Disclaimer : les personnages appartiennent à Hidekaz Himaruya. Le Parole Lontane est le titre d'une chanson de Måneskin. Ce texte est fortement inspiré de la comédie musicale Notre-Dame de Paris (Richard Cocciante et Luc Plamondon) et plus précisément des chansons Belle et sa version anglaise The Only Word.

Avertissement : l'emploi du mot "gitan" ou "gitano" n'est pas du tout voulu comme péjoratif, même si Lovino attache des activités illicites à ce personnage. "Objectivement", gitano désigne l'ethnie tzigane qui s'est installée, au cours de l'histoire, dans la péninsule ibérique. Cela dit, je ne suis pas experte, et si ce mot est inapproprié faites-le-moi savoir !

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Ce texte est vieux. Pour la petite histoire, il devait s'appeler The Only Word quand je l'ai commencé en octobre 2021, parce que j'étais dans une phase d'obsession forte pour Notre-Dame de Paris (je venais de relire le roman et de découvrir la version anglaise de Belle). Puis en avril 2021, j'étais encore dans une phase d'obsession forte pour la comédie musicale (c'est par vagues mais ça ne me quitte jamais vraiment). Sauf que je venais de découvrir Le Parole Lontane de Måneskin. Et comme j'hésitais déjà pour le titre en anglais, j'ai décidé de changer. J'ai fini le texte et je l'ai trouvé nul, mais il avait quand même une place dans mon coeur. Donc je l'ai relu ce matin et il me parait bien, du coup voilà pour vous.

Bonne lecture et soyez inspiré.e.s pour vos reviews hihi


Le glas résonne sur la cité de Rome et les murs en tremblent. Le soleil descend sur les tours. La messe sera dite bientôt et de toutes les extrémités de la ville, les fidèles se mettent en marche pour rejoindre leur église.

Lovino fend la foule qui le sépare du parvis, ébloui par le couchant. Il maudit son prochain qui lui barre la route, usant de mots dont il rougira devant l'Éternel quelques instants plus tard à peine. Son visage renfrogné se fige soudain et ses sourcils se froncent. Il connait désormais la raison de toute cette agitation qui l'empêche d'atteindre Santa Maria ad Martyres. Un écho de tambourin attire son attention, et il comprend tout.

La plèbe n'a laissé qu'un cercle de vide sur cette place, et contemple celui qui est au centre. Un jeune homme en chemise ample et culotte de toile foncée, les cheveux longs, bruns, lâchement noués en catogan strié de rubans colorés. Son oreille droite est percée d'un anneau, il bouge et ondule au rythme du tambourin qu'il frappe lui-même, et d'une vielle dont joue l'un de ses amis en chantant d'une voix rauque dans une langue qu'il est le seul à comprendre.

Lovino se signe sans y réfléchir. La colère coule et brûle dans ses veines dès qu'il pose les yeux sur le jeune homme. Un gitano qui est venu à Rome avec vols, danses lascives, rires et tours de magie pour seuls bagages. Un homme dangereux, tentateur, envoyé de l'Enfer pour fouler de ses pieds nus la vertu, la foi et la chasteté. Lovino le sait, Lovino le croit. Et son regard se perd de nouveau sur le corps de l'homme, sa musique l'assourdit et il veut qu'elle ne cesse jamais. Pourtant l'unique mot qui lui vient à l'esprit pour qualifier cet homme est bellezza.

Il est arrivé voilà plusieurs mois, par une aube claire et rouge sur la ville éternelle. Lovino sortait d'une longue nuit de labeur à l'imprimerie, ses yeux et ses songes étaient encore emplis des mots de la foi qu'il avait passé des heures à copier en caractères mobiles. Et devant ses yeux était apparue cette douce vision du démon dans le matin qui se levait. Il souriait, il marchait. Mais il ne dansait pas encore.

On processionnait la sainte croix et Lovino se trouvait parmi les pénitents lorsqu'il l'avait vu danser pour la première fois, au détour d'une ruelle. Il avait cessé d'avancer. La procession avait continué. Il était resté, captif, captivé, à contempler les mouvements fluides et gracieux du jeune homme, happé dans l'histoire que narrait son corps, pris d'une fièvre qui s'était emparée de tout son être. Les flammes de l'Enfer qui l'attendaient l'avaient accompagné alors qu'il s'avançait sur le pavé pour mieux admirer, foudroyé par un désir charnel qu'il ne pensait pas posséder.

Il l'a croisé à maintes reprises depuis lors, dansant, lisant l'avenir, fuyant les gardes de la ville, tirant les cartes, saluant les étoiles, ou rien de tout cela. Mais dans les songes de Lovino, il ne s'est jamais arrêté de danser. Il virevolte sans fin dans ses pensées les plus obscures au milieu des nuits les plus sombres, et le sommeil ne vient plus jamais. Il est remplacé par des visions des plus inavouables qui l'écartent toujours plus de sa foi mais le conduisent toujours sans détours aux portes d'une église pour y chercher le salut de son âme.

Dans ses rêves pourpres le gitan s'anime et il se glisse dans son sillage. Il sait tout au fond de lui qu'il le mène tout droit aux portes de l'Enfer. Le paysage est dévasté, il suffoque dans les vapeurs chaudes des bûchers, mais il ne réalise qu'au réveil qu'il est en sueur. Dans la nuit, il l'hypnotise. Au réveil, il pleure et il prie que les visions disparaissent. Il pleure de rage et il prie ardemment que les visions se réalisent. Mais Sainte Marie des Martyres n'entend pas, n'entend rien, n'exauce rien. Dans ses désespoirs les plus noirs il se tourne vers Satan qui ne répond pas davantage. Puis l'apparition s'évanouit, s'envole, et Lovino reste seul avec le poids de son âme, coquille déchue et brûlante de culpabilité.

Il se persuade que le diable s'est incarné en cet insignifiant marchant d'illusions. Il se persuade que Lucifer est venu l'éprouver. Il se persuade qu'il est assez fort pour lui résister, il se persuade qu'il est l'antéchrist. Ses mèches sombres évoquent les griffes du Malin qui n'attendent qu'un instant d'inattention pour se refermer sur lui et l'emmener sur les brasiers de l'Enfer. Ses yeux d'émeraude brillent et sourient d'un éclat démoniaque. Il porte en lui le péché du Tentateur. Il va le détruire, il va l'anéantir. Si Lovino le suit une nuit de plus, il va l'anéantir. Mais pour une nuit de plus, il jetterait son âme à la plus obscure des bolges sans hésiter.

Dans le monde qui n'est pas le songe, il le croise par hasard. Quand il s'est convaincu que nulle créature plus malicieuse n'a jamais foulé la surface de la terre, il l'aperçoit. Un ange. Son sourire doux, ses yeux innocents, son corps immobile ne l'invitent plus au sabbat des sorciers. Ses cheveux s'ornent d'une couronne d'épines et son front où réside quelque perle de sueur changent le tableau en une Passion des plus pieuses. Celui qui la nuit précédente dansait avec les démons semble soudain porter la croix du genre humain.

Est-ce possible ? Peut-il résider une telle pureté chez une créature que l'imagination des autres a tant souillée d'impudeur ? Quand il revêt cette apparence d'ange, il ne peut ni se détourner de lui ni concevoir que quiconque le peut, fût-ce au prix de son âme. Au regard de ses yeux, la damnation éternelle semble alors une dîme bien dérisoire.

Les yeux émeraude se posent sur lui et le foudroient. Il est incapable de bouger. Cette seconde devient l'éternité. Malgré lui, il sourit, immobile. Il oublie tout de la raison de sa venue. Sainte Marie attend et attendra encore. Il n'y pense plus. Il ne pense à rien qu'à ces pierres si précieuses qui ont reconnu son existence l'espace d'un fugace instant – ou bien lui ont-elles donné vie ? Peut-être ne reprendra-t-il plus jamais le chemin d'une église, de la rédemption. À quoi lui servirait encore de prier les saints de pierre silencieuse qui jamais ne lui répondent ? Cette créature devant ses yeux, de chair, de sang, joyeuse, elle seule a le pouvoir d'exaucer toutes ses suppliques. Une épiphanie. Il tombe à genoux.

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Le glas résonne sur la cité de Rome et les murs en tremblent. Le soleil descend sur les tours. Une œillade à la bourse posée à ses pieds annonce qu'il met fin à une bien lucrative journée. Le jeune homme reste toutefois concentré, sourit, et danse sous les acclamations de la foule romaine. Le rythme de la vielle s'accélère et il le suit sans difficulté. Ses pieds nus heurtent le pavé et exalte le peuple. Il est venu l'attendre, le voir et l'adorer, ce peuple pieux autant qu'adulateur.

Il s'essouffle pourtant et se lasse, même si ses yeux restent rieurs et son corps lascif. Il parcourt la foule du regard, accroche pour un instant deux ambres enflammés. Il ne s'attarde pas, continue sa course folle. Cette seconde s'écoule et se passe comme toutes les autres. La musique se tait, il tire sa révérence. On l'acclame, les mains l'applaudissent et l'assourdissent. ¡Dios! Si l'on pouvait lire sous son sourire, au-delà de l'éclat de ses yeux, l'on y trouverait qu'un seul mot. Indifférence.


Santa Maria ad Martyres était le nom latin (Sainte Marie des Martyrs) de la basilique qu'était devenue le Panthéon de Rome au Moyen Âge.

bellezza signifie beauté en italien.

Les bolges sont les divisions du huitième cercle de l'Enfer dans l'Inferno de Dante Alighieri (aka bae).

¡Dios! est une interjection qui signifie "Dieu", "par Dieu" en espagnol.

Si vous trouvez tous les clins d'oeil à Notre-Dame de Paris dans le texte je vous dédie mon prochain OS!