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Devenir plus fort


Vivre à la rue ce n'était pas simple. Ce n'était pas comme dans les films ou les histoires, une grande aventure peine de rebondissements et de frissons. Il y avait sans cesse des imprévus, mais aucun n'était plaisant.

Toutefois, il existait une chose sur laquelle les histoires ne se trompaient pas : ça forgeait le caractère. Le sien se durcissait jour après jour. Il en avait vaguement conscience, même s'il ne s'attardait pas dessus. Il devenait plus froid, plus distant... mais c'était sans importance. Il avait une priorité, une seule : devenir plus fort, toujours plus. Il ne pouvait pas se permettre de prêter attention à des détails comme un changement de caractère.

Quoique, ce n'était peut-être pas à cause de sa situation actuelle qu'il devenait ainsi. Peut-être était-ce à cause de cet événement qui avait changé sa vie.

Le souvenir en question flirta avec son esprit. Il serra ses bras autour de lui et enfonça ses ongles dans sa chair.

- Pas maintenant, grogna-t-il.

Il en faisait déjà des cauchemars à chaque fois qu'il fermait les yeux. Il ne pouvait pas se laisser parasiter aussi lorsqu'il était éveillé. Il avait besoin de se concentrer totalement. Il ne pourrait pas devenir plus fort s'il se laissait distraire.

Il parvint à repousser le souvenir, mais pas les émotions qui l'accompagnaient. Sa douleur fut un peu plus vivace, les braises rougeoyantes de sa haine s'embrasèrent. Elles s'entremêlaient, ne lui laissant qu'un seul chemin à suivre.

Devenir plus fort.

C'était la seule solution. Le seul moyen de se relever et d'avancer.

La seule façon dont il pourrait obtenir sa vengeance.

Il attendait ce jour avec impatience. Celui où il serait suffisamment fort pour se tenir face à ceux qui l'avaient fait souffrir, ceux qui lui avaient tout pris, et les écraser enfin. Les détruire comme il l'avait détruit. Pour y parvenir, il devait gagner en puissance. Et, pour cela, il ne restait jamais au même endroit. Il voyageait de ville en ville, ses maigres possessions rassemblées dans un sac, affrontant le plus de bladers possible. Il remportait victoire sur victoire mais ça ne le satisfaisait pas. Il gagnait trop facilement. Ce n'était pas ainsi qu'il deviendrait plus fort.

Il laissait ses pas le conduire vers les concentrations de population les plus importantes, car c'était là qu'il avait le plus de chances de rencontrer des bladers. Et, plus il croisait de bladers, plus il avait de chances d'en rencontrer des forts. Pour lui-même devenir plus fort.

Les grandes villes avaient un autre avantage : celle de le noyer dans la masse. Personne ne remarquait cet adolescent seul, ce mineur qui n'était sous la garde de personne. Personne ne remarquait cet étranger qui ne faisait que passer et, si quelqu'un le regardait d'un peu trop près, il suffisait de sourire pour dissiper les suspicions. Après tout, quelqu'un qui souriait se portait forcément bien. Quelqu'un qui souriait ne souffrait pas, ne ressentait pas la peur ni la solitude.

Les gens ne voyaient que la surface des choses, et il en était reconnaissant. Il ne pouvait pas les laisser l'arrêter ou ne serait-ce que le ralentir. Il était donc passé maître dans l'art de sourire sur commande. Ce n'était pas un mensonge, ni de la tromperie. Il utilisait juste les sourires pour faire passer un message différent de celui communément admis.

Laissez-moi.

Ne m'approchez pas.

Ne vous préoccupez pas de moi. Ne faites pas attention à moi.

Et ça fonctionnait. Les autres ne le regardaient pas de trop près. Ils apercevaient son sourire et cessaient de faire attention à lui. C'était la méthode la plus efficace pour tenir le reste du monde à distance. Les sourires fonctionnaient mieux que les cris, les grognements, les pleurs. Ces réactions attiraient les regards.

Et pas seulement les bienveillants.

L'un des désavantages des grandes villes – et de leur population élevée – était le nombre de personnes malveillantes qui y rôdaient. Il y avait les petites frappes, qu'il était possible de balayer d'un revers de main – ou de toupies, s'il s'agissait de soit-disant bladers. Mais il y en avait des plus dangereuses aussi, des dont il ne fallait pas attirer l'attention. Pour cela, il fallait marcher droit, le regard et la démarche sûrs, ne pas laisser paraître la moindre faiblesse, prouver que l'on ne faisait pas partie des proies, que s'en prendre à lui ne vaudrait pas les efforts déployés.

L'autre désavantage, c'était qu'il fallait de l'argent pour tout et il n'en possédait pas un fond inépuisable. Ses ressources étaient très, très, limitées et il ne pouvait compter sur personne pour les renflouer. Il devait faire au mieux avec ce qu'il avait, et n'y recourir qu'en cas d'extrême nécessité. Par exemple, au lieu de payer pour des chambres d'hôtel, il dormait dehors. Les nuits étaient froides mais, le printemps approchant, il espérait que le temps se réchaufferait. Il avait connu des froids plus intenses, mais pas sans discontinuer, pas sans foyer où s'abriter.

Pour la nourriture aussi, il se débrouillait. Il sautait quelques repas, mais le moins possible afin de préserver ses forces. Il profitait d'excursions dans les espaces naturels pour cueillir et pécher de quoi se nourrir. En de rares occasions, il s'achetait un repas chaud dans un restaurant. Il ne se l'était permis que quelques fois depuis le début de son errance, depuis plus de deux mois.

Combien de temps ça va encore durer ?

Il prendrait tout le temps nécessaire pour réaliser sa mission, mais il avait l'impression que le temps passait lentement. Ces deux mois – soixante-quatre jours, pour être exact – lui avaient semblé une éternité.

Il bâilla. Il se passa une main sur les paupières, essayant de chasser la fatigue.

- C'est le début d'après-midi. Je vais pas dormir maintenant.

De toute façon, il n'était pas assez fatigué pour dormir. Depuis le... Depuis l'événement qui avait bousillé sa vie, il n'arrivait pas à dormir s'il n'était pas épuisé. Il fallait qu'il sombre dans le sommeil dès que ses paupières se fermaient, sinon il avait les images en tête. Ça n'empêchait pas les cauchemars, mais ça lui offrait quelques secondes de répit.

Pour atteindre le bon niveau d'épuisement, il faudrait quelques combats ou trois heures de marche supplémentaires.

S'il y a des bladers décents dans cette ville.

Ce n'était pas gagné. Les bladers qu'il avait croisés jusqu'à présent... Il leur manquait cette flamme dans les yeux. Ils n'avaient pas ce qu'il fallait pour représenter un semblant de défi.

Peut-être dans la prochaine ville.

- Ha ha ha ! Tu m'attraperas pas !

L'exclamation joyeuse lui fit lever la tête. Un enfant courait, un immense sourire sur le visage, jetant des regards par-dessus son épaule. Sur ses talons, un autre enfant tentait de s'indigner mais son début de rire l'en empêchait. Ils souriaient sincèrement – depuis quand ça ne lui était pas arrivé ? – et ils étaient... amis.

L'adolescent étouffa la nostalgie et l'envie avant qu'elles ne prennent forme. Il tourna le dos aux deux enfants et reprit sa route. Il n'avait pas besoin d'amis. Il ne pouvait pas en avoir. Il n'y avait de place pour personne d'autre que lui sur le chemin qu'il arpentait. Il ne devait pas laisser les autres s'approcher. S'ils approchaient, ils risquaient de voir et s'ils voyaient... Que feraient-ils s'ils voyaient ? Que deviendrait-il ? Il ne pouvait pas prendre le risque. Il devait rester seul. Non. Pas seul. Sans compagnon humain pour marcher à ses côtés. Car il n'était pas seul.

Il posa la main sur un rangement accroché à sa ceinture, le défit et en sortit une toupie. Il tendit le bras pour l'exposer à la lumière du soleil couchant.

- Je ne suis pas seul, parce que tu es là, mon ami. Mon cher Storm Pegasus.

Il referma sa main sur la toupie et s'efforça de sentir l'esprit qui l'habitait. Son Storm Pegasus qui le liait à l'espace et aux étoiles, à quelque chose d'infiniment plus grand que lui. Ce Storm Pegasus qui avait appartenu à son père et qui était l'unique chose qui les liait à présent.

Parce qu'ils l'avaient tué ! rugissaient sa fureur et sa haine.

Parce qu'il avait été trop faible, murmurait la culpabilité.

Mais, chaque jour, il se renforçait et, bientôt, il leur ferait payer.

Il leur prendrait tout, comme ils lui avait tout pris.


XXX

Quatre mois plus tard

XXX


Six mois. Cela faisait six mois depuis ce jour fatidique, six mois qu'il voyageait, traversant des villes interchangeables, et il avait l'impression de ne pas avoir avancé. Il avait progressé, certes : il était plus fort et ses compétences de bladers s'étaient améliorées. Mais il n'arrivait pas à s'approcher de son objectif. Il ne trouvait aucune trace, aucune piste, pour rejoindre ceux dont il désirait se venger.

Peut-être que son problème ne venait pas de là.

Peut-être que sa gêne venait du fait que, pour la première fois depuis six mois, il s'était arrêté.

Cette situation avait été provoquée par un étrange concours de circonstances. Tout avait commencé alors qu'il traversait une énième ville, aussi oubliable que les précédentes, quand il avait entendu les supplications de détresse d'un enfant. Il avait alors ralenti, avait fait la connaissance de Kenta et s'était retrouvé à défier les Face Hunters. Si ça avait été à un autre moment de la journée, peut-être que ça n'aurait pas eu autant de conséquences. Mais ça avait été le crépuscule, Kenta n'avait pas voulu le quitter d'une semelle et, bien que cette proximité à laquelle il n'était plus habitué l'avait mis mal à l'aise, il n'avait pas eu le cœur de repousser l'enfant. Il avait donc passé la nuit dans cette ville... et s'était de nouveau confronté aux Face Hunters. Il avait accepté leur défi, prêt à les écraser autant de fois que nécessaire, ce qui l'avait conduit à rencontrer Kyouya Tategami, un véritable blader, comme il en rencontrait trop rarement – son esprit passionné brûlait dans son regard. Et, à cause de son défi – uniquement à cause de lui –, il avait décidé de rester dans cette ville.

Un choix, issu d'une réaction en chaîne, qui avait tant changé sa situation qu'il se demandait parfois s'il ne rêvait pas.

Il était soudainement entouré par des personnes qui connaissaient son nom, même si elles étaient loin de le connaître lui et qu'il ne ferait rien pour que ça change. Il ne pouvait pas se permettre de créer des liens. Il n'avait pas de temps à perdre avec ça.

Mais ce n'était pas la seule raison.

Une nouvelle culpabilité s'était ajoutée à l'ancienne : les cauchemars étaient de moins en moins fréquents. Est-ce que cela signifiait qu'il devenait de plus en plus insensible ? Que bientôt plus rien – pas même ça – ne le toucherait ?

L'idée le terrifiait... mais pas assez pour le pousser à continuer son chemin. Il se trouvait tout un tas de raisons qui paraissaient acceptables. Bey-City – cela faisait bien longtemps qu'il n'avait pas pris la peine de retenir le nom d'une ville – regorgeait de bladers intéressants, aux compétences variées, qui lui permettraient non seulement de devenir plus fort mais aussi d'apprendre de nouvelles techniques. En plus, elle semblait être le cœur névralgique du Beyblade. D'où le nom. Son activité était principalement axée autour de ce sport. C'était donc le meilleur endroit où guetter la toupie interdite.

C'étaient d'excellentes raisons. Parfaitement logiques. Parfaitement crédibles.

Sauf que c'était seulement des excuses. Il le savait. La vérité c'était que, pour la première fois depuis des mois – une demi-année – il avait un toit et un lit confortable pour dormir. Il mangeait des repas chauds tous les jours. Il y avait des personnes qui l'interpellaient et lui demandaient comment il allait – il leur disait uniquement ce qu'elles voulaient entendre, mais ça lui faisait quand même du bien, étrangement.

Et pour fêter ça, il n'avait rien trouvé de mieux à faire que de dilapider le peu d'argent qu'il avait dans des fast-foods. Il ne lui restait pratiquement rien.

Et il était tellement fatigué... Il avait beau dormir, il semblait incapable de recharger ses batteries. Son énergie était suffisante pour affronter chaque jour qui passait, avec son lot d'exercices et de combats, mais elle s'amoindrissait jour après jour. Son corps se faisait plus lourd. Ses efforts le fatiguaient plus vite. Il avait beau laisser le sommeil l'emporter dès qu'il le titillait, il ne se réveillait pas plus en forme.

Il se demandait à quel point ça s'aggraverait.

La seule consolation qu'il tirait de sa faiblesse actuelle – comment pouvait-il désigner autrement cette pause dans sa vengeance ? – était qu'il prétendait toujours aussi bien. Ses sourires – ceux qui disaient que tout allait bien même quand tout allait mal, même quand il s'effondrait à l'intérieur – étaient toujours aussi efficace. Mieux encore : ils étaient devenus spontanés. Il n'avait plus besoin d'y réfléchir. C'était sa première réaction, la plus naturelle de toutes.

Même si elle était parfaitement fausse.

Même s'il était complètement effondré à l'intérieur.

À chaque jour qui passait, il repoussait son départ. Et si un adversaire de taille se présentait en ville le lendemain ? Et si la toupie interdite faisait son apparition alors qu'il partait ? Ce serait dommage de laisser passer de telles occasions, pas vrai ?

Il était tellement fatigué... Il voulait juste se reposer encore un peu. Profiter du confort, de la chaleur, de la nourriture. Profiter des soins dont Pegasus faisait l'objet.

Profiter de l'émerveillement et la nostalgie qui lui serrait le cœur à chaque fois que quelqu'un l'appelait par son prénom.

Tout cela cesserait dès qu'il se relancerait sur les routes. Il en avait conscience. C'était sûrement pour ça qu'il rechignait tant à partir.

Et ces gens qui l'avaient approché – Kenta et Madoka, même Kyouya et Benkei – il éprouvait une certaine affection pour eux. Il n'avait pas hâte de se séparer d'eux pour toujours. Car c'était ce qui arriverait. Il ne pouvait pas les entraîner sur le chemin qu'il suivait. C'était bien trop dangereux. C'était sa mission, son devoir. Sa vengeance. Il était le seul concerné.

Et rien n'indiquait qu'ils voudraient lui apporter leur aide s'ils se rendaient compte que ce qu'il avait partagé avec eux était un mensonge, qu'ils ne le connaissaient pas vraiment.

Mieux valait que leurs routes se séparent avant que ça n'arrive.

(Comme ce souhait était égoïste.)

- Ginga ?

Il leva la tête. Kenta le regardait, en compagnie de nombreux autres enfants. Cette foule du Bey-Park l'avait asphyxié, les premières fois, mais il avait fini par s'y habituer. Ça devait être agréable de lancer sa toupie en pensant uniquement à l'aspect ludique du Beyblade. Lui ne pouvait se le permettre. Il avait été comme eux, à une époque. C'était si vague, si lointain, que ça lui semblait appartenir à une autre vie.

Aujourd'hui, il devait devenir plus fort. Il prenait plaisir à jouer, bien sûr, mais il n'oubliait jamais son objectif.

Même s'il le délaissait quelque peu aujourd'hui.

La culpabilité lui tordit le ventre. Son sourire ne vacilla même pas.

- Oui ?

- Ça te dirait de faire un combat contre moi ?

D'autres propositions fusèrent. Il accentua son sourire.

- Et comment !

Il se dirigea vers le stadium à côté duquel se tenait Kenta. Quelque chose lui percuta le bras. Il se tourna brusquement.

- Attention !

La petite fille qui l'avait bousculé le regarda avec des yeux effarés. Il se crispa. Il inspira, expira, sourit.

- Désolé, dit-il.

- Pas grave.

Il continua son chemin vers le stadium, au-delà de la consternation. Crier sur une enfant, sans raison, mais qu'est-ce qui lui avait pris au juste ? Il s'agaçait de plus en plus souvent et s'irritait pour un rien, la moindre déception le plongeait dans le plus profond abattement, mais c'était un tout autre niveau là.

Est-ce qu'il était autant à fleur de peau, avant ?

Il repoussa cette inquiétude. Il n'y avait rien là qu'un repas et une bonne nuit de sommeil ne sauraient réparer... pas vrai ?

Pitié, que ce soit vrai.

- Ginga ?

Le ton inquiet de Kenta lui fit prendre conscience que son sourire s'était effrité. Il le redora.

- On joue ?

- Euh... D'accord !

Il prit son Pegasus – cette toupie que son père lui avait confié avant de mourir.

Encore une journée, l'implora-t-il silencieusement.

Il ne sentit aucun jugement de sa part, bien qu'ils savaient tous les deux que c'était un mensonge. Il avait demandé la même chose la veille et il demanderait la même chose le lendemain.

Il enclencha Pegasus dans son lanceur.

- Trois !

- Deux !

- Un !

- Hypeeeeer Vitesse !

Il remerciait l'univers pour cette autre journée de répit.


FIN


Explications :

Ginga a voyagé seul pendant six mois. C'est indiqué dans le manga et l'anime le sous-entend : son père "meurt" en automne, comme l'indique la présence de Pegasus dans le ciel Ginga et le groupe se réunissent à Koma en été, comme l'indiquent les constellations du Sagittaire et du Dragon.

Au début de Metal Fusion, Ginga était si fatigué qu'il en est physiquement tombé malade. Ses changements d'attitude trop exagérés et sans fondement pour être naturels. Il a retrouvé une vie stable uniquement parce que Kenta, Kyouya, Madoka et Benkei se sont accrochés à lui.


Note de l'auteur :

J'aimerais bien savoir ce que vous pensez de cette histoire. Pouvez-vous laisser une review s'il vous plaît ?