Bien le bonjour, bien le bonsoir ! Voilà un petit Os centré sur Ning Yingying ! Pour une fois, ne mettons pas les spotlights sur les cultivateurs, mais plutôt sur cette dame souvent au milieu des choses. Une petite idée comme ça, qui m'est venue après la lecture des extras !
Une énorme merci à Moira-chan qui m'a énormément aidé pour la correction et le respect du Lore ! Un grand merci également à - Anil pour avoir répondu à mes questions et surtout pour l'encouragement sans faille ! Merci les filles 3 !
Bonne lecture !
Disclaimer : Les personnages et l'univers appartiennent à Mo Xiang Tong Xiu
Rating : K
Information particulière : Cet Os s'inscrit dans la continuité des extras, certaines informations les concernant, s'y trouve donc !
« De l'autre côté »
« Ning-shijie ! Ning-shijie, tout va bien ? »
Les mots résonnaient bizarrement dans ses oreilles. La voix était paniquée, oscillant entre des notes trop aiguës pour le bien de son ouïe endormie et d'étranges tremblements rendant les mots à peine compréhensibles. C'était une mélodie particulière qui lui rappela de très vieux souvenirs dont les détails lui échappaient.
Sa vision, à la base trouble, finit par devenir plus nette. Et il ne fallut que quelques secondes à Ning Yingying pour réaliser le début des problèmes. Elle s'était endormie dans de magnifiques draps de soie, ceux qu'elle avait demandés lors de son dernier voyage auprès du seigneur Luo Binghe et de ses dames. De jolis tissus aux teintes roses et rouges, sa couleur préférée. Elle les aimait terriblement, tellement qu'elle en prenait soin comme un héritage. Alors comment ses magnifiques draps de satin s'étaient-ils transformés en une pelouse légèrement humide ?
Le ciel brillait haut dans le ciel, lui indiquant l'arrivée de la mi-journée. Heureusement, elle était protégée de ses rayons par l'ombre de grands arbres au-dessus (j'ai rajouté un tiret!) d'elle. L'air était doux, une belle journée de printemps. Cet endroit, elle le connaissait et Ning Yingying n'arrivait pas à y croire. Ce n'était pas possible. Tout bonnement impossible. Cela faisait des années déjà qu'elle avait quitté ces terres, au bras de son seigneur, juste après la capture du traître.
Et pourtant, la concubine avait beau ouvrir et fermer les yeux de manière frénétique, il n'y avait aucun doute quant à l'endroit où elle s'était réveillée : elle était au Mont Cang Qiong. Mais pas seulement, à en suivre la couleur des habits de cette jeune fille à ses côtés, elle était au Pic Qing Jing. Qui était-elle d'ailleurs ? Une petite brune aux couettes rondes, elle avait beau y penser, elle n'avait aucune idée de qui il s'agissait.
« …Ning-shijie ? Êtes vous est-elle sûre que tout va bien ? Nous devrions avertir Mu-Shishu, non ? » Questionna la jeune disciple en se tournant vers un groupe plus éloigné. Ning Yingying ne les avait pas remarquées, si silencieuses et inquiètes au loin.
« Il est absent, nous pourrions l'amener à l'intérieur en attendant de trouver l'un des disciples du mont Qian Cao? »
Mu-shishu ? Le mont Qian Cao ? Non, vraiment, il n'y avait rien de compréhensible. Elle rêvait. Forcément. Évidemment, même. Sans l'ombre d'un doute. C'était ça. Un rêve, une drôle de mélancolie sortant de son inconscient. Rien de tout cela n'était vrai. Elle n'avait pas à se sentir aussi anxieuse, tout cela était faux !
Se persuadant elle-même par ces bonnes paroles, elle finit par se lever. Observer les alentours pourrait être une bonne occupation en attendant son réveil. Mais cela était sans compter la présence de ces jeunes apprenties. À peine avait-elle bougé un bras qu'elles se jetèrent sur elle elles l'entourèrent rapidement afin de l'aider à se relever en toute sécurité. »
« Ne forcez pas Shijie ! Laissez ces disciples vous aider ! »
Depuis quand y avait-il autant de filles au Pic Qing Jing ? Elle avait toujours été la seule – ce qui avait été l'origine de bien des problèmes, maintenant qu'elle y pensait. Alors voir autant de demoiselles tourner autour d'elle, lui parler de leur voix à la fois douce et bruyante, portant le même uniforme qu'elle avait également porté, pendant tant d'années… (Il n'y avait pas de doute, elles étaient toutes des disciples du Pic Qing Jing. Depuis quand…
Très vite, Ning Yingying se retrouva presque soulevée de toutes parts. L'une des disciples lui offrit même son gilet, lui rappelant qu'elle était effectivement en petite tenue – elle était au lit, c'est normal ! Dans l'incapacité de dire quoi que ce soit, elle se fit amener vers de grands bâtiments de bois et bambous, des bâtiments qu'elle ne connaissait que trop bien.
« En cas de besoin, n'hésitez pas à interpeller ce disciple ! »
Sur ces mots, la dernière jeune fille – une adorable adolescente aux cheveux noirs et aux yeux pétillants – disparut derrière la porte glissante, laissant Ning Yingying dans la confusion la plus totale. Bien qu'elle se soit raisonnée, la carte du « il s'agit d'un rêve » s'était très vite fait battre par la réalité. Il s'agissait bien du Pic Qing Jing, même si quelques détails lui étaient inconnus. Tout était pareil et différent à la fois. Elle reconnaissait chaque parcelle de bois, chaque pierre et chaque étang, mais c'était comme si tout était différent. Quelque chose détonnait beaucoup trop de ses souvenirs et la pauvre concubine n'arrivait pas à comprendre l'origine de son malaise.
Elle avait la terrible sensation d'être perdue dans un ancien chez soi.
Quelqu'un toqua à sa porte. De son lit, elle pouvait vaguement distinguer la forme du nouvel arrivant, un homme. Bien que l'espoir soit permis, Ning Yingying ne crut pas un instant qu'il s'agissait de son seigneur. L'homme derrière la porte était plus petit. Cette personne toqua une nouvelle fois, trois coups cette fois-ci, un peu plus prononcés. Hésitante, Ning Yingying concéda finalement un « entrez » plus effrayé qu'elle ne l'aurait voulu.
La porte s'ouvrit, laissant place à un homme élégamment habillé. Son éventail à la main, il l'agita devant lui tout en lui offrant un bien joli sourire.
« Ning Yingying, te voilà réveillée. Ce maître s'est inquiété. Comment te sens-tu ? »
Néanmoins, il n'eut aucune réponse. Ning Yingying n'en croyait pas ses yeux.
Devant elle, se tenant merveilleusement bien avec ses quatre membres à leur place, Shen Qingqiu.
Devant elle, son éternel éventail en main, Shen Qingqiu.
Devant elle, son ancien maître, celui qui lui avait appris, celui qui l'avait déçue, celui qu'elle avait trahi pour suivre Luo Binghe, Shen Qingqiu.
Ning Yingying retint son souffle et sans le réaliser, elle eut le réflexe de reculer. Son dos cogna trop rapidement le mur mais cela lui paraissait (pour moi tu peux enlever le « comme » ici) un bien futile détail, en l'instant. Un cauchemar se présentait à elle, tout sourire, et il lui était impossible de fuir, encore moins de l'attaquer. Si Binghe l'avait mis à terre sans difficulté, son ancien maître était loin d'être faible. Jamais elle n'avait pu atteindre son niveau, alors aujourd'hui, après avoir abandonné la cultivation ? Impossible.
L'expression de Shen Qingqiu changea rapidement, remarquant l'état de panique de la jeune femme. Elle le vit poser le plateau qu'elle n'avait même pas remarqué et d'un pas certain, il s'approcha d'elle. Tétanisée, Ning Yingying n'esquissa pas un geste. Ses yeux suivaient chacun de ses pas qui la rapprochait d'elle, subissant ce compte à rebours beaucoup trop rapide qui la mènerait assurément vers des problèmes Que pouvait-il y avoir d'autre ? Certes, Shen Qingqiu était connu pour n'avoir jamais levé la main sur une femme, mais là, tout n'était-il pas différent ? Elle lui avait tourné le dos pour rejoindre l'homme qui lui avait découpé bras et jambes !Il allait se venger, assurément, telle était la nature du célèbre Shen Qin-
Une main vint tendrement se poser sur son front. « Es-tu encore souffrante ? »
Une autre main vint à son contact, les fins doigts du maître se saisirent délicatement de son poignet. Il était soudainement très appliqué à sa tâche, ce qui ne fit qu'accentuer le désarroi de la brune. Il ne la frappait pas ? Il ne se vengeait pas ? Comment était-ce possible ?
« Tout a l'air en ordre. » Il leva les yeux vers elle. « Comment te sens-tu ? Te souviens-tu de ce qu'il t'est arrivée ? »
Non, vraiment pas. Ning Yingying n'avait aucune fichtre idée de ce qu'il se passait depuis son réveil. Et les choses n'allaient absolument pas en s'arrangeant ! Sentant qu'elle n'arriverait à rien, elle se contenta d'un hochement docile de la tête. Elle observa le froncement de sourcils de son ancien professeur et le vit, toujours plus surprise, se saisir une nouvelle fois de son poignet, répétant l'action précédente.
Ning Yingying n'arrivait pas à le croire, il était… Inquiet ? Impossible, Shen Qingqiu n'était jamais inquiet. Il jugeait, il regardait de haut, il insultait, mais il ne s'inquiétait pas ! Et pourtant, c'était bel et bien ce qu'il se déroulait devant elle. Le grand maître du Pic Qing Jing s'inquiétait pour quelqu'un.
Loin des considérations de la jeune femme, Shen Qingqiu finit par délaisser le poignet de sa disciple. Il s'éloigna du lit et se dirigea vers la table basse. Un petit plateau y était déposé, présentant deux tasses, une théière et quelques assiettes de fruits. Cela faisait combien d'années qu'elle n'avait plus vu ces mets de son enfance ?
« Qu'est-ce que… » commença-t-elle. « Qu'est-ce qu'il se passe ? »
Shen Qingqiu ne comprit pas le réel sens de la question, et pensant qu'elle s'interrogeait sur ce qui lui était arrivé, il lui répondit de son ton calme habituel : « Bonne question. Lors des tâches matinales, tu as été retrouvée inconsciente près du terrain d'entraînement des nouveaux arrivés. Tu n'étais pas blessée et ton énergie semble avoir été épargnée. »
Il revint vers elle, une tasse de thé à la main. « Tu m'as l'air encore secouée. Tu es sure que tout va bien ? »
Ning Yingying se contenta de le fixer, l'air bête. Sans réfléchir, elle accepta la tasse de thé et toujours en l'observant se saisir à son tour d'une tasse, elle se mit à boire. Le thé était doux, fruité, comme elle l'avait toujours aimé. Une petite touche de fruits rouges qui avait toujours su lui donner une jolie dose de bonne humeur.
Elle se souvint soudainement des visages de plusieurs femmes, des aînées du Pic Xian Shu et hommes de son propre clan. Des maîtres et des élèves plus âgés qu'elle. Elle se souvint également de réprimandes, de commentaires déplacés, vexants et blessants pour la plupart. Oui, elle se souvenait maintenant pourquoi ce goût lui paraissait si lointain. Ces fruits rouges étaient une spécialité de la ville au pied de la montagne, notamment connus pour leur utilisation dans des gâteaux mais surtout du thé. Ning Yingying avait toujours aimé ce goût sucré et doux à la fois. Une belle dose de bonheur qu'elle se permettait avant de commencer ses journées de disciple. Mais elle s'était fait gronder. Ce n'était plus de son âge, quelle image donnait-elle au clan, … Que d'excuses que Ning Yingying n'avait jamais partagées mais avait fini par accepter.
Shen Qingqiu ne s'était jamais véritablement moqué d'elle, mais il ne s'était pas gêné pour lui faire beaucoup de remarques là-dessus. Des mots qui avaient souvent su la mettre mal à l'aise ou entacher sa confiance en elle. Elle n'était qu'une jeune fille, mais son ancien professeur avait insisté pour rabaisser tout ce qui ne pouvait pas être perçu comme élégant et adulte. Ce qu'elle avait naïvement pris comme de la bienveillance un peu dure, n'était qu'un stratagème pour la modeler à sa convenance.
Empêtrée dans toutes ses remarques, elle avait fini par abandonner cette petite sucrerie du matin et voilà que ce même Shizun, à son âge, lui proposait ce thé « pour enfants ». Sans remarque, sans regard condescendant, juste avec beaucoup de douceur et de bienveillance.
« Je pense que ma disciple devrait se reposer, » finit-il par dire. « Tu sembles encore en état de choc. »
Elle n'opposa aucune résistance, se contentant encore et toujours, d'observer les gestes de Shen Qingqiu. Des gestes si… Si quoi ? Gentils ? Bienveillants ?
La peur et l'incompréhension s'épousaient parfaitement, donnant naissance à une fatigue qui frappa la pauvre femme. Son professeur sembla le réaliser, il reprit donc doucement la tasse qu'elle tenait entre ses doigts et l'incita à s'allonger.
Elle voulut dire quelque chose, mais elle ne savait pas quoi. Cependant, l'envie fut plus rapide que la raison, sa bouche s'ouvrit un instant avant de se refermer aussi vite. Un geste discret qui ne fut pas raté par l'œil du maître des lieux. « Ne te préoccupe de rien, aujourd'hui est un jour de repos pour toi. » Il lui tapota gentiment le haut de la tête avant de quitter la chambre.
Shen Qingqiu ne le réalisa pas, mais il laissa derrière lui une Ning Yingying terriblement déboussolée qui, sans s'en rendre compte, avait légèrement tendu la main.
Cela faisait trois jours que Ning Yingying séjournait au Pic Qing Jing. Trois jours qu'elle était traitée telle une reine par une multitude de disciples, tous le sourire aux lèvres. Heureux comme si on leur offrait la plus belle occasion de leur vie. C'était déroutant, mais loin d'être désagréable.
Ce qui était également déroutant et que Ning Yingying n'aurait absolument pas pu prévoir, c'était la présence de Shen Qingqiu tous les jours. A chaque fois, armé d'un joli plateau de bois ciré, portant ce magnifique thé aux fruits rouges qui lui ravivait beaucoup trop de souvenirs. Il était présent, sans faute et lui parlait de tout et de rien. Parfois, il se contentait d'être là, la laissant se reposer. Dans ces moments, elle le voyait arriver avec plusieurs documents et sans un bruit, il s'installait non loin d'elle. Dès qu'elle esquissait un geste, il se tournait, lui demandant si elle avait besoin de quelque chose. Jamais ennuyé, toujours calme et lui souriant simplement.
Aujourd'hui n'échappait pas à la règle. Alors que les jeunes disciples terminaient de l'aider à s'habiller, quelques coups retentirent à la porte. Elle leva les yeux et reconnut la silhouette de Shen Qingqiu, un plateau en main.
« Shizun ! Un instant, un instant » S'écrièrent les demoiselles, s'empressant de terminer leur tâche.
« Ce maître patiente, ce maître patiente » répondit-il, amusé.
Les filles gloussèrent, l'ambiance était douce et Ning Yingying ne put s'empêcher de sourire. Qui aurait pu imaginer un monde où des jeunes adolescents se permettaient de rire avec Shen Qingqiu ? Oui, ce monde. Il lui arrivait encore de se montrer naïve, mais plus d'être stupide. Elle n'était pas chez elle. Elle était dans un autre monde, avec d'autres disciples et un autre Shizun.
Elle ne comprenait pas comment elle avait pu échanger sa place avec cette autre Ning Yingying, mais cela était arrivé. Une petite voix dans sa tête lui disait de s'éloigner et de réfléchir à comment retourner dans son monde, mais elle fut bien vite soufflée lorsque ses grands yeux bruns rencontrèrent le vert pétillant de cet autre Shizun.
« Shizun » Souffla-t-elle, presque hésitante. Un petit quelque chose vint lui chatouiller agréablement le cœur alors que son aîné, jouant de son éventail, laissait entrevoir sa bonne humeur.
« Comment te portes-tu, aujourd'hui ?
- Cette disciple se sent mieux qu'hier. Shizun ne doit plus s'inquiéter pour elle.
- ça ! C'est à moi d'en juger ! » Fit-il en renfermant son éventail.
Ning Yingying s'installa sur le bord de son lit, proposant par instinct son poignet à son professeur. Sans un mot, il s'en saisit et, après s'être assis à son tour, se lança dans l'analyse de son énergie.
« Ning-shijie, puis-je rentrer ? »
Si elle était sur son petit nuage, Ning Yingying eut un sursaut de surprise en reconnaissant la voix. Se tenant droit dans l'embrasure de la porte, Luo Binghe se présentait à eux. Magnifique dans sa robe blanche, son visage brillait de bonheur. Et ce ne fut pas tant de voir cet homme devant elle qui lui provoqua une telle surprise. Non, ce qui sidéra la jeune femme, ce fut de réaliser qu'en croisant son visage, ce n'était pas son seigneur qu'elle vit. C'était le jeune Luo Binghe. Le jeune disciple plein d'espoir et de patience. Ce jeune garçon qui rayonnait, même dans l'adversité.
Il était évident que l'homme qui se tenait devant elle avait également vécu, mais contrairement au roi démon de son monde, celui ci semblait avoir eu la chance d'avoir été sauvé de sa souffrance. Et Ning Yinying n'avait aucun mal à imaginer l'origine de cette drastique différence.
« Aurais-tu oublié qu'on ne se montre pas de manière si abrupte à la porte d'une dame ? » Shen Qingqiu avait beau le sermonner, rien dans ses mots n'était dur. Néanmoins, Luo Binghe eut le réflexe de baisser la tête en signe de respect envers elle.
« Désolé Ning-shijie, je ne voulais pas te faire peur.
- Tou-Tout va bien ! » se reprit-elle rapidement, un peu nerveuse. « ...A-Luo ? »
A son nom, il leva la tête. « Ning-shijie ? »
C'était déroutant. Terriblement déroutant. Elle n'arrivait pas du tout à comprendre le sentiment qu'elle éprouvait à l'instant. Pas de Yingying ou de Seigneur Luo Binghe. Comme si elle avait remonté le temps, les voilà à s'appeler ainsi.
Binghe échangea un regard avec son Shizun, puis, après un moment de doute, prit l'initiative de rentrer. Il voulut s'exprimer mais un nouvel invité apparut devant la porte de la chambre.
« Shizun, Liu-shishu vous demande.
- Encore ? » pesta Luo Binghe, son mécontentement bien visible.
« A chaque fois et comme toujours. » répondit l'aîné, non sans mettre un petit coup d'éventail sur le haut de sa tête. « Occupe-toi bien de ta shijie le temps que je revienne. »
Il les salua tous les deux avant de se glisser derrière le paravent. Ning Yingying observa son ombre disparaître au loin, l'esprit un peu ailleurs. Alors comme ça, Liu Qingge était encore en vie dans ce monde. Et Luo Binghe ne semblait pas l'apprécier. Cela faisait combien d'années qu'elle n'avait pas entendu ce nom ? Une main vint soudainement s'agiter sous son nez.
« Ning-shijie va-t-elle vraiment mieux ? Je peux te cuisiner quelque chose si tu le souhaites. » Expliqua Binghe en prenant place sur l'un des coussins près d'elle.
« Oh, non, non, Sei-… A-Luo ne doit pas s'embêter.
- Depuis quand Shijie est aussi timide ? Tu avais si hâte que je te cuisine quelque chose et te voilà à refuser l'assiette que je t'offre ? »
Il lui offrit une tasse de thé en plus d'un sourire amusé, déstabilisant la pauvre Ning Yingying qui ne savait pas comment réagir sans alerter l'alter égo de son seigneur. Elle devait préserver son identité.
Elle se contenta de rire tout en cherchant dans sa mémoire un sujet qui pourrait la sortir de cette situation. « A-Luo s'est amélioré en cuisine ?
- Shizun ne cesse de complimenter la cuisine de ce disciple. » dit-il, fier comme un paon.
« Shizun doit en profiter souvent, n'est-ce pas ? »
Binghe fut surpris, puis se mit à sourire en détournant le regard. « Est-ce que Shijie me taquine ? Cet époux essaie tant bien que mal de lui cuisiner des plats variés et qui lui plaisent. Mais tu sais, j'ai l'impression parfois que mes efforts ne servent pas à grand-chose. » Il soupira, s'appuyant nonchalamment sur sa main. « Si je le laissais choisir, Shizun ne se nourrirait que de congee ! L'autre jour, j'ai voulu- Ning-shijie ? »
La concubine n'avait rien suivi de ce que Luo Binghe lui avait raconté. En fait, oui. Elle avait suivi jusqu'au « cet époux ». Cet époux ? Cet époux ? Cet époux, avait-il dit ? Luo Binghe et Shen Qingqiu… Luo Binghe, l'époux de Shen Qingqiu ?Pas étonnant qu'elle ne soit qu'une Shijie aux yeux de ce Luo Binghe ! Ils étaient mariés !
Ning Yingying se répétait cette phrase en boucle alors que son ancien camarade l'observait silencieusement. « Ning-shijie ? »
Elle sortit finalement de ses pensées. « O-Oui ? »
Il s'apprêta à parler, mais se ravisa. A la place, il se tourna de sorte à faire face à son aînée, ses pupilles ancrées dans les siennes. Si Ning Yingying n'osait plus bouger, elle ne se sentait pas mal à l'aise. Prisonnière de ce regard, certes, mais pas dans le mauvais sens…
Il savait qu'elle mentait, ou du moins qu'elle ne lui disait pas la vérité. Une soudaine appréhension lui saisit le cœur, sa mémoire faisant un rapide parallèle avec les possibles réactions de son seigneur. Ils étaient peut-être différents, mais au fond, Luo Binghe était Luo Binghe, non ? Certes, il ne semblait avoir aucune femme et plutôt un seul et unique époux. Et il semblait également avoir le regard plus pur. Oui, tout cela était évident, mais avoir des contradictions n'empêchait pas d'avoir des similitudes ! Ou était-ce une image qu'il se donnait devant son Shizun ? Ning Yingying avait bien vu son seigneur offrir des mielleux sourires quelques secondes avant de trancher des gorges – et toujours avec le sourire !
Son regard lui brûlait la peau, elle se sentait coincée. Impossible d'articuler, de se défendre, de mentir ou de fuir. C'est ainsi qu'elle se retrouva là, bêtement, faiblement, assise sur son lit, avec l'un des démons les plus puissants que cette terre ait portés.
« Ning-shijie, tout va bien. »
Son cœur loupa un battement, totalement surprise par le ton bienveillant de son homologue.
« Je ne sais pas ce qui se passe, mais si quelque chose tourmente l'esprit de Shijie, alors qu'elle partage ses maux avec son Shidi. »
Son regard était fort, mais également inquiet, et surtout déterminé à l'aider. Et ce simple détail submergea cette pauvre Ning Yinging qui ne sut plus quoi faire. Elle ne fut capable que de souffler un faible remerciement et de lui sourire. Un sourire qui rencontra rapidement son jumeau. Binghe lui souriait si gentiment, si patient envers elle…
Leur petite bulle fut brisée par l'arrivée de Shen Qingqiu, sa simple présence attirant naturellement l'attention de Binghe. Alors, Yingying se permit de relâcher son souffle qu'elle n'avait pas réalisé retenir.
« J'espère que ce garnement fut de bonne compagnie !
- Shizun douterait-il de cela ?
- Je connais très bien ton tempérament.
- C'est parce que Shizun le connaît si bien qu'il ne devrait pas en douter. Ce disciple sent son cœur se briser…
- S'il suffisait de ça ! »
Les deux se mirent à se chamailler, surjouant à peine l'agacement pour l'un et l'apitoiement pour l'autre. C'était une jolie scène. Très jolie. Ils rayonnaient dans leur petit monde à eux. Si sincères l'un envers l'autre et sans retenue alors qu'elle était présente. Elle avait sans doute une place particulière pour ces deux-là.
… Non, non, non, pas elle, l'autre Ning Yingying. La bienveillance de Luo Binghe ne lui était pas adressée. L'inquiétude et la patience de Shen Qingqiu non plus. L'admiration des disciples encore moins. Ce n'était pas sa place. Elle, elle venait d'un monde où le seigneur Binghe ne souriait plus de cette manière. Elle vivait dans un monde où son ancien Shizun souffrait dans une jarre pour expier ses crimes. Elle n'était qu'une femme parmi tant d'autres aux pieds de leur roi.
Une nouvelle fois, elle se sentit submerger par un sentiment de tristesse, mais cette vague était bien trop dure à réfréner parce qu'elle n'était pas seule. A ses côtés, la colère montait. La jalousie s'imposait. La frustration bousculait le tout, frappant son cœur sans relâche. Ce n'était pas juste !
« Shizun... »
- Oui ? »
Regardez-le lui répondre si gentiment ! Si calmement ! Il ne faisait aucun doute qu'en cet instant, elle avait toute l'attention de son maître.
« Shizun…
- Ce maître écoute sa disciple. Parle sans crainte, Yingying. »
Sans crainte ? Réellement ? Dans ce monde, l'autre Ning Yingying pouvait réellement parler à Shen Qingqiu sans crainte ? Bien sûr qu'elle le pouvait. Elle pouvait lui sourire, elle pouvait lui parler, elle pouvait boire le thé avec lui. Et se plaindre ? Pouvait-elle se plaindre de sa journée sans pour autant être prise pour une gamine écervelée ? Etait-elle prise au sérieux quand elle donnait son avis ? Etait-elle vue comme une disciple du Pic Qing Jing ?
Sa gorge se serra, tandis qu'elle agrippait avec agacement la tasse qu'elle tenait dans ses mains. Bien sûr. C'était d'une évidence si claire qu'elle en avait envie de pleurer. Cette autre Ning Yingying était prise au sérieux. Il suffisait de voir comment tous ces disciples, filles ou garçons, la respectaient ! Elle avait une place d'aînée, elle était aimée ! Elle semblait même avoir plus de complicité avec son Binghe en tant que Shijie alors qu'elle n'en avait pas le quart en tant que concubine ! Forcément, cette autre, elle n'était pas vue que pour son physique. Ce Shizun n'avait pas ce sale regard envers elle.
Les constats étaient limpides, beaucoup trop. C'était injuste et cela fut la pensée de trop pour cette pauvre Ning Yingying. Des larmes se mirent à brouiller sa vision. Incontrôlées, elles lui faisaient mal alors qu'elles ravageaient ses joues.
« Yingying ? Que t'arrive-t-il ?! »
Elle leva les yeux, et malgré le trouble, elle vit ce visage si inquiet pour elle. C'était beaucoup trop douloureux, alors elle continua à pleurer, encore et encore dans ses mains. Incapable de cacher ses tremblements et soubresauts.
Elle l'entendit s'approcher d'elle. Assis à présent à ses côtés, il déposa une main sur son dos, un soutien sans arrière-pensée.
« Shizun… Pourquoi…Pourquoi les choses sont si différentes ?!
- Différentes ?
- Oui, différentes ! Si différentes ! Affreusement différentes, même ! Pourquoi a-t-elle eu un Shizun si bon envers elle et moi non ?! Pourquoi tout le monde la regarde avec admiration et moi non ?! Cette fille semble respectée et aimée ! Pourquoi n'y aurais-je pas droit ?! Pourquoi semble-t-elle avoir une vie si heureuse ?! »
Les mots sortaient sans logique, sans forme, sans contrôle. Vomissant sa jalousie envers cette autre elle-même qui avait eu une chance beaucoup trop extraordinaire pour l'accepter si gentiment.
« Pourquoi sommes-nous si différentes ?! Qu'aurait-il fallu faire ? Qu'avons-nous raté qu'ils ont réussi ? Dites-le à cette disciple, Shizun ! Dites-le ! Je serais prête à faire ce qu'il faut ! Moi aussi ! Moi aussi, je veux boire le thé avec Shizun ! Moi aussi, je veux rire avec Shizun ! Je veux que Shizun m'apprenne, me gronde, me taquine, me guide, me fasse confiance, qu'il soit fier de moi ! Shizun, expliquez à cette disciple ce qu'elle aurait dû faire ! Elle le fera ! Shizun, Shizun, Shizun ! »
La voix de l'ancienne disciple se brisait au rythme des plaintes. De plus en plus forte, de plus en plus douloureuse. Elle s'agrippa aux habits de Shen Qingqiu si fort qu'elle en arracha presque les tissus. Elle ne voulait plus le lâcher, elle se le refusait. C'était terrible de lui infliger cette réalité pour la lui enlever. N'avaient-ils pas tous assez souffert ? Et maintenant qu'ils avaient eu leur revanche, voilà qu'une entité, un hasard, - elle ne savait même pas quoi ! -, un quelque chose au-dessus d'eux, décidait de lui montrer le monde qu'elle aurait pu avoir ! Quelle vaste blague ! C'était injuste !
Etaient-ils punis ? Ils avaient forcément dû faire quelque chose de mal, ce n'était pas possible autrement. Ils avaient failli, c'était pour cette raison qu'ils souffraient aujourd'hui. On lui montrait ce qu'était la réelle fin heureuse et qu'ils ne l'auraient pas. Ils avaient commis une erreur, ils avaient-
« Tu n'as commis aucune faute. »
Les doux mots de Shen Yuan interrompirent son flot de pensées devenues paroles. Elle n'avait pas réalisé qu'autant de mots s'étaient enfuis de ses lèvres. Au final qu'importe, elle n'y pensa pas plus, serrant toujours plus fort sur sa prise. Les tissus entre ses doigts étaient à présent froissés, mais Ning Yingying se refusait toujours de les libérer. Elle ne lâcherait rien, elle ne céderait rien, elle aussi avait droit à son bonheur ! Elle avait droit à son Shizun !
« Alors pourquoi !
- … Je ne sais pas. » finit-il par répondre.
Alors Ning Yingying pleura. Elle pleura longtemps, sans aucune pudeur. Comme une enfant qui exprime sa tristesse sur les genoux de son père. Et qu'est-ce qu'elle était triste. De gros sanglots roulaient sur ses joues, les larmes tombaient en pâtés sur les luxueux habits du maître des lieux. S'en occupait-il ? Non ! Montrait-il du dégoût ? De l'ennui ? Absolument pas ! Le Shen Qingqiu de son monde l'aurait mal pris, il aurait eu ce visage de dégoût derrière son éventail. Mais ce Shizun qui la tenait en cet instant, lui, il n'était pas dégoûté face à ses larmes, juste inquiet. C'était si injuste, si injuste, si injuste !
Doucement, sa prise se fit plus lasse. Une étrange somnolence lui chatouilla l'esprit. Les plaintes de Ning Yingying continuèrent alors que doucement, elle tombait dans les bras de Shen Yuan. Des pourquoi, de plus en plus faibles mais qui ne cessaient de lui brûler la langue.
A présent plus calme, la tête sur ses genoux, elle leva difficilement les yeux vers Shizun. Observant, elle le savait, une dernière fois son regard compatissant. Profitant une dernière fois de la douceur de ses gestes, la berçant d'une tendresse dont elle appréciait la rencontre. Inscrivant tout ce qu'elle pouvait dans sa mémoire. Le regard de son maître était triste, compatissant, si clair de tout vice.
Derrière lui, Luo Binghe l'observait, le regard sérieux. Ils avaient compris.
Petit à petit, sa vue se troubla. Tout devenait flou, instable, les sensations disparaissaient.
« Je n'abandonnerai pas Shizun »
Et encore une fois, Ning Yingying s'endormit.
La première chose que Ning Yingying vit fut la couleur rouge de ses draps. Entre ses doigts, elle caressa paresseusement la soie lisse sous elle. La soie avait toujours été douce, agréable et délicate. D'une qualité qui en ferait mourir d'envie.
Mais plus maintenant. Entre ses fins doigts, cette soie était fade, froide et désagréable. Elle lui paraissait de bien mauvaise qualité, contrairement à la robe de Shizun.
Shizun, il n'était plus là. Il n'y aurait plus de thé.
Comme si elles n'avaient jamais cessé, des larmes se mirent silencieusement à couler. Encore. Que pouvait-elle faire d'autre ? C'était fini, elle ne savait pas comment ce miracle avait eu lieu, elle ne savait rien. C'était fini, alors puisque rien ne changerait, pourquoi s'empêcherait-elle de pleurer ?
« Tu es revenue. »
La voix grave de son seigneur la saisit si violemment qu'elle se releva trop brutalement. Sa vue se troubla un peu, mais elle ignora son état et s'essuya précipitamment le visage.
« Excusez cette dame, elle ne savait guère que son seigneur serait présent à son réveil. »
Devant elle, Luo Binghe. Seigneur Luo Binghe, le roi démon qui blessa à jamais le monde des humains. Le maître des lieux était assis juste à côté de son lit. Toujours aussi majestueux, alors que le cadre était si sobre. Puissant, dominant tout ce qui osait exister à ses côtés. Il l'observa silencieusement et Ning Yingying ne put s'empêcher de se remémorer ce même visage lui souriant différemment.
Elle réfléchit à tout ce qu'elle venait de vivre. Devait-elle lui en parler ? Comment le prendrait-il ? Elle voyait déjà les autres femmes se moquer d'elle, alors ne devrait-elle pas profiter de ce moment ? Hésitante, elle se décida finalement sur la démarche à adopter. Dans un premier temps, paraître la plus normale possible. Ainsi, elle baissa la tête respectueusement, attendant les mots de son seigneur.
« Comment s'est déroulée votre rencontre ?
Elle leva les yeux vers lui. Le Binghe originel arborait un sourire heureux, mais terriblement effrayant. Un sourire terrible, vicieux, comme prêt à se lancer dans un jeu dont il était sûr que la victoire, écrasante et facile, lui serait totalement acquise.
Sans lui laisser l'opportunité de répondre, il reprit.
« Tu as rencontré cet autre Shizun, n'est-ce pas ? »
Une lueur toute nouvelle brillait dans les yeux de son seigneur et Ning Yinying se dit que, peut-être, tout n'était pas perdu.
