Kaecilius arpentait les rues de l'est de Londres en cherchant à localiser Daisy grâce à sa magie. Localiser une Inhumaine dans un monde qui n'en comportait aucun était comme trouver une pomme au milieu des oranges. Il la retrouva après une dizaine de minutes, à l'entrée d'une ruelle, assise sur un banc de pierre.

— Je l'ai perdu, soupira-t-elle quand il s'assit près d'elle. Je lui ai couru après aussi longtemps que possible, mais avec ce corset, je suis vite arrivée à court de souffle...
— Il est dans les parages, répondit le magicien en lui prenant la main. Espérons juste le retrouver avant que je ne commence à éprouver les effets de la double dimension...

Le couple demeura alors silencieux et alors que Daisy allait pour se lever, une ombre se profila devant eux et ils découvrirent John, l'air misérable, la joue en sang.

— Vous êtes pas mon père pour de vrai ? demanda-t-il, bougon.

Kaecilius se redressa.

— Non, je ne suis pas ton père, je m'appelle John et elle, c'est Daisy, ma femme.
— Pourquoi vous me cherchez ?

Le couple échangea un regard.

— Comment le sais-tu ?
— Ça va vite les rumeurs dans les rues, répondit le garçonnet. De belles gens comme vous qui débarquent chez le Docteur Strange en cherchant un gamin, en quelques minutes, on est tous au courant et on se planque. Personne veut être adopté. Pourquoi moi ? Si je me suis tiré de chez moi, c'est pour une bonne raison, j'ai pas besoin de parents.

Daisy se mordit les lèvres. Elle récupéra la photo de Jön dans sa bourse et la tendit à l'enfant devant elle.

— C'est moi ?
— Non, c'est mon fils, répondit Kaecilius. Il est mort il y a douze ans, avant même de naître, et sa maman est morte quelques semaines après lui.
— Pourquoi je lui ressemble comme ça s'il est mort bébé ?

Les deux adultes hésitèrent.

— Nous ne sommes pas de ce monde, révéla alors le magicien. Du moins, si, mais nous venons d'une réalité différente où toi tu n'as jamais vu le jour. Dans cette version de ce monde, Daisy et moi sommes d'autres personnes, nous ne sommes pas mariés, elle est un soldat et moi un moine.

John cligna des paupières puis pouffa.

— Vous avez de l'imagination ! s'exclama-t-il en reculant.
— C'est la vérité, répondit Daisy. Regarde, je vais te montrer.

Elle retira le gant de dentelle de sa main droite et l'approcha du sol. L'un des pavés encastrés se souleva alors et elle le récupéra. Le gamin, les yeux grands ouverts, referma la bouche.

— C'est de la magie ? Vous êtes des...

Il se tut et regarda autour de lui. Soudain, il recula d'un pas et détala à toute vitesse.

— John ! Attends... !
— Laissez, intervint Kaecilius en prenant le bras de sa compagne. Ça fait beaucoup à digérer, il reviendra. Il a compris que nous ne lui voulions pas de mal et s'il est comme moi, aussi curieux, alors il reviendra.
— J'espère que vous avez raison, je ne veux pas vous perdre et il est exclu que je demeure dans ce monde si vous mourrez !

Elle se leva alors et s'éloigna en direction d'un fiacre qui attendait. Le magicien inspira profondément puis la rejoignit et ils prirent la route de leur hôtel.

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Trois jours passèrent sans qu'ils ne revoient John, mais le couple était beaucoup plus préoccupé par les symptômes de double dimensionnel que Kaecilius commençait à ressentir. Pris de violente douleurs abdominales et céphaliques, il passait le plus clair de son temps couché à jurer et gémir. Totalement impuissante, Daisy était à la fois effrayée et furieuse.

— Il va vous tuer !

En ce matin du quatrième jour, John ne s'était toujours pas montré et Daisy perdait patience.

— Nous devons rentrer, Kaecilius, vous allez mourir et moi...
— J'ai encore un peu de temps, mon amour, je suis solide, je peux tenir encore deux ou trois jours.

Il s'assit au bord du lit, pâle, le front luisant et des cernes bleus sous les yeux. Daisy grimaça et tomba à genoux devant lui. Elle lui prit le visage et posa son front contre le sien. Elle se releva ensuite et disparut derrière le paravent.

— Je vais le chercher, annonça-t-elle. Je vais le chercher, le trouver et le ramener, de force s'il le faut.
— Daisy, je vous en prie, s'il avait vraiment voulu revenir, il serait là depuis longtemps...
— Ce gamin est une peste, Martha nous l'a clairement dit, et son père le battait à un point tel qu'il s'est enfui de chez lui. Sauf que vous n'êtes pas son père dans cette dimension, vous êtes l'homme que j'aime, Kaecilius, et il est hors de question que je laisse un enfant vous tuer !

Elle reparut en tirant rageusement sur les lacets de son corset, empêtrée dans les deux interminables boucles, et son compagnon soupira en lui faisant signe d'approcher. Elle se laissa sangler sans rechigner puis termina de s'habiller, saisit sa bourse, embrassa le magicien puis quitta la chambre.

— Madame Johnson ! Où allez-vous aussi vite ? l'interpella-t-on en bas des escaliers.
— Mon mari est malade, il est couché depuis trois jours, je vais chercher le docteur. Pouvez-vous lui monter de la soupe ?
— Oh oui, bien entendu, répondit la servante en inclinant la tête.

Daisy lui fit un signe de tête puis quitta l'hôtel et héla un fiacre pour se faire conduire à l'institut du Docteur Strange. De là, elle allait pouvoir commencer à chercher John dans les ruelles de l'est de Londres, des quartiers réputés pour ne pas être fréquentables pour les jolies dames en robe de brocard...

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Loin d'être désarmée, Daisy longeait une ruelle avec une main sur le nez. L'odeur des ordures et de l'eau croupie était infâme et elle avait le cœur au bord des lèvres.

— Où est-ce que tu es, sale morveux ?

Elle frémit quand un bruit résonna et se retrouva à un croisement. Avec un soupir, elle décida de prendre à gauche et fit quelques pas, sentant la lassitude s'emparer de son esprit. Un frisson lui descendit soudain le long de l'échine et elle leva les yeux sur le bout de la rue. Un groupe de garçons l'observaient, armés de barres de fer.

— Eh, une jolie dame perdue ! s'exclama l'un d'eux. Vous pensez qu'elle a quoi dans sa bourse ?
— Et dans son corset ! s'esclaffa un autre.
— Moi j'irais bien voir sous ses jupes...

Daisy serra les mâchoires, écœurée, et baissa la main. Elle se redressa en inspirant autant que son corset le lui permettait et regarda les sales gosses.

— Connaissez-vous un petit garçon du nom de John ? demanda-t-elle.
— Y en a plein des John ici ! Vous lui voulez quoi ?
— C'est le fils de mon mari, je suis venue le ramener à la maison.
— Ah, très drôle, Madame ! Vous croyez quoi, qu'on balance les copains ? Vous avez rien à faire ici, c'est pas chez vous, vous devriez rentrer dans les beaux quartiers.
— Pas sans le petit.

Celui qui semblait être le chef de la bande – il devait avoir seize ou dix-sept ans – grimaça un rictus et cracha sur le sol. Il releva sa batte et la posa contre ses épaules. Daisy haussa un sourcil.

— Tu te crois impressionnant ? tacla-t-elle.
— Je serais vous, je la fermerai, Madame, grimaça un autre garçon. Vous êtes pas d'ici, ça se voit.
— En effet, je ne suis pas d'ici, je ne suis même pas de ce monde !

Elle tendit le bras et un tas de tonneaux explosa près du groupe. Ils bondirent en arrière, surpris. La jeune femme s'avança alors et se retrouva à quelques centimètres du visage du chef du petit groupe.

— Où est John ? C'est la dernière fois que je le demande ! siffla-t-elle. Mon mari est en train de mourir, je dois le retrouver et le ramener chez nous !
— Eh, Madame, du calme, dit alors un autre garçon en lui prenant le coude. On sait pas ce que vous avez, mais on voulait pas vous...
— Pas quoi ? demanda Daisy en le fixant brusquement. Vous n'êtes que des gamins paumés, vous ne ferez rien de bien dans votre vie parce que vous croyez que vivre dans la rue c'est génial ! Mais je suis passée par-là, moi aussi ! Dans mon monde, j'étais comme vous, une petite frappe sans cervelle qui se croit libre de faire ce qu'elle veut !
— Les filles, ça vit pas dans la rue, grimaça un autre garçon.
— Dans ce monde, sans doute, mais pas dans le mien.

Daisy se détourna soudain et s'éloigna, les mains sur les hanches. Elle remarqua sa bourse à son poignet et une idée lui traversa l'esprit. Quand elle pivota pour faire face aux cinq garçons, ils eurent un mouvement de recul.

— Si je vous donne de l'argent, vous me trouvez mon garçon avant ce soir ? demanda-t-elle.
— Vous croyez vraiment qu'on va obéir à un adulte comme ça ? demanda le chef, mauvais. Ça fait dix ans que je vis dans la rue, ma mère était une prostituée et mon père un riche alcolo qui l'a sautée une fois dans son fiacre. Faudra plus que de l'argent pour qu'on fasse un truc pour vous.

Daisy haussa un sourcil et ricana.

— Et tu crois vraiment que tu as quoi que ce soit pour me satisfaire ? Tu n'as même pas de poil au menton !

Elle pouffa, se redressa et tenta de se calmer, mais elle dut se mordre la langue pour ne pas se mettre à rire devant le ridicule de la situation. Rouge brique, humilié, le chef du groupe se lança soudain en avant et la jeune femme sourit alors d'une manière qui n'avait plus rien de drôle. Ouvrant les bras, elle frappa dans ses mains et une onde choc se propagea devant elle, frappant le garçon de pleine face et le renversant. Il glissa sur le dos sur trois mètres avant de s'immobiliser.

— Tu veux toujours m'affronter ? demanda Daisy en tendant le cou. Dans mon monde, on m'appelle Quake, je peux dévaster cette rue et détruire ces immeubles en frappant le sol d'une seule main si l'envie me prenait. Je n'ai pas peur de petites frappes comme vous, vos battes, j'en fais des cure-dents d'un claquement de doigts et si je le veux, je peux vous briser les os un à un...

Sonné, le chef du groupe se redressa sur un coude.

— Vous êtes un démon ! siffla-t-il.
— Je préfère le terme Inhumaine, mais on s'en approche, quand on y pense... Vous savez quoi, laissez tomber, je vais me débrouiller, je vais trouver John et le ramener chez moi, ensuite, mon mari et moi on rentrera chez nous et vous n'entendez plus jamais parler de nous ! Apparemment, même dans ce monde, on n'est jamais mieux servi que par soi-même !

Tournant les talons, Daisy s'éloigna à grands pas dans la rue nauséabonde. Soudain, on la héla et elle entendit des bruits de course. Quand elle se retourna, deux garçons du groupe s'arrêtèrent à deux mètres d'elle.

— On va vous aider, dit l'un d'eux. Adam est un crétin, il est le chef, mais il n'a qu'une moitié de cerveau, il ne sait pas penser autrement qu'avec la violence et...

Daisy observa les deux garçons, ils devaient avoir quinze ans environ.

— Comment vous vous appelez ?
— Marcus, et lui c'est James, Madame.
— Appelez-moi Daisy. Vous savez où se trouve mon fils ?
— Non, on vous l'a dit, il y a beaucoup de John, c'est un prénom très commun et...
— J'ai une photographie de lui, peut-être que cela vous aidera ?

La jeune femme leur tendit le carré de papier et James le prit.

— Je crois que je le connais, mais je suis pas sûr, faudrait aller voir Sœur Marina, elle le connaît forcément, dit-il.
— Qui est Sœur Marina ?
— Une vieille religieuse de la Madeleine, elle connaît toutes les prostituées de Londres, si l'une d'elles a eut un enfant comme celui de la photo, alors elle le saura.

Daisy serra les mâchoires et pressa ses mains l'une contre l'autre. Les deux garçons se regardèrent.

— Vous ne nous dites pas quoi ? demanda alors Marcus.
— Vous avez trop parlé, ou pas assez, alors maintenant, dites-nous, Madame Daisy. On a compris que vous étiez pas de ce monde, on veut pas savoir d'où vous venez, de la lune ou de Mars, on s'en fiche, mais qu'est-ce qu'il y a ?

Daisy les observa un moment puis leur fit signe de la suivre. Ils quittèrent les ruelles glauques et rejoignirent une allée un peu moins excentrée et plus rassurante. Les deux garçons hésitèrent quand elle s'approcha d'un vendeur de hot-dogs, mais l'homme ne les regarda même pas, prit l'argent de la jeune femme et lui donna trois pains bien chauds garnis de leur saucisse.

— Tenez, mangez ça, on dirait que nous n'avez rien avalé depuis une semaine, marmonna-t-elle en revenant vers eux.
— Merci, Madame...

Ils s'assirent ensuite tous les trois sur un banc, à l'ombre d'un platane et Daisy observa son hot-dog, pensive.

— Je cherche John parce que c'est le seul moyen que nous avons pour ramener le fils de mon mari à la vie, lâcha-t-elle alors. De là d'où je viens, celui qui est mon mari ici ne l'est pas, nous sommes seulement fiancés. Je ne suis pas une belle dame, mais un soldat, et mon mari est un moine. Dans mon monde, John est son fils et il est mort. Du moins, il n'est jamais venu au monde, il est mort dans le ventre de sa maman et elle morte quelques semaines après lui, empoisonnée par une maladie du sang.
— C'est... compliqué à comprendre.
— Je sais. Imaginez... les deux côtés d'un miroir. Si vous êtes chacun d'un côté, vous ne vous voyez pas, mais pourtant, vous existez quand même. Notre monde est fait de millions de « mondes » différents qui sont alignés comme les pages d'un livre. Certaines personnes qui possèdent des capacités surnaturelles peuvent voyager entre les pages de ce livre et visiter ces mondes infinis. C'est le cas de mon mari, c'est un très puissant magicien dans mon monde.

Elle expliqua alors aussi clairement que possible aux deux garçons l'histoire de Kaecilius, en omettant les détails un peu crus, et quand elle en arriva au moment où l'esprit de Jön s'était manifesté dans le manoir du Docteur Strange, les deux adolescents, qui avaient fini leur hot-dog entre-temps et s'étaient partagé celui de Daisy, se regardèrent avec stupeur.

— Vous voulez dire que le fantôme de John vit dans votre monde, mais en même temps, il n'est pas là ?
— Lorsque mon mari, dans son immense désespoir, a tenté d'ouvrir une dimension maléfique pour détruire mon monde, l'âme de son fils s'est échappée du paradis, les pages du livre de l'univers se sont chevauchées, des âmes se sont enfuies de leur monde pour se retrouver dans le mien et si nous avons réussi à toutes les renvoyer, ou presque, celle de Jön s'est fixée dans le manoir du Docteur, un endroit indestructible, construit par des magiciens, qui le protège en toutes circonstances.
— Une âme ne peut pas vivre sans corps, dit Marcus, un peu perdu. C'est Dieu qui le dit, quand une âme s'enfui d'un corps, elle monte au paradis ou alors elle erre sans but et devient un fantôme.
— C'est le cas de Jön. Mon mari n'est pas prêt à le laisser partir une seconde fois, il a beaucoup trop souffert la première fois et il en a presque détruit mon monde, alors je veux tout faire pour lui redonner un corps. C'est pour ça que nous sommes venus chercher sa copie dans ce monde. Cela ne s'est pas passé comme prévu, beaucoup trop de monde est au courant de notre projet, et nous devons donc faire très vite.

James serra les lèvres et opina.

— Vous voudriez... offrir le corps de John à l'âme du fils de votre mari, c'est ça ? Et l'âme de John, alors ? Il va être jeté hors de son corps, comme ça ?
— Non, répondit Daisy. Ils sont une seule et même personne, mais avec des vies différentes. Dès que John sera dans mon monde, Jön pourra s'installer dans son corps et les deux âmes vont fusionner, comme... comme deux gouttes d'eau. Jön se souviendra sans doute d'une vie dans les rues d'un Londres victorien, alors qu'il n'y aura jamais mis les pieds de sa vie.

Les deux adolescents se regardèrent. Soudain, un cri résonna.

— Elle est là ! aboya un garçon.
— Adam ! s'exclama James en bondissant.

Il se mit entre Daisy et le jeune homme de dix-sept ans qui s'arrêta à quelques pas d'eux, le souffle court, suivi de sa clique de sales gosses.

— Je... Je l'ai trouvé, ahana-t-il.

Daisy haussa un sourcil et se leva.

— Quoi ?
— John, je l'ai trouvé et... Il est mort, Madame, il...

Adam secoua la tête. Daisy ferma les yeux et porta ses mains à sa bouche, inspirant bruyamment en se détournant. Elle s'écroula sur le banc et Marcus posa une main dans son dos.

— C'était notre seule chance, dit-elle en relevant la tête, présentant son visage au ciel grisâtre. Mon mari va mourir et... Où est-il ? demanda-t-elle ensuite. Où est John ?
— Il a été amené à la morgue, il est mort, répondit Adam, penaud. Madame, je suis désolé, je... On le cherchait pas, hein, mais quand vous êtes partie, on a décidé d'aller voler quelque chose et on est tombés sur les Gendarmes et ils nous ont dit qu'il y avait eu un accident, un gamin s'est jeté devant une voiture et a été heurté...

Daisy ferma les yeux et se releva. Marcus lui prit le bras, inquiet, et elle hocha la tête.

— D'accord, je... Merci les garçons...

Fébrilement, elle délaça sa bourse et plongea sa main dedans. Elle en tira une poignée de pièces qu'elle déposa dans les mains de Marcus avant de tourner les talons et de s'éloigner en titubant. Elle s'appuya contre un lampadaire une seconde, haleta puis repartit.

— Allez avec elle, dit alors Adam. Raccompagnez-la à son hôtel.
— Elle... Adam, elle est pas de ce monde, elle vient pas de la Terre, elle...
— Je m'en suis un peu douté, tu vois ! grinça le grand garçon, le visage crispé. Ramenez-la à son mari puis tirez-vous, je veux plus vous voir dans les rues, retournez chez vos parents. Elle a raison, vous ferez jamais rien de bien dans votre vie en restant avec moi.
— Mais Adam...
— Viens, Jimmy, allons-y.

Un gémissement se fit soudain entendre et ils se jetèrent sur Daisy comme elle s'écroulait sur le trottoir. Ils passèrent chacun un bras sur leurs épaules puis s'éloignèrent sans se retourner. Un couple s'approcha soudain d'eux et Marcus expliqua que la dame se sentait mal, qu'elle avait appris une mauvaise nouvelle et qu'il fallait qu'elle rentre chez elle. L'homme héla donc un fiacre et aida Daisy à monter dedans. Elle parvint à donner l'adresse de l'hôtel et le fiacre s'en alla.

— Rentrez chez vous, les enfants, dit alors la femme. Vos parents doivent être morts d'inquiétude. Il est tard, demain il y a école, alors rentrez.
— Oui, Madame.

La femme leur sourit puis tourna les talons et passa son bras dans celui de son mari. Marcus les observa partir puis se tourna vers James.

— Elle m'a fait penser à maman... Elle me manque, dit-il alors.
— À moi aussi. Tu as entendu où était l'hôtel de Madame Daisy ?
— Non, pourquoi ?
— Parce que peut-être qu'ils peuvent récupérer le corps de John et partir avec quand même.

Marcus pâlit.

— Tu suggères qu'ils volent un corps ?
— On a un enfant mort, Marcus, et ils ont un esprit sans corps... Faut qu'on aille voir le Docteur Strange, qu'on lui demande s'il les connaît, ces deux-là. Il connaît tout le monde, tu le sais.
— Arthur m'a dit qu'il avait vu deux belles personnes à l'institut il y a quelques jours, répondit Marcus en secouant la tête. C'était peut-être eux ?
— Faut qu'on demande au Docteur. Elle m'a fait de la peine, elle a l'air de beaucoup aimer son mari et... elle m'a fait penser à maman quand papa est mort.

Marcus serra les mâchoires. James était son demi-frère, ils avaient la même mère, mais pas le même père. Celui de Marcus était mort d'alcoolisme et la mère de James était une prostituée. Son père l'avait gardé avec lui et quand il avait rencontré la mère de Marcus, ils s'étaient aussitôt mariés et avaient fait de leur mieux pour élever les deux garçons qu'un an seulement séparaient. Quatre ans après le mariage, la mère de Marcus mourrait en accouchant d'une petite fille et, incapable de s'occuper de trois enfants, le père avait confié les deux garçons à un orphelinat d'où ils avaient fini par s'enfuir.