Strange était silencieux, les mains dans le dos, attendant que Kaecilius l'autorise à lui parler. Le magicien, lui, était accoudé à la belle rambarde de pierre sculptée qui entourait le perron de la bâtisse. Soudain, il soupira et se redressa.

— Je suis désolé.
— Il n'y a pas de quoi, répondit Strange. S'entendre être accusé de maltraitance n'est jamais facile, mais qui sait ce qu'un enfant de douze ans peut inventer pour rester avec ses copains...
— J'ignore ce que le père de ce garçon lui a fait dans cette réalité, répondit Kaecilius en secouant la tête. Ses accusations sont probablement fondées, mais cela réduit à néant mes chances de le ramener à la maison...
— Quelque chose me dit que votre épouse devrait s'en sortir.

Kaecilius souffla par le nez.

— Daisy n'est pas une jeune femme conciliante ou aimante, c'est un soldat, elle cogne avant de parler, elle...

Kaecilius se tut et soupira. Il fit face à Strange et leva la main, paume vers le haut. La silhouette translucide de Jön apparut alors et l'enfant sourit en levant le bras pour dire bonjour.

— Comment... ?
— C'est de la magie, je suis un Maître Mystique, je manipule les forces invisibles de la réalité qui nous entourent pour qu'elles m'obéissent et matérialisent mes désirs. Voici Jön, mon enfant, il a douze ans actuellement, et c'est ainsi qu'il vit, sous cette forme spectrale, depuis que son esprit s'est échappé d'une dimension bannie que j'ai tenté d'ouvrir pour le ramener.
— C'est un bel enfant... Il vous ressemble.

Kaecilius esquissa un sourire. Il baissa la main et s'adossa à la rambarde.

— J'ai rencontré Adria très jeune, nous avions moins de quinze ans et nous vivions sur une île ou le seul moyen de vivre était de devenir pêcheur. Je suis donc devenu pêcheur et pendant plusieurs années, j'ai alterné entre la mer et ma femme. Quand j'ai pu nous acheter une maison, j'ai cessé mon travail et nous nous sommes mariés. Elle est ensuite tombée enceinte et nos malheurs ont commencé. À six mois de grossesse, le fœtus est mort, mais comme il avait toujours été un bébé très calme, nous ne nous sommes rendus compte de rien. Ce n'est que lorsqu'Adria est tombée gravement malade que le médecin s'est rendu compte de la mort de notre bébé. Il avait commencé à se décomposer, l'empoisonnant jour après jour.
— Mon Dieu, quelle horreur... Qu'est-ce que les médecins ont fait ?
— Ils l'ont opérée, ils ont ouvert et tout enlevé, l'utérus, le bébé, tout, puis ils l'ont gavée de médicaments et elle est sortie après quelques jours. Malgré notre peine, nous avons repris notre vie et quelques mois après, Adria songeait à adopter. Elle ne concevait pas sa vie sans enfants.
— J'imagine que les choses ne se sont pas passées comme prévu si j'en crois la présence d'une nouvelle Madame Johnson... souffla Strange.
— Adria s'est effondrée un jour devant mes yeux, alors que nous profitions du soleil... Elle est morte deux jours plus tard d'une septicémie fulgurante. Le cauchemar pour moi a alors été total, j'avais non seulement perdu mon bébé, mais en plus, la femme que j'aimais le plus au monde. J'ai alors sombré dans une profonde mélancolie, je restais chez moi, à m'empiffrer, à déprimer, j'ai pris trente kilos, je ne voyais plus personne... Jusqu'au jour où mes parents en ont eu assez, ils sont entrés chez moi et m'ont littéralement jeté à la rue. Je me suis alors vu dans une fenêtre et j'ai pris peur. Où étais-je passé ? Moi, John, celui qu'on avait toujours surnommé le Viking, je n'étais plus qu'un tas de graisse flasque aux cernes qui lui mangeaient les joues !
— Vous... Pardonnez mon indiscrétion, mais vous étiez déjà magicien, alors ?

Kaecilius secoua la tête.

— Décidé à me reprendre en mains, je suis parti pour Katmandou, au Népal, où je savais qu'il existait un temple pour ceux que la vie a allégrement piétinés. Je ne pensais pas y retrouver une famille et encore moins apprendre à contrôler les forces surnaturelles qui nous entourent. Seulement, j'étais tellement anéanti par la mort de ma famille que j'ai sombré dans le mal, j'ai appris des choses que même mon Maître n'osait pas approcher et j'ai failli détruire mon monde, j'ai failli payer très cher mon obsession à revoir ma femme et mon fils... Sans votre alter ego, Stephen Strange, mon frère magicien, je serais enfermé dans la Dimension Noire, privé de mon âme pour l'éternité.
— C'est une histoire tout bonnement horrifique, gémit Strange en secouant la tête, pâle. Qu'est-ce qui vous a fait changer ? Daisy ?
— Non, on m'a trahi. On m'a trahi une nouvelle fois et Stephen m'a épargné. Ceux que je pensais être mes alliés m'avaient promis la Terre si je leur trouvais un dispositif capable de leur faire quitter la planète. Je l'ai trouvé, ils sont partis avec et m'ont laissé pour mort, la gorge tranchée, dans une grotte de glace sous le Canada.
— Mon Dieu, que d'aventures... Mon alter ego vous a donc sauvé la vie ce jour-là et depuis, vous êtes redevenu un gentil garçon ?

Kaecilius laissa échapper un sourire amusé.

— En quelque sorte. J'ai compris que faire le mal ne servait à rien, qu'on arrivait à nos fins même en faisant le bien, quand bien même cela prenne plus de temps, répondit-il. Ensuite, j'ai découvert que mon fils s'était échappé de la Dimension Noire pendant les quelques instants où j'avais réussi à l'ouvrir, mais que sans corps, il s'était rattaché au seul endroit magique où il était en sécurité, le manoir de mon frère. Le reste de l'histoire est trop long à raconter, mais grâce à Jön, j'ai rencontré Daisy et nous avons ensuite été envoyés en mission secrète par son employeur et à force de faire semblant d'être un couple, nous avons fini par en devenir un...
— Parfois, il suffit de pas grand-chose pour que deus âmes se reconnaissent. Votre épouse et vous semblez sur la même longueur d'ondes, même je sens bien qu'elle est dure et froide, bien loin des femmes que nous avons ici. Vous mettez votre femme en face de la mienne, elle la fait pleurer rien qu'en la regardant !

Kaecilius rigola.

— Ne lui dites surtout pas cela, vous pourriez perdre quelques doigts ! Elle ne vous supporte pas, dans notre dimension, elle est jalouse de ne pas être la seule personne capable de choses étranges et...
— Minute, c'est une magicienne ?
— Pas exactement. Dans notre monde, certaines personnes sont dotées de capacités supérieures à la moyenne, et Daisy, née d'une Inhumaine, comme nous les appelons, est capable de faire vibrer ses os si vite qu'elle génère de l'énergie. En gros, elle provoque des tremblements de terre quand elle est en colère...

Strange haussa les sourcils.

— Eh bien ! Si je pouvais, je mettrais toute votre histoire par écrit et j'en ferais un splendide récit de fiction !

Kaecilius s'esclaffa.

— Je vous en prie !

Les deux hommes se mirent à rire et soudain se turent quand le portail de l'allée pivota. Le magicien reconnut aussitôt Jön, ou du moins sa version de ce monde, et Strange le fit brusquement pivoter pour que l'enfant ne le reconnaisse pas. Il les ignora tous les deux superbement et entra dans la bâtisse sans un mot.

— C'était lui, dit alors Kaecilius.
— Martha va le conduire à votre épouse, assura Strange. Venez, retournons à l'intérieur.
— Il... Il se pourrait que j'use de mes pouvoirs pour le canaliser. Je dois le ramener avec moi, il n'est pas question d'échouer maintenant, de plus, cela vous débarrassera d'une petite teigne.

Strange sembla ennuyé, mais il ne dit rien et ils rentrèrent dans la bâtisse. Ils n'avaient cependant pas fait dix pas que des hurlements retentirent et ils échangèrent un regard.

— Martha ! s'exclama Strange.

Ils se ruèrent au fond du hall et déboulèrent dans la cuisine pour trouver Martha sur le sol près d'une grande marmite de soupe bouillante renversée.
— John... ! hurla la jeune femme.

Mais le gamin s'enfuyait déjà en volant du jambon.

— À terre ! s'exclama alors Kaecilius en tendant le bras.

L'enfant poussa un cri de surprise et tomba lourdement sur le ventre. Le jambon qu'il avait dans les bras s'envola et roula plus loin. Incapable de bouger, écrasé sous la magie de Kaecilius, le garçonnet gémit. Le magicien traversa alors la cuisine et le ramassa par le col de son veston. Il se débattit aussitôt et tenta de lui coller un coup de pied dans le ventre, mais on n'appelait pas Kaecilius le Viking pour rien et les jambes maigrichonnes de l'enfant battaient l'air.

— Lâche-moi ! hurla-t-il. Je ne sais pas comment tu m'as retrouvé, mais tu vas me lâcher ! Il est pas question que je rentre ! T'as sûrement tué ma mère de toute manière !
— Mais tu vas te taire ?! rugit soudain Kaecilius.

Surpris, l'enfant rentra le menton. Du sang perlait sur sa pommette, éraflée par le sol de pierre.

— Chéri...

Kaecilius sentit une main sur son bras et baissa les yeux sur Daisy qui le contourna et s'approcha de l'enfant. Le magicien le reposa alors sur le sol et Daisy le regarda en se baissant devant lui.

— Cet homme n'est pas ton père, John, dit-elle. C'est mon mari, c'est un homme très gentil et il n'a jamais levé la main sur un enfant.
— C'est pas mon père ? Pourtant il lui ressemble !
— Oui, il lui ressemble, mais ce n'est pas ton père, je peux te l'assurer.

Quelque chose traversa soudain l'esprit de Daisy qui regarda Kaecilius, pâle.

— Vous allez devoir partir plus tôt que prévu, annonça alors Strange qui semblait avoir lui aussi compris.

La jeune femme se tourna vers lui.

— Ça va aller, Martha ? demanda-t-elle.
— Oui Madame, ce n'est qu'une brûlure, ce n'est rien. Petit chenapan, tu mériterais une fessée pour la peine ! grogna-t-elle ensuite.

John baissa le nez. Lui, il avait juste voulu voler un jambon, il n'avait pas prévu que la marmite de soupe se renverserait et que Martha glisserait sur le liquide en lui courant après... Tournant soudain les talons, il détala et jaillit dans l'allée derrière le bâtiment.

— J'y vais, lâcha Daisy en se relevant.
— Ne l'abîmez pas, mon amour...

La jeune femme sortit et Kaecilius s'adossa contre la table en soupirant profondément. Il observa Strange déposer un linge mouillé sur l'avant-bras de Martha puis s'approcha.

— Montrez ?
— C'est superficiel, assura Strange. Elle n'aura qu'une marque rouge pendant quelques jours...

Levant la main, Kaecilius la passa au-dessus de la cloque qui se formait déjà et Martha soupira de soulagement.

— Mon Dieu ! s'exclama-t-elle ensuite. Il n'y a plus rien ! Qu'est-ce que vous êtes ?
— Contentez-vous de continuer à vous occuper de ces enfants, Martha, sourit Kaecilius. Merci, Docteur Strange, pour votre aide, je vais retrouver ma femme et le petit ; je pense que nous ne nous reverrons plus jamais.
— J'aurais bien aimé que vous restiez plus longtemps, mais si j'ai bien compris, vos jours sont comptés parmi nous...
— Oui. Je dois donc partir au plus vite pour ne pas mourir dans d'horribles souffrances. Encore merci pour tout.

Kaecilius serra la main de Strange puis posa une main sur l'épaule de Martha avant de se détourner et de quitter le bâtiment par la porte arrière.

— Que s'est-il passé, Monsieur ?
— Oubliez tout cela, Martha, cela vaut mieux.

La gouvernante opina et regarda ensuite la soupe renversée sur le sol. Strange proposa alors de l'aider à nettoyer.