— Entrez, Madame Johnson, asseyez-vous.
— Merci, Mademoiselle Adams.
Les deux femmes prirent place dans de petits fauteuils au centre d'un salon confortable.
— Alors dites-moi tout, qu'est-ce qui vous amène ?
— Mon mari et moi cherchons à adopter un petit garçon, répondit Daisy.
— Et vous venez seule ?
— Il est allé voir un autre orphelinat. Vous comprenez, cela fait des mois que nous cherchons sans rien trouver et je commence à être lasse alors nous avons décidé de nous partager la tâche.
— Je vois... Sans indiscrétion, vous êtes jeune, pourquoi vouloir adopter ?
— Je suis stérile, je n'ai pas ce qu'il faut pour avoir des enfants.
— Oh... Pardonnez-moi.
— Il n'y a pas de mal, sourit Daisy. Je suis née ainsi, Dieu ne m'a pas offert le matériel nécessaire, alors je compense.
— Revenons-en à nos enfants. Un petit garçon, donc ? Un bébé ?
— Non, nous aurions désiré un enfant d'environ dix ans, douze. C'est peut-être ridicule ce que je vais vous dire, mais nous sommes mariés depuis treize ans et je n'ai appris être stérile que cette année, donc j'aurais aimé conjurer le sort et...
La gouvernante plissa les yeux et opina. Daisy soupira intérieurement ; elle aurait dû être actrice et pas agent secret...
— J'ai quatre enfants de dix ans et deux de douze ans, annonça alors la femme. J'ai également une fille de quatorze ans si cela vous intéresse.
— Non, pas de fille, un garçon pour commencer.
— Entendu. Agnes ?
La porte s'ouvrit sur une bonne.
— Oui, Madame ?
— Allez me chercher Lucas, John, James et Carlton, vous voulez ?
— Les quatre, Madame ?
— Oui.
La bonne inclina la tête puis tourna les talons. Au prénom de John, Daisy avait senti quelque chose se pincer dans ses entrailles, mais quand les enfants arrivèrent, elle comprit immédiatement que Jön n'était pas parmi eux et elle n'embêta pas plus longtemps la Gouvernante, s'excusa auprès des enfants en leur promettant qu'un jour ils auront des parents, avant de quitter l'orphelinat, contrariée et perturbée. Elle monta dans le fiacre qui l'attendait dans la rue et le cocher claqua de la langue quand elle demanda à être ramenée à l'hôtel.
Pensive, assise au fond de la calèche, Daisy commençait à douter du bien-fondé de cette entreprise. Elle se trouvait littéralement dans une autre dimension, parallèle au monde où elle avait vu le jour, dans une époque qu'elle n'avait qu'entrevue dans les livres et les films et qu'elle trouvait plutôt barbare. Soudain, le cocher jura solidement et son cheval hennit.
— Que se passe-t-il ? demanda Daisy, secouée par l'écart de l'animal.
— Encore un de ces sales gamins des rues ! gronda le cocher. Ils passent devant les chevaux pour les effrayer et se faire blesser, pour que le passager lui donne de l'argent.
Daisy pinça la bouche et se radossa au siège capitonné. Le fouet du cocher claqua soudain et une plainte résonna. La jeune femme entrevit alors un garçonnet s'éloigner en se tenant le postérieur. Il sauta sur le trottoir d'en face, se retourna et balança un geste obscène au cocher tout en tirant la langue ; ce qui fit se redresser Daisy fut cependant le visage de ce petit garçon quand il se détourna pour filer ventre à terre.
— Jön... souffla-t-elle. Cocher, vous connaissez ce garçon ?
— Pas du tout, m'dame, pourquoi ?
— Je... Je crois que je le connais, il... Seigneur, ramenez-moi à l'hôtel, je dois parler à mon mari immédiatement !
Le cocher opina puis claqua de la langue et la calèche repartit au petit trot le long de la large avenue.
.
— Vous en êtes sûre ?
— Oui, Kaecilius, sûre de chez sûre !
Daisy arpentait la chambre d'hôtel, une main sur la taille, l'autre sur le front. Sa jupe bordeaux balayait le parquet après elle dans un chuintement.
— Vous vous souvenez de la rue ?
— Non, je n'ai pas regardé, mais ce n'était pas loin d'ici, cinq minutes, peut-être, le long de la grande rue.
— Il y a beaucoup de ruelles le long de cette artère, soupira Kaecilius, assis sur le lit. Les gamins des rues ne restent pas au même endroit, ils se cachent partout où ils peuvent pour ne pas se faire prendre et finir dans un institut.
Daisy serra les mâchoires, soupira, et s'effondra dans un fauteuil. Elle croisa le regard de son compagnon.
— C'était Jön, je suis formelle, je l'ai reconnu, assura-t-elle.
— Alors nous devons le retrouver.
— Combien de temps pouvons-nous encore rester ici ?
— Aucune idée, mais aucun de nous n'a encore éprouvé d'étrange sensations, donc je pense que nous n'existons pas dans cette dimension. Nous sommes soit morts, soit pas encore nés.
— Ce qui nous arrange, car nous pouvons prendre du temps pour trouver et apprivoiser ce garçon afin de l'emmener avec nous en volontaire.
— Oui, mais ne restons quand même pas trop longtemps, cette époque me rend malade.
— Et moi donc...
Se relevant, la jeune femme retira sa veste et sa chemise avant de montrer son dos à Kaecilius pour qu'il délace son corset. Elle se rendit ensuite derrière le paravent pour se changer et alors qu'elle enfilait sa robe de nuit, on toqua à la porte.
— Monsieur Johnson, il y a un courrier qui est arrivé pour vous ce matin.
— Un courrier ? s'étonna le magicien. Personne ne sait que nous sommes descendus à cet hôtel... De qui est-ce ?
— Aucune idée, Monsieur. Madame.
Le serviteur venait de remarquer Daisy sortant du paravent. Il inclina la tête puis tourna les talons et Kaecilius se tourna vers sa compagne, la lettre à la main.
— De qui c'est ? s'étonna-t-elle comme il l'ouvrait.
— Je n'en ai aucune idée... C'est probablement une erreur et...
Il se tut et fronça les sourcils.
— On dirait que non... C'est destiné à John Johnson...
Daisy déglutit. Kaecilius lut alors la lettre et un sourire étira sa bouche. Il la tendit à la jeune femme qui fronça les sourcils à son tour.
— Bordel, mais c'est...
— Mon cher frère, oui, ou du moins, son lui de cette dimension.
Daisy bafouilla et inspira.
— Mais comment est-ce possible ? Il dit...
— Il dit qu'il sait que nous sommes dans cet hôtel, qu'il est à l'auberge sur la quatrième rue pour quatre jours, pour affaires, et il nous demande de l'y retrouver demain soir à dix-neuf heures.
— Je vois ça, mais pourquoi ? demanda Daisy. Est-ce que Strange... ?
Kaecilius haussa un sourcil.
— Est-ce que Strange aurait envoyé un petit message dans notre dimension pour prévenir son lui d'ici et lui demander son aide ? Chérie, il en est tout à fait capable !
— Mais comment ?
Kaecilius haussa les épaules et proposa qu'ils dînent puis se couchent de bonne heure afin de rencontrer le Docteur Stephen Strange, médecin renommé de cette époque, dès le lendemain...
.
Le soleil du matin réveilla le couple, mais ce fut le crieur de rue qui les obligea à se lever. Assise au bord du lit, Daisy se frottait le visage, baillant largement sans aucune gêne. Dans son dos, Kaecilius était étalé sur le ventre, un bras en travers de là où la jeune femme avait dormi.
— Allez, debout ! dit-elle soudain en lui bourrant le bras. Strange nous attend. Du moins sa version de lui de cette dimension...
Le magicien grogna et la jeune femme alla se débarbouiller derrière le paravent. Elle entendit son compagnon se lever en soupirant et quand on toqua contre la porte, il ouvrit en maugréant, remercia la servante qui leur apportait le petit-déjeuner et referma la porte.
— À table, annonça-t-il.
Daisy sortit du paravent en fermant sa robe de nuit et s'assit à la petite table près de la fenêtre. Elle servit le thé bouillant et les toasts tandis que son compagnon allait faire un brin de toilette.
