Dans son bureau, Strange était occupé à compulser un énorme grimoire quand un frisson lui fit lever la tête. Il observa la pelote d'étincelles suspendue au-dessus du plancher et quand elle format un petit portail, il esquissa un sourire en voyant Daisy en émerger, puis Kaecilius.

— Mais qui voilà ? dit-il. Everett, nous avons des invités !

Ross sortit de la chambre avec un vêtement dans les mains et sourit au couple.

— On fait une entorse au règlement ? demanda-t-il.
— Ras le bol de jouer les humains modèles, répondit Kaecilius en lui serrant la main. Je n'ai pas fait de magie ou presque depuis trois mois, je n'en peux plus !
— Et moi, j'ai envie d'envoyer voler des trucs... répondit Daisy en faisant jouer ses doigts.

Elle fit un geste de l'index et le vêtement que tenait Ross lui sauta des mains.

— Très drôle, dit-il en le ramassant. Pas question d'aller au SHIELD pour autant, Daisy, ajouta-t-il. Ils ne doivent pas savoir que vous avez enfreint le règlement.
— Bah, tant que vous ne nous dites rien sur les missions en cours, ça ne pose pas de problème, répondit la jeune femme. Vous avez une salle d'entraînement dans cette baraque, Strange ?
— Il doit bien y avoir ça, oui, mais où... !

Daisy roula des yeux puis haussa les épaules et décida qu'elle trouverait elle-même. Ross retourna dans la chambre et Kaecilius s'approcha ensuite de Strange et lui serra fermement la main.

— Ça fait du bien de retrouver des choses familières, dit-il en prenant un livre et en se laissant tomber sur une chaise qui venait de faire apparaître.
— J'imagine que ce doit être compliqué de vivre avec Daisy, non ?
— Eh bien non, je l'apprécie beaucoup, elle est très différente avec moi qu'avec toi, et la vie de couple, j'ai déjà connu. Ce qui m'embête le plus, c'est de ne pas pouvoir faire de magie.
— Je ne tiendrai pas une journée, répondit Strange en grimaçant. J'ai tellement pris l'habitude de m'en servir pour tout...
— Même avec Ross ?
— Cili...

Celui-ci se mit à rire puis s'adossa à son siège en posant ses pieds sur le bord du bureau. Strange les chassa d'un geste de la main.

— Ah, ça aussi, ça m'a manqué, tiens ! ronchonna le magicien en se redressant brutalement comme ses bottes heurtaient le plancher dans un bruit sourd. Tu as quelque chose à me faire faire qui requiert l'utilisation de magie ?
— À part des réparations dans le manoir...

Kaecilius se leva brusquement.

— Ça me va ! Tout ce que tu veux, du moment que je peux me servir de mes pouvoirs !

Strange haussa un sourcil puis les épaules et fit signe à sa cape de guider l'autre magicien à travers l'immense maison au nombre de pièces incertain...

.

Daisy erra pendant plusieurs minutes dans les couloirs du manoir avant de tomber enfin sur une salle de sport poussiéreuse. Elle plissa le nez et alla ouvrir les fenêtres avant de chercher un sac de frappe. Elle en dénicha un dans un coin et le suspendit à un crochet au plafond en s'aidant de ses pouvoirs bien qu'ils ne soient pas faits pour cela.
Alors qu'elle allait refermer les fenêtres, une lueur orangée la fit frémir et elle soupira en reconnaissant Jön, le fils de Kaecilius.

— Bon sang, mon grand, tu m'as fait peur !
Je suis désolé, répondit le jeune garçon, amusé. Je suis content de vous revoir.
— Moi aussi, comment vas-tu ?
Bien. Je m'ennuie un peu, mais le Docteur me tient compagnie, ou l'Agent Ross.
— Il vit ici ? s'étonna Daisy.

Jön secoua la tête.

Non, mais il vient souvent et j'aime bien me cacher dans un mur et les observer.
— Cela ne se fait pas, sourit la jeune femme.
Je sais, mais il faut bien que je m'occupe... Et j'ai l'impression d'avoir une famille comme ça. Comment va mon papa, il est avec vous ?
— Oui, il est venu, il est quelque part dans la maison, j'imagine.

Jön plissa soudain les yeux et Daisy haussa un sourcil.

Vous... Mon papa et vous, vous...

Daisy sourit et hocha la tête.

— C'est pour le travail, mais oui, nous vivons ensemble et nous nous entendons bien, répondit-elle. J'avais peur de lui au début, tu sais ? Mais en fait, il est vraiment gentil et même s'il est impressionnant, on se sent en sécurité près de lui.

Jön baissa le nez et Daisy s'agenouilla devant lui.

— Je sais que tu es triste, dit-elle. Je voudrais te prendre dans mes bras, mais c'est impossible...

Le garçonnet laissa échapper une larme.

— Ne pleure pas, mon lapin... On trouvera une solution, j'en suis sûre.
La seule solution, c'est que je prenne la place de l'esprit d'un petit garçon vivant, répondit le bambin. Mais je sais que papa et toi vous ne me laisserez pas faire...
— Non, parce que ce n'est pas bien, Jön, répondit Daisy sans relever l'utilisation du tutoiement. Je suis trop jeune pour avoir un bébé et je pense que tu n'as pas envie de redevenir un nourrisson, n'est-ce pas ?

Jön renifla. Daisy serra les mâchoires. Elle leva une main et effleura la joue translucide de l'enfant. Il ferma les yeux et soudain, recula et disparut dans le mur. Daisy laissa retomber sa main, déglutit et inspira ensuite en se redressant.

— Kaecilius, où êtes-vous ? demanda-t-elle en levant son visage au plafond.
— J'arrive, répondit l'homme quelque part dans la maison.

Il fut là une minute plus tard et il trouva sa compagne assise au bout d'un banc de musculation, occupée à se curer pensivement les ongles.

— Que se passe-t-il ? lui demanda-t-il. J'ai senti votre énergie fluctuer...
— J'ai discuté avec Jön, répondit la jeune femme en se levant. Je sais ce que j'ai dit, je ne veux pas d'enfants maintenant, mais nous devons lui trouver un corps...
— Et lequel ? Il est hors de question que nous lui offrions le corps d'un enfant vivant, Daisy.
— Je sais ! Mais bon sang, vous êtes les plus puissants magiciens de monde, vous ne pourriez pas, je ne sais pas, fabriquer un corps en glaise et faire en sorte qu'il s'y installe ?

Kaecilius demeura pensif un moment puis haussa les épaules.

— Je l'ignore, répondit-il. Je sais que certains magiciens font ce genre de chose. Cependant, j'ignore à quel prix et encore moins s'ils seront prêts à aider Kaecilius le fou et Strange le prétentieux.

Daisy haussa un sourcil. Kaecilius soupira puis tourna les talons. La jeune femme demeura seule et décida de se défouler sur le sac de sable, mais sans ses pouvoirs. Elle retira donc ses brassards, sa veste, attacha ses cheveux, et entreprit de bourrer le sac à coups de poings et de pieds jusqu'à ce qu'elle soit épuisée.

.

— Vivre avec toi l'a ramollie.
— Tu crois ?
— Elle n'avait jamais vécu seule avec un homme, même si elle a déjà été en couple par le passé, ils vivaient au SHIELD et ce n'est pas pareil. Là vous avez une maison, vous êtes ensemble H24, vous sortez, vous prenez vos repas en tête-à-tête... J'imagine qu'inconsciemment, elle a commencé à changer.

Kaecilius baissa le nez.

— Connais-tu les magiciens qui utilisent des golems ?

Strange rentra le menton.

— Des golems ? Que voudrais-tu en faire ?
— Daisy m'a suggéré ça parmi d'autres idées pour redonner un corps à mon fils. Il est coincé ici, dans le manoir, sans pouvoir faire autre chose qu'errer et il est las, il désire redevenir un petit garçon, et je le veux aussi, mais...
— Cili, tu sais qu'il n'est pas mort, n'est-ce pas ? Ce n'est pas une âme, pas un fantôme qui a encore une tâche à accomplir et que l'on peut ramener comme ça...
— C'est une âme, puisqu'il s'est échappé de la dimension noire pour revenir ici. Cependant, comme il n'a pas trouvé de corps, il s'est lié à ton Sanctum. Le golem pourrait être la meilleure solution pour lui de redevenir vivant, car Daisy ne veut pas d'enfants et je doute que Jön veuille être à nouveau un nourrisson. Et il est bien entendu...
— Hors de question d'utiliser un enfant vivant, acheva Strange, hochant la tête. Je ne sais pas quoi te dire pour le moment, tout ce que je sais, c'est que ton fils est en sécurité dans mon Sanctum, il ne peut rien lui arriver, il ne peut pas sortir et se perdre, néanmoins, je comprends ta détresse et la sienne. J'ai moi aussi perdu celle que je considère comme ma fille, ne l'oublie pas.
— Je ne l'oublie pas et nous allons la retrouver, du moins, le SHIELD va la retrouver, car ce n'est pas notre mission.

Daisy apparut alors à l'entrée de la pièce, les cheveux mouillés, et Strange haussa un sourcil dans sa direction.

— Je me suis permis de prendre une douche après m'être défoulée dans votre salle de sport, Strange, répondit-elle. On rentre ? demanda-t-elle ensuite en regardant son compagnon. J'ai... envie d'être à la maison, seule.

Kaecilius jeta un coup d'œil à Strange qui inclina le menton, lui certifiant mentalement qu'il allait chercher un moyen pour donner un corps à Jön ; le Viking ouvrit ensuite un portail et le couple disparut. Ross reparut alors et s'étonna en silence.

— Ils ont passé moins d'une heure ici et ils rentrent déjà ? dit-il.
— Je crois qu'ils ne sont pas bien, ni l'un ni l'autre, répondit Strange en faisant pivoter son fauteuil.

Ross vint à son côté et s'appuya contre le bureau, les bras croisés.

— Vous allez réellement essayer de trouver un moyen pour faire revivre le petit ?
— Kaecilius est mon frère, répondit Strange avec un haussement d'épaules. Je n'ai que lui et...
— Et moi alors ?
— Vous c'est autre chose, Everett, répondit le magicien avec un sourire. Vous êtes mon âme, sans vous je ne suis rien dans ce bas monde et j'imagine que vous n'avez aucune envie d'avoir des enfants, alors...

Ross se mit à rire et se pencha pour l'embrasser une longue seconde.

— Allez savoir ? souffla-t-il ensuite.
— Allons, chéri... N'avons-nous pas assez à faire avec les Inhumains pour infliger à un enfant notre vie si instable ? Non, pas maintenant.
— Ne vous en faites pas, répondit Ross avec un sourire. Je ne ferais pas un bon père, de toute manière.
— C'est comme tout, cela s'apprend. En avez-vous fini avec votre linge ? Vous ne venez pas passer vos week-ends chez moi pour faire la lessive, vous savez ?
— Depuis longtemps, et cela ne me dérange absolument pas, mais je ne voulais pas vous déranger avec Kaecilius. Pourquoi ?
— Je vais probablement m'absenter du manoir quelques jours, afin de voir si je ne trouverai pas quelque magicien cinglé qui pourrait me renseigner. La peine que j'éprouve en l'absence de Cléa alors qu'elle n'est pas ma fille me fait spéculer que celle de Cili doit être incommensurable, surtout sachant son enfant coincé entre les deux dimensions, ni mort, ni vivant, alors qu'il n'en a jamais fait le deuil réellement.

Jön se matérialisa soudain près de Ross qui sursauta légèrement. L'enfant tendit la main et la posa sur celle de l'ancien agent de la CIA qui serra les lèvres.

— Je ne veux pas que vous vous mettiez en danger pour moi, Docteur Strange, dit-il en regardant le magicien. Si je dois demeurer ainsi toute l'éternité, alors qu'il en soit ainsi.
— Tu as ma promesse, Jön, je te rendrais à ton père, répondit Strange. Peu importe le temps que cela prendra, lui et moi sommes immortels, mais je te promets que tu retrouveras ton papa.

Jön déglutit en baissant le nez, hochant la tête, puis disparut et Ross soupira.

— Faire des promesses à un enfant, Stephen, c'est risqué.
— Je sais, mais... Je sais.

Il n'ajouta rien et Ross glissa ses doigts dans sa main. Il annonça ensuite qu'il rentrait au SHIELD, que le week-end était terminé, et après un solide baiser, Strange lui ouvrit un portail directement de sa chambre de la base secrète.