Une heure plus tard, Daisy et Kaecilius étaient dans un fiacre et traversaient Londres pour se rendre à l'adresse indiquée dans la lettre reçue la veille. Le cocher n'eut aucun mal à trouver et les déposa devant une jolie auberge un peu rustique, non loin de la Tamise, mais bien loin des quartiers riches.

— On se croirait en banlieue...
— C'est exactement ça, sourit Kaecilius. À cette époque, Londres n'était pas aussi vaste qu'à la nôtre et la ville s'arrêtait ici.
— C'est charmant, quand on y pense...
— Daisy Johnson, auriez-vous envie de vous mettre au vert ?
— Oh non ! Je suis une citadine, loin de moi les champs, les vaches et les cochons ! s'esclaffa la jeune femme.

Un couple qui les croisa sur le parvis de l'auberge les regarda de travers et la jeune femme porta aussitôt une main à sa bouche et baissa le nez, le rouge aux joues.

— Vivement que nous rentrions, dit-elle en s'éloignant. Ces bonnes manières commencent à me courir sur le haricot...

Kaecilius haussa un sourcil, sourit, puis posa une main au creux de ses reins et lui chuchota quelque chose à l'oreille qui la fit aussitôt rougir. Elle lui donna un coup dans le bras et il recula d'un pas, amusé.

— Cela nous aura pris trois mois et un voyage dans une autre dimension, dit-il.
— Quand bien même, il y a peu de chances que cela se reproduise.
— Vous m'en voyez contrarié, ma chère, car cela ferait de moi un mauvais amant.

Daisy leva les yeux au ciel puis soupira et s'éloigna vers la porte ouverte de la taverne. Kaecilius la suivit en secouant la tête et entra juste après elle. Il laissa ses yeux s'adapter à la pénombre et poussa ensuite la jeune femme vers un comptoir.

— Je peux faire quelque chose pour la dame et le monsieur ? demanda la femme derrière avec un gros accent, mâchonnant quelque chose.

Quand elle cracha sur le sol, Daisy plissa le nez et reconnut du tabac à chiquer. Kaecilius décida de prendre la parole.

— Nous avons rendez-vous avec le Docteur Stephen Strange, dit-il.
— Strange ? Ah ouais, il est là, vers la cheminée.
— Merci.

Kaecilius se retourna et remarqua que Daisy semblait choquée. Quand elle chercha son bras à tâtons avant de tourner la tête vers lui, pâle, il fronça les sourcils.

— Regardez ! souffla-t-elle. C'est vraiment lui !

Le magicien observa l'homme en costume cinq pièces et haut-de-forme assis dans un fauteuil près de la cheminée, en train de lire le journal. Il tenta de le sonder avec ses pouvoirs, mais se heurta à du vide et secoua la tête.

— Non, dit-il. Ce n'est pas mon frère, celui-ci est un mortel.
— Ils se ressemblent comme deux gouttes d'eau pourtant !
— C'est la magie des dimensions parallèles, répondit Kaecilius. Allons-y.

La jeune femme hésita puis obéit et quand ils s'approchèrent, Strange leva les yeux de son journal et fronça les sourcils.

— Puis-je vous aider ?
— Nous sommes Madame et Monsieur Johnson, répondit Kaecilius. Nous avions rendez-vous...

L'homme plissa les yeux puis afficha un air surpris et ferma aussitôt son journal.

— Par le Ciel, je ne m'attendais pas à... En vérité, je ne m'attendais à rien et je... Asseyez-vous, je vous en prie !

Daisy s'installa sur l'autre fauteuil et Kaecilius approcha une chaise.

— Mon Dieu, vous venez vraiment d'une autre dimension ? chuchota alors le médecin.
— Oui, répondit Kaecilius avec un mince sourire. Nous... Ce serait une histoire beaucoup trop longue et compliquée, mais pour faire court, nous sommes à la recherche d'un enfant, un petit garçon d'une douzaine d'années.
— Pour quoi faire ? Oh, minute, je... Mon autre moi m'a dit quelque chose à ce sujet... Seigneur, mon autre moi, que cela sonne étrange !

Daisy sourit.

— J'ai eu un choc en vous découvrant, avoua-t-elle alors. Vous ressemblez tellement à notre Stephen Strange...
— Oui, je... Je m'en suis rendu compte, même s'il porte un costume très étrange !

Daisy rigola doucement. Le médecin sortit alors un papier de la poche intérieure de sa veste et le tendit à Kaecilius qui le parcourut rapidement avant de le lui rendre.

— C'est cela, nous cherchons mon fils, du moins, sa version qui existe dans cette dimension, afin de le ramener dans notre dimension. Mon fils, Jön, est un esprit qui erre depuis de longues années dans le manoir de mon frère, votre alter ego, et je pensais l'avoir perdu à tout jamais avant qu'il ne se manifeste devant moi, il y a quelques mois.
— Cela a dû vous faire un choc... Depuis quand avait-il disparu ?
— Avant sa naissance. Il est mort dans le ventre de sa mère et elle l'a suivi quelques semaines plus tard, vaincue par une infection qui a eu raison d'elle.
— Oh, mon Dieu, je suis navré, je l'ignorais...
— Ne vous en faites pas, cela fait douze ans maintenant et je m'en suis remis. Daisy, mon épouse, le comprend très bien et l'accepte.

Daisy sourit doucement et le Docteur Strange la regarda.

— Vous me semblez bien jeune, Madame, pour être déjà mariée.
— J'ai vingt-six ans, Monsieur. Je fais jeune, on me le dit souvent, sourit-elle. Dans ma dimension, je suis un soldat d'élite et avant que je ne rencontre John, toute ma vie tournait autour de l'armée.
— Une femme soldat ? Mon Dieu... J'ai de la peine à croire qu'il existe autant de « mondes » que nous pouvons en imaginer ! Et dans l'un d'eux, je suis un puissant magicien !

Daisy pinça la bouche en un sourire puis se pencha vers le médecin et lui chuchota quelque chose qui le fit bondir.

— Seigneur tout puissant ! s'exclama-t-il. Avec... un homme ? Oh...

Il se fit de l'air de sa main et Daisy s'excusa.

— Je prie pour que ma femme ne l'apprenne jamais ! s'exclama ensuite Strange, blême.

Kaecilius et Daisy échangèrent un regard entendu et la jeune femme haussa une épaule avant de se racler la gorge.

— Nous sommes ici, car nous pensons que vous pouvez nous aider à retrouver son fils, dit-elle alors. Il se trouve que je l'ai identifié, du moins, repéré, hier soir en rentrant à l'hôtel. Il s'est jeté devant le cheval de mon fiacre et mon cocher lui a mis un coup de fouet avant que le gamin ne détale en faisant des gestes obscènes.
— C'est donc un enfant des rues dans ma dimension ? Cela ne va pas nous faciliter la tâche, mais j'ai peut-être la solution. Il se trouve que je suis à Londres pour affaires, je suis un médecin de renommée mondiale et j'ouvre un Dispensaire, ici, à Londres, dans un mois, pour les pauvres. Il y en a déjà plusieurs, mais ils n'ont que très peu de moyens et le mien aura de meilleurs services, notamment concernant les enfants des rues.
— Il est déjà ouvert ?
— Officiellement non, mais nous avons déjà un établissement fonctionnel qui accueille les enfants pour dormir ou juste pour manger quelque chose sans aucune obligation en retour. Si vous le désirez, je peux vous faire visiter, vous y trouverez peut-être votre garçon ?

Daisy regarda son compagnon.

— Toutes les solutions sont bonnes à prendre, dit-elle. Nous n'avons pas beaucoup de choix et peu de temps.
— Nous ignorons si nos alter ego qui vivent dans cette dimension existent ou pas, expliqua Kaecilius. Cela pourrait prendre des jours avant que nous ne ressentions les premiers symptômes et même si je peux nous faire partir quand je le souhaite, je préfère ne pas trop traîner.
— Je comprends, enfin j'essaie, mais j'ai promis à votre Docteur Strange de vous aider, et nous ne sommes pas connus pour faillir à nos promesses.

Daisy sourit.

— Ça au moins, c'est universel !

Les trois se mirent à rire puis, après une tasse de thé, ils suivirent le médecin à sa voiture qui les conduisit un peu en dehors de la ville, jusqu'à une immense bâtisse de pierres au fronton de bois indiquant que c'était un établissement pour démunis. La propriété était entourée d'une haute haie qui cachait les jardins à la vue des gens dans la rue et on pouvait entendre des rires d'enfants de l'autre côté.

— Qui finance cet endroit ? demanda Kaecilius.
— Moi-même. Je suis un héritier, j'ai beaucoup d'argent et j'ai bien l'intention de m'en servir de la bonne manière.
— Je vois. Vous pensez que mon fils serait là ?
— Vous avez une photographie de lui ?

Le magicien fouilla aussitôt ses poches et ce fut Daisy qui tira ladite photo de sa bourse avec un sourire. Elle la tendit à Strange qui l'observa et opina.

— Si l'une des personnes qui travaille ici l'a vu, elle nous le dira. Vous allez vraiment le ramener dans votre monde ?
— Oui. Cela peut paraître cruel dit comme ça, mais l'esprit de mon fils va fusionner avec celui de ce petit garçon et probablement prendre le dessus, répondit Kaecilius. Nous avons étudié plusieurs options dans notre monde, mais elles étaient toutes irréalisables sur le court terme ou trop onéreuses.
— « Onéreuses » ?
— Oui, nous avons songé à demander à un autre magicien de former un corps à son fils, intervint Daisy. Mais il demandait beaucoup trop de choses en échange, nous ne pouvions pas nous le permettre. Quant à la solution que j'aie un enfant avec John pour l'offrir à son fils, ce ne serait pas correct vis-à-vis de l'enfant qui devra recommencer sa vie à zéro après avoir passé toutes ces années dans le manoir du Docteur Strange.

Strange esquissa un sourire puis secoua la tête et poussa le portail qui fermait la propriété. Ils longèrent une large allée de pavés bordée de petites haies, puis gravirent un perron et le médecin entra sans même s'annoncer. Aussitôt, une femme dans le hall laissa échapper une exclamation de surprise.

— Docteur Strange ! Quel plaisir de vous voir ! Vous auriez dû prévenir de votre arrivée !
— Vous savez que j'aime arriver à l'improviste, Martha, répondit Strange avec un sourire. Je vous amène un couple d'adoptants, dans le même temps.
— Oh ! Cela fait bien longtemps que personne n'était venu. Vous êtes ?
— John Johnson, et voici mon épouse, Daisy. En vérité, nous sommes à la recherche de mon fils qui a disparu il y a quelques mois...

Daisy plissa un œil et croisa le regard de Strange en lui intimant de ne rien dire. Le médecin haussa les épaules.

— Vous avez une photographie ? demanda Martha. Je vais vous dire tout de suite si je l'ai vu ici.

Elle prit le carré de papier que lui tendait Kaecilius et haussa les sourcils.

— Oh... C'est votre fils ?
— Eh bien, oui, c'est John junior, pourquoi ? s'étonna le magicien.
— Eh bien...

Martha croisa le regard de Strange et sembla gênée.

— Allons, Martha, l'encouragea l'homme. Ces personnes cherchent leur enfant, dites-nous ce qu'il se passe, je vous en prie.
— Ce petit garçon sur la photo, si c'est bien celui que je connais, ne se laissera pas ramener à la maison, expliqua alors la femme, mal à l'aise. Il clame sur tous les toits qu'il s'est enfui de chez lui car son père le battait et que sa mère...
— Je ne suis pas sa mère, crut bon de préciser Daisy. Sa mère est morte et je suis la nouvelle épouse de John.
— Je vois, mais cela ne change rien au fait que...
— Balivernes, je n'ai jamais levé la main sur un enfant ! s'agaça soudain Kaecilius.

Il se détourna soudain et quitta le bâtiment.

— John, chéri ! tenta Daisy. Mince ! Martha, est-ce que cet enfant est ici en moment ?
— Hélas non, il ne vient que pour manger de temps en temps... Je ne l'ai pas vu depuis plusieurs jours, ceci dit, il ne devrait donc pas tarder à débarquer en réclamant sa nourriture. Mais je dois vous prévenir, c'est un enfant particulièrement ingrat et agressif, il n'hésite pas à frapper les adultes, j'ai quelques bleus sur les tibias en souvenir de ma dernière rencontre avec lui...

Daisy se passa une main sur le bas du visage puis demanda s'il y avait un endroit où elle pourrait attendre le garçon. Martha lui indiqua qu'il y avait un salon réservé au personnel et Strange l'y conduisit avant d'aller chercher Kaecilius qu'il trouva dans les jardins.