Après une nuit plus que reposante dans un lit des plus confortables, le couple commanda une calèche devant l'hôtel pour se faire conduire à l'orphelinat le plus proche. Le cocher les déposa devant une immense bâtisse de pierres blanches, une dizaine de minutes plus tard, à l'extérieur de la ville, et alors que Kaecilius aidait Daisy à descendre, la porte du bâtiment s'ouvrit sur une femme à l'air revêche qui se planta sur le seuil.
— Monsieur, Madame, que puis-je faire pour vous ? demanda-t-elle.
— Bonjour, Madame, nous sommes à la recherche d'un petit garçon à adopter, entre dix et quinze ans, auriez-vous cela ? demanda Kaecilius quand ils l'eurent rejointe sur le parvis.
— Vous cherchez des enfants bien vieux, s'étonna la femme. Si c'est pour travailler...
— Non, du tout, intervint Daisy. Je... Je ne peux pas avoir d'enfants, Madame, et nous manquons de temps, je...
Elle détourna soudain la tête et inspira. Kaecilius la regarda, surpris, puis reporta son attention sur la gouvernante qui les fit entrer et les conduisit dans son bureau.
— Je vous en prie, asseyez-vous. Voulez-vous du thé ?
— Volontiers, répondit Daisy. Je vous prie de m'excuser pour tout à l'heure, c'est un sujet encore sensible, malgré les années et...
— Ne vous en faites pas, je comprends. Je suis étonnée qu'une femme aussi jeune que vous cherche à adopter un enfant aussi âgé, ce sera difficile pour lui de vous faire accepter comme ses parents et à cet âge, la plupart de nos enfants courent les rues et sont très libres... Je n'ai qu'un seul petit garçon de l'âge que vous voudriez, il va avoir dix ans et il est un peu compliqué.
Daisy accepta ensuite la tasse de thé que la femme lui tendit avant de s'asseoir à son bureau. Elle pivota sur sa chaise et récupéra un dossier dans un meuble.
— Timothy, abandonné par sa mère prostituée alors qu'il n'avait que deux jours, lut-elle. Il a passé les dix dernières années chez nous, les enfants plus âgés se sont occupés de lui une grande partie du temps quand mes nourrices ne pouvaient pas le faire.
— Pourquoi n'a-t-il jamais été adopté ?
— Il est différent des autres enfants, il a une tache de naissance sur le visage et tous les parents que j'ai rencontrés ont refusé de le prendre à cause de cela.
— Avez-vous une photo ?
La gouvernante hocha la tête et tendit l'image à Daisy, qui fronça les sourcils avant de la tendre à Kaecilius.
— Il vous ressemble, chéri, sourit la jeune femme. C'est très étrange.
— Est-il possible de le rencontrer ? demanda-t-il.
— Bien sûr, à cette heure, les enfants prennent leur petit-déjeuner, venez, allons-y.
— Nous ne voudrions pas déranger...
— Ne vous en faites pas, chaque fois qu'ils entendent la porte d'entrée, plus rien ne compte. Ils sont heureux ici, je fais tout pour, mais rien ne vaudra l'amour de parents, même adoptifs.
Daisy opina et termina son thé avant qu'ils ne quittent le bureau pour traverser le rez-de-chaussée. La gouvernante fit entrer le couple dans un salon et leur demanda de patienter quelques instants.
— Il me ressemble, vous avez raison, mais est-ce Jön ? demanda Kaecilius, qui avait conservé la photo.
— Nous allons le savoir bien assez tôt. Cela dit, ce serait beaucoup trop facile, vous ne pensez pas ?
Kaecilius opina brièvement et Daisy s'assit ensuite sur un fauteuil en soupirant, une main sur le ventre. La porte du salon se rouvrit alors sur la gouvernante qui laissa passer un petit garçon devant elle.
— Timothy, je te présente...
— Daisy, sourit la jeune femme. Voici John, mon mari. Je suis ravie de te rencontrer, Timothy.
Elle s'agenouilla sur le plancher à hauteur de l'enfant et l'observa. Celui-ci l'observa intensément en retour et soudain, lui tira la langue, tourna les talons et quitta le salon.
— Mais que... ? s'étonna Daisy.
— Timothy ! Je suis navrée, répondit la gouvernante, gênée. Je ne pensais pas... Veuillez m'excuser. Désirez-vous voir d'autres enfants, peut-être ?
— Non, lâcha Kaecilius. Nous sommes désolés de vous avoir dérangée, Madame, mais ce petit garçon ne sera pas notre fils. Avez-vous un autre orphelinat à nous conseiller ?
— Je... Oui, je vais vous donner des adresses...
Perturbée par le comportement du garçonnet, Daisy se releva en époussetant sa jupe, puis ils regagnèrent l'entrée de l'orphelinat. La gouvernante retourna dans son bureau en marmonnant avant de revenir avec un papier qu'elle tendit à Kaecilius.
— Encore toutes mes excuses, n'ayez aucun doute qu'il sera corrigé comme il se doit, dit-elle.
— Je n'en doute pas, répondit le magicien, provoquant la stupeur de sa compagne. Venez, ma chère, partons.
Daisy tenta d'ajouter quelque chose, mais Kaecilius la prit par le coude et la poussa dehors. Ils se retrouvèrent sur le trottoir et la jeune femme se dégagea aussitôt de la poigne du magicien.
— Vous m'expliquez ? Ce garçon va se faire battre et...
— Et nous ne devons pas nous faire remarquer, Daisy, répliqua Kaecilius. À cette époque, les châtiments corporels étaient légaux, nous ne devons pas nous y opposer au risque de nous faire démasquer. De plus, cet enfant mérite une correction.
— Mais ?
Mais le magicien s'éloignait déjà, levant le bras pour appeler un fiacre qui s'arrêta quelques instants plus tard devant eux.
— Conduisez-nous à cette adresse, mon brave, vous voulez ?
— Bien, Monsieur.
Une fois tout le monde à bord, il claqua de la langue et la calèche repartit. Boudeuse, Daisy ne décrocha pas un mot de tout le trajet jusqu'à l'orphelinat suivant. Cependant, quand la gouvernante leur annonça qu'elle n'avait pas de petit garçon de l'âge qu'ils désiraient, le couple décida d'aller se promener en ville pour évacuer la frustration.
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Sortant de l'abri du paravent en nouant la ceinture de sa robe de chambre, Daisy se frotta le visage.
— Une journée dans l'eau, dit-elle avec un soupir.
— Vous vous sentez bien ?
— Je suis juste fatiguée, ce corset est éprouvant et la robe est lourde, je n'ai pas du tout l'habitude de porter des tenues de ce genre.
— Et moi donc.
Le magicien loucha sur le costume posé sur un chevalet. Avant d'aller dormir, ils déposeraient leurs vêtements de dessous dans le couloir et le personnel de l'hôtel, les leur rapporterait le lendemain, lavés et repassés en même temps que le petit-déjeuner.
— Combien cela nous coûte-t-il par jour de rester ici ? demanda alors Daisy.
Elle s'assit sur le lit et entreprit de se masser les pieds. Kaecilius l'observa.
— Une Guinée.
— Mais encore ? Parlez-moi en dollars, ce sera plus simple.
— Deux dollars.
Daisy haussa les sourcils.
— Pour ça avec tout le service ? dit-elle en montrant la chambre.
— À cette époque, le salaire annuel d'une fille de cuisine, le plus bas niveau de servitude dans la domesticité londonienne, était de quatre Guinées par an.
— Quatre fois deux cela fait huit, donc elle gagnait huit dollars par an ? Seigneur... Et dire que chez nous, les gens râlent parce qu'ils sont à huit dollars de l'heure...
— La vie était beaucoup moins chère qu'à notre époque, Daisy, répondit Kaecilius en s'asseyant près d'elle. Certes, ils ne font pas fortune, mais ils arrivent à vivre et la plupart n'ont aucun loisir, de plus leurs habits sont compris avec le travail. Pour les hommes, ils obtiennent deux costumes quand ils sont embauchés, et les femmes acquièrent des coupons de tissu et du fil pour se coudre elles-mêmes leurs tenues.
— Vous en savez beaucoup sur l'Histoire, je me trompe ?
— Non, j'en sais beaucoup, mais uniquement parce que j'aime lire et que j'ai passé des mois dans la bibliothèque de Kamar Taj pendant mon apprentissage.
— Ainsi que durant votre deuil, je me trompe ?
Kaecilius baissa le nez et Daisy lui prit la main. Elle posa son front contre le sien puis soupira.
— Couchons-nous, proposa-t-elle. Demain, nous irons en dehors de Londres pour visiter d'autres orphelinats. Il y a le Barnado, et l'Hôpital des Enfants-Trouvés, ce sont deux grandes institutions, nous devrions y trouver l'enfant que nous cherchons.
— Et sinon ?
— Sinon, des milliers d'enfants vivent dans les rues de Londres et peut-être que Jön est parmi eux, mais cela risque de nous prendre du temps. Si au moins nous avions une photo de votre fils...
Kaecilius haussa un sourcil et esquissa un sourire. Il avait gardé la photo de Timothy et il la récupéra dans son portefeuille. Daisy l'observa un moment sans comprendre avant de sourire quand son compagnon passa sa main au-dessus de la photo et que le visage du petit garçon se modifia. Ses cheveux blonds devinrent bruns, ses yeux tournèrent au bleu et un sourire espiègle étira sa bouche, dévoilant un large trou entre les deux dents de devant.
— Avec cela, ce sera beaucoup plus simple, dit-elle en prenant la photo. Oserais-je aller seule dans les orphelinats et vous laisser fureter dans les ruelles de la ville ? Malgré mes pouvoirs, il est exclu que je me balade seule dans cet endroit...
— En effet. Vous avez raison, ce serait une bonne idée de nous séparer. Demain, vous visiterez Barnado et j'irais faire un tour dans le centre de Londres, autour des maisons riches. C'est par là que traînent les enfants abandonnés en général.
— Si par le plus grand des hasards vous le trouvez, ne faites rien et venez me chercher, d'accord ? Il est exclu qu'il soit terrifié et contraint de nous suivre.
— Entendu. Je ferais tout pour retrouver mon fils, Daisy, vous le savez.
— Oh, oui, je le sais. Je le sais...
Elle l'embrassa alors doucement et il la repoussa soudain sur les couvertures. Elle rigola quand il entreprit de remonter sa robe de nuit tout en l'embrassant dans le cou et, alors qu'elle songeait furtivement à leur couverture pour le SHIELD, faisant d'eux un couple marié, elle éprouva quelque chose dans ses entrailles qu'elle n'avait pas ressentie depuis bien longtemps et décida d'éteindre momentanément son cerveau...
