Bonjour tout le monde !

Encore une petite histoire sur nos deux amis. Le thème du jour avait été proposé par mon grand-frère bien aimé (si tu lis ce message, c'est que wow, la vache, alors tu lis vraiment mes histoires ! Sois moelleux et dis-moi ce que tu en penses en commentaire, tu veux bien ? Allez, bisous doux~) : 'Narcolepsie'. Bon. Je l'avoue ; avec un thème pareil, le chemin était tout tracé. Mais étrangement, j'apprécie bien ce petit texte. Et j'espère qu'il en sera de même pour vous.

Bonne lecture ! :)


Selon les dires d'Aziraphale, Crowley était un démon tout à fait charmant et facile à vivre. Bien entendu, jamais l'ange ne le dirait devant l'intéressé. C'était ce qu'il pensait, la stricte vérité. Mais... c'eut été bien trop gênant, surtout au vu de l'évolution de leurs relations ces six mille dernières années. Si Aziraphale complimentait son ami sur sa gentillesse et sa serviabilité, il serait vilainement houspillé, conspué, même. On n'insultait pas un démon en louant sa bonhomie. Mais si jamais, très loin du concerné, on demandait au libraire ce qu'il pensait de Monsieur A.J. Crowley, Aziraphale sourirait et emploierait certainement un champ lexical tout à fait inconvenant pour qualifier le Tentateur, le Serpent originel du jardin d'Eden. Malgré les quelques défauts inhérents à sa personnalité démoniaque...et à la saison.

Depuis quelques mois, les quelques clients de la boutique d'Aziraphale, qui faisait angle dans une rue du quartier de Soho, avaient pu voir cet homme étrange en tenue sombre flâner entre les rayonnages.

D'abord pris pour un de leurs semblables, à l'âge apparent et au style vestimentaire assez éloigné des autres personnes fréquentant la libraire, les passants avaient fini par se rendre compte que ce bonhomme-là, tout aussi peu aimable que le libraire en chef, faisait partie de l'équipe. Ils en avaient eu la preuve formelle au moment où ils l'avaient vu décrocher le téléphone et rembarrer d'un air acerbe son interlocuteur. Allô, librairie A. Z. Fell et associés, Anthony à votre écoute, non monsieur, ce bouquin n'est pas à vendre, ni vous ni votre misérable petit salaire de marchand de primeur ne pourrez jamais vous l'offrir, comment je connais votre métier?, haha, trouvez la réponse et peut-être deviendrez-vous digne d'intérêt pour remporter cette première édition, merci monsieur, au revoir.

Bref. Aziraphale était aux anges, sans risible jeu de mots. Depuis que ce vieux crotale de Crowley l'avait rejoint dans sa librairie, presque plus aucun ouvrage de sa collection n'était cédé à des clients. Il profitait des conseils de vente de son ami, qui n'hésitait pas à employer des moyens démoniaques pour dissuader l'achat. Aziraphale gardait en mémoire cette dame âgée très intéressée par son édition de Le Banquet de Platon datant du IXème siècle, et de ses brûlures croissantes aux phalanges alors qu'elle tenait l'ouvrage entre ses doigts ridés.

Crowley rembarrait les clients avec franchise et onctuosité, tout en parvenant à ne pas s'en faire détester, et l'ange lui était particulièrement admiratif de cet exploit.

Depuis le temps, leur mécanique était bien huilée. La plupart du temps, tôt le matin, la clochette de la librairie retentissait et Aziraphale accueillait son ami en lui tendant une tasse de café. Ils commençaient par refaire le monde et parfois, ils ouvraient aux clients. Par la suite, ils passaient la journée, libres, à faire des choses de mortels.

Mais certains soirs, le démon ne rentrait pas dormir dans son appartement du quartier de Mayfair. Parfois, il passait la nuit avec son ami et associé (Aziraphale n'aimait pas se voir comme un supérieur), à boire et/ou à dormir dans l'arrière-boutique, comme avant.

Et Crowley, petit à petit, se découvrait. Se dévoilait.

Les lunettes tombaient en même temps que les portes de la librairie se refermaient. Les sifflements s'échappaient alors que les lumières de l'espace accueil s'éteignaient. Les langues, enfin, se déliaient, passant de l'anglais actuel à ce mélange éclectique de langues anciennes et mortes dont seuls eux deux avaient souvenir et dont eux seuls pouvaient se faire comprendre.

Et surtout, dans cette minuscule arrière-boutique, Crowley se laissait aller.

Il n'était pas rare qu'un immense serpent noir et rouge ne s'enroule sur l'énorme sofa de l'arrière-boutique. Endormi.

Crowley ne se transformait pas souvent de son plein gré. Même jamais, en réalité, car sa forme reptilienne lui faisait honte. Mais lorsqu'il s'endormait, son attention se relâchait. Et très souvent, il redevenait serpent. Un serpent énorme, aux écailles brillantes.

Le Danger. Le Mal. Mortel, vif, absolu.

Et surtout, endormi.

Aziraphale adorait voir cette immense créature devant lui, ronfler avec ses curieux sifflements longs et légers. Jamais il n'aurait eu la chance de voir son ami ainsi, avant. Jamais Crowley ne se le serait permis.

L'ange devait se faire violence pour ne pas avancer la main vers la tête écailleuse pour la caresser. Il savait que Crowley détestait ce qu'il considérait comme des preuves de faiblesse.

Mais que faire d'autre que le regarder, lorsqu'au détour d'une bonne soirée, alors que vous discutez ensemble d'un sujet quelconque, un démon fatigué reposait pour un moment sa tête sur le dossier du canapé et changeait lentement de forme ?

Lorsque les choses arrivaient au milieu de la nuit, Aziraphale n'en avait cure. Il se contentait de sourire, de réorganiser les anneaux de son compagnon de manière à ce qu'ils ne soient pas en contact avec le sol, et de couvrir l'ensemble d'un plaid jusqu'à son réveil (qui survenait en moyenne dix secondes à trois jours plus tard).

Mais lorsque la chose se déroulait en pleine journée, au détour d'un échange avec un client, comment l'ange devait-il réagir ?

Comment composer avec un démon baillant soudain à s'en décrocher la mâchoire devant un potentiel acheteur, baissant la tête et laissant siffler ses syllabes ?

Aziraphale n'avait pas d'autre choix que d'attraper son associé par les passants de son pantalon et de le tirer vers l'arrière-boutique, à l'abri des regards surpris et curieux. Il n'avait alors plus qu'à rouler en boule la poupée de chiffon endormie et de la déposer sur son canapé d'arrière-boutique, recouverte de son plaid bien chaud. Parfois, il allumait même au-dessus d'elle une lampe chauffante, achetée exprès pour l'occasion.

Il suffisait d'attendre un certain temps et le démon finissait par repointer le bout de son museau, aussi clinquant qu'avant son absence, tout sourire, réchauffé, regonflé à bloc et prêt à prendre le relais pour gérer les clients.

La première fois, Aziraphale avait été interloqué. A présent, il avait l'habitude.

Après tout, la saison froide était difficile pour tous les reptiles. Et la fraîcheur de la librairie faisait partie des arguments pour déranger les badauds.

Comme pour toute situation, pour le bien de son associé, il fallait faire quelques compromis. Mais à côté de ces quelques petits désagréments, quel bonheur de travailler avec Crowley !


Tout comme mon grand-frère, n'hésitez pas à me dire ce que vous en avez pensé !