Lorsque Daisy raconta à Kaecilius ce qu'elle avait découvert, le magicien décida qu'ils partiraient le soir même. Il était de plus en plus en mal, sa présence dans cette dimension se confrontait avec son alter ego et il devenait violent à mesure que la personnalité du père de John chevauchait la sienne.
On toqua alors contre la porte et une servante entra avec un plateau repas. Elle était suivie par un homme et quand il se déplia en retirant son haut-de-forme, Daisy eut un hoquet.
— Docteur Strange ! Mais que faites-vous ici ? Qui... ?
— Deux enfants sont venus me chercher à l'institut, répondit le médecin.
La servante s'inclina et quitta ensuite la chambre sans un mot ; Strange regarda Kaecilius, couché, mal en point.
— Alors c'est vrai, dit-il. Vous êtes malade parce que votre vous de ce monde essaie de prendre le dessus ?
— Oui, mais il n'y arrivera pas, mon esprit est beaucoup trop puissant et je pourrais le réduire à rien si je voulais, mais je ne suis pas là pour ça, répondit le magicien. Pourquoi êtes-vous ici, vous ?
— Les deux enfants qui sont venus à l'institut cet après-midi m'ont annoncé la triste nouvelle, mais si j'en crois votre visage à tous deux, vous êtes au courant.
— Oui, John est mort, répondit Daisy. Je n'arrive pas à y croire, tout ça pour ça, tous nos efforts réduits à néant à cause d'un sale gosse qui se jette sous les voitures pour extorquer les honnêtes gens !
Elle bondit sur ses jambes et se mit à arpenter la pièce, les mains sur les hanches.
— Calmez-vous, Daisy, cela ne sert à rien, répondit Strange.
— Je sais, mais je suis comme ça, être calme n'est pas dans mon ADN.
Strange serra les lèvres. Kaecilius se redressa alors contre les oreillers en soupirant.
— Est-ce que vous pouvez sortir le corps de l'enfant de la morgue ? demanda-t-il.
— Le sortir ? Vous voudriez...
— Oui. Je ne sais pas si cela va fonctionner, mais je dois essayer. Ce petit garçon est mort stupidement, mon fils a besoin d'un corps, je dois essayer.
Strange grimaça.
— Je suis un médecin renommé, je ne devrais pas avoir de problèmes pour entrer dans la morgue de la ville, mais je ne pourrais pas vous y faire entrer et encore moins en sortir le corps...
— Nous utiliserons un portail, répondit Daisy. Vous avez toujours votre magie, John, alors ouvrez un portail jusqu'à la morgue et...
— Si je n'ai pas les coordonnées exactes, je peux ouvrir mon portail dans un mur, Daisy, vous le savez parfaitement, gronda Kaecilius. J'irais avec Strange à la morgue et j'ouvrirai un portail depuis là-bas jusqu'ici.
Strange inspira soudain.
— Je n'ai pas compris un traître mot de ce que vous avez dit, mais je vous fais confiance, si vous savez ce que vous faites, alors faites-le. Quand serez-vous prêt, John ?
— Dans cinq minutes.
— Alors je vous attends en bas.
Kaecilius opina puis Strange quitta la chambre sans un mot de plus. Daisy referma la porte après lui et s'y adossa, silencieuse.
— À quoi pensez-vous ? demanda son compagnon.
— À ce qu'il va se passer une fois que vous aurez retrouvé votre enfant.
— C'est-à-dire ? Si vous craignez que je vais vous abandonner à cause de lui, vous vous trompez, Daisy. Je vous aime, j'ai appris à voir au-delà de votre colère et la Daisy que je connais, ce n'est pas Quake.
— Tout comme le Kaecilius que je ne connais n'est pas le monstre qui a failli détruire le monde... sourit la jeune femme.
Elle s'assit au bord du lit et ils échangèrent un baiser. Kaecilius la prit alors dans ses bras et la jeune femme soupira.
— Ça me fait peur tout ça, je suis habituée aux pouvoirs bizarres des Inhumains, mais vos pouvoirs à vous, les Maîtres magiciens, c'est encore autre chose... Vous pouvez, en une seule personne, avoir toutes les capacités des Inhumains et même si je sais que vous avez juré de faire le bien, ou du moins d'essayer, je ne peux pas m'empêcher de me dire parfois que si l'un de vous pète un câble, on risque encore de détruire le monde.
— Vous réfléchissez trop, sourit Kaecilius comme elle se redressait. Aidez-moi à m'habiller, vous voulez ? J'ai un enfant à récupérer.
Daisy opina et quitta le lit. Elle repoussa les couvertures et aida le magicien à se lever. Il vacilla un moment, grogna, puis elle l'aida à enfiler une chemise et un pull de laine par-dessus.
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— Bonjour, Docteur Strange ! Qu'est-ce qui vous amène ?
— Je viens voir s'il y a quelques cas intéressants dans votre morgue, Docteur Jarhen, sourit le médecin. Vous avez reçu des cadavres récemment ?
— Deux vieilles personnes noyées dans la Tamise et un gamin d'une dizaine d'années renversé par un fiacre, répondit Jarhen. Ce n'est pas très intéressant...
— En effet, mais ce n'est pas grave, j'ai besoin de m'occuper.
— Entendu. Et lui, qui est-ce ?
— Monsieur Johnson, mon assistant.
Le Docteur Jarhen opina puis laissa Strange et Kaecilius se rendre d'eux-mêmes à la morge de l'hôpital. Ils y entrèrent sans rencontrer de résistance et Kaecilius avisa immédiatement le petit corps caché sous un drap blanc. Quand il replia le drap, il plissa le nez.
— Il a le crâne enfoncé, vous pouvez l'arranger ?
— Non, on ne peut pas réparer ce type de blessure, répondit Strange en grimaçant. Nous pouvons le laver er l'habiller, pour commencer, et peut-être que vous avez la capacité de réparer son crâne, vous ?
Kaecilius serra les mâchoires.
— Je suis affaibli, je ne sais pas, répondit-il. Je suis toujours en mesure d'ouvrir un portail et d'invoquer une rune pour nous ramener dans mon monde, mais plus je passerai de temps ici, et moins j'en aurais la force.
— Nous allons donc bander sa tête et vous le réparerez une fois chez vous et rétabli, décida Strange. Son cerveau ne s'est pas enfui, c'est une bonne chose.
Kaecilius n'eut pas le loisir de protester, Strange s'éloignait déjà pour récupérer une blouse blanche et des gants. Il demanda ensuite au magicien d'aller chercher des vêtements dans une armoire où tous les habits des morts étaient lavés, réparés et stockés, pour rhabiller le corps une fois l'autopsie terminée.
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— Pauvre gosse, ton indocilité aura fini par te coûter la vie... soupira Strange.
Il avait lavé la vilaine plaie au crâne que la roue du fiacre avait faite, puis sommairement recousu la peau et remis les cheveux en place par-dessus. Il était maintenant occupé à bander le petit crâne et Kaecilius habillait l'enfant.
— Votre fils a de la chance de vous avoir, John, dit alors Strange. Tous les enfants n'ont pas un père qui ferait n'importe quoi pour eux.
— J'ai causé sa mort, sans le vouloir, certes, mais j'ai causé la mort de mon bébé, j'ai assuré à Adria que si le bébé ne bougeait pas, c'était qu'il était juste très calme, mais quand notre médecin nous a dit qu'il était mort depuis deux mois...
— En temps normal, le corps humain réagit très vite en cas de mort fœtale, mais il semblerait que votre femme n'ait eu aucune inquiétude jusqu'à ce que ce soit trop tard, commenta Strange. Cependant, vous n'avez aucune raison de vous blâmer pour la mort de ce bébé, ce n'était pas et cela n'a jamais été de votre faute.
— J'ai mis du temps à le comprendre, croyez-moi...
Strange soupira puis se redressa.
— Voilà, dit-il. Je ne peux pas mieux faire. Finissons de l'habiller puis partez vite, je vous vois décliner à vue d'œil.
Kaecilius serra le poing en remarquant que sa main tremblait. Il se redressa ensuite et tendit un bras tout en dessinant de l'autre main. Une pelote d'étincelles apparut alors puis un cercle se format et Daisy apparut, debout au centre de la chambre d'hôtel, à l'autre bout de la ville.
— Par tous les Saints... souffla Strange.
Daisy franchit le cercle avec les deux bagages qu'ils avaient constitués depuis leur arrivée et Kaecilius haussa un sourcil.
— J'ai payé l'hôtel, dit-elle. J'ai rendu la clef, je suis partie, puis je suis remontée dans la chambre en passant par les toits. Pouvons-nous rentrer chez nous, maintenant ?
— Oui, répondit Strange.
Il emballa le jeune John dans le drap sur lequel il gisait et la jeune femme s'approcha. Elle ferma les yeux en découvrant le visage blanc et elle caressa la joue glacée du bout des doigts.
— Allons-y, dit-elle alors. Docteur, merci pour tout, vous faites honneur aux autres Stephen Strange qui existent dans cet univers... même si dans l'un vous vous appelez Sherlock Holmes.
— Comme le célèbre personnage de fiction ?
— Oui, sourit Daisy. Vous l'incarnez à merveille, il paraît.
Strange sourit puis Kaecilius ferma le portail et s'approcha de la table. Il serra solidement la main de Strange puis se détourna pour enlever le corps du garçon dans ses bras. Il rejoignit ensuite Daisy et, libérant une de ses mains, il s'approcha d'un miroir et dessina une rune. Quand il la poussa vers la vitre, elle sembla brûler un moment puis le reflet changea et devint une bibliothèque.
— Est-ce que c'est... ?
— Oui, c'est une autre dimension, répondit Daisy.
— Ah ! Vous voilà enfin ! s'exclama alors quelqu'un.
Strange bondit et pâlit. Son alter ego venait d'apparaître dans le miroir.
— Oh, ça alors ! Un alter ego ! Bonjour, vous êtes quoi dans cette réalité ? demanda le magicien.
— Je... Oh Seigneur, c'est... Je suis médecin, je...
— Médecin ? Oh, je l'étais aussi avant de... Bref, vous me rendez mon frère et sa femme ?
— Oui, nous rentrons, répondit Kaecilius avec un mince sourire. Mais nous avons eu... un petit problème.
Il montra le petit corps enveloppé et immobile et Strange serra les mâchoires.
— Il est mort depuis longtemps ?
— Moins de vingt-quatre heures, répondit Daisy.
— Bon, alors ses organes n'ont pas encore commencé à se putréfier. Donne-le-moi, Cili, je vais le conserver immédiatement.
Kaecilius n'hésita pas une seconde et approcha la tête de l'enfant du miroir. Il se fondit dedans comme s'il passait au travers de l'eau et Strange le récupéra de l'autre côté avant de disparaître. Ross apparut ensuite, sourit à Daisy qui se tourna vers Strange en tendant les mains. Sans retenue, elle l'enlaça et il lui rendit son étreinte.
— Merci, Stephen, merci pour tout, dit-elle. Sans vous, on n'aurait jamais retrouvé cet enfant. La fin de l'histoire est tragique, ce n'était pas prévu, mais...
— Prenez soin de vous, Daisy, répondit Strange en lui caressant la joue. Vous méritez un peu de bonheur dans votre vie. Épousez-le pour de vrai, croyez-moi, cela fait un bien fou de ne plus avoir à mentir.
La jeune femme blêmit.
— Comment...
— Je suis médecin, je sais lire les gens, sourit Strange. Allez, partez maintenant, et j'espère ne plus jamais vous revoir !
Daisy rigola puis elle embrassa l'homme sur la joue et se tourna vers le miroir. La jeune femme observa alors autour d'elle et Kaecilius la saisit soudain par la taille pour la soulever au-dessus du lavabo. Elle rigola et s'engouffra dans le miroir les pieds en avant. Ross lui saisit la jupe de l'autre côté, puis la main, et la ramena. Elle se retrouva assise par terre et pivota pour observer son compagnon étreindre Strange à son tour, le remercier, puis grimper sur le lavabo et franchir le miroir. Pendant quelques secondes, le médecin Stephen Strange les observa, agita la main, puis le miroir des destinées s'éteignit.
Daisy regarda alors autour d'elle et sourit à Ross qui l'enlaça solidement.
— On a cru que vous n'alliez jamais revenir !
— Nous sommes restés absent longtemps ? demanda Kaecilius. Pour nous, cela aura duré sept jours, il me semble.
— Ici, deux semaines. Coulson est d'ailleurs furieux après vous deux...
— Je lui parlerai, répondit Daisy.
Elle se releva et observa sa robe.
— Chéri, vous me rendez mon jean et ma chemise ? demanda-t-elle avec un sourire.
Kaecilius leva la main et la jeune femme soupira alors d'aise.
— Plus de corset ! Fini ! s'exclama-t-elle en faisant quelques mouvements de gym. C'est un sacré instrument de torture, et ne me dites pas qu'il faut souffrir pour être belle !
Les deux hommes rigolèrent puis Kaecilius se changea à son tour et Ross les conduisit ensuite dans une pièce adjacente aménagée en laboratoire médical où Strange s'occupait du petit corps de John.
Lorsque Kaecilius entra dans la pièce, il avisa immédiatement Jön assis sur un tabouret près de Ross.
— Cili, il ne faut pas attendre, annonça Strange.
— Je ne pensais pas que tu le ferais, papa, répondit Jön.
— C'est pour toi que j'ai fait ça, pour toi et pour me faire pardonner d'avoir failli détruire le monde pour te retrouver. Ce n'était pas censé se passer comme ça, ce petit garçon devait revenir avec nous de son plein gré, mais il a eu un accident, il s'amusait à traverser la rue devant les chevaux pour essayer d'extorquer de l'argent aux personnes aisées. Cela lui aura été fatal. Tu peux refuser d'habiter le corps d'un petit voyou, je comprendrais, mais...
— Si je refuse, tu auras fait tout ça pour rien, répondit Jön. Le Docteur m'a expliqué ce qu'il s'était passé pendant que vous étiez dans cette autre dimension. Tu as failli mourir pour moi, pour donner du temps à ce garçon de se décider...
Kaecilius regarda sa compagne près de lui et passa son bras autour de ses épaules. Il observa ensuite son fils qui descendit de la table et s'approcha de son père. Lorsqu'il lui caressa les cheveux, de la même manière que Strange l'avait fait quelques jours plus tôt, Jön sourit et leva les yeux vers Daisy.
— Merci, dit-il. Je ne peux pas te toucher, mais quand j'aurais fusionné avec ce corps, je te ferais le plus gros câlin de toute ta vie !
Daisy laissa échapper un rire et une larme glissa sur sa joue.
— Alors vas-y, dit-elle. Vas-y vite, je t'attends ici !
Jön leva les yeux vers son père, sourit, puis se retourna et sauta dans les bras de Strange qui le mit debout sur la table, au-dessus du petit corps inanimé à la tête bandée.
— Merci John, dit-il alors. J'aurais aimé qu'on puisse se rencontrer, mais tu en as décidé autrement, alors tant pis.
Brusquement, il se pencha et son front toucha celui du corps de John. Aussitôt, Jön disparut, comme aspiré, et un silence pesant s'écrasa sur la pièce. Kaecilius inspira alors et s'approcha. Il prit la main de son fils et lui caressa le front doucement.
— Ça prend combien de temps ? demanda Daisy.
— Je n'en ai aucune idée, je n'avais encore jamais fait cela, répondit Strange. Cela peut prendre quelques minutes ou quelques h-...
Jön prit soudain une grande inspiration et tout le monde sursauta. Aussitôt, Strange posa une main sur sa tête et le petit garçon s'apaisa. Il ouvrit les yeux et regarda le plafond un instant. Ses yeux opaques devinrent alors bleus et le garçon les tourna ensuite vers Kaecilius.
— Les hommes ne pleurent pas, lâcha-t-il avec un sourire.
Le magicien eut un violent sanglot et serra la main de son fils avant de l'embrasser sur le front. Le petit garçon avisa alors Daisy et s'assit sur la table en tendant les bras.
— Chose promise, chose due, dit-il.
Le visage inondé de larmes, Daisy s'approcha vivement de lui et Jön jeta ses bras autour de son cou en serrant de toute ses forces. Il se mit alors à pleurer et Strange baissa le nez. Il fit signe à Ross de quitter la pièce et referma la porte dans son dos.
— Je n'avais pas prévu de pleurer aujourd'hui ! rigola alors Ross en passant ses mains sur ses joues.
— Moi non plus, assura Strange en souriant. Mais je suis content pour Kaecilius. Même s'il a été la pire crapule de l'Histoire, il fait tout ce qu'il peut pour s'amender et c'est tout à son honneur. J'espère qu'un jour, le monde lui pardonnera ses actes.
Ross renifla et opina.
— Le nouveau Maître l'a sanctionné, n'est-ce pas ?
Strange opina.
— C'était la dernière fois qu'il faisait de la magie, annonça-t-il. Il a jusqu'au coucher du soleil, à partir de là, je vais devoir apposer une bride sur ses pouvoirs, un scellé qui ne se brisera que dans un an, jour pour jour.
— Il va devenir fou.
— Non, il a son fils et Daisy, il y arrivera.
Ross serra les mâchoires.
— Qui aurait cru que cette petite chipie de Quake parviendrait à se frayer un passage sous l'épaisse carapace de Kaecilius...
— Sûrement pas moi, mais les voies de l'amour sont impénétrables.
— Je crois que la phrase correcte, c'est...
— Je sais, coupa Strange avec un sourire. Allez, viens, allons faire un peu de thé, j'ai soif...
Ross pouffa, renifla, puis suivit son compagnon hors de la bibliothèque en secouant la tête.
