ce que tu es devenu et elle est très fière, tu sais ?
Kaecilius sourit. Il remarqua alors Ross et se racla la gorge en se relevant.
— Non... dit l'ancien de la CIA en levant une main. Je ne voulais pas déranger...
Jön se retourna et sourit à Ross.
— Merci, Monsieur, dit-il. Je dois aller me reposer maintenant, mais je reviendrai.
— Jön... tenta le magicien. Je te trouverai un corps, tu as ma parole.
Le garçonnet secoua la tête.
— Non, ne fais pas ça, je suis mort alors que je n'étais pas encore né, je ne sais pas ce que c'est d'être vivant, je ne regrette rien.
— Mais moi, je...
— On souffre tous de quelque chose qu'on a perdu, intervint Daisy, les bras croisés. Et puis un jour, la douleur passe et seuls les bons moments restent.
— Et les fantômes ! s'exclama Jön.
Daisy sourit et opina.
— Et les fantômes, oui, mon lapin...
Jön se mit à rire puis s'éloigna en sautillant et disparut dans un mur en rigolant. Son rire résonna quelques secondes puis Kaecilius renifla bruyamment et se détourna. Ross capta alors le regard de Daisy et lui fit un signe de tête appuyé. La jeune femme secoua la tête et Ross insista. Il indiqua la chambre, puis sa personne, et quitta le bureau en fermant les portes après lui. Daisy serra les mâchoires en fermant les yeux puis elle inspira.
— Ça va aller ? demanda-t-elle alors.
Kaecilius, planté devant la verrière, ne répondit pas.
— Votre fils s'est montré à moi tout à l'heure, reprit la jeune femme, appuyée contre une lourde table recouverte de livres. Je ne sais pas pourquoi, mais il m'a dit des choses qui m'ont fait réfléchir et...
— Cessez.
— Pardon ?
— Cessez d'essayer d'être gentille, Agent Johnson, lâcha Kaecilius en tournant la tête vers elle. Ce n'est pas naturel chez vous, alors cessez.
Daisy déglutit.
— Je... Non, c'est faux, je ne suis pas méchante, je suis juste... je suis juste blessée, j'ai le cœur brisé en des milliers de morceaux et personne pour les rassembler. J'ai perdu ma mère, tuée par mon père qui ne se souvient plus de qui je suis, j'ai perdu mon premier petit-ami qui s'est sacrifié pour moi, puis j'ai perdu le suivant qui s'est retourné contre moi et s'est allié à HYDRA, je...
Daisy serra le poing gauche et son gantelet crissa. Elle montra les dents puis se détourna en nouant ses mains derrière sa tête.
— Strange pense que je suis jalouse des sorciers parce qu'ils sont plus puissants que moi, parce que le SHIELD s'allie à eux et que je perds ma fonction de bouclier de mon équipe, mais c'est faux, je...
La jeune femme découvrit alors le Docteur assis dans son fauteuil, translucide et elle inspira.
— Je suis désolée, dit-elle en sentant les larmes lui monter aux yeux. Je n'ai jamais voulu vous faire de mal, je...
Kaecilius, intrigué, se retourna et s'approcha en voyant son camarade qui observait la jeune femme, silencieux.
— Nous sommes pareils, toi et moi, Daisy, répondit-il en se levant.
Il contourna le bureau et leva la main pour effleurer la joue de la jeune femme. Une larme glissa.
— Je ne suis pas entré dans vos vies pour te voler ton travail, j'y suis parce que l'homme que j'aime y est, rien de plus. Nourris-toi de nous, si tu le souhaites, soigne ton cœur brisé en absorbant l'amour qu'Everett et moi dégageons autour de nous, mais cesse d'être mauvaise et garde ta colère pour tes ennemis.
Daisy laissa échapper un rire sans joie.
— Il m'a dit la même chose...
— Je sais, ma chérie...
Daisy ferma les yeux et se mit alors à sangloter. Elle tomba soudain sur les genoux et Strange croisa le regard de Kaecilius qui secoua la tête.
— Tu as besoin de soigner ton cœur, toi aussi, Cili, dit le Docteur mentalement. Il est toujours plus plaisant de se morfondre à deux que tout seul, tu sais ?
Le magicien esquissa un sourire puis baissa les yeux sur Daisy qui était silencieuse et se passait les mains sur le visage. Il posa ensuite une main sur son épaule puis l'aida à se relever et la dirigea vers un canapé. Strange serra les lèvres, inspira, et disparut pour reparaître dans sa chambre.
— Deux âmes perdues peuvent-elles se retrouver ? demanda Ross, assis sur le lit.
— Nous nous sommes bien trouvés...
— C'est vrai.
Strange sourit et soudain, son visage devint grave. Il porta sa main à sa poitrine et haleta.
— Stephen ? Hé, qu'est-ce qui vous arrive ?
— Mon corps... Je le sens, il...
Il laissa échapper un bruit nasal et l'oreillette de Ross grésilla soudain.
— Agent Ross ! On a trouvé le corps de Strange, on le ramène au grenier !
— Mack, qu'est-ce qui se passe ? répondit Ross. Stephen souffre, il...
— Son corps est en train de mourir... répondit sombrement May.
Ross sentit aussitôt le sang quitter son visage et il regarda son compagnon qui était blême lui aussi. Soudain, les portes du bureau s'ouvrirent avec fracas et Ross se jeta dans la pièce. Mack déposa le corps de Strange sur le sol et Daisy se jeta sur lui.
— Il est trempé, il était où ?! s'exclama-t-elle.
— Dans la piscine, il flottait au fond, les pieds attachés par un bloc de béton, répondit May.
Daisy posa ses doigts dans le cou de l'homme et avança alors sa main, paume ouverte, au-dessus de son torse.
— On dégage ! s'exclama-t-elle.
D'un mouvement, elle déclencha une brève vibration et, près de Ross, Strange eut un sursaut. La jeune femme recommença, une fois, deux fois, tandis que Jemma entreprenait la respiration artificielle. Soudain, de l'eau jaillit de la bouche du magicien et Daisy le fit rouler sur le côté.
— Strange, revenez ! s'exclama-t-elle ensuite.
La projection astrale du magicien fut immédiatement rapatriée dans son corps et il se mit à tousser en vomissant de l'eau sur le tapis dans un bruit de gorge rauque et douloureux. Il se recroquevilla ensuite et Fitz s'approcha avec une couverture, mais la cape rouge le bouscula et se jeta sur son maître en l'enveloppant.
— Du calme, dit Jemma en lui caressant les cheveux. Respirez, tout va bien, vous êtes sauf... Doucement, respirez...
Strange inspira par le nez et se mit à tousser. Mack et Kaecilius le relevèrent alors et l'amenèrent sur son lit. Les mâchoires serrées, Ross pivota vers Coulson.
— Malick va le payer ! dit-il.
— Oui, il va le payer, il est allé trop loin.
— Si on avait erré encore quelques minutes, il serait mort... dit May.
— Le Manoir ne l'aurait pas laissé mourir, répondit Ross. Il serait resté indéfiniment dans un état d'agonie... C'est pire que de la torture !
Tout le monde opina. Kaecilius s'approcha alors.
— Il veut vous voir, dit-il à Ross.
— J'arrive...
— Maître Kaecilius, venez, dit alors Jemma. Il faut qu'on déchiffre ces runes.
Le magicien opina. Mack sortit alors de la chambre et posa une main sur l'épaule de Ross qui entra dans la pièce en fermant les portes après lui. Il s'approcha ensuite du lit et serra les mâchoires.
— Chéri, je suis rentré... souffla Strange en tendant le bras.
Ross se mit à rire et s'assit au bord du lit en enlaçant l'homme qui l'étreignit solidement. Il laissa échapper un sanglot et se redressa ensuite pour embrasser le magicien une longue seconde avant de s'éloigner.
— C'est la dernière fois que vous me faites de telles frayeurs, dit-il. Compris ?
Strange rigola et s'étouffa puis hocha la tête. Il se mit ensuite à frissonner et Ross se releva pour tirer la couverture sur lui. Il avait été changé et habillé de sec, et la cape qui l'enveloppait se sauva avant d'être prise en sandwich, puis revint sur son Maître quelques instants plus tard.
— Avez-vous un quelconque souvenir de ce qu'il s'est passé ? demanda alors Ross en tirant une chaise.
— Pas le moindre... Nos corps ont été disposés après que nous ayons été mis hors d'état de nuire, je ne sais pas du tout qui a fait ça.
— Un Inhumain capable de se rendre invisible, très certainement. Donc, l'appareil doit être portatif, sinon il n'aurait pas pu entrer dans le manoir.
— Personne d'autre qu'un sorcier ne peut entrer dans le manoir sans y avoir été invité, répondit Strange en se tournant sur le flanc. Celui ou celle qui nous a attaqués devait avoir ses entrées.
— D'accord, mais qui ? Nous étions tous au SHIELD, personne n'a quitté la base avant que le portail ne s'ouvre dans le bureau de Coulson, répondit Ross. Est-ce que Kaecilius... ?
Strange secoua la tête.
— Cili est ici depuis que nous sommes revenus du Canada, il a mis du temps à se remettre de ses blessures. Il est resté une nuit à Kamar-Taj et l'Ancien l'a soigné avant d'y laisser la vie. Il est alors revenu me l'annoncer et il est resté.
— Et son Sanctum ?
— Il était le Maître du Sanctum de Londres avant de tenter d'unir la dimension noire, quand je l'ai vaincu, il en a été dépossédé, c'est désormais un magicien sans attaches.
— Et pourtant, il a survécu à votre rune de pitié, dit Ross.
— Parce qu'il est plus puissant qu'il n'en a l'air, même sans Sanctum. Nous sommes difficiles à tuer, il faut y aller très fort, et... Peu importe, ce n'est pas lui, il était avec moi quand nous avons été attaqués.
— Si vous lui faites confiance...
— Non, justement, mais je sais lire les gens, chéri, n'oubliez pas, et s'il m'avait menti, je l'aurai immédiatement su.
— Admettons. Qui alors ?
— HYDRA.
— Oui, ça d'accord, mais qui avait accès au manoir sans que vous ne vous en rendiez compte ?
— À part Cléa, personne, mais elle ne me trahirait jamais...
Strange secoua la tête en haussant une épaule. Ross souffla par le nez.
— Je vous laisse vous reposer, annonça-t-il ensuite.
Le Docteur hocha la tête puis son compagnon posa sa main sur son bras et quitta la chambre en fermant la porte après lui.
— Alors ? demanda Coulson.
— Il ne sait pas. Vos corps ont été manipulés après votre séparation astrale, ajouta-t-il en regardant Kaecilius. Le seul moyen que je vois pour essayer de savoir qui vous a attaqués, c'est le Miroir du Passé.
— Ses capacités sont limitées, objecta le magicien.
— Sans doute, mais à moins de remonter dans le temps, on n'a pas beaucoup de choix...
— Strange manipule le temps, non ? demanda Mack.
— Seulement de quelques minutes, pas plusieurs jours, répondit Kaecilius en croisant les bras.
Un silence s'installa alors puis Coulson indiqua qu'ils allaient rentrer à la base et faire leurs recherches depuis là-bas, que rester ici ne servirait à rien.
— Daisy et moi on va rester ici, annonça alors Ross.
— Pourquoi moi ? s'étonna la jeune femme.
— J'ai deux magiciens à moitié cassés sur les bras, si HYDRA attaque, tu seras la seule à pouvoir nous défendre, rétorqua l'ancien agent de la CIA.
Daisy fit la moue puis opina. Coulson acquiesça en retour et l'équipe quitta le manoir avec un portail invoqué par Kaecilius, tout juste assez grand pour qu'ils s'y faufilent. Le magicien soupira ensuite en s'asseyant et Daisy l'observa un moment. Il était peu amical quand on le regardait comme ça ; la mâchoire carrée, le regard bleu et dur, il ne donnait pas envie d'approcher, mais elle l'avait vu s'effondrer face au fantôme de son fils perdu et elle savait désormais qu'il était un homme brisé, et les personnes brisées font très souvent des choses stupides pour se prouver qu'elles sont encore vivantes. Le fait de perdre sa femme et son fils excusait-il les horreurs qu'il avait commises, d'abord seul, puis avec HYDRA ? Sans doute pas, mais s'il était prêt à s'amender, alors avec le temps, ses mauvaises actions seraient estompées.
— Comment est morte votre femme ?
— Je ne pense pas que cela vous regarde.
Daisy opina et annonça alors qu'elle allait prendre l'air. Elle quitta le bureau et descendit dans le hall d'entrée, mais alors qu'elle allait pour sortir du manoir, Jön se matérialisa près d'elle et elle sursauta.
— Pardon, sourit l'enfant. Tu sais, mon papa, il n'est pas méchant hein.
— Je sais, il a mal, c'est tout...
— Parfois , avoir mal à deux, ça fait moins mal...
Daisy plissa le nez puis secoua la tête et Jön rigola.
— Maman est morte de maladie, avoua-t-il alors. Je suis mort dans son ventre et les docteurs ne l'ont pas découvert tout de suite. Quand ils l'ont vu, ce qui restait de moi avait commencé à empoisonner maman. Elle est tombée très malade après et elle est morte sans que papa ne puisse rien faire. Il nous a perdu tous les deux d'un coup et ça l'a achevé.
— Ça aurait achevé n'importe qui, soupira Daisy.
Elle s'excusa ensuite et se dirigea vers la porte d'entrée derrière laquelle on entendait les bruits de la rue. Jön disparut et alors que la jeune femme allait ouvrit le vantail de bois, elle éprouva un frisson et tourna la tête. Dans les ombres à sa gauche se tenait Kaecilius, silencieux. Elle ignorait à quel moment il avait pu arriver ici alors qu'elle avait mis bien deux minutes pour descendre du grenier, mais elle s'en fichait.
Baissant les yeux un instant, elle se mordit la joue puis inspira et pivota pour lui faire face. Le magicien releva le menton et Daisy avisa une larme solitaire glisser sur sa joue mal rasée. Elle serra les lèvres, leva les bras, et l'homme l'entoura des siens en enfouissant son visage dans son épaule avec un hoquet. Serrant les paupières, sourcils froncés, Daisy sentit les grands bras se resserrer autour de ses côtes et elle posa sa main sur les mèches grises attachées en queue de cheval.
— Je sais, ça fait mal... dit-elle. Mais ça va passer...
Les doigts du magicien se saisirent de l'étoffe en Kevlar de sa tenue, au niveau de ses reins, et soudain, se desserrèrent. Daisy relâcha alors son étreinte et recula légèrement en posant une main sur la joue de Kaecilius.
— J'ai tué ma mère et mon père alors que je venais à peine de les rencontrer, dit-elle doucement. Je sais ce que c'est de toute perdre...
— Non, vous ne savez pas, vous ne pouvez pas savoir ce que cela fait de perdre la femme que vous avez aimée toute votre vie, pis encore, qu'elle soit morte à cause de l'enfant que vous lui avez fait.
— Ne dites pas ça, répondit Daisy. Elle n'est pas morte à cause de Jön, ce n'est pas de sa faute, il était un fœtus, il n'y est pour rien...
Kaecilius serra les mâchoires et tourna la tête. Daisy soupira par le nez et glissa sa main dans la sienne. Il serra les doigts et la regarda un instant.
— Pourquoi ? demanda-t-il.
— Pourquoi je me préoccupe d'un homme qui fait partie d'une race que je déteste ? Parce que je ne suis pas quelqu'un qui ne pardonne pas. Nous avons un ennemi commun maintenant, et si Strange vous fait confiance, alors je dois pouvoir le faire aussi.
— Il ne me fait pas confiance.
— Ça viendra. Je pense pouvoir dire que vous n'avez que lui dans ce bas monde, n'est-ce pas ? HYDRA s'est servi de vous, vous avez tout perdu quand Strange a fermé la dimension noire, et maintenant, vous êtes ici, pauvre magicien pétri de haine, sans Sanctum, sans famille, sans amis. On se ressemble, vous savez ? Moi aussi HYDRA m'a trahie, on m'a tout pris, mes parents, mes amis, ma vie même ! Dès l'instant où j'ai touché ce foutu obélisque, j'ai tout perdu. Le SHIELD est ma famille, Coulson est comme un père pour moi, je leur dois tout. Sans eux, je serais toujours une orpheline qui pirate les sites du Pentagone pour se faire un peu peur.
— Une activité bien puérile, répondit Kaecilius. À votre âge, je... Hm, nan oubliez...
Daisy sourit.
— Non, non. Dites-moi, que faisiez-vous à vingt-cinq ans ? l'encouragea-t-elle. Je sais que cela ne fait qu'une poignée d'années que vous êtes un Maître des Arts Mystiques, alors dites-moi, qu'est-ce qu'une sorte de viking comme vous faisait à vingt-cinq ans ?
Kaecilius serra les lèvres puis esquissa un sourire en coin. Il entraîna alors la jeune femme dans le hall et ils s'assirent en bas des marches du grand escalier.
— Si vous voulez tout savoir, j'étais pêcheur de haute-mer, avoua-t-il alors. J'avais toujours voulu faire ça, je suis né à Copenhague et j'ai passé toute mon enfance sur les quais à observer les pêcheurs revenir avec leurs cargaisons aux premières heures du jour. Mes parents étaient ouvriers, ils n'avaient pas les moyens de m'offrir des études, alors a quinze ans, j'ai embarqué sur un bateau de pêche et je suis parti pendant six mois. Quand je suis revenu, j'avais assez d'argent pour m'offrir une petite maison et j'en ai profité pour demander Adria en mariage, avec qui je sortais depuis quatre ans.
— À quinze ans ?
— Il n'y a pas d'âge, surtout quand on est pêcheur, répondit Kaecilius. Elle a accepté, on s'est fiancés et je suis reparti pendant six mois. Quand je suis revenu, on s'est mariés, elle avait très peur que je ne rentre pas, parce que ce que la mer prend, elle ne le rend jamais. Pendant dix ans ensuite j'ai fait des allers-retours entre ma femme et la mer, jusqu'à ce que mon patron prenne sa retraite. Je n'ai pas voulu reprendre le bateau, je suis parti et j'ai été embauché sur les quais. Adria est alors tombée enceinte.
Daisy se mordit les lèvres et posa une main sur le bras de l'homme qui secoua la tête.
— Jön... commença-t-il. Jön est un enfant mort-né, reprit-il. Adria était enceinte de sept mois quand elle a commencé à s'inquiéter de ne plus le sentir bouger. Il avait toujours été un bébé calme, il ne remuait que très peu et elle n'a pas remarqué immédiatement qu'il était beaucoup trop calme. Et puis un jour, elle s'est écroulée au milieu du supermarché.
Daisy serra ses doigts et son gantelet crissa.
— Les médecins ont annoncé que le bébé était mort depuis au moins un mois et qu'il avait commencé à se décomposer, reprit Kaecilius avec un détachement assez inhabituel. Ils l'ont accouchée, ils lui ont retiré l'utérus, trop endommagé, ils lui ont donné des médicaments et on est rentrés à la maison. Elle allait bien, elle s'est reposée pendant quelques jours puis elle a décidé de recommencer à vivre, elle voulait recouvrer ses forces pour tenter d'avoir un autre enfant. Elle regardait les agences d'adoption depuis des semaines...
— Et là, patatras... souffla Daisy.
Kaecilius opina, les lèvres serrées.
— C'était six mois après l'incident, on se promenait sur les quais, il faisait beau, elle avait recouvré le sourire... Sans prévenir, elle s'est écroulée devant moi, elle est tombée dans le coma et elle est morte deux heures plus tard.
— Empoisonnement du sang ?
— Oui. Les toxines que le fœtus en décomposition avait libérées dans son sang avaient été maintenues à distance par les médicaments jusqu'alors, mais elles ont fini par réussir à leur résister et elles ont finit par détruire ce qui restait des défenses immunitaires de ma femme. Elle n'a pas souffert, si c'est ce qui vous inquiète. Son corps a dit stop, tout simplement.
Daisy baissa le nez et souffla ensuite.
— Et vous avez perdu les pédales après ça.
— J'ai d'abord sombré dans une profonde dépression d'où aucuns médicaments ne me tirait, répondit le magicien. Je suis resté cloîtré chez moi pendant une année entière, sans jamais sortir, je me suis abruti devant la télévision, j'ai pris trente kilos, et puis un jour, mes parents ont débarqué, ils ont coupé la télévision et m'ont jeté dehors, littéralement, en me disant qu'ils en avaient assez de nourrir une loque, que je devais me secouer. Ma mère m'a hurlé dessus comme si j'étais... je ne sais pas, un intrus dans sa propre maison, et j'ai eut très peur. Je me suis alors vu dans le reflet d'une voiture et j'ai encore eu plus peur.
Daisy esquissa un sourire. Elle glissa ses doigts dans la main du magicien qui serra les siens en secouant la tête.
— J'ai rencontré Mordo quelques jours plus tard, dit-il. Comment il m'a trouvé, je n'en sais rien, mais je n'avais de toute manière plus rien à perdre. Je l'ai suivi à Kamar-Taj, j'ai rencontré l'Ancien et j'ai alors pris la décision de reprendre ma vie en mains. J'ai souffert comme jamais pendant les trois années qui ont suivi, on m'a brutalisé, pour mon bien, j'ai eu des os brisés, des bleus, une commotion cérébrale, aussi, mais à chaque fois, l'Ancien me réparait. Jusqu'au jour où je suis parvenu à l'ultime palier. J'avais complètement changé, la mort d'Adria et de Jön me donnait des ailes, je voulais tout faire pour les revoir un jour... et j'ai basculé dans le côté sombre de la magie.
Déglutissant, Kaecilius se redressa en secouant la tête.
— Quand je repense à tout ça, je me dis que j'étais tellement naïf, tellement obsédé à l'idée de revoir ma femme, que j'ai failli unir ce monde à une dimension terrifiante ou rien n'est normal... J'ai alors fait la rencontre de Strange et nous nous sommes affrontés, il a gagné et j'ai failli avoir ce que je voulais, rejoindre ma femme et mon fils dans la dimension noire. J'y ai échappé de justesse, mes fidèles ont été détruits, ils sont désormais des Sans-Esprit et ne peuvent plus vivre dans ce monde...
Un silence s'installa alors et Daisy fit la moue. Elle se leva ensuite et tira sur le bras du magicien.
— Quoi ? demanda-t-il.
— Je vous remercie de vous être livré à moi de cette manière, maintenant, allons prendre l'air, dit-elle. Nous avons assez pleurniché pour aujourd'hui, vous ne pensez pas ?
— Pleurniché ?
Kaecilius parut perplexe un instant puis il sourit et obtempéra en se levant. Il s'approcha de la jeune femme et plissa les yeux en l'observant de haut en bas. Du bout de l'index, il toqua contre son plastron et opina, les lèvres pincées.
— Intéressant... Pourquoi une armure en Kevlar dernier cri qui n'existe même pas sur le marché ?
— Je vous montrerai, mais uniquement si vous venez avec moi faire un tour dehors.
— C'est du chantage.
— Ouaip !
La jeune femme avisa alors Jön qui les observait depuis l'étage, caché derrière les barreaux de la rambarde, et elle sourit.
— Allez, venez, ça ne nous fera pas de mal de voir d'autres têtes après ce qu'il s'est passé ici !
— Et Ross et Strange ?
— Il est... presque vingt-et-une heure, à mon avis, ils sont ensemble et ils ne craignent rien ici, je me trompe ?
— Je ne pense pas...
Daisy sourit puis se détourna et ouvrit la porte d'entrée du manoir.
L'air frais de la nuit entra dans le manoir et Daisy inspira à pleins poumons avant de sortir sur le trottoir. D'un pas hésitant, Kaecilius s'approcha et observa la rue puis la jeune femme qui tendit une main.
— Allez, sortez, ne vous en faites pas, Thor ne va pas vous foudroyer sur place ! rigola-t-elle.
— Ah, très drôle, Miss Johnson, vraiment... grimaça le magicien.
Daisy tira la langue, amusée, puis leva les bras pour s'étirer et Kaecilius l'observa. Que lui arrivait-il en ce moment ? Il était gentil et cela ne lui ressemblait pas. Ou plutôt, cela ne lui ressemblait plus ! Il y avait si longtemps qu'il n'avait pas passé du temps avec une personne, avec une femme, sans arrière-pensée quelle qu'elle soit...
— Vous lui ressemblez, vous savez ?
Daisy tourna la tête.
— À qui ?
— Adria. Elle était comme vous, insouciante, enfantine, mais hargneuse quand il s'agissait de défendre quelque chose. Elle aurait sans doute été une bonne recrue pour le SHIELD.
Daisy sourit. Elle proposa ensuite qu'ils fassent le tour du pâté de maisons, profitant que les boutiques soient encore ouvertes malgré l'heure pour flâner un moment et se changer les idées. Ils avaient certes une allure atypique tous les deux, mais à New-York, personne ne s'étonnait de voir un petit bout de femme en armure de Kevlar accompagnée d'un moine à l'air revêche...
.
— Ceci donne l'eau à la bouche.
— Je l'admets volontiers, et vous parlez à quelqu'un qui n'a rien mangé depuis trois jours, rappela Kaecilius en observant la devanture d'une boulangerie française.
— Je n'ai pas d'argent sur moi, dommage, mais j'aurais bien pris un petit truc...
— Je suis sûr que le Sanctum se fera une joie de vous offrir tous les plats que vous voulez, répondit le magicien en se détournant.
Daisy le suivit du regard, surprise, puis le rejoignit.
— Qu'est-ce qu'il y a ?
— Rien.
— Bon, dans cas, continuons.
Kaecilius s'arrêta de marcher et Daisy se retourna pour l'interroger silencieusement.
— Vous n'insistez pas ? demanda-t-il.
— Vous avez dit qu'il n'y avait rien, je n'ai aucune raison de m'imaginer le contraire.
Le magicien fronça les sourcils et secoua la tête.
— Je n'ai pas fréquenté d'humains depuis plus de temps que je ne pensais...
Daisy sourit et revint vers lui. Elle passa son bras sous le sien et ils reprirent leur balade. Aussi étrange que cela puisse paraître, la jeune femme se sentait apaisée auprès de Kaecilius alors que la simple présence de Strange la mettait hors d'elle. Elle avait bien compris qu'elle était probablement jalouse de la relation qu'il avait tissée avec Ross en seulement quelques semaines, mais pourquoi dans ce cas...
Kaecilius la bouscula soudain et Daisy fit un pas de côté, tirée de ses pensées. Elle s'adossa à un arrêt de bus et sa tenue de combat de transforma en une robe à fleurs tandis que l'habit de moine de Kaecilius devenait une tenue civile bien moins détonante dans le paysage. Quand il lui prit le menton entre ses doigts, elle posa son index sur ses lèvres.
— On est en danger, c'est ça ? demanda-t-elle en jetant des regards autour d'elle. Qui et combien ?
— HYDRA, six agents qui viennent en face de nous, maintenant, passons pour des gens normaux...
Daisy haussa un sourcil et sourit ensuite. Le magicien l'embrassa alors brièvement et elle laissa échapper un petit rire à peine simulé quand il descendit dans son cou, s'accrochant à lui.
— Ils arrivent, lui souffla-t-il à l'oreille.
Daisy opina et observa la foule qui allait nonchalamment dans la large rue. Dans un premier temps, elle ne vit rien et songea qu'il s'était fichu d'elle, puis un frisson descendit le long de son dos et elle détecta quatre Inhumains qui traversaient la route pour changer de trottoir. Deux femmes en tailleur pantalon les accompagnaient.
— Où vont-ils comme ça ? souffla Daisy.
Kaecilius se redressa alors et tourna la tête, la jeune femme lui indiqua le groupe du menton.
— Ils vont au manoir ? demanda-t-elle.
— Non, et de toutes manières, il leur sera impossible d'y entrer.
— On devrait rentrer. Juste au cas où. La balade est finie.
Se dégageant de l'homme, Daisy s'éloigna sur le trottoir et Kaecilius l'observa un moment avant de la rejoindre. Sans un mot, il passa son bras sur ses épaules et l'entraîna sur l'autre trottoir.
— C'est trop dangereux, souffla-t-elle.
— Nous devons savoir où ils vont. Ils sont six, ce n'est pas une balade digestive, Daisy.
Celle-ci serra les lèvres puis opina et ils profitèrent de la foule pour suivre discrètement le groupe qui ressemblait plus à un commando en civil qu'à des promeneurs du soir.
— Niveau discrétion, ils repasseront...
— C'est certain... Je ne peux pas détecter leurs pouvoirs, si nous devons les affronter, je ne pourrais pas vous protéger.
— Je me sens mieux, je saurais illusionner pour les distraire.
— Sûr ? Je ne veux pas qu'il vous arrive quelque chose.
Kaecilius haussa un sourcil.
— Voilà qu'elle s'inquiète pour moi... sourit-il.
La jeune femme rougit et lui donna un coup de poing sur le torse. Il laissa échapper un rire en se penchant pour esquiver. Au même moment, l'une des deux femmes du groupe d'HYDRA se retourna et les toisa, mais le couple l'ignora. Elle reporta ensuite son attention sur ses protégés et Daisy fronça les sourcils.
— Elle ne nous a pas reconnus, c'est déjà ça, dit-elle.
— Surtout vous, moi je suis un inconnu chez eux.
— Vous avez travaillé pour eux.
— Brièvement et ceux qui ont vu mon visage sont morts, rappela le magicien.
— Vrai, admit Daisy. Ils viennent de rentrer dans un immeuble, dit-elle ensuite.
Sans s'arrêter le couple passa devant la porte et tourna au coin de la rue. Ils s'arrêtèrent un peu plus loin et s'assirent sur un banc.
— C'est quoi ce bâtiment ? demanda Kaecilius.
— Aucune idée, répondit Daisy en regardant autour d'elle. Un immeuble d'habitation, j'imagine...
Elle nota mentalement le numéro et la rue puis s'adossa contre le banc et soupira. D'une main pensive, elle lissa la robe blanche à fleurs bleues sur son ventre avant de se lever.
— Eh...
— Je reste là, répondit-elle en secouant la tête. Je suis préoccupée, ce n'est rien.
— Et pour quelle raison ?
Le ton avait changé, ils n'étaient plus deux agents sous couverture, mais de nouveau Quake et Maître Kaecilius.
— Vous, Maître, répondit la jeune femme.
— Moi ? « Maître » ? ajouta-t-il.
Daisy soupira par le nez et se rassit sur le banc.
— Depuis que nous vous avons sauvé la vie dans ce glacier, j'ai l'impression que quelque chose me retient de rentrer au SHIELD, dit-elle. Quand Ross a dit que je resterai avec lui ici, j'ai été surprise, puis contrariée et enfin soulagée.
— Pour quelle raison ?
— Je ne sais pas, mais je pense que c'est votre fils qui me retient au manoir.
— Jön ? Mais pour quelle... Oh, je vois. Il pense que vous allez être capable de réparer mon cœur brisé... Quelle naïveté.
Daisy renifla et passa le dos de sa main sous son nez avec un petit sourire en coin.
— Vous ne pouvez pas en vouloir au fantôme d'un enfant de souffrir, dit-elle. Moi aussi j'ai le cœur brisé, et même si avoir mal à deux, ça fait moins mal, parfois ce n'est pas la vérité.
— Je ne vous retiens pas, dans cas...
Daisy dodelina de la tête.
— Non, ce n'est pas ce que je voulais dire...
— Pourtant, vous irradiez l'incertitude, répondit Kaecilius. Vous avez peur de moi, vous avez en tête ce que j'ai fait par le passé, désespéré de revoir ma femme et mon fils, j'ai failli détruire votre monde et vous avez peur de moi de la même manière que vous avez peur de Strange. Vous savez que vos capacités ne sont pas suffisantes face à nous, Maîtres des Illusions. Je peux vous faire croire qu'un trou s'ouvre sous nos pieds en ce moment-même, ou qu'une météorite fonce droit sur la ville et ça vous effraie.
Daisy serra les mâchoires et bondit sur ses jambes.
— N'en ai-je pas le droit ? demanda-t-elle en pivotant dans une envolée de robe fleurie. Strange me l'a bien fait comprendre, je ne suis qu'une pauvre créature aux capacités certes supérieures à celles des autres, mais tout ce que je sais faire, c'est produire des vibrations, on m'appelle Quake pour ça.
Kaecilius l'observa un moment puis soupira et posa ses mains sur ses genoux. La jeune femme, les bras croisés sous sa poitrine, était plantée au bord du trottoir. Elle décroisa alors les bras et se passa les mains sur le visage. Le magicien se leva.
— Rentrons, dit-il. Vous êtes épuisée...
Il voulut poser une main sur son épaule, mais elle se rebiffa et s'éloigna ; il n'insista pas et la suivit. Il la rattrapa quand elle traversa la route à grandes enjambées et ils regagnèrent le Sanctum sans un mot de plus.
La jeune femme jaillit dans le hall d'entrée et sa jolie petite robe redevint armure. Elle s'engagea dans les escaliers et Kaecilius la suivit et lui prit le poignet au sommet. Elle se retourna en tendant sa main libre et le magicien encaissant la vibration en reculant d'un pas. Il tomba sur un genou en grognant.
— Laissez-moi tranquille.
La jeune femme tourna aussitôt les talons et le magicien fronça les sourcils en se frottant le torse, il éprouva une douleur ténue en se relevant et estima qu'elle lui avait probablement fêlé une côte, mais il ne s'en inquiéta pas et prit la direction du bureau de Strange. La soirée ne s'était pas passée comme il l'avait imaginée, même s'il ne s'était rien imaginé de particulier non plus.
Arrivé au sommet du manoir, Kaecilius observa la grande pièce éclairée et silencieuse et alla jeter un coup d'œil dans la chambre de Strange. Il trouva les deux hommes endormis dans le lit, dos à dos, et soupira en refermant la porte.
— Eux au moins, ils n'ont aucun problème...
Il se retourna et releva le menton en découvrant Daisy sur le pas de la porte. Il détourna aussitôt la tête et se planta devant la baie, les mains dans le dos.
Daisy serra les mâchoires et s'écroula dans le fauteuil de Strange en posant les pieds sur le coin du bureau. Elle se frotta le visage puis retira ses gantelets d'un mouvement rageur et les jeta sur le bureau avant de basculer le fauteuil en soupirant.
— Je suis désolée, dit-elle alors.
— Il n'y pas lieu.
Daisy se redressa.
— Si, je m'en suis prise à vous, je n'aurais pas dû.
— Je vous avais cherchée.
La jeune femme secoua la tête et se releva ; elle traversa la pièce et Kaecilius se tourna vers elle et se laissa tâter. Il grimaça quand elle toucha l'endroit où sa vibration avait frappé.
— Je suis désolée...
— Adria m'a fait pire, sourit-il en posant sa main sur celle de la jeune femme.
Daisy sourit puis serra les lèvres et s'écarta.
— Non, dit-elle.
— Daisy...
La jeune femme leva les mains et se détourna.
— Je ne veux pas revivre ça, je ne veux pas encore souffrir, dit-elle.
— Daisy.
Kaecilius lui prit le poignet et la ramena à lui. Il l'entoura de ses bras et l'étreignit tandis qu'elle soupirait contre lui.
— Un peu de chaleur humaine n'a jamais fait de mal à personne, dit-il. Concentrez votre douleur sur vos ennemis, faites-en sorte de séparer vos vies et tout ira beaucoup mieux.
La jeune femme opina puis se redressa et observa le magicien un moment avant de reculer d'un pas.
— Essayons de dormir un peu, dit-elle en jetant un coup d'œil vers la pendule. On ne sait pas ce que mijote HYDRA.
Kaecilius opina et lui indiqua ensuite qu'elle pouvait s'installer dans une chambre du manoir pour se rafraîchir et dormir, qu'il allait en faire autant, qu'il était éreinté, mais qu'avant, il allait manger. Il l'invita à partager son repas, mais la jeune femme refusa et quitta le bureau rapidement.
Jön apparut alors auprès de son père.
— Tu aurais dû laisser faire le temps, fils, dit-il. Tu lui as suggéré des choses qu'elle n'est pas encore prête à accepter.
— Pour que tu passes encore des années à détruire le monde et les gens parce que tu es brisé ?
Kaecilius souffla par le nez, mâchoires serrées.
— Cette fille est trop abîmée pour qu'on puisse la réparer en une seule fois, dit-il en se détournant. Elle a beaucoup trop souffert pour quelqu'un de son âge.
— Toi aussi, tu sais ?
— Mais moi je ne suis plus un enfant, je suis un homme et je me remettrais de ce qui peut m'arriver. Elle non. Elle est trop jeune pour avoir vu la mort et avoir été trahie par celui qu'elle aimait.
Jön préféra rester silencieux. Il disparut alors et Kaecilius soupira avant de descendre aux cuisines pour se préparer à manger. Strange n'ayant jamais eu de serviteurs, autre que Cléa, il n'y avait personne dans cette grande maison, mais un jour peut-être grouillera-t-elle d'apprentis ou d'enfants.
