— À ce soir !
Daisy décocha un sourire puis un grand signe de la main à Kaecilius et s'engouffra ensuite dans la voiture noire qui l'attendait devant le portillon. Le SUV démarra et le magicien inspira. Il observa la large rue tranquille un moment puis rentra dans la maison et tourna le verrou. Cela faisait maintenant un mois qu'ils vivaient ici, en mission sous couverture, se faisant passer pour mari et femme, et à sa grande surprise, les choses se passaient bien mieux que prévu maintenant qu'ils s'étaient habitués l'un à l'autre.
Kaecilius remarqua soudain une lueur orangée provenant de la salle de bains et il haussa un sourcil.
— Je me demandais quand tu allais débarquer, dit-il en récupérant un plaid sur le canapé pour le plier.
— Je viens pour ton rapport hebdomadaire, sourit Strange.
— Mon rapport pour le SHIELD ou sur ma relation avec Daisy ?
— Les deux ?
— Il n'y a rien dans ce cas.
Strange roula des yeux et se hissa sur l'une des chaises autour du comptoir. Il observa son ami ranger un peu puis, après quelques secondes, il soupira.
— Vraiment rien ?
— Vraiment rien. Tout est cordial entre Daisy et moi, on s'habitue à vivre ensemble, on se découvre, chaque jour j'en apprend plus sur elle...
— Et est-ce que tu lui parles de toi ?
— Peu. Elle sait déjà l'essentiel, je n'ai pas envie de l'effrayer davantage avec ce que j'ai fait quand...
Kaecilius se tut et Strange opina.
— Et la mission ? demanda-t-il.
— Néant aussi. J'ai inspecté cette cavité derrière la cheminée, ce n'est rien, je pense qu'ils ont simplement réduit la chambre pour y mettre quelque chose qui n'a jamais été installé. Nous n'avons absolument rien trouvé qui puisse corroborer la présence d'une base d'HYDRA sous ce quartier.
— L'entrée doit être ailleurs, dans ce cas. Le jardin ?
— Pas regardé, avoua Kaecilius. Mais c'est délicat, si on cherche la journée, la mère casse-pieds va venir voir ce qu'on fait, et si on cherche la nuit, on risque de passer sur des indices ou pour des cambrioleurs.
Strange esquissa un sourire. Kaecilius avait rebaptisé Myla en « mère casse-pieds », car elle était toujours là, dès qu'ils sortaient, l'un ou l'autre, que ce soit pour faire des courses ou simplement se promener, elle était dans les parages, comme si elle apparaissait magiquement.
— Tu as des infos sur cette femme ?
— C'est le genre de personne à qui on donne le Bon Dieu sans confession, répondit Strange en secouant la tête. Le SHIELD n'a absolument rien sur elle. Tu as fouillé un peu son esprit ?
— Je n'ai pas osé. J'ai peur qu'elle soit un agent d'HYDRA et que de ce fait, je me fasse repérer.
— Très juste. Bon, je vais rentrer dans ce cas. As-tu besoin de quelque chose, pendant ce que je suis là ?
— Ma maison ?
Strange rigola. Les deux magiciens se serrèrent la main puis Strange retourna dans la salle de bains et le halo orangé disparut. Kaecilius soupira ensuite et, regardant l'heure, arracha la liste des courses aimantée sur le frigo et entreprit de dévaliser l'épicerie.
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Occupé à inspecter de la viande en présentation derrière la vitre du boucher, Kaecilius sentit ses pouvoirs le titiller et il tourna la tête pour découvrir un homme qui semblait lui aussi faire tranquillement ses courses.
Inhumain... songea le magicien en fronçant les sourcils.
— Monsieur ? Monsieur...
— Hein ? Oh, pardon, c'est à moi ?
La femme derrière le comptoir lui sourit et il jeta un œil sur la liste avant de choisir quelques pièces bouchères. Il les déposa dans son panier et entreprit ensuite d'être vigilant, car il repéra plusieurs autres Inhumains et que cela ne lui plaisait pas plus que cela. Il acheva rapidement les commissions, se rendit à la caisse puis quitta la supérette et entreprit de prendre la route pour rentrer. Il ne fut soulagé et serein qu'une fois dans la maison et les protections magiques mises en place.
Une fois les courses rangées, il attrapa son portable et composa le numéro de Daisy. Le visage de sa compagne s'afficha sur l'écran.
— Oui, chéri ?
Elle était en train de taper à l'ordinateur, le bruit du clavier se faisait discrètement entendre.
— Mettez un écouteur, répondit Kaecilius.
Daisy obéit et le magicien lui relata les deux dernières heures passées au supermarché.
— Six Inhumains ? demanda-t-elle à voix basse. On n'en avait encore jamais croisé...
— Oui, c'est louche et ça m'inquiète un peu. Je les ai détectés, mais ils ne m'ont pas senti, ce ne sont donc pas des télépathes, mais j'aurais pu être démasqué en une seconde.
Daisy serra les lèvres.
— J'ai encore deux heures avant de rentrer déjeuner, dit-elle. Vous êtes à la maison ?
— Oui, et j'ai activé toutes les protections magiques, si quelqu'un s'approche, je serais averti.
— Essayez de n'abîmer personne...
— Au besoin je m'enfuirai, répondit Kaecilius.
— Venez me chercher, si c'est le cas.
— Entendu.
Daisy l'observa alors un moment, posant une question silencieuse, et il opina.
— À tout à l'heure.
— À tout à l'heure, sourit Kaecilius, un brin inquiet.
Daisy raccrocha ensuite et retira son écouteur en soupirant.
— Des ennuis avec ton mari ? demanda une femme.
— Oh non, il voulait juste savoir si je rentrais déjeuner, sourit la jeune femme. Il n'est pas vraiment habitué à rester à la maison tout seul, à Washington, je travaillais moi aussi de la maison, du coup, on passait toute la journée dos à dos, sur nos ordinateurs respectifs.
— Je vois... Passer de Washington à San Francisco, ça doit faire drôle, non ?
— Il fait beaucoup plus chaud ici, c'est certain, mais je n'ai de toute manière pas eu le choix, et je n'allais pas laisser Jön tout seul à littéralement l'autre bout du pays.
Joana sourit en hochant la tête.
— Tu sais, moi, depuis que Fred est mort, je n'ai plus vraiment d'attaches nulle part, répondit-elle. On n'a pas eu le temps d'avoir des enfants, alors quand j'en ai marre d'une ville, je prends ma valise et je change.
— Je faisais ça, plus jeune, puis j'ai rencontré Jön et voilà.
Elle leva sa main gauche avec son alliance et Joana rigola. Son mari avait été tué dans une rixe de rue, au mauvais endroit au mauvais moment. Il avait pris une balle dans le ventre et avait succombé dans l'ambulance, quatre ans plus tôt. Depuis, elle allait et venait entre les villes de Californie, passant six mois dans l'une avant d'avoir envie de changer.
— Tu devrais venir à la maison un de ces quatre, dit alors Daisy. Tu pourras rencontrer mon mari, vous devriez bien vous entendre.
— J'ai vu la photo sur ton téléphone et je doute qu'un viking comme lui s'intéresse à l'allumette brûlée que je suis !
Daisy se mit à rire. Joana était une jeune femme de trente ans plus que mince. Elle n'était pas malade, ni anorexique, mais elle ne parvenait pas à grossir alors qu'elle avait un très bon coup de fourchette. Daisy l'enviait pour cela, car même si elle n'était pas grosse, loin de là, même, elle trouvait ses hanches et ses cuisses un peu larges et avait constaté, ses derniers temps, qu'elle avait tendance à prendre du poids, surtout quand Kaecilius faisait à manger...
— Viens manger à la maison à midi, décida-t-elle soudain. Ça nous fera du bien à tous les trois.
— Tu crois ?
— Oui. Jön ne voit pas grand monde, tu sais, à part quand il fait les courses, et c'est surtout des vieux et il déteste les vieux.
Joana éclata de rire. Un raclement de gorge se fit entendre dans l'open-space et elle baissa la tête en s'excusant. Daisy lui sourit et elles se remirent toutes deux au travail.
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— Entre. Fais comme chez toi.
— Je dois me déchausser ?
— Si tu veux, il y a des claquettes dans le meuble.
Joana hocha la tête et déposa son manteau et son sac sur la console dans l'entrée. Daisy expédia ses escarpins et s'éloigna ensuite pieds nus.
— Jön ? Vous êtes là ?
Kaecilius apparut un instant plus tard de sa chambre et fronça légèrement les sourcils en découvrant Joana derrière sa compagne qu'il gratifia d'un baiser.
— Joana, je suppose ? dit-il en tendant la main. Depuis le temps qu'elle me parle de sa collègue...
— Et moi donc ! répondit la jeune femme en serrant la main tendue. Quelle poigne... !
— Viking, répondit simplement Daisy avec un sourire.
— Chérie, je vous en prie...
La jeune femme lui tira la langue puis s'approcha du four qui ronronnait. Elle hocha la tête, souleva ensuite les couvercles des deux casseroles sur la plaque et opina de nouveau.
— Vous auriez dû être cuisinier, dit-elle.
Kaecilius lui décocha un sourire et tourna alors la tête vers Joana qui les observait tour à tour. Elle secoua la tête à sa question silencieuse.
— Non rien, dit-elle avec un sourire. Je m'étonne depuis le début de ce vouvoiement entre vous, c'est à la fois déstabilisant et tellement respectueux...
Elle haussa les épaules et Kaecilius inclina la tête. Daisy proposa ensuite de mettre la table et qu'ils allaient se partager un petit apéritif pendant que le repas terminait de cuire tranquillement.
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À quatorze heures, Joana quitta le couple pour retourner travailler, mais Daisy décida de finir la journée à distance en prétextant une migraine due au vin qu'ils s'étaient partagé. Ce n'était pas la première fois qu'elle travaillait depuis la maison et elle préférait de loin ce système, se sentant bien plus en sécurité auprès de Kaecilius, même si, avec ses pouvoirs, elle pouvait dégommer n'importe qui.
Alors que la voiture de Joana tournait au coin de la rue, Daisy, debout sur le perron, sourit quand les bras de son compagnon l'entourèrent. Il posa son menton sur son épaule et la jeune femme lui caressa l'arrière du crâne un moment, pensive.
— Pourquoi êtes-vous avec moi ? demanda-t-elle soudain.
Kaecilius fronça les sourcils et releva la tête.
— Je ne sais pas, avoua-t-il alors. Mon fils m'a montré que vous pouviez être différente de la Quake que Strange connaît, la jeune femme en colère qui tape avant de parler...
Daisy se retourna et il noua ses mains sur ses reins.
— Je pense que je suis capable de voir la femme sous l'Inhumaine, dit-il en esquissant un sourire. Et si je ne trompe pas, vous avez un immense besoin d'affection, d'amour, de tendresse, et moi aussi.
— Nous sommes deux écorchés de la vie, nous ne devrions même pas éprouver du bien-être à être l'un près de l'autre, pourtant...
Daisy posa ses mains sur ses bras et Kaecilius souffla par le nez en lui relevant le menton. Elle se laissa embrasser puis étreindre.
— Quand bien même, je n'aie pas besoin de bouclier, je crois que j'ai besoin d'être protégée, dit-elle alors. De me sentir en sécurité, soutenue par quelqu'un qui ne me fera pas défaut dans le pire moment.
— Vos amis ne vous ont jamais tourné le dos, pourtant... s'étonna Kaecilius.
— Non, mais ce n'est pas la même chose qu'un compagnon.
Daisy se redressa alors et ils rentrèrent dans la maison. La jeune femme se pelotonna dans le canapé avec le plaid sur les genoux et le magicien s'assit près d'elle, intrigué.
— Depuis que j'ai découvert mes pouvoirs, je me cache derrière, je fais la forte, celle que rien n'atteint, même avec les deux bras brisés, je continue à me battre, je serre les dents et je continue... Ma rencontre avec le Docteur Strange m'a appris quelque chose, c'est que même paré des plus puissants pouvoir de l'univers, on reste humain et une balle bien placée peut avoir raison de nous, tout Inhumain que nous sommes. Strange et Ross sont tombés amoureux instantanément et ils sont si complémentaires que c'était comme s'ils étaient ensemble depuis des centaines d'années. Ils n'ont besoin d'aucun mot pour échanger et c'est frustrant.
— Strange et moi n'avons besoin d'aucun mot pour nous comprendre, répondit Kaecilius avec un sourire.
— Mais vous êtes deux magiciens, vos pouvoirs envahissent littéralement les endroits où vous vous trouvez, je peux les sentir... Ross n'est qu'un humain, un homme que la nature n'a pas spécialement gâté avec ça, il n'a rien pour plaire ou si peu et pourtant, l'homme le plus puissant du monde est fou amoureux de lui.
Daisy se tut alors et inspira. Elle serra ensuite les lèvres et soudain, se mit à pleurer.
— Non, non, ne pleurez pas... Daisy...
Kaecilius se déporta aussitôt vers elle pour la prendre dans ses bras. Elle laissa échapper un sanglot et il la serra contre lui.
— De toute ma vie, je n'ai fait que perdre ceux à qui je tenais, haleta la jeune femme. D'abord mes parents quand ma mère a été enlevée... Puis mes amis hackers, et ensuite, tous ceux du SHIELD qui ont été tués pour me protéger ; tous les Inhumains qui sont morts parce que nous avons donné un coup de pied dans la fourmilière...
Elle renifla et reprit :
— Et alors que je retrouve enfin ma mère, elle pète un câble et mon père, que je venais lui aussi de retrouver, est obligé de l'assassiner... Et pour sa santé mentale et sa protection, nous avons dû lui effacer la mémoire. Il ne me reconnaît plus, il ne sait pas qu'il a un enfant, il est vétérinaire et il ignore qui je suis...
Kaecilius ajusta sa prise autour d'elle.
— Vous avez beaucoup trop souffert pour votre âge, dit-il. Mais rassurez-vous, je n'ai aucunement l'intention de mourir avant bien longtemps. Servez-vous de moi, Daisy, reposez-vous sur moi...
La jeune femme recula et l'observa. Il repoussa les mèches brunes de son visage humide et lui essuya les joues de sa manche.
— Je suis immortel tant que mon Sanctum n'est pas détruit, Daisy, même si pour le moment, je n'ai plus d'attaches, reprit le magicien en posant son front contre le sien. N'oubliez pas que je peux altérer la perception des gens en un mouvement de la main et si vous le demandez, je peux nous emmener n'importe où dans ce monde.
Daisy ferma les yeux puis releva la tête.
— Le seul endroit où je veux être pour le moment, c'est avec vous, répondit-elle en secouant la tête. Je sais que j'ai mené la vie dure à Strange et que vous non, mais vous êtes tellement différents tous les deux...
— Vous étiez jalouse de sa relation avec Ross, répondit Kaecilius. Mais maintenant, vous avez votre propre magicien, ma chère !
Il se redressa en ouvrant les bras et Daisy laissa échapper un rire avant de renifler. Elle se passa les mains sur les joues puis retourna dans les bras du magicien qui se laissa glisser sur le côté en l'attirant avec lui. Ils s'étendirent sur le canapé et Daisy, dos au bord, se cala contre son compagnon.
— Bon, je pense pouvoir assurer que l'après-midi de travail est condamnée ? sourit-il.
— Est-ce mal de vouloir faire une sieste avec son compagnon ?
— Du tout, ma chère. Du tout...
Daisy sourit en sentant les bras autour d'elle se resserrer et elle ferma les yeux en soupirant d'aise. Le sommeil ne tarda pas à la gagner, mais Kaecilius demeura éveillé une bonne dizaine de minutes encore, sondant les environs comme il le faisait régulièrement. Il avait beau vivre avec Daisy et tomber lentement amoureux d'elle, il n'en oubliait pas leur mission sous couverture, et surtout, l'absence, depuis un mois, de Cléa, l'apprentie de Strange dont personne n'avait de nouvelles. Même le SHIELD avec toutes ses capacités n'avait pas réussi à la localiser.
Il faut impérativement que nous la localisions avant que HYDRA ne parvienne à la contrôler... S'ils lui retournent le cerveau, elle sera un très grand danger pour le SHIELD... songea-t-il.
